Autres Mondes The Coming Race - la race qui nous supplantera

The « Coming Race », la race qui nous supplantera – Partie 11 et Fin

The Coming Race (La Race qui nous supplantera) par Edward Bulwer-Lytton

Bulwer Lytton (connu dans le monde entier par son fameux roman : Les Derniers Jours de Pompéi) a écrit aussi des oeuvres ésotériques. En particulier cet ouvrage intitulé : The Coming Race, dans lequel il décrit une civilisation très en avance sur la nôtre qui se cache dans des cavernes au centre de la Terre. Ces cavernes sont éclairées par une lumière très forte qui semble provenir de l’électrification de l’atmosphère. Les habitants sont végétariens. Ils ne se déplacent pas en marchant, mais en volant à l’aide d’engins dont le fonctionnement nous serait incompréhensible. Ils ne connaissent pas la maladie, vivent longtemps, peut-être des siècles. Leur organisation sociale est parfaite. Il n’y a pas d’exploitation. Chacun reçoit ce dont il a besoin.

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Chapitre 26

Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde mélancolie. La curiosité avec laquelle j’avais étudié jusque-là la vie et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit l’idée que j’étais au milieu d’une race qui, tout aimable et toute polie qu’elle fût, pouvait me détruire d’un instant à l’autre sans scrupule et sans remords.

La vie pacifique et vertueuse d’un peuple qui m’avait d’abord paru auguste, par son contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde supérieur, commençait à m’oppresser, à me paraître ennuyeuse et monotone. La sereine tranquillité de l’atmosphère même me fatiguait. J’avais envie de voir un changement, fût-ce l’hiver, un orage, ou l’obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure, plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous rêvons et auquel nous aspirons.

Dans cette société des Vril-ya, c’était chose merveilleuse de voir comment ils avaient réussi à unir et à mettre en harmonie, dans un seul système, presque tous les objets que les divers philosophes du monde supérieur ont placés devant les espérances humaines, comme l’idéal d’un avenir chimérique. C’était un état dans lequel la guerre, avec toutes ses calamités, était impossible, un état dans lequel la liberté de tous et de chacun était assurée au suprême degré, sans une seule de ces animosités qui, dans notre monde, font dépendre la liberté des luttes continuelles des partis hostiles.

Ici, la corruption qui avilit nos démocraties était aussi inconnue que les mécontentements qui minent les trônes de nos monarchies. L’égalité n’était pas un nom, mais une réalité. Les riches n’étaient pas persécutés, parce qu’ils n’étaient pas enviés. Ici, ces problèmes sur les labeurs de la classe ouvrière, encore insolubles dans notre monde et qui créent tant d’amertume entre les différentes classes, étaient résolus par le procédé le plus simple : ils n’avaient pas de classe ouvrière distincte et séparée. Les inventions mécaniques, construites sur des principes qui déjouaient toutes nos recherches, mues par un moteur infiniment plus puissant et plus gouvernable que tout ce que nous avons pu obtenir de la vapeur ou de l’électricité, aidées par des enfants dont les forces n’étaient jamais excédées, mais qui aimaient leur travail comme un jeu et une distraction, suffisaient à créer une richesse publique si bien employée au bien commun que jamais un
murmure ne se faisait entendre.

Les vices qui corrompent nos grandes villes n’avaient ici aucune prise. Les amusements abondaient, mais ils étaient tous innocents. Aucune fête ne poussait à l’ivresse, aux querelles, aux maladies. L’amour existait avec toutes ses ardeurs, mais il était fidèle dès qu’il était satisfait. L’adultère, le libertinage, la débauche étaient des phénomènes si inconnus dans cet État, que pour trouver même les noms qui les désignaient on eût été obligé de remonter à une littérature hors d’usage, écrite il y a plusieurs milliers d’années.

Ceux qui ont étudié sur notre terre les théories philosophiques savent que tous ces écarts étranges de la vie civilisée ne font que donner un corps à des idées qui ont été étudiées, mises aux voix, ridiculisées, contestées, essayées quelquefois d’une façon partielle, et consignées dans des œuvres d’imagination, mais qui ne sont jamais arrivées à un résultat pratique.

Le peuple que je décris ici avait fait bien d’autres progrès vers la perfection idéale. Descartes a cru sérieusement que la vie de l’homme sur cette terre pouvait être prolongée, non jusqu’à atteindre ici-bas une durée éternelle, mais jusqu’à ce qu’il appelle l’âge des patriarches, qu’il fixait modestement entre cent et cent cinquante ans. Eh bien ! ce rêve des sages s’accomplissait ici, était même dépassé ; car la vigueur de l’âge mûr se prolongeait même au-delà de la centième année. Cette longévité était accompagnée d’un bienfait plus grand que la longévité même, celui d’une bonne santé inaltérable. Les maladies qui frappent notre race étaient facilement guéries par le savant emploi de cette force naturelle, capable de donner la vie et de l’ôter, qui est inhérente au vril. Cette idée n’est pas inconnue sur la terre, bien qu’elle n’ait guère été professée que par des enthousiastes ou des charlatans et qu’elle ne repose que sur les notions confuses du mesmérisme, de la force odique, etc.

Laissant de côté l’invention presque insignifiante des ailes, qu’on a essayées sans jamais réussir depuis l’époque mythologique, je passe à cette question délicate posée depuis peu comme essentielle au bonheur de l’humanité, par les deux influences les plus turbulentes et les plus puissantes de ce monde, la Femme et la Philosophie. Je veux dire, les Droits de la Femme.

Les jurisconsultes s’accordent à prétendre qu’il est inutile de discuter des droits là où il n’existe pas une force suffisante pour les faire valoir ; et sur terre, pour une raison ou pour l’autre, l’homme, par sa force physique, par l’emploi des armes offensives ou défensives, peut généralement, quand les choses en viennent à une lutte personnelle, maîtriser la femme. Mais parmi ce peuple il ne peut exister aucun doute sur les droits de la femme, parce que, comme je l’ai déjà dit, la Gy est plus grande et plus forte que l’An ; sa volonté est plus résolue, et la volonté étant indispensable pour la direction du vril, elle peut employer sur l’An, plus fortement que l’An sur elle, les mystérieuses forces que l’art emprunte aux facultés occultes de la nature. Ainsi tous les droits que nos philosophes féminins sur la terre cherchent à obtenir sont accordés comme une chose toute naturelle dans cet heureux pays.

Outre cette force physique, les Gy-ei ont, du moins dans leur jeunesse, un vif désir d’acquérir les talents et la science et, en cela, elles sont supérieures aux Ana ; c’est donc à elles qu’appartiennent les étudiants, les professeurs, en un mot la portion instruite de la population. Naturellement, comme je l’ai fait voir, les femmes établissent dans ce pays leur droit de choisir et de courtiser leur époux. Sans ce privilège, elles mépriseraient tous les autres.

Sur terre nous craindrions, non sans raison, qu’une femme, après nous avoir ainsi poursuivi et épousé, ne se montrât impérieuse et tyrannique. Il n’en est pas de même des Gy-ei : une fois mariées elles suspendent leurs ailes, et aucun poète ne pourrait arriver à dépeindre une compagne plus aimable, plus complaisante, plus docile, plus sympathique, plus oublieuse de sa supériorité, plus attachée à étudier les goûts et les caprices relativement frivoles de son mari.

Enfin parmi les traits caractéristiques qui distinguent le plus les Vril-ya de notre humanité, celui qui contribue le plus à la paix de leur vie et au bienêtre de la communauté, c’est la croyance universelle à une Divinité bienfaisante et miséricordieuse, et à l’existence d’une vie future auprès de laquelle un siècle ou deux sont des moments trop courts pour qu’on les perde à des pensées de gloire, de puissance, ou d’avarice ; une autre croyance ajoute à leur bonheur : persuadés qu’ils ne peuvent connaître de la Divinité que Sa bonté suprême, du monde futur que son heureuse existence, leur raison leur interdit toute discussion irritante sur des questions insolubles. Ils assurent ainsi à cet État situé dans les entrailles de la terre, ce qu’aucun État ne possède à la clarté des astres, toutes les bénédictions et les consolations d’une religion, sans aucun des maux, sans aucune des calamités qu’engendrent les guerres de religion.

Il est donc incontestable que l’existence des Vril-ya est, dans son ensemble, infiniment plus heureuse que celle des races terrestres, et que, réalisant les rêves de nos philanthropes les plus hardis, elle répond presque à l’idée qu’un poète pourrait se faire de la vie des anges. Et cependant si on prenait un millier d’êtres humains, les meilleurs et les plus philosophes qu’on puisse trouver à Londres, à Paris, à Berlin, à New-York, et même à Boston, et qu’on les plaçât au milieu de cette heureuse population, je suis persuadé qu’en moins d’une année ils y mourraient d’ennui, ou essaieraient une révolution par laquelle ils troubleraient la paix de la communauté et se feraient réduire en cendres à la requête du Tur.

Assurément je ne veux pas glisser dans ce récit quelque sotte satire contre la race à laquelle j’appartiens. J’ai au contraire tâché de faire comprendre que les principes qui régissent le système social des Vril-ya l’empêchent de produire ces exemples de grandeur humaine qui remplissent les annales du monde supérieur. Dans un pays où on ne fait pas la guerre, il ne peut y avoir d’Annibal, de Washington, de Jackson, de Sheridan. Dans un État où tout le monde est si heureux qu’on ne craint aucun danger et qu’on ne désire aucun changement, on ne peut voir ni Démosthène, ni Webster, ni Sumner, ni Wendel Holmes, ni Butler. Dans une société où l’on arrive à un degré de moralité qui exclut les crimes et les douleurs, d’où la tragédie tire les éléments de la crainte et de la pitié, où il n’y a ni vices, ni folies, auxquels la comédie puisse prodiguer les traits de sa satire comique, un tel pays perd toute chance de produire un Shakespeare, un Molière, une Mrs. Beecher Stowe.

Mais si je ne veux pas critiquer mes semblables en montrant combien les motifs, qui stimulent l’activité et l’ambition des individus dans une société de luttes et de discussions, disparaissent ou s’annulent dans une société qui tend à assurer à ses citoyens une félicité calme et innocente qu’elle présume être l’état des puissances immortelles ; je n’ai pas non plus l’intention de représenter la république des Vrilya comme la forme idéale de la société politique, vers laquelle doivent tendre tous nos efforts.

Au contraire, c’est parce que nous avons si bien combiné, à travers les siècles, les éléments qui composent un être humain, qu’il nous serait tout à fait impossible d’adopter la manière de vivre des Vril-ya, ou de régler nos passions d’après leur façon de penser ; c’est pour cela que je suis arrivé à cette conviction : Ce peuple, qui non seulement a appartenu à notre race, mais qui, d’après les racines de sa langue, me paraît descendre de quelqu’un des ancêtres de la grande famille Aryenne, source commune de toutes les civilisations de notre monde ; ce peuple qui, d’après ses traditions historiques et mythologiques, a passé par des transformations qui nous sont familières, forme maintenant une espèce distincte avec laquelle il serait impossible à toute race du monde supérieur de se mêler. Je crois de plus que, s’ils sortaient jamais des entrailles de la terre, suivant l’idée traditionnelle qu’ils se font de leur destinée future, ils détruiraient pour la remplacer la race actuelle des hommes.

Mais, dira-t-on, puisque plus d’une Gy avait pu concevoir un caprice pour un représentant aussi médiocre que moi de la race humaine, dans le cas où les Vril-ya apparaîtraient sur la terre, nous pourrions être sauvés de la destruction par le mélange des races. Tel espoir serait téméraire. De semblables mésalliances seraient aussi rares que les mariages entre les émigrants Anglo-Saxons et les Indiens Peaux-Rouges. D’ailleurs, nous n’aurions pas le temps de nouer des relations familières. Les Vril-ya, en sortant de dessous terre, charmés par l’aspect d’une terre éclairée par le soleil, commenceraient par la destruction, s’empareraient des territoires déjà cultivés, et détruiraient sans scrupules tous les habitants qui essaieraient de résister à leur invasion.

Quand je considère leur mépris pour les institutions du Koom-Posh, ou gouvernement populaire, et la valeur de mes bien-aimés compatriotes, je crois que si les Vril-ya apparaissaient d’abord en Amérique, et ils n’y manqueraient pas, puisque c’est la plus belle partie du monde habitable, et disaient : « Nous nous emparons de cette portion du globe ; citoyens du Koom-Posh, allez-vous-en et faites place pour le développement de la race des Vril-ya », mes braves compatriotes se battraient, et au bout d’une semaine il ne resterait plus un seul homme qui pût se rallier au drapeau étoilé et rayé des États-Unis.

Je voyais fort peu Zee, excepté aux repas, quand la famille se réunissait, et elle était alors silencieuse et réservée. Mes craintes au sujet d’une affection que j’avais si peu cherchée et que je méritais si peu se calmaient, mais mon abattement augmentait de jour en jour. Je mourais d’envie de revenir au monde supérieur ; mais je me mettais en vain l’esprit à la torture pour trouver un moyen. On ne me permettait jamais de sortir seul, de sorte que je ne pouvais même visiter l’endroit par lequel j’étais descendu, pour voir s’il ne me serait pas possible de remonter dans la mine. Je ne pouvais pas même descendre de l’étage où se trouvait ma chambre, pendant les Heures Silencieuses, quand tout le monde dormait. Je ne savais pas commander à l’automate qui, cruelle ironie, se tenait à mes ordres, debout contre le mur ; je ne connaissais pas les ressorts par lesquels on mettait en mouvement la plate-forme qui servait d’escalier. On m’avait volontairement caché tous ces secrets. Oh ! si j’avais pu apprendre à me servir des ailes, dont les enfants se servaient si bien, j’aurais pu m’enfuir par la fenêtre, arriver aux rochers, et m’enlever par le gouffre dont les parois verticales refusaient de supporter un pas humain.

Chapitre 27

Un jour, pendant que j’étais seul à rêver tristement dans ma chambre, Taë entra par la fenêtre et vint s’asseoir près de moi. J’étais toujours heureux des visites de cet enfant, dans la société duquel je me sentais moins humilié que dans celle des Ana, dont les études étaient plus complètes et l’intelligence plus mûre. Comme on me permettait de sortir avec lui et que je désirais revoir l’endroit par lequel j’étais descendu dans le monde souterrain, je me hâtai de lui demander s’il avait le temps de m’accompagner dans une promenade à la campagne. Sa physionomie me parut plus sérieuse que de coutume, quand il me répondit :

– Je suis venu vous chercher.

Nous fûmes bientôt dans la rue et nous n’étions pas loin de la maison, quand nous rencontrâmes cinq ou six jeunes Gy-ei, qui revenaient des champs, avec des corbeilles pleines de fleurs, et chantaient en chœur en marchant. Une jeune Gy chante plus qu’elle ne parle. Elles s’arrêtèrent en nous voyant, s’approchèrent de Taë avec une gaieté familière, et de moi avec cette galanterie polie qui distingue les Gy-ei dans leurs rapports avec le sexe faible.

Et je puis dire ici que, malgré la franchise de la Gy quand elle courtise un An, rien dans ses manières ne peut être comparé aux manières libres et bruyantes de ces jeunes Anglo-Saxonnes, auxquelles on accorde l’épithète distinguée de fast (à la mode), vis-à-vis des jeunes gens pour lesquels elles ne professent pas le moindre amour. Non : la conduite des Gy-ei envers les Ana en général ressemble beaucoup à celle des hommes très bien élevés, dans les salons de notre monde supérieur, envers une femme qu’ils respectent, mais à laquelle ils ne font pas la cour ; respectueux, complimenteurs, d’une politesse exquise, ce que l’on peut appeler chevaleresques.

Sans doute je fus un peu embarrassé par les nombreuses politesses par lesquelles ces jeunes et courtoises Gy-ei s’adressaient à mon amour-propre. Dans le monde d’où je venais, un homme se serait trouvé offensé, traité avec ironie, et blagué (si un mot d’argot aussi vulgaire peut être employé sur l’autorité des romanciers populaires qui s’en servent aussi librement), quand une jeune Gy fort jolie me fit compliment sur la fraîcheur de mon teint, une autre sur le choix des couleurs de mes vêtements, une troisième, avec un timide sourire, sur les conquêtes que j’avais faites à la soirée d’Aph-Lin. Mais je savais déjà que de tels propos étaient ce que les Français appellent des banalités, et ne signifiaient, dans la bouche des jeunes filles, que le désir de déployer cette aimable galanterie que sur la terre la tradition et une coutume arbitraire ont réservée au sexe mâle.

Et, de même que, chez nous, une jeune fille bien élevée et habituée à de pareils compliments, sent qu’elle ne peut sans inconvenance y répondre ou en paraître trop charmée, de même moi, qui avais appris les bonnes manières chez un des Ministres de ce peuple, je ne pus que sourire et prendre un air gracieux en repoussant avec timidité les compliments dont on m’accablait.

Pendant que nous causions ainsi, la sœur de Taë nous avait aperçus, paraît-il, d’une des chambres supérieures du Palais Royal, car elle arriva bientôt près de nous de toute la vitesse de ses ailes. Elle s’approcha de moi et me dit, avec cette inimitable déférence, que j’ai appelée chevaleresque, et pourtant avec une certaine brusquerie de ton que Sir Philip Sidney aurait traitée de rustique dans la bouche d’une personne qui s’adressait au sexe faible :

– Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir ?

Pendant que je délibérais sur la réponse à faire à cette question inattendue, Taë dit promptement et d’un ton sévère :

– Ma sœur, tu oublies que l’étranger est du même sexe que moi. Il n’est pas convenable pour nous, si nous voulons conserver notre réputation et notre modestie, de nous abaisser à courir après ta société.

Ce discours fut reçu avec des marques d’approbation par toutes les Gy-ei présentes ; mais la sœur de Taë parut déconcertée. Pauvre enfant!… et une Princesse encore !

En ce moment une ombre passa entre le groupe et moi ; en me retournant, je vis le magistrat principal s’avancer vers moi de ce pas tranquille et majestueux particulier aux Vril-ya. En le regardant, je fus saisi de la même terreur que lors de ma première rencontre avec lui. Sur son front, dans ses yeux, il y avait ce même je ne sais quoi indéfinissable qui me faisait reconnaître en lui une race qui devait être fatale à la nôtre ; cette même expression étrange de sérénité exempte de tous les soucis et de toutes les passions ordinaires ; on y lisait la conscience d’un pouvoir suprême et ce mélange de pitié et d’inflexibilité qu’on trouve chez un juge qui prononce un arrêt. Je frissonnai et, m’inclinant, je serrai le bras de Taë et m’éloignai sans rien dire.

Le Tur se plaça sur notre chemin, me regarda un instant sans parler, puis tourna tranquillement ses regards vers sa fille, et, avec un salut grave adressé à elle et aux autres Gy-ei, passa au milieu du groupe et s’éloigna sans avoir prononcé un mot.

Chapitre 28

Quand Taë et moi nous fûmes seuls sur la grande route qui s’étend entre la cité et le gouffre par lequel j’étais descendu dans ce monde privé de la clarté du soleil et des étoiles, je dis à demi-voix :

– Mon cher enfant, mon ami, il y a dans la physionomie de votre père quelque chose qui m’effraye. Il me semble voir la mort en contemplant sa sereine tranquillité.

Taë ne répondit pas tout de suite. Il semblait agité et paraissait se demander par quels mots il pourrait m’adoucir une mauvaise nouvelle.

– Personne ne craint la mort parmi les Vril-ya, dit-il enfin. La craignez-vous ?

– La crainte de la mort est innée dans l’âme des hommes de ma race. Nous pouvons en triompher à la voix du devoir, de l’honneur, ou de l’amour. Nous pouvons mourir pour une vérité, pour notre patrie, pour ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes. Mais, si la mort me menace ici, maintenant, où sont les motifs qui peuvent contrebalancer la terreur qui accompagne l’idée de la séparation du corps et de l’âme ?

Taë parut surpris, et sa voix était pleine de tendresse quand il me répondit :

– Je rapporterai à mon père ce que vous venez de me dire. Je le supplierai d’épargner votre vie.

– Il a donc décrété ma mort ?

– C’est la faute ou la folie de ma sœur, dit Taë, avec quelque pétulance. Elle a parlé ce matin à mon père, et après leur conversation, il m’a fait appeler, comme chef des enfants chargés de détruire les êtres qui menacent la communauté, et il m’a dit : « Prends ta baguette de vril, et va chercher l’étranger qui t’est devenu cher. Que sa fin soit prompte et exempte de douleur. »

– Et, dis-je en tremblant et en m’éloignant de l’enfant, c’est donc pour m’assassiner que vous m’avez emmené à la campagne ? Non, je ne puis le croire. Je ne puis vous croire capable d’un tel crime !

– Ce n’est pas un crime de tuer ceux qui menacent les intérêts de l’État ; ce serait un crime de détruire le moindre petit insecte qui ne nous
ferait aucun mal.

– Si vous voulez dire que je menace les intérêts de l’État parce que votre sœur m’honore de cette sorte de préférence qu’un enfant peut montrer pour un jouet singulier, il n’est pas nécessaire pour cela de me tuer. Laissez-moi retourner vers le peuple que j’ai quitté, par le gouffre qui m’a permis d’entrer dans votre monde. Avec un peu d’aide de votre part, j’en puis venir à bout. Grâce à vos ailes vous pourrez attacher la corde, que vous avez sans doute gardée, au rocher qui m’a servi pour descendre. Faites cela, je vous en prie ; aidez-moi à remonter à l’endroit d’où je suis venu, et je disparaîtrai de votre monde pour toujours et aussi sûrement que si j’étais mort.

– Le gouffre par lequel vous êtes descendu ?… Regardez ; nous sommes juste à l’endroit où il s’ouvrait. Que voyez-vous ?… Le roc solide et compact. Le gouffre a été fermé par les ordres d’Aph-Lin, aussitôt que des rapports furent établis entre vous et lui, pendant votre sommeil, et qu’il apprit de votre propre bouche ce qu’est le monde d’où vous veniez.

Ne vous souvenez-vous pas du jour où Zee me pria de ne pas vous questionner sur vous-même ou sur votre pays ? En vous quittant, ce jour-là, Aph-Lin m’aborda et me dit : « Il ne faut laisser aucun chemin ouvert entre le monde de l’étranger et le nôtre, ou les malheurs et les chagrins du sien pourraient descendre parmi nous. Prends avec toi les enfants de ta bande, frappez les parois de la caverne de vos baguettes de vril jusqu’à ce que la chute des rochers ferme toute issue par laquelle la clarté de nos lampes puisse être aperçue. »

Pendant que l’enfant parlait, je regardais avec effroi les rocs noirs qui se dressaient devant mes yeux. D’énormes masses irrégulières de granit, montrant par des taches de feu où elles avaient été frappées, s’élevaient du sol à la voûte de la caverne, pas une crevasse !

– Tout espoir est donc perdu, murmurai-je en m’asseyant sur le bord de la route, et je ne reverrai plus le soleil.

Je me couvris la figure de mes deux mains et je priai Celui dont j’avais si souvent oublié la présence sous ce ciel qui manifeste sa puissance. Je sentis qu’il était présent dans les profondeurs de la terre et au milieu du monde des tombeaux. Je relevai les yeux, calmé et fortifié par ma prière, et, regardant l’enfant avec un tranquille sourire, je lui dis :

– Si tu dois me tuer, frappe maintenant.

Taë secoua doucement la tête.

– Non, dit-il, l’ordre de mon père n’est pas si absolu qu’il ne me laisse aucun choix. Je lui parlerai et peut-être pourrai-je te sauver. Quelle étrange chose que tu aies cette crainte de la mort que nous pensions être le partage des êtres inférieurs, auxquels la connaissance d’une autre vie n’est pas accordée. Chez nous les enfants même n’ont pas cette peur.

Dis-moi, mon cher Tish, continua-t-il après un moment de silence, redouterais-tu moins de passer de cette forme de vie à la forme qu’on trouve de l’autre côté de cet instant qu’on appelle la mort, si je t’accompagnais dans ce voyage ? Si tu le désires, je demanderai à mon père qu’il me soit permis de te suivre. Je suis de ceux qui doivent émigrer un jour, quand ils seront en âge de le faire, dans un pays inconnu. Je partirais aussi volontiers pour les régions inconnues de l’autre monde. La Bonté Suprême est aussi présente dans celui-là que dans celui-ci. Où ne la trouve-t-on pas ?

– Enfant, dis-je en voyant à la figure de Taë qu’il parlait sérieusement, tu commettrais un crime en me tuant ; mais celui que je commettrais ne serait pas moindre si je te disais : Donne-toi la mort. La Bonté Suprême choisit son moment pour nous donner la vie et pour nous la reprendre. Partons. Si après que tu auras parlé à ton père, il décide ma mort, fais-le-moi savoir aussitôt que tu le pourras, afin que je puisse m’y préparer.

Nous retournâmes à la ville, ne conversant que par intervalles et à bâtons rompus. Nous ne pouvions nous comprendre l’un l’autre et j’éprouvais pour le bel enfant à la douce voix, qui marchait à mes côtés, le même sentiment qu’éprouve un condamné à mort en marchant à
côté du bourreau qui le conduit à l’échafaud.

Chapitre 29

Vers le milieu des Heures Silencieuses, qui forment les nuits des Vril-ya, je fus réveillé du sommeil agité auquel je venais seulement de m’abandonner, par une main posée sur mon épaule. Je tressaillis ; Zee était debout à mes côtés.

– Chut ! dit-elle à voix basse, que personne ne nous entende. Penses-tu que j’aie cessé de veiller sur toi parce que je n’ai pu obtenir ton amour ? J’ai vu Taë. Il n’a rien obtenu de son père qui avait déjà conféré avec les trois sages qu’il appelle en conseil lorsque quelque question l’embarrasse, et par leur conseil il a ordonné que tu sois mis à mort à l’heure où le monde se réveille. Je veux te sauver. Lève-toi et habille-toi.

En disant ces mots, Zee me montra, sur une table près de mon lit, les vêtements que je portais à mon arrivée et que j’avais échangés contre le costume plus pittoresque des Vril-ya. La jeune Gy se dirigea alors vers la fenêtre et sortit sur le balcon, pendant que tout étonné je passais rapidement mes vêtements. Je la rejoignis sur le balcon ; son visage était pâle et rigide. Elle me prit par la main et me dit doucement :

– Vois comme l’art des Vril-ya a brillamment illuminé ce monde. Demain, il sera obscur pour moi.

Sans attendre ma réponse, elle me ramena dans la chambre, puis dans le corridor, et nous descendîmes dans le vestibule. Nous passâmes le long des rues désertes et de la route qui conduisait aux rochers. Dans ce monde où il n’y a ni jour, ni nuit, les Heures Silencieuses sont
d’une solennité inexprimable, tant la vaste étendue illuminée par l’art des mortels est dénuée de tout bruit, de tout signe de vie. Malgré la légèreté de nos pas, le bruit qu’ils faisaient semblait choquer l’oreille et troubler l’harmonie de l’universel repos.

Je devinais que Zee, sans me le dire, s’était décidée à m’aider à retourner vers le monde supérieur et que nous nous dirigions vers le lieu où j’étais descendu. Son silence me gagnait et m’empêchait de parler. Nous approchions du gouffre. Il avait été rouvert ; il ne présentait pas, il est vrai, le même aspect qu’au moment de ma descente, mais, au milieu du mur massif que m’avait montré Taë, on avait frayé un nouveau passage, et le long de ses flancs carbonisés brillaient encore quelques étincelles ; de petits tas de cendres se refroidissaient en tombant. Je ne pouvais cependant en levant les yeux pénétrer l’obscurité que jusqu’à une faible hauteur ; je demeurais épouvanté, me demandant comment je pourrais accomplir cette difficile ascension.

Zee devina ma pensée.

– Ne crains rien, dit-elle, avec un faible sourire, ton retour est assuré. J’ai commencé ce travail avec les Heures Silencieuses et quand tout le monde dormait. Sois sûr que je ne me suis pas arrêtée jusqu’à ce que la route te fût ouverte. Je t’accompagnerai encore un peu de temps. Nous ne nous séparerons que lorsque tu me diras : Va, je n’ai plus besoin de toi.

Mon cœur tressaillit de remords à ces mots.

– Ah ! m’écriai-je, que je voudrais que tu fusses de ma race ou que je fusse de la tienne, je ne dirais jamais : Je n’ai plus besoin de toi !

– Sois béni pour ces paroles, je m’en souviendrai quand tu seras parti, me répondit tendrement la Gy.

Pendant ce court dialogue, Zee s’était détournée, le corps incliné et la tête penchée sur sa poitrine. Elle se releva alors de toute sa hauteur et se plaça devant moi. Elle avait allumé le cercle qui entourait sa tête et il étincelait comme une couronne d’étoiles. Son visage, tout son corps, et l’atmosphère environnante étaient éclairés par la lumière de ce diadème.

– Maintenant, dit-elle, passe tes bras autour de moi, pour la première et la dernière fois. Allons, courage, et attache-toi fermement à moi.

Tandis qu’elle parlait, ses vêtements se gonflèrent, ses ailes s’étendirent. Je me serrai contre elle et elle m’emporta au travers du terrible gouffre. La lumière étoilée de sa couronne éclairait les ténèbres autour de nous. Le vol de la Gy s’élevait, doux et puissant, comme celui d’un ange qui s’envole vers le ciel emportant une âme qu’il vient d’arracher à la mort.

Enfin j’entendis à distance le murmure des voix humaines, le bruit du travail humain. Nous fîmes halte sur le sol d’une des galeries de la mine, et au-delà je voyais briller de loin en loin la lumière faible et pâle des lampes de mineurs. Je relâchai mon étreinte. La Gy m’embrassa sur le front, avec passion, mais comme une mère pourrait le faire, et me dit, pendant que les larmes coulaient de ses yeux :

– Adieu pour toujours. Tu ne veux pas me laisser entrer dans ton monde, tu ne pourras jamais revenir dans le nôtre. Avant que les miens aient secoué le sommeil, les rochers se seront refermés et ne seront rouverts ni par moi, ni par personne, avant des siècles dont on ne peut encore prévoir le nombre. Pense à moi quelquefois avec tendresse. Quand j’atteindrai la vie qui s’étend au-delà de cette courte portion de la durée, je te chercherai. Là aussi, peut-être, la place assignée à ton peuple sera séparée de moi par des rochers et des gouffres, et peut-être n’aurai-je plus le pouvoir de m’ouvrir un chemin pour te retrouver comme j’en ai ouvert un pour te perdre.

Elle se tut. J’entendis le bruit de ses ailes, semblable à celui que font les ailes du cygne, et je vis les rayons de feu de son diadème disparaître dans l’obscurité.

Je m’assis un moment, rêvant avec tristesse ; puis je me levai et me dirigeai lentement vers l’endroit où j’entendais des voix. Les mineurs que je rencontrai m’étaient étrangers et d’une autre nation que la mienne. Ils se retournèrent pour me regarder avec quelque surprise, mais
voyant que je ne pouvais leur répondre dans leur langue, ils se remirent à l’ouvrage et me laissèrent passer sans plus m’inquiéter. Enfin j’arrivai à l’ouverture de la mine, sans être troublé par d’autres questions, si ce n’est par un surveillant qui me connaissait et qui heureusement était trop occupé pour causer avec moi. J’eus soin de ne pas retourner à mon premier logement, où je n’aurais pu échapper aux questions, et où mes réponses auraient paru peu satisfaisantes.

Je regagnai sain et sauf mon pays, où je suis depuis longtemps paisiblement établi ; je me lançai dans les affaires, d’où je me suis retiré, il y a trois ans, avec une fortune raisonnable. Je n’ai guère eu l’occasion ou la tentation de raconter les voyages et les aventures de ma jeunesse. J’ai été, comme tant d’autres, déçu dans mes espérances d’amour et de bonheur domestique ; souvent, dans la solitude de mes nuits je pense à la jeune Gy et je me demande comment j’ai pu repousser un tel amour, de quelques périls qu’il me menaçât, de quelques difficultés qu’il fût entouré.

Seulement, plus je pense à un peuple qui se développe lentement dans des régions qui s’étendent hors de notre vue et sont regardées comme inhabitables par les sages de notre terre, à cette puissance qui dépasse toutes nos forces combinées, et à ces vertus qui deviennent de plus en plus contraires à notre vie politique et sociale, à mesure que notre civilisation fait des progrès, plus je prie Dieu que des siècles s’écoulent avant l’apparition de nos inévitables destructeurs.

Cependant mon médecin m’ayant dit franchement que j’étais atteint d’une maladie qui, sans me faire beaucoup souffrir, sans me faire sentir ses progrès, peut à tout moment m’être fatale, j’ai cru que mon devoir envers mes semblables m’obligeait à écrire ce récit pour les avertir de la venue de la Race Future.

FIN…

Edward Bulwer-Lytton

Dédié à Max Müller, en témoignage de respect et d’admiration.

La race future
Édition de référence :
Paris, E. Dentu, Éditeur, 1888

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Bulwer_Lytton_La_race_future.pdf

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