A la Une Autres Mondes The Coming Race - la race qui nous supplantera

The « Coming Race », la race qui nous supplantera – Partie 2

The Coming Race (La Race qui nous supplantera) par Edward Bulwer-Lytton

Bulwer Lytton (connu dans le monde entier par son fameux roman : Les Derniers Jours de Pompéi) a écrit aussi des oeuvres ésotériques. En particulier cet ouvrage intitulé : The Coming Race, dans lequel il décrit une civilisation très en avance sur la nôtre qui se cache dans des cavernes au centre de la Terre. Ces cavernes sont éclairées par une lumière très forte qui semble provenir de l’électrification de l’atmosphère. Les habitants sont végétariens. Ils ne se déplacent pas en marchant, mais en volant à l’aide d’engins dont le fonctionnement nous serait incompréhensible. Ils ne connaissent pas la maladie, vivent longtemps, peut-être des siècles. Leur organisation sociale est parfaite. Il n’y a pas d’exploitation. Chacun reçoit ce dont il a besoin.

Lire la 1ère partie

Chapitre 5

Une voix s’adressa à moi, d’un ton doux et musical, dans une langue dont je ne compris pas un mot ; cela servit pourtant à dissiper mes craintes. Je découvris mon visage et je regardai. L’étranger (j’ai de la peine à me décider à l’appeler un homme) m’examinait d’un regard qui semblait pénétrer jusqu’au fond de mon cœur. Il plaça alors sa main gauche sur mon front, et me toucha légèrement l’épaule avec la baguette qu’il tenait dans la main droite. L’effet de ce double contact fut magique. Ma terreur première fit place à une sensation de plaisir, de joie, de confiance en moi-même et en celui qui se trouvait devant moi. Je me levai et parlai dans ma propre langue. Il m’écouta avec une visible attention, mais ses regards dénotaient une légère surprise ; il secoua la tête, comme pour me dire qu’il ne comprenait pas. Il me prit alors par la main et me conduisit en silence vers l’édifice.

La porte était ouverte ou plutôt il n’y avait même pas de porte. Nous entrâmes dans une salle immense, des lampes y brillaient pareilles à celles de l’extérieur, mais elles répandaient ici une odeur balsamique. Le sol était pavé d’une mosaïque de grands blocs de métaux précieux et couvert en partie d’une espèce de natte. Une musique douce ondulait autour et au-dessus de nous ; on eût dit qu’elle venait d’instruments invisibles et qu’elle appartenait naturellement à ce lieu, comme le murmure des eaux à un paysage montagneux, ou le chant des oiseaux aux bosquets que pare le printemps.

Une figure, plus simplement habillée que celle de mon guide, mais dans le même genre, était debout, immobile près du seuil. Mon guide la toucha deux fois avec sa baguette, et elle se mit aussitôt en mouvement glissant rapidement et sans bruit et effleurant le sol. En la regardant avec attention je vis que ce n’était pas une forme vivante, mais un automate. Deux minutes environ après qu’il eut disparu à l’autre bout de la salle, par une ouverture sans porte, à demi cachée par des rideaux, s’avança par le même chemin un jeune garçon d’environ douze ans, dont les traits ressemblaient tant à ceux de mon guide, que je jugeai sans hésiter que c’était le père et le fils. À ma vue, l’enfant poussa un cri et leva une baguette pareille à celle de mon guide, comme pour me menacer ; mais, sur un mot de son père,
il la laissa retomber.

Ils s’entretinrent alors un instant et, tout en parlant, m’examinaient. L’enfant toucha mes vêtements et me caressa le visage avec une curiosité évidente, en faisant entendre un son analogue au rire, mais avec une hilarité plus contenue que celle qu’exprime notre rire. Tout à coup la voûte de la chambre s’ouvrit et il en descendit une plate-forme qui me sembla construite sur le même principe que les ascenseurs dont on se sert dans les hôtels et dans les entrepôts pour monter d’un étage à l’autre.

L’étranger plaça l’enfant et lui-même sur la plate-forme et me fit signe de l’imiter ; ce que je fis. Nous montâmes rapidement et sûrement, et nous nous arrêtâmes au milieu d’un corridor garni de portes à droite et à gauche. Par une de ces portes, je fus conduit dans une chambre meublée avec une splendeur orientale ; les murs étaient couverts d’une mosaïque de métaux et de pierres précieuses non taillées, les coussins et les divans abondaient ; des ouvertures pareilles à des fenêtres, mais sans vitres, s’ouvraient jusqu’au plancher ; en passant devant ces ouvertures, je vis qu’elles conduisaient à de larges balcons, qui dominaient le paysage illuminé. Dans des cages suspendues au plafond il y avait des oiseaux d’une forme étrange et au brillant plumage, qui se mirent à chanter en chœur ; leur voix rappelait celle de nos bouvreuils.

Des cassolettes d’or richement sculptées remplissaient l’air d’un parfum délicieux. Plusieurs automates, semblables à celui que j’avais vu, se tenaient immobiles et muets contre les murs. L’étranger me fit placer avec lui sur un divan et m’adressa de nouveau la parole ; je lui répondis encore, mais sans arriver à le comprendre ou à me faire comprendre.

Je commençais alors à ressentir plus vivement que je ne l’avais fait d’abord l’effet du coup que m’avait porté l’éclat du rocher tombé sur moi.

Une sensation de faiblesse, accompagnée de douleurs aiguës et lancinantes dans la tête et dans le cou, s’empara de moi. Je tombai à la renverse sur mon siège, essayant en vain d’étouffer un gémissement. À ce moment, l’enfant, qui avait semblé me regarder avec déplaisir ou avec défiance, s’agenouilla à côté de moi pour me soutenir ; il prit une de mes mains entre les siennes, approcha ses lèvres de mon front, en soufflant doucement. En un instant, la douleur cessa ; un calme languissant et délicieux s’empara de moi ; je m’endormis.

Je ne sais pas combien de temps je restai ainsi, mais quand je m’éveillai, j’étais parfaitement rétabli. En ouvrant les yeux j’aperçus un groupe de formes silencieuses, assises autour de moi avec la gravité et la quiétude des Orientaux ; toutes ressemblaient plus ou moins à mon guide ; les mêmes ailes ployées, les mêmes vêtements, les mêmes visages de sphinx, avec les mêmes yeux noirs et le teint rouge ; par-dessus tout le même type, race presque semblable à l’homme, mais plus grande, plus forte, d’un aspect plus imposant, et inspirant le même sentiment indéfinissable de terreur. Cependant leurs physionomies étaient douces et calmes, et même affectueuses dans leur expression. Chose étrange ! il me semblait que c’était dans ce calme même et dans ce même air de bonté que résidait le secret de la terreur qu’ils inspiraient.

Leurs visages ne présentaient pas plus ces rides et ces ombres que le souci, le chagrin, les passions et le péché impriment sur la face des hommes, que le visage des dieux de marbre de l’antiquité, ou qu’aux yeux du chrétien en deuil n’en montre le front paisible des morts.

Je sentis sur mon épaule la chaleur d’une main ; c’était celle de l’enfant. Il y avait dans ses yeux une sorte de pitié, de tendresse, comme celle qu’on peut ressentir à la vue d’un oiseau ou d’un papillon blessés. Je me détournai à ce contact… j’évitai ces yeux. Je sentais vaguement que, s’il l’avait voulu, l’enfant aurait pu me tuer aussi aisément qu’un homme tue une mouche ou un papillon. L’enfant parut peiné de ma répugnance ; il me quitta et alla se placer près d’une fenêtre. Les autres continuèrent à parler à voix basse et, à leurs regards, je pus m’apercevoir que j’étais l’objet de leur conversation. L’un d’eux, entre autres, semblait proposer avec insistance quelque chose sur mon compte à celui que j’avais d’abord rencontré et, par ses gestes, celui-ci semblait près d’acquiescer, quand l’enfant quitta tout à coup son poste près de la fenêtre, se plaça entre moi et les autres, comme pour me protéger, et parla rapidement et avec animation. Par une sorte d’intuition et d’instinct, je sentis que l’enfant que j’avais d’abord craint plaidait en ma faveur.

Avant qu’il eût fini, un autre étranger entra dans la chambre. Il me parut plus âgé que les autres, mais non pas vieux ; sa physionomie, moins calme et moins sereine que celle des autres, quoique les traits fussent aussi réguliers, me semblait plus rapprochée de celle de ma propre race. Il écouta tranquillement ce qui lui fut dit, d’abord par mon guide, ensuite par deux autres, et enfin par l’enfant ; puis il se tourna et s’adressa à moi, non par des paroles, mais par des signes et des gestes. Je crus le comprendre, et je ne me trompai pas. Il me demandait d’où je venais.

J’étendis le bras et montrai la route que j’avais suivie ; tout à coup une idée me vint. Je tirai mon portefeuille et esquissai sur une des pages blanches un dessin grossier de la corniche de rocher, de la corde et de ma propre descente ; puis je dessinai audessous le fond du gouffre, la tête du reptile, et la forme inanimée de mon ami. Je donnai cet hiéroglyphe primitif à celui qui m’interrogeait ; après l’avoir examiné gravement, il le donna à son plus proche voisin, et mon esquisse fit ainsi le tour du groupe. L’être que j’avais d’abord rencontré dit alors quelques mots, l’enfant s’approcha et regarda mon dessin, fit un signe de tête, comme pour dire qu’il en comprenait le sens et, retournant à la fenêtre, il étendit ses ailes, les secoua une ou deux fois, et se lança dans l’espace. Je bondis dans un mouvement de surprise et courus à la fenêtre. L’enfant était déjà dans l’air, supporté par ses ailes qu’il n’agitait pas, comme font les oiseaux ; elles étaient élevées au-dessus de sa tête et semblaient le soutenir sans aucun effort de sa part. Son vol me paraissait aussi rapide que celui d’un aigle ; je remarquai qu’il se dirigeait vers le roc d’où j’étais descendu et dont les contours se distinguaient dans la brillante atmosphère. Au bout de peu de minutes, il était de retour, entrant par l’ouverture d’où il était parti et jetant sur le sol la corde et les grappins que j’avais abandonnés dans ma descente.

Quelques mots furent échangés à voix basse ; un des êtres présents toucha un automate qui se mit aussitôt en mouvement et glissa hors de la chambre ; alors le dernier venu, qui s’était adressé à moi par gestes, se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le couloir. La plate-forme sur laquelle j’étais monté nous attendait ; nous nous y plaçâmes et nous descendîmes dans la première salle où j’étais entré. Mon nouveau compagnon, me tenant toujours par la main, me conduisit dans une rue (si je puis l’appeler ainsi) qui s’étendait au-delà de l’édifice, avec des bâtiments des deux côtés, séparés les uns des autres par des jardins tout brillants d’une végétation richement colorée et de fleurs étranges. Au milieu de ces jardins, que divisaient des murs peu élevés, ou sur la route, un grand nombre d’autres êtres, semblables à ceux que j’avais déjà vus, se promenaient gravement. Quelques-uns des passants, dès qu’ils me virent, s’approchèrent de mon guide ; et leurs voix, leurs gestes, leurs regards prouvaient qu’ils lui adressaient des questions sur mon compte. En peu d’instants une véritable foule nous entourait, m’examinant avec un vif intérêt comme si j’étais quelque rare animal sauvage. Même en satisfaisant leur curiosité, ils conservaient un maintien grave et courtois ; et sur quelques mots de mon guide, qui semblait prier qu’on nous laissât libres, ils se retirèrent avec une majestueuse inclination de tête et reprirent leur route avec une tranquille indifférence.

Au milieu de cette rue nous nous arrêtâmes devant un bâtiment qui différait de ceux que nous avions rencontrés jusque-là, en ce qu’il formait trois côtés d’une cour, aux angles de laquelle s’élevaient de hautes tours pyramidales ; dans l’espace ouvert se trouvait une fontaine circulaire de dimensions colossales, lançant une gerbe éblouissante d’un liquide qui me parut être du feu. Nous entrâmes dans ce bâtiment par une ouverture sans porte, et nous nous trouvâmes dans une salle immense où il y avait plusieurs groupes d’enfants, tous employés, me sembla-t-il, à divers travaux, comme dans une grande manufacture. Dans le mur, une énorme machine était en mouvement avec ses roues et ses cylindres ; elle ressemblait à nos machines à vapeur, si ce n’est qu’elle était ornée de pierres précieuses et de métaux et qu’elle paraissait émettre une pâle atmosphère phosphorescente de lumière changeante. Beaucoup de ces enfants travaillaient à quelque besogne mystérieuse près de cette machine, les autres étaient assis devant des tables. Je ne pus rester assez longtemps pour examiner la nature de leurs travaux. On n’entendait pas une voix ; pas un des jeunes visages ne se tourna vers nous. Ils étaient tous aussi tranquilles et aussi indifférents que pourraient l’être des spectres au milieu desquels passeraient inaperçues des formes vivantes.

En quittant cette salle, mon compagnon me conduisit dans une galerie garnie de panneaux richement peints ; les couleurs étaient mélangées d’or d’une façon barbare, comme les peintures de Louis Cranach. Les sujets de ces tableaux me parurent rappeler les événements historiques de la race au milieu de laquelle je me trouvais. Dans tous il y avait des personnages, dont la plupart étaient semblables à ceux que j’avais déjà vus, mais non pas tous habillés de la même façon, ni tous pourvus d’ailes. Il y avait aussi des effigies de divers animaux et d’oiseaux qui m’étaient complètement inconnus ; l’arrière-plan de ces tableaux représentait des paysages ou des édifices. Autant que me permettait d’en juger ma connaissance imparfaite de l’art de la peinture, ces tableaux me paraissaient d’un dessin très exact et d’un très riche coloris ; mais les détails n’en étaient pas distribués d’après les règles de composition adoptées par nos artistes : on peut dire qu’ils manquaient d’unité ; de sorte que l’effet était vague, confus, embarrassant ; on eût dit les fragments hétérogènes d’un rêve d’artiste.

Nous entrâmes alors dans une chambre de dimension moyenne, dans laquelle était assemblée, comme je l’appris plus tard, la famille de mon guide ; tous étaient assis autour d’une table garnie comme pour le repas. Les formes qui y étaient groupées étaient la femme de mon guide, sa fille et ses deux fils. Je reconnus aussitôt la différence entre les deux sexes, bien que les deux femmes fussent plus grandes et plus fortes que les hommes, et leurs physionomies, peut-être encore plus symétriques de lignes et de contours, n’avaient ni la douceur, ni la timidité d’expression qui donne tant de charmes à la physionomie des femmes qu’on voit là-haut sur la terre. La femme n’avait pas d’ailes, la fille avait des ailes plus longues que celle des hommes.

Mon guide prononça quelques mots, et toutes les personnes assises se levèrent et, avec cette douceur particulière de regards et de manières que j’avais déjà remarquée et qui est vraiment l’attribut commun de cette race formidable, elles me saluèrent à leur façon, c’est-à-dire en posant légèrement la main droite sur la tête et en prononçant un monosyllabe sifflant et doux : – Si… Si, qui équivaut à : – Soyez le bienvenu.

La maîtresse de la maison me fit asseoir alors auprès d’elle et remplit une assiette d’or placée devant moi des mets contenus dans un plat.

Pendant que je mangeais (et quoique les mets me fussent étrangers, je m’étonnais encore plus de leur délicatesse que de leur saveur nouvelle pour moi), mes compagnons causaient tranquillement et, autant que je pouvais le deviner, en évitant par politesse toute allusion directe à ma personne, ainsi que tout examen importun de mon extérieur. Cependant j’étais la première créature qu’ils eussent encore vue qui appartînt à notre variété terrestre de l’espèce humaine, et ils me regardaient, par conséquent, comme un phénomène curieux et anormal. Mais toute grossièreté est inconnue à ce peuple, et l’on enseigne aux plus jeunes enfants à mépriser toute démonstration véhémente d’émotion.

Quand le repas fut terminé, mon guide me prit de nouveau par la main et, rentrant dans la galerie, il toucha une plaque métallique couverte de caractères bizarres et que je pensai avec raison devoir être du genre de nos télégraphes électriques. Une plate-forme descendit, mais cette fois elle remonta beaucoup plus haut que dans le premier édifice où j’étais entré, et nous nous trouvâmes dans une chambre de dimension médiocre et dont le caractère général se rapprochait de celui qui est familier aux habitants du monde supérieur.

Contre le mur étaient placés des rayons qui me parurent contenir des livres, et je ne me trompais pas : beaucoup d’entre eux étaient petits comme nos in-12 diamant, ils étaient faits comme nos livres et reliés dans de jolies plaques de métal. Çà et là étaient dispersées des pièces curieuses de mécanique ; des modèles sans doute, comme on peut en voir dans le cabinet de quelque mécanicien de profession. Quatre automates (ces pièces de mécanique remplacent chez ce peuple nos domestiques) étaient immobiles comme des fantômes aux quatre angles de la chambre. Dans un enfoncement se trouvait une couche basse, un lit garni de coussins. Une fenêtre, dont les rideaux, faits d’une sorte de tissu, étaient tirés de côté, ouvrait sur un grand balcon.

Mon hôte s’avança sur ce balcon ; je l’y suivis. Nous étions à l’étage le plus élevé d’une des pyramides angulaires ; le coup d’œil était d’une beauté solennelle et sauvage impossible à décrire. Les vastes chaînes de rochers abrupts qui formaient l’arrière-plan, les vallées intermédiaires avec leurs mystérieux herbages multicolores, l’éclat des eaux, dont beaucoup ressemblaient à des ruisseaux de flammes rosées, la clarté sereine répandue sur cet ensemble par des myriades de lampes, tout cela formait un spectacle dont aucune parole ne peut rendre l’effet ; il était splendide dans sa sombre majesté, terrible et pourtant délicieux.

Mais mon attention fut bientôt distraite de ce paysage souterrain. Tout à coup s’éleva, comme venant de la rue au-dessous de nous, le fracas d’une joyeuse musique ; puis une forme ailée s’élança dans les airs ; une autre se mit à sa poursuite, puis une autre, puis une autre, jusqu’à ce qu’elles formassent une foule épaisse et innombrable. Mais comment décrire la grâce fantastique de ces formes dans leurs mouvements onduleux ? Elles paraissaient se livrer à une sorte de jeu ou d’amusement, tantôt se formant en escadrons opposés, tantôt se dispersant ; puis chaque groupe se mettait à la suite de l’autre, montant, descendant, se croisant, se séparant ; et tout cela en suivant la mesure de la musique qu’on entendait en bas : on eût dit la danse des Péris de la fable.

Je regardai mon hôte d’un air de fiévreux étonnement. Je m’aventurai à poser ma main sur les grandes ailes croisées sur sa poitrine et, en le faisant, je sentis passer en moi un léger choc électrique. Je me reculai avec terreur ; mon hôte sourit, et, comme pour satisfaire poliment ma curiosité, il étendit lentement ses ailes. Je remarquai que ses vêtements se gonflaient à proportion, comme une vessie qu’on remplit d’air. Les bras parurent se glisser dans les ailes et, au bout d’un instant, il se lança dans l’atmosphère lumineuse et se mit à planer, immobile, les ailes étendues comme un aigle qui se baigne dans les rayons du soleil. Puis il plongea, avec la même rapidité qu’un aigle, dans un des groupes inférieurs, volant au milieu des autres et remontant avec la même rapidité. Là-dessus trois formes, dans l’une desquelles je crus reconnaître celle de la fille de mon hôte, se détachèrent du groupe et le suivirent, comme les oiseaux se poursuivent en jouant dans les airs.

Mes yeux, éblouis par la lumière et par les mouvements de la foule, cessèrent de distinguer les évolutions de ces joueurs ailés, jusqu’au moment où mon hôte se sépara de la multitude et vint se poser à côté de moi.

L’étrangeté de tout ce que j’avais vu commençait à agir sur mes sens ; mon esprit même commençait à s’égarer. Quoique peu porté à la superstition, quoique je n’eusse pas cru jusqu’alors que l’homme pût entrer en communication matérielle avec les démons, je fus saisi de cette terreur et de cette agitation violente qui persuadaient dans le moyen âge au voyageur solitaire qu’il assistait à un sabbat de diables et de sorcières.

Je me souviens vaguement que j’essayai, par des gestes véhéments, des formules d’exorcisme et des mots incohérents, prononcés à haute voix, de repousser mon hôte complaisant et poli ; je me souviens de ses doux efforts pour me calmer et m’apaiser, de la sagacité avec laquelle il devina que ma terreur et ma surprise venaient de la différence de forme et de mouvement entre nous ; différence que le déploiement de ses ailes avait rendue plus visible ; de l’aimable sourire avec lequel il chercha à dissiper mes alarmes en laissant tomber ses ailes sur le sol, pour me montrer que ce n’était qu’une invention mécanique. Cette soudaine transformation ne fit qu’augmenter mon effroi, et comme l’extrême terreur se fait souvent jour par l’extrême témérité, je lui sautai à la gorge comme une bête sauvage.

En un instant je fus jeté à terre comme par une commotion électrique, et les dernières images qui flottent devant mon souvenir, avant que je ne perdisse tout à fait connaissance, furent la forme de mon hôte agenouillé près de moi, une main appuyée sur mon front, et la belle figure calme de sa fille, avec ses grands yeux profonds, insondables, fixés attentivement sur les miens.

Chapitre 6

Je demeurai dans cet état inconscient pendant plusieurs jours, et même pendant plusieurs semaines, selon notre manière de mesurer le temps. Quand je revins à moi, j’étais dans une chambre étrange, mon hôte et toute sa famille étaient réunis autour de moi et, à mon extrême étonnement, la fille de mon hôte m’adressa la parole dans ma langue maternelle, avec un léger accent étranger.

– Comment vous trouvez-vous ? me demanda-t-elle.

Je fus quelques minutes avant de pouvoir surmonter ma surprise et dire :
– Vous savez ma langue ?… Comment ?… Qui êtes-vous ?…

Mon hôte sourit et fit signe à l’un de ses fils qui prit alors sur la table un certain nombre de feuilles minces de métal sur lesquelles étaient tracés différents dessins : une maison, un arbre, un oiseau, un homme, etc.

Dans ces dessins, je reconnus ma manière. Sous chaque figure était écrit son nom dans ma langue et de ma main ; et au-dessous, dans une autre écriture, un mot que je ne pouvais pas lire.
– C’est ainsi que nous avons commencé, me dit mon hôte, et ma fille Zee, qui appartient au Collège des Sages, a été votre professeur et le nôtre.

Zee plaça alors devant moi d’autres feuilles sur lesquelles étaient écrits de ma main, d’abord des mots, puis des phrases. Sous chaque mot et chaque phrase se trouvaient des caractères étranges tracés par une autre main. Je compris peu à peu, en rassemblant mes idées, qu’on avait ainsi créé un grossier dictionnaire.

L’avait-on fait pendant que je dormais ?
– En voilà assez, dit Zee d’un ton d’autorité. Reposez-vous et mangez.

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