Autres Mondes The Coming Race - la race qui nous supplantera

The « Coming Race », la race qui nous supplantera – Partie 8

The Coming Race (La Race qui nous supplantera) par Edward Bulwer-Lytton

Bulwer Lytton (connu dans le monde entier par son fameux roman : Les Derniers Jours de Pompéi) a écrit aussi des oeuvres ésotériques. En particulier cet ouvrage intitulé : The Coming Race, dans lequel il décrit une civilisation très en avance sur la nôtre qui se cache dans des cavernes au centre de la Terre. Ces cavernes sont éclairées par une lumière très forte qui semble provenir de l’électrification de l’atmosphère. Les habitants sont végétariens. Ils ne se déplacent pas en marchant, mais en volant à l’aide d’engins dont le fonctionnement nous serait incompréhensible. Ils ne connaissent pas la maladie, vivent longtemps, peut-être des siècles. Leur organisation sociale est parfaite. Il n’y a pas d’exploitation. Chacun reçoit ce dont il a besoin.

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Chapitre 18

Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange et solennelle du paysage, illuminé par d’innombrables lampes jusqu’aux limites de l’horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque temps inattentif à la conversation de mon compagnon.

Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux d’agriculture ; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart, fort gracieuses ; car parmi ce peuple, l’art n’étant cultivé que pour l’utilité, le goût se montre dans la manière d’orner et d’embellir les objets utiles.

Les métaux précieux et les pierres fines sont si abondants chez eux, qu’on en couvre les objets les plus ordinaires ; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent pas compte eux-mêmes.

Dans tous les services, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des maisons, ils se servent beaucoup d’automates si ingénieux, si dociles au pouvoir du vril, qu’ils semblent doués de raison. Il n’était guère possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes machines, étaient douées ou non de raison.

Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de pénétration. L’intelligence des enfants parmi ce peuple est merveilleusement précoce, peut-être à cause de l’habitude qu’on a de leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de l’âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m’entretenir avec un homme doué d’une haute intelligence et d’un esprit observateur et au moins de mon âge. Je lui demandai s’il avait quelque notion sur le nombre des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.

– Pas avec exactitude, me répondit-il, parce que le nombre augmente chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j’ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos institutions, nos mœurs et notre forme de gouvernement, sauf, je pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un An s’occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu’une Gy ; les Gy-ei sont des créatures curieuses.

– Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de familles ou d’habitants que la vôtre ?

– Non, quelques-unes ont une population moindre, d’autres une population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles s’établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les circonstances, en prenant toujours soin qu’il ne puisse se produire une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les ressources du territoire ; et aussi qu’aucun État ne soit trop vaste pour supporter un gouvernement semblable à celui d’une famille bien réglée. Je ne crois pas qu’aucune communauté Vril dépasse trente mille familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est nombreuse, pourvu qu’il y ait assez de mains pour cultiver le territoire qu’elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les produits de l’industrie.

La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle se restreint à quatre mille familles ; mais chaque pouce de son terrain est cultivé avec autant de soin qu’on en peut donner à un jardin ; ses machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n’y a pas de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture intellectuelle, et il est clair que plus la population d’un État est petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est trop considérable pour y arriver.

Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État d’Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que jusqu’à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide suprême, un modèle en tout ce qui concerne l’intelligence. Mais Athènes, qui se permettait d’ardentes rivalités et des changements perpétuels, n’était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle ces réflexions m’avaient plongé, et je ramenai la conversation sur le sujet des émigrations.

– Mais, dis-je, quand certains d’entre vous quittent, tous les ans, je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le secours des machines qu’ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le luxe dans lequel ils ont été élevés.

– Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le nombre d’émigrants d’une communauté qui se joindront à ceux d’une autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de l’émigration est choisi au moins une année à l’avance, on y envoie des pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux et construire des maisons ; de sorte que, quand les émigrants arrivent, ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait accepter gaiement les voyages et les aventures. J’ai l’intention d’émigrer moi-même quand je serai majeur.

– Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles et inhabités ?

– Oui, en général, jusqu’à présent, parce que nous avons pour règle de ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être.

Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d’autres Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants. Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque race ennuyeuse et querelleuse d’Ana, surtout si elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité, nous les détruisons. Il n’y a pas moyen de s’entendre avec une race assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement.

Le Koom-Posh, dit l’enfant se servant de métaphores frappantes, est bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu’elle soit derrière sa tête, et il ne manque pas de cœur. Mais dans le Glek-Nas, le cœur et la tête de la créature disparaissent, et elle n’est plus que dents, griffes et ventre.

– Vous vous servez d’expressions bien fortes. Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire d’appartenir à un pays gouverné par le Koom Posh.

– Je ne m’étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous, dit Taë. Quel était l’état de votre pays avant d’en venir au Koom-Posh ?

– C’était une colonie d’émigrants… comme ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos communautés… mais elle différait de vos colonies en ce qu’elle dépendait de l’État d’où venaient les émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d’une gloire éternelle, elle devint un Koom-Posh.

– Une gloire éternelle ! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh ?

– Depuis cent ans environ.

– Le temps de la vie d’un An, c’est une très jeune communauté. En beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.

– Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.

– Les vieux États ?

– Oui, les vieux États.

– Avec des populations très peu nombreuses relativement à l’étendue qu’ils occupent ?

– Au contraire, avec des populations très nombreuses proportionnellement au territoire.

– Je vois ! de vieux États sans doute !… si vieux qu’ils vont tomber en décomposition s’ils ne se débarrassent de ce surplus de population comme nous le faisons. De très vieux États !… très… très vieux ! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu’un vieillard essayât de faire la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants ? Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu’il vous répondît qu’en imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire ?

L’histoire ancienne abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers d’années, et chaque exemple prouve qu’un vieil État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et disparaît de l’histoire.

Un très vieil État jouant au Koom-Posh est comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et qui s’est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu’il peut faire pour la rebâtir, c’est d’édifier une hutte branlante dans laquelle lui et ses successeurs crient d’une voix lamentable : Comme le vent souffle !… Comme les murs tremblent !…

– Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire, quoiqu’il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que vous me montrez de l’histoire ancienne.

– Moi savant !… pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se tenir la tête en bas et les pieds en l’air ? Et si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il : Que craignez-vous ? Voyez comme je le fais !

– Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le KoomPosh peut seul donner.

– Et moi, à mon tour, dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise sa race, je tiens compte de ce que vous n’avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me pardonner si j’ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes d’un si aimable… Tish !

J’aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille m’appelaient familièrement Tish ; c’est un nom poli et usuel, signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite Grenouille ; ses enfants l’emploient sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées qu’ils élèvent dans leurs jardins.

Nous avions atteint les bords d’un lac et Taë s’arrêta pour me montrer les ravages faits dans les champs environnants.

– L’ennemi est certainement sous les eaux de ce lac, dit Taë. Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous oublient leurs instincts en présence de l’ennemi commun.

Ce reptile doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus féroce qu’aucune autre et qu’on dit appartenir aux rares espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création des Ana. L’appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de végétaux et d’animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori est l’An s’il peut le surprendre ; c’est pour cela que les Ana le détruisent sans pitié dès qu’il pénètre sur leur domaine. J’ai entendu dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres et d’autres semblables abondaient, et comme le vril n’était pas encore découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance et la civilisation de notre race ; mais quand nous fûmes familiarisés avec l’usage du vril, toutes les créatures hostiles à notre race furent promptement détruites.

Cependant une fois par an ou à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages et inhabités, et je me souviens qu’une jeune Gy qui se baignait dans ce lac fut dévorée par l’un d’eux. Si elle avait été à terre et armée de sa baguette il n’aurait pas même osé se montrer ; car ce reptile, comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met en garde contre tout être porteur d’une baguette à vril. Comment ils enseignent à leurs petits à l’éviter sans l’avoir jamais vue, c’est un de ces mystères dont vous pouvez demander l’explication à Zee, car je ne le connais pas 1. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira pas de sa cachette ; mais nous l’en ferons sortir en lui offrant un leurre.

1 Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d’un homme armé d’un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s’exposent jamais à pareil accident.

– Ne sera-ce pas bien difficile ?

– Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous verra ou vous sentira, et, s’apercevant que vous n’êtes pas armé de vril, il s’avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu’il sera hors de l’eau, il est à moi.

– Voulez-vous dire que je dois servir d’appât à ce terrible monstre qui pourrait m’engloutir en, une seconde ! Je vous prie de m’excuser.

L’enfant se mit à rire.
– Ne craignez rien, dit-il, asseyez-vous seulement et restez tranquille.

Au lieu d’obéir, je fis un bond et j’allais m’enfuir à toutes jambes, quand Taë me toucha légèrement l’épaule et fixa ses yeux sur les miens : je fus cloué au sol. Toute volonté m’abandonna. Soumis aux gestes de l’enfant, je, le suivis vers le rocher qu’il m’avait indiqué et m’y assis en silence.

Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque chose des effets vrais ou faux de l’électro-biologie. Aucun professeur de cette science incertaine n’était parvenu à dominer un seul de mes mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n’étais plus qu’une machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes, prit son essor, et s’abattit dans un bouquet de bois qui couronnait une colline peu éloignée.

J’étais seul ; je tournai les yeux avec une sensation d’horreur indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les tins fixés sur l’eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent des siècles, la surface calme de l’eau, étincelant sous la lumière des lampes, commença à s’agiter vers le centre. Au même moment, les bandes de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur terreur à l’approche de l’ennemi en sautant hors de l’eau ; leur course produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s’avançait sur l’eau de plus en plus près du bord, jusqu’à ce que l’énorme tête du reptile sortît, ses mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d’un air affamé sur l’endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d’écailles, comme d’une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une peau ridée d’un jaune terne et venimeux ; bientôt il fut tout entier hors de l’eau ; il était long de cent pieds au moins de la tête à la queue.

Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je n’étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand, tout à coup, une sorte d’éclair traversa l’air, la foudre éclata, et, en moins de temps qu’il n’en faut à un homme pour respirer, enveloppa le monstre ; puis, au moment où l’éclair s’éteignait, je vis devant moi une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque, mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s’en allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans voix et glacé de terreur : ce qui avait été de l’horreur était maintenant une sorte de crainte respectueuse.

Je sentis la main de l’enfant se poser sur ma tête, la peur me quitta… le charme était rompu, je me levai.

– Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs ennemis, me dit Taë.

Puis, s’approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du monstre et dit tranquillement :

– J’ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci. Oui, c’est un Krek ; quelles souffrances n’a-t-il pas dû
infliger pendant sa vie ! Il prit alors les pauvres poissons qui s’étaient jetés à terre et les remit avec bonté dans leur élément.

Chapitre 19

Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que celui que nous avions pris en venant ; il voulait me montrer ce que j’appellerai familièrement la Station d’où partent les émigrants et les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J’avais déjà exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu’ils étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres pour les voyages aériens : les premiers étaient de toutes tailles et de toutes formes, quelques-uns n’étaient pas plus grands qu’une de nos voitures ordinaires, d’autres étaient de véritables maisons mobiles à un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de confort et de luxe des Vril-ya.

Les véhicules aériens étaient faits de matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par ce puissant et mystérieux agent.

Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs ; il transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État voisin ; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux pour cet usage.

La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature, dans laquelle l’espèce s’est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme l’huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très considérables, comparés à la population. Mais je n’ai jamais entendu dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets d’utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices publics où l’on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu’au Collège des Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences ; tout cela demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense qui me parut singulière. J’ai déjà dit que tout le travail manuel était fait par les enfants jusqu’à ce qu’ils atteignissent l’âge du mariage.

L’État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l’époque du mariage et sort, par conséquent, de l’âge du travail, doit avoir acquis assez de fortune pour vivre dans l’indépendance le reste de ses jours. Comme tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents doivent servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service, ils doivent payer au trésor public le même prix que l’État paye aux enfants qu’il emploie, et cette somme est remise à l’enfant quand son travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de l’égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants forment une démocratie, avec autant de vérité qu’on peut ajouter que les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs sentiments, la liberté absolue qu’ils ont de suivre leurs goûts, la douceur de leurs relations domestiques, où ils
font preuve d’une générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du prochain ; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, qu’un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.

Chapitre 20

À partir de l’expédition que je viens de raconter, Taë me fit de fréquentes visites. Il s’était pris d’affection pour moi et je le lui rendais cordialement. Comme il n’avait pas encore douze ans et qu’il n’avait pas commencé le cours d’études scientifiques par lequel l’enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins inférieure à la sienne qu’à celle des membres plus âgés de sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l’admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants, sur l’esprit desquels pèsent tant de devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais ; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu’un enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d’un chien favori ou d’un singe. Il s’amusait à m’apprendre les habitudes de son pays, comme certain neveu que j’ai s’amuse à faire marcher son caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne réussis jamais aussi bien que le caniche. J’avais grande envie d’apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant d’adresse et de facilité que nous de nos bras ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez graves pour me faire renoncer à ce projet.

Ces ailes, comme je l’ai déjà dit, sont très grandes, tombent jusqu’aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d’un oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays ; ces plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont attachées aux épaules par des ressorts d’acier légers mais solides ; quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale. Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la tunique s’enfle par des moyens mécaniques, se remplit d’air, qu’on peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l’appareil, assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids.

Je trouvai toujours facile de m’élancer du sol ; même quand les ailes étaient étendues, il était difficile de ne pas s’élever ; mais c’était là que commençaient la difficulté et le danger. J’étais tout à fait impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts confus et maladroits.

J’obéissais à mes ailes au lieu de leur commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur, j’arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me semblait que ni les ailes ni les vessies n’avaient plus la force de me soutenir, comme quand on laisse échapper l’air d’un ballon, et je tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me préservaient d’être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des contusions ni de l’étourdissement d’une
lourde chute. J’aurais cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres de la savante Zee, qui avait eu l’obligeance d’assister à mes essais et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues et m’empêcha de me briser la tête sur le toit de la pyramide d’où j’avais pris mon vol.

– Je vois, dit-elle, que vos tentatives sont vaines, non par la faute des ailes et du reste de l’appareil, ni par suite d’aucune imperfection ou d’aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez que ll’empire de la volonté sur les effets de ce fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une seule génération ; il s’est accru peu à peu comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères aux enfants, de sorte qu’il est devenu comme un instinct.

Un petit enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément qu’il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de sécurité qu’un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n’avais pas assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon. J’abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère. Ici la voix et le visage de la jeune Gy s’adoucirent et je me sentis plus alarmé que je ne l’avais été dans mes tentatives aériennes.

Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la tendresse de leurs sentiments. Tant qu’elle est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s’aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain : par la hardiesse et la hauteur de son vol elle l’emporte sur les Ana, aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte plus d’ailes, elle les suspend de ses propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.

Quand les yeux et la voix de Zee s’adoucirent ainsi, et à cette vue j’éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s’était amusé de ma maladresse, plus qu’il n’avait été touché de mes frayeurs et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses ailes étendues et planait immobile et calme dans l’atmosphère toujours lumineuse ; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout haut, et s’écria :

– Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne, Zee ; tu suspendras les tiennes.

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