A la Une Spiritualité

L’homme 2.0, spirituel sans limites

par Abdennour Bidar

Nous sommes nombreux, à l’image du philosophe Abdennour Bidar, à ne plus nous retrouver ni dans la religion, ni dans l’athéisme. Malgré sa singularité, son histoire fait écho à notre temps.

J’ai depuis longtemps l’intuition que le sens de la vie spirituelle de l’être humain le conduira bientôt par-delà religion et athéisme. Ma raison de philosophe « professionnel » sonde cette intuition, mais celle-ci est d’abord le fruit de mon parcours de vie. Religion et athéisme m’ont un jour complètement quitté, comme deux possibilités également mortes…

J’ai été formé dans deux matrices intellectuelles et culturelles : l’islam soufi d’un côté, la philosophie occidentale de l’autre. Mon enfance fut mystique, seul le mystère de ce qu’on appelle « Dieu » m’intéressait – le reste était pour moi une concession aux nécessités de la vie sociale. A 19 ans, je suis entré simultanément dans une confrérie soufie et à l’Ecole normale supérieure, en section philosophie. Ces deux univers s’affrontaient violemment dans mon esprit et pour le contrôle de mon existence.

J’étais un jour avec Nietzsche pour démolir la religion à coups de marteau, et le lendemain avec Ibn Arabi pour affirmer la supériorité de la sagesse mystique sur la spéculation philosophique. Je passais des heures à lire les philosophes athées, agnostiques, déistes ou théistes, et puis toutes les autres heures à pratiquer les rituels initiatiques et à tenter de percer des mystères symboliques. Comment exprimer la violence de cette contradiction intérieure ? Quand elle est arrivée à son paroxysme, et que ma vie n’a plus été que révolte, douleur et colère, mon âme a brûlé. Mais le lendemain, je n’étais pas mort. Au contraire. Ce fut soudain comme un ciel clair après une nuit interminable de fureur et de tempête. La lumière après les ténèbres. Quelque chose en moi venait de se dénouer. Je me suis senti totalement libéré. De tout. Non seulement du conflit entre religion et athéisme, mais aussi de ma tension devenue insupportable vers la vérité. Je me suis senti comme un arc qui vient de tirer sa flèche.

Cet homme assis là en moi

A compter de ce jour, plus rien ne fut pareil. Il n’y a plus eu de sens pour moi à me dire « en chemin » ou « arrivé », dans le vrai ou dans l’erreur, croyant ou athée, etc. Aujourd’hui, je vis dans un lieu intérieur personnel, à part, qu’il est très malaisé de faire concevoir à quelqu’un d’autre. Des images banales peuvent l’évoquer, notamment une : je suis assis, je contemple la nature, et je ressens une joie profonde de voir que l’univers entier coule de mon cœur créateur comme d’une source toujours jaillissante.

Quoi que je fasse, où que j’aille, je suis cet homme assis là en moi. Il est le fond heureux de ma conscience et le témoin de toute ma vie. Tout ce que je vis et éprouve se passe sur le fond de cette conscience profonde d’une force intérieure. Mon corps, ma pensée, mes rêves, mes désirs, le monde entier, la sagesse et l’ignorance, la vie et la mort, m’apparaissent comme des formes créées par l’homme assis pour les regarder. Je ne me suis jamais remis de ce passage à la limite. C’est lui qui m’a fait aller par-delà religion et athéisme.

Malgré la singularité de ma propre histoire, je suis simplement un homme de mon temps. Pour des raisons différentes, avec des expériences différentes, nous sommes en effet très nombreux à nous situer au-delà de la religion et de l’athéisme. A chercher et à trouver une vie spirituelle hors du cadre religieux. La religion et l’athéisme ne nous parlent plus, ne nous satisfont plus. Mais comment sortir de cette alternative a priori fermée ?

En ce début de xxie siècle s’amorce une révolution spirituelle considérable, dont je vais essayer ici de préciser un peu le sens. Si bruyantes soient-elles à nouveau, jamais les religions ne retrouveront la fonction axiale qui fut la leur avant les Lumières. Depuis lors, le domaine profane s’étend dans toutes les sociétés du monde. La religion a été « secondarisée », elle est devenue un fait social parmi d’autres. Elle ne peut plus prétendre à davantage, parce qu’il y a maintenant trop de domaines qui se jouent en dehors de sa sphère, de son contrôle. Notamment ce qui était son domaine réservé et qu’elle n’arrivera plus à reconquérir : le gouvernement de la vie spirituelle de l’humanité.

L’athéisme, quant à lui, n’a pas plus d’avenir. On a cru longtemps qu’il serait « l’après-religion », la porte de sortie vers un monde plus rationnel et plus courageux parce que l’être humain y aurait la force de renoncer enfin aux consolations de l’au-delà. Cet athéisme soutient qu’il n’y a pas de sacré, pas d’absolu, seulement du relatif, c’est-à-dire de la grandeur et du sublime peut-être, mais seulement à l’échelle humaine. Il part du principe que l’absolu n’est qu’un idéal, et que tout idéal n’est qu’un idéal. Il n’y aurait pas quelque chose qui en l’homme passe réellement l’homme. Cette position est démentie par l’histoire : il y a toujours eu des hommes en lesquels l’idéal s’incarne (sages, saints) ; des révolutions qui ont fait advenir ce qui apparaissait comme un idéal impossible à réaliser : la liberté politique, l’égalité hommes-femmes, le vol dans l’espace…

Qu’est-ce qui va nous faire sortir de cette vieille alternative ? Une nouvelle vie spirituelle, qui sollicite aujourd’hui l’humanité. Sa forme commence à peine d’émerger, et nous peinons encore à l’identifier. Il faudra pourtant que nous y arrivions : seules la conscience et la coopération de tous lui donneront les moyens de s’installer aux commandes de la civilisation humaine, et de nous conduire beaucoup plus loin que les religions dans l’élucidation et l’expérience de notre vocation spirituelle. Celle-ci se poursuivra sans les dieux : elle ne demandera plus de croire en un absolu situé au-delà des limites du monde, mais elle réalisera un absolu dans les limites mêmes de ce monde. Cet absolu se produira du côté d’une mutation de notre condition humaine. Elle est notre trajet d’espèce, décrit par Teilhard de Chardin comme évolution ascendante, progrès d’humanisation jusqu’à une « sortie » de notre condition actuelle qui n’était qu’un moment de notre identité humaine, sa matrice primitive. Plusieurs phénomènes contemporains commencent ainsi de nous faire radicalement muter au-delà de notre stade actuel d’humanité.

La civilisation du lien

Il y a d’abord la formation en cours de ce que j’appelle une civilisation du lien. Partout, sous une multitude de formes, se développe une aspiration à nouer ou renouer les liens d’une triple alliance : avec soi-même (lien intérieur), avec autrui (lien social), avec la nature et l’univers (lien cosmique).

Le temps des dissociations est achevé.

L’individu condamné à un rapport superficiel à soi par la société matérialiste éprouve un besoin profond de retrouver les chemins anciens de son intériorité, de se reconnecter à ses aspirations, énergies, intuitions les plus profondes et on assiste, comme expression de ce besoin, au retour spectaculaire des pratiques de méditation. Ce besoin de retrouver un art et une culture du lien se manifeste autant dans le rapport à autrui : fatigué de l’individualisme et des logiques de « lutte de tous contre tous », de plus en plus de personnes révolutionnent leurs rapports sociaux en les plaçant sous le signe du partage à bénéfices mutuels (de connaissances, de services, de biens de consommation) et de l’intelligence collaborative. Enfin, ce besoin de lien se manifeste dans la généralisation de la perspective écologique : le souci du développement durable, mais aussi le désir de retrouver un contact plus direct et plus fréquent avec la nature.

Tous ces liens noués ou renoués sont expérimentés comme autant de sources d’énergie, de sources d’inspiration qui éveillent, stimulent et décuplent notre puissance créatrice. Certes, l’humanité a toujours su que le lien est nourricier, mais aujourd’hui apparaissent des types de lien d’une puissance inconnue jusqu’ici. Un seul exemple : les réseaux d’information, de communication, de partage, qui se multiplient et donnent à la puissance d’agir de chacun une extension sans précédent.

Grâce à Internet, on s’informe, on communique, on se solidarise et on agit instantanément, c’est-à-dire en portant à la limite notre puissance d’agir, en l’absolutisant, parce qu’on élimine la condition limitative du temps et de l’espace. Internet est fantastique, mais ne constitue que la préfiguration d’une nouvelle catégorie d’outils auxquels notre vie va se relier de plus en plus étroitement.

Ces nouvelles générations de connexions vont nous faire muter ontologiquement, d’une existence limitée de toutes parts à une existence affranchie de la plupart de ses limites anciennes. On le voit aussi poindre du côté du thème de l’homme augmenté et des technologies de l’interface homme/machine. Encore un lien nouveau, un prolongement possible de notre être, qui d’ici à quelques décennies va contribuer lui aussi à nous déconditionner, faisant exploser le plafond de nos possibilités : la limite du corps biologique, sa fatigue, ses maladies, son caractère mortel, tout cela relèvera tôt ou tard d’un choix personnel. Certains décideront de rester mortels en gardant leur enveloppe corporelle qui fut si longtemps le vêtement inséparable de l’identité humaine.

Inventer le fils de l’homme

Cette mutation pose une question fondamentale : aurait-elle, aura-t-elle, une signification et une valeur spirituelle ? Voilà le plus décisif à mes yeux. Internet en soi ne me fascine pas. L’immortalité non plus. Toutes ces possibilités nouvelles, si fantastiques soient-elles, pourraient être seulement une supervariante du matérialisme moderne et du fantasme de surhumanité de notre volonté de puissance. Mais je pressens que dans la proposition d’une « humanité augmentée », il y a bel et bien une dimension spirituelle sous-jacente. Elle nous apporte en effet quelque chose qui entre en résonance profonde avec notre plus vieille intuition spirituelle sur nous-mêmes : celle qu’il y a bien en l’homme quelque chose qui passe l’homme. Qu’il y a bien – à venir – un fils de l’homme.

A nous cependant de réinventer sa figure.

A quoi ressemblera demain le fils de l’homme qui est en train de surgir dans nos progrès les plus fantastiques ? En quoi sera-t-il un être spirituel à un plus haut degré encore que l’homme religieux du passé ? C’est bien cela qui est en jeu et qui, je crois, nous est promis si nous savons être à la hauteur : l’événement/avènement d’une vie spirituelle en comparaison de laquelle la vie religieuse apparaîtra comme préhistoire de notre rapport à l’absolu. Nous allons trouver de quoi faire mieux que les religions, les dépasser sur leur propre terrain – mais sans dieux, ni révélations, ni prophètes. A une condition précise toutefois : comprendre leur héritage, c’est-à-dire identifier sous quelle forme plus évoluée, plus juste, leur intuition fondamentale est en train de réapparaître. Cette intuition fondamentale est celle que les religions exprimaient en parlant de la « toute-puissance créatrice des dieux ».

Voilà peut-être le texte unique de tous les livres sacrés : un émerveillement devant la puissance infinie du Verbe créateur : « Dieu crée ce qu’Il veut. Quand Il décide d’une chose, Il lui dit seulement “Sois”, et elle est aussitôt. » (Coran, 3, 45-47) Voilà ce que nous devons recueillir, non pas comme tel, mais dans sa forme la plus actuelle et inédite. A partir d’une question : qu’est-ce qui, dans notre monde humain, assume et incarne réellement la fonction de la toute-puissance créatrice seulement imaginée autrefois dans la vie et la volonté de nos dieux ?

Une réponse s’esquisse dans l’augmentation de l’homme, le déconditionnement de notre condition. Notre puissance d’être et d’agir passe à la limite, s’infinitise dans des proportions et selon des modes que nous avons du mal à imaginer… mais pour l’instant surtout pour le pire ! Toutes nos crises sont en effet symptomatiques d’un passage non maîtrisé à une surpuissance d’une telle ampleur qu’elle nous échappe. Nous devenons des dieux, mais nous ne sommes encore que de jeunes titans fascinés par leur propre force.

Il faut d’urgence nous retourner vers nos prédécesseurs en toute-puissance, nos ancêtres les dieux – pour apprendre de leur propre expérience, de leur sagesse et de leurs égarements, l’art de la toute-puissance créatrice et non destructrice, miséricordieuse envers l’univers. Saurons-nous passer le cap de la conversion de notre puissance en sagesse, de notre force en amour ?

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