Nos Origines

Une humanité disparue parce que plus compatissante


Comme nous, Néanderthal appartient à la grande famille des Hominidés. En cela, il fait partie de notre mémoire collective. Parce qu’il est à la fois si proche et si différent de nous, parmi tous nos ancêtres, c’est sans doute le plus fascinant. Néanderthal, durant 300 000 ans, a évolué physiquement et modifié ses comportements. Pourtant, Néanderthal a disparu.

S’il n’a certes pas réalisé toutes les choses que fera plus tard l’homme moderne, il était aussi « intelligent » que lui car il ne faut pas confondre réalisations et capacités. Néanderthal était différent de nous, mais, être différent ne veut pas dire être inférieur ! Ni supérieur d’ailleurs. Certains penseront alors, pourquoi a-t-il disparu? À quoi on pourrait répondre cela : Néanderthal a vécu près de 300 000 ans, et nous, combien de temps vivrons-nous?

L’invention de Neanderthal

Comment expliquer que l’homme de Neanderthal ait été tenu si longtemps pour une créature plus proche de l’animal que des autres hominidés?

Une vision dépassée de Néanderthal :

Une grande part du mystère tient à la date de la découverte de l’un des premiers squelettes neanderthaliens, à un moment où la communauté savante croit encore au créationnisme, inspiré d’une lecture littérale de la Bible (« Dieu a façonné l’homme à son image une fois pour toutes »).

Elle a lieu en 1856 en Allemagne, dans la vallée de Neander qui surplombe la rivière Düssel, à 13 km de Düsseldorf (d’où le nom donné à cette branche de l’humanité).


neanderthal7_kupkaNéanderthal sur une illustration en 1909

Le 2 juin 1857, devant une société savante de Bonn, le professeur Johann Karl Fuhlrott et le biologiste Hermann Schaaffhausen voient dans le squelette le représentant d’une race disparue qui aurait combattu les Romains !

nean-patoumathis_craneMarylène Patou-Mathis à l’Institut de Paléontologie humaine avec l’un de ses cobayes favoris (DR)

Trois ans plus tard, la théorie de Charles Darwin sur l’évolution des espèces connaît une très large diffusion.

Elle va influencer le regard de ceux qui, de plus en plus nombreux, découvrent et identifient des fossiles néanderthaliens. Postulant des traits grossiers à ces êtres si anciens et donc selon eux très bas dans l’échelle de l’hominisation, ils en déduisent qu’il s’agit d’une espèce de singe plutôt que d’homme.

À la fin du XIXe siècle, avec le succès des idéologies raciales, on voit dans Neanderthal une espèce humaine inférieure, vaincue par une espèce supérieure, la nôtre (sapiens ou Cro-Magnon).


Pour que cela soit vrai, il faut que Neanderthal ait bien l’air d’une brute et l’on s’applique à le représenter de la sorte.

Les premiers doutes interviennent au siècle suivant, avec la découverte de plusieurs sépultures.

En 1908, les abbés A. et J. Bouyssonie découvrent un squelette à la Chapelle-aux-Saints (Corrèze).

neanderthal8_otto_hauserOtto Hauser avec le squelette de l’homme de Combe Capelle, 1909

neanderthal2_squelette_chapelleReconstitution de la sépulture du neanderthalien de la Chapelle-aux-Saints. Squelette découvert par les abbés A. et J. Bouyssonie en 1908. Musée de la Chapelle-aux-Saints, Corrèze, France, 120 / V. Mourre.

La même année, le suisse Otto Hauser découvre deux squelettes au Moustier, au-dessus de la Vézère (Dordogne).

À la Ferrassie (Dordogne), on identifie aussi à partir de 1909 des squelettes ensevelis avec des restes animaux et des outils moustériens.

En 1912, une commission incluant l’abbé Henri Breuil y voit très officiellement la preuve que Neanderthal enterrait ses morts. Neanderthal a donc un cœur et une âme !

Les découvertes continuent, comme en mai 2016 à Bruniquel (Tarn-et-Garonne), où les sculptures retrouvées dans une grotte souterraine semblent démontrer les aptitudes artistiques des Neanderthaliens.

De quoi réduire encore la distance qui nous sépare de cet ancêtre chaque jour plus familier !


neanderthal12_bruniquelSalle de la grotte de Bruniquel. Des stalagmites brisées ont été agencées en cercle, SSAC de Caussade.

Neanderthal s’installe en Europe

L’Europe a accueilli de premiers hominidés il y a plus d’un million d’années. Les plus anciens, du type abilis, remontent à 1,8 million d’années. Ils ont été découverts en Géorgie.

Au fil des découvertes, on établit peu à peu que les ancêtres de Neanderthal sont des descendants du type ergaster venus d’Afrique il y a 700 000 à 500 000 ans. À partir de cette population se forgent les caractères propres aux Neanderthaliens dans l’isolat géographique que constitue la pointe de l’Europe.

neanderthal5_durandSculpture du neanderthalien de la Chapelle-aux-Saints réalisée par Joanny Durand sous la direction de Marcellin Boule, 1921.

Neanderthal est assez petit et trapu, musclé avec un cou de taureau et un cerveau de 1520 cm3 en moyenne, plus développé que le nôtre.

Son crâne est allongé et sa face est large, avec un front bas et fuyant, deux bourrelets osseux au-dessus des orbites et un nez saillant. Sa peau est sans doute plutôt claire afin d’absorber comme il convient le minimum de rayons UV dont le corps a besoin pour fabriquer la vitamine D. Certains individus ont le teint roux comme l’indique l’analyse génétique.

C’est un chasseur efficace et un très gros mangeur de viande. Il pratique le lancer du javelot jusqu’à quinze mètres de distance (trente mètres quand il s’aide d’un propulseur). Neanderthal possède déjà comme nous la latéralité et privilégie la droite sur la gauche, comme l’atteste l’humérus du bras droit plus développé que le gauche.

Sa morphologie lui permet de remonter jusqu’à 50° de latitude nord et de supporter un climat beaucoup plus froid et sec qu’au sud de la Méditerranée.

Ainsi profite-t-il de l’abondance de grands herbivores : chevaux, bisons, rennes… mais doit aussi endurer la présence de carnivores redoutables : loups, hyènes et ours des cavernes.

neanderthal13_peinture_faune_neanderthal_gtoselloL’homme de Neanderthal et sa faune, peinture de Gilles Tosello, exposition Préhisto’Art, Musée de la Préhistoire de Nemours, 2006.

Roméo et Juliette à l’Âge de la pierre taillée

Ces dernières décennies, il ne reste plus rien de la mauvaise image de Neanderthal, du moins chez les spécialistes.

Dans Neanderthal, une autre humanité, publié en 2006, Marylène Patou-Mathis a ainsi pu montrer avec brio que sa réputation peu flatteuse était sans grand rapport avec la réalité.

Elle entrevoit l’éventualité que Neanderthal appartienne à la même espèce que Sapiens : « Alors, faut-il parler de neanderthalensis ou de sapiens neanderthalensis ? s’interroge-t-elle.

Cette question suscite depuis leurs découvertes un vif débat. C’est un sujet d’importance car si Neanderthal appartient à la même espèce que nous, un métissage était possible (avec des descendants féconds).

Au Proche-Orient, du fait de leur contemporanéité, le métissage entre des Néanderthaliens et des Proto-Cro-Magnons (Sapiens archaïques) aurait pu avoir lieu, de même que plus tard, en Europe, avec les premiers hommes modernes qui arrivent sur ce continent ».

Cette prémonition a été confirmée avec éclat le 7 mai 2010 par les découvertes génétiques de l’institut allemand Max Planck, sous la direction de Svante Pääbo.


Ces généticiens ont découvert en effet que des croisements ont eu lieu au Proche-Orient entre des groupes de Neanderthaliens et de Sapiens, venus d’Afrique il y a 80 000 ans.

De ces croisements résulterait la présence de 1 à 4% de gènes issus de Neanderthal dans le génome des Européens actuels.

nean-svantepaaboSvante Pääbo (à droite de la photo)

L’équipe de Svante Pääbo a observé de semblables croisements en Asie et en Océanie entre Sapiens et un autre, l’homme de Denisova (Sibérie).

Hormis les Africains (Bantous et Khoisans), nous sommes donc tous des descendants de l’homme de Neanderthal et/ou de l’homme de Denisova !

Neanderthal, humain et différent

Marylène Patou-Mathis nous révèle un Neanderthal différent de Sapiens, ni inférieur ni supérieur mais autre.

L’homme de Neanderthal n’était pas un animal.

Au contraire ! Il maîtrise le feu, porte des parures, utilise des outils en os, en pierre ou en bois, et s’habille de peaux. Sa vie sociale n’a rien à envier à la nôtre.

L’homme de Neanderthal prend en effet soin des faibles et des infirmes comme l’atteste le squelette d’un homme décédé à l’âge canonique de 45 ans malgré un bras infirme de naissance. Survivre aussi longtemps avec un pareil handicap implique une prise en charge par le groupe.

La place des femmes mérite une attention particulière.

Peut-être s’occupent-elles de la cuisine et des enfants mais elles participent en tout cas à la chasse.

Les squelettes de femmes montrent en effet un développement du bras droit aussi développé que celui des hommes, développement dû à l’utilisation régulière du javelot.

neanderthal11_pointe_levalloisÉclat et pointe Levallois, Moustérien, musée de la Préhistoire de Nemours.

Vivre et survivre dans le climat rude d’il y a 100 000 à 200 000 ans implique d’importantes capacités cognitives, par exemple pour tailler des outils en pierre selon la technique Levallois mise au point par Neanderthal, pour chasser les grands herbivores, traiter les peaux, allumer le feu et cuire les aliments.

Neanderthal maîtrise le langage articulé comme le suggère sa morphologie et le confirme l’analyse des gènes.

Quant à l’au-delà, l’homme de Neanderthal en a sans doute une intuition puisqu’il inhume ses morts comme en témoignent une quinzaine de sépultures mises au jour surtout en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

« Neanderthal a aussi inhumé, dans des sépultures individuelles, des foetus et des nouveaux-nés », note Marylène Patou-Mathis. Il a pu aussi pratiquer l’incinération, une éventualité liée à la présence de charbon de bois à côté ou sous des ossements humains.

neanderthal9_enfant_ouzbekistanCrâne de l’enfant neanderthalien découvert dans la grotte de Teshik-Tasch en 1938, Stanislav Kozlovskiy, musée national d’Histoire d’Ouzbekistan.

C’est un amateur de chair animale et un chasseur émérite.


C’est aussi un cannibale occasionnel, comme à vrai dire la plupart des communautés humaines primitives, qui ont ritualisé l’ingestion de la chair d’autrui. Il peut s’agir de s’approprier la force de l’adversaire ou les vertus de ses parents !

Il n’est pas interdit de penser que Neanderthal est moins porté à la guerre qu’Homo sapiens.

Pratique-t-il une forme d’art ?

Les peintures rupestres que l’on connaît ne sont l’oeuvre que de Sapiens mais peut-être découvrira-t-on un jour des grottes ornées par Neanderthal ou peut-être s’exprimait-il tout simplement sur des supports éphémères (bois, écorce, corne…) ? Peut-être par des tatouages sur la peau, comme beaucoup d’humains, y compris à notre époque ?

Marylène Patou-Mathis étaie ses assertions grâce à ses recherches à partir des trouvailles archéologiques (ossements, matériaux retrouvés dans les abris…). Elle a aussi évalué ses hypothèses à l’aune de ses expériences de terrain. Ainsi a-t-elle partagé la vie quotidienne des actuels Bushmen d’Afrique australe, ce qui lui a permis de goûter à tous les plats de ces chasseurs-cueilleurs, avec une petite préférence pour les sauterelles grillées ! Elle s’est aussi initiée à la taille d’outils en pierre selon la technique Levallois.

Neanderthal et nous

Reste à expliquer la disparition de cet lointain ancêtre, survenue il y a 30 000 ans.

Les hypothèses abondent : les Neanderthaliens auraient ainsi succombé, au choix, à la rigueur du climat, à une éruption volcanique, aux grands mammifères, ou encore à un régime alimentaire trop carné !

Rien de bien sérieux au vu des connaissances actuelles, affirme Marylène Patou-Mathis.


« L’hypothèse d’une démographie insuffisante paraît la plus convaincante. Des raisons d’ordre social ou culturel peuvent également avoir eu une influence. L’arrivèe d’une espèce qui lui ressemble a probablement bouleversé la conception qu’avait Neanderthal du monde qui l’entourait ; c’est le choc (…).

Comment Neanderthal a-t-il réagi ? Il a évité le conflit ! Or, lui étant plus fort et les premiers hommes modernes ni nombreux ni mieux armés, il aurait pu facilement chasser ces intrus de son territoire. Il a préféré s’éloigner… » écrit-elle.

L’extinction des Neanderthaliens tiendrait donc plutôt à leur culture. Peu agressifs, ils auraient évité l’affrontement avec Cro-Magnon et se seraient dispersés à son arrivée en Europe.

Cette mobilité géographique aurait eu une incidence démographique, car le nomadisme n’est pas propice aux grossesses nombreuses et augmente les risques liés à l’accouchement.

Les dernières estimations postulent d’ailleurs qu’il ne restait déjà plus que 20 000 Neanderthaliens il y a 30 000 ans.


L’homme de Néanderthal valait-il moins qu’homo sapiens?
Marylène Patou-Mathis avec la participation de Pierre-Olivier Antoine, professeur de paléontologie ( voir la vidéo en haut de l’article)

Texte et photos : https://www.herodote.net/

A lire également : Néanderthal et les constructions en cercles vieilles de 180000 ans…

A lire absolument

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