Evangile de Thomas Le Mystère JESUS

L’évangile de Thomas dévoilé – 1ère partie

evangile thomaspar Pierre Mestdagh

Introduction

L’évangile selon Thomas est un des 52 manuscrits, écrits en langue copte et découverts en 1945 près de Nag Hammadi en Haute Egypte.

Il représente un recueil de 114 logia ou paroles que Jésus aurait dites. Ce témoignage nous révèle aujourd’hui une dimension nouvelle dans l’enseignement de l’homme qui, voici vingt siècles, fut à l’origine de quelques perturbations dans le monde religieux juif.

Certains de ses disciples le proclamèrent en effet comme le Messie tant attendu. Il fut même reconnu comme «fils de Dieu», quelque puisse être la signification accordée alors à cet épithète.

L’histoire de la genèse du christianisme, suite à la prédication du dénommé Jésus, appelé le nazaraios, à la signification accordée à sa crucifixion, et surtout à la croyance en sa résurrection, se situe toujours, et malgré une littérature impressionnante, dans d’une nébuleuse historique.

L’historiographe de l’époque fait à peine quelqu’allusion à sa présence. Le témoin le plus présent dans le Nouveau Testament, le juif Paul, n’a porté quasiment aucune attention au contenu de son discours. La source d’informations la plus importante à son sujet nous est proposée par les évangiles canoniques. Mais ceux-ci ne représentent qu’un choix sélectif, découlant d’une interprétation bien précise du témoignage de Jésus. Ce choix ne fut officialisé que vers la fin du IV° siècle.

Tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ces évangiles ont, en outre, indéniablement subi l’influence des idées pauliniennes. Par des écrits de «pères de l’église» nous savions déjà que certains de ses disciples témoignaient d’une perception différente du contenu de son enseignement.

La découverte de Nag Hammadi nous confirme aujourd’hui l’existence, au début de l’ère chrétienne, d’une diversité insoupçonnée dans l’interprétation des paroles de Jésus.

Une approche sereine de son avènement dans le monde religieux juif nous apprend que sa prédication ne fut pas perçue par les autorités religieuses comme concordante avec leur croyance. Elle fut même considérée à tel point perturbante, qu’il fut décidé par le Sanhédrin de mettre un terme radical et définitif à la liberté d’expression, que Jésus s’était accordé à lui-même. Il fut donc éliminé par une crucifixion, une sentence qui à l’époque ne représentait pas un évènement exceptionnel. Toutefois, lorsque nous consultons les évangiles, nous constatons que son témoignage y est présenté comme une continuation évidente de la bible juive ou hébraïque. Jésus y est en effet reconnu comme le Messie, dont la venue est prophétisée dans les écrits vétérotestamentaires. Ce qui fut dissonance devint donc consonance

La particularité dans le témoignage de son disciple Thomas, est que, d’une part, il nous propose un grand nombre de paroles de Jésus, présentes également dans les évangiles canoniques, mais que, d’autre part, il nous présente un Jésus qui prend clairement ses distances par rapport à la croyance juive et ses rituels.

Le «nouveau» dont il témoigne est foncièrement différent de l’ancien. Il est le vin nouveau, qui ne peut se garder dans de vieilles outres, le vêtement neuf qui ne nécessite aucune retouche à l’aide d’un tissu usagé, la connaissance nouvelle qui n’a que faire d’une circoncision juive… Dans la prise de conscience d’un lien intérieur et donc spirituel, l’unissant à l’Être absolu – lien qu’il précise dans l’image de la relation unissant le fils à son père – il a trouvé la délivrance véritable. Ce lien il le reconnaît comme le propre de chaque être humain. Le but de son témoignage aurait donc été d’éveiller la conscience de chacun de ses frères et sœurs à cette réalité spirituelle intérieure.

Le problème, auquel nous sommes confrontés aujourd’hui et qui est gratuitement ignoré par l’Église parce que trop perturbant, concerne l’interprétation de l’enseignement de Jésus.

Le fait que son témoignage eut lieu il y a vingt siècles ne facilite nullement sa juste compréhension aujourd’hui. Le fossé culturel qui nous sépare du monde juif de jadis ressemble en effet davantage à un gouffre… En plus, les croyances religieuses n’appartiennent plus aujourd’hui au domaine du Divin mais à celui d’une connaissance humaine ô combien précaire et culturellement dépendante. Il en découle que notre approche ne peut être que foncièrement différente de celle de ses auditeurs dans la Palestine d’antan. Dans la mesure toutefois où le contenu de son enseignement témoigne, comme celui de Bouddha ou de Krishna dans la Bhagavad Gita et bien d’autres encore, d’une conscience religieuse universelle, le temps ne pourrait constituer un obstacle à la recherche d’une compréhension nouvelle.

La conscience religieuse universelle

La conscience religieuse universelle nous offre aujourd’hui une opportunité pour aborder l’enseignement de Jésus, vieux de deux mille ans, dans un esprit de liberté spirituelle. Cette conscience nous permet en effet de transcender les restrictions, que se sont imposées les croyances à elles-mêmes ainsi qu’à leurs adeptes.

Le mot religion trouve son origine dans le verbe latin religare, qui signifie relier. Il s’agit donc d’un lien qui unit. Dès lors le mot religion pourrait être défini comme : le lien unissant toutes les personnes partageant la même croyance en un Dieu unique ou en des divinités multiples. Une approche par le biais de la conscience religieuse universelle nous amène à définir le mot religion comme : le lien individuel unissant chaque être humain à l’Être absolu.

Le monde dans lequel nous vivons est appelé relatif, parce que tout y est continuellement changeant, évoluant dans une interdépendance permanente, tributaire de valeurs tel que le temps, l’espace, l’énergie et la matière. La conscience religieuse entend qu’à l’origine de ce monde il y a une cause, un «Être», non dépendant de ces valeurs relatives. Cette cause, symbolisé dans le mot «Dieu», a donc un caractère absolu. Ceci implique que l’esprit humain, dans sa dépendance de restrictions relatives, ne peut percevoir l’absolu, que l’homme ne pourra donc jamais «connaître» Dieu. Ainsi dans la Bible hébraïque Jaweh, le Dieu des juifs, est appelé «l’Inconnaissable».

Mais pour l’homme l’inconnu représente toujours une source d’angoisse. Dès lors, et depuis sa présence sur terre, il a tenté de saisir l’absolu, de s’en octroyer une connaissance. Pour ce faire il fit appel à son imagination. L’absolu fut projeté dans une image… De cette conception imagée de «Dieu» l’homme attribua l’origine à une inspiration ou une révélation divine directe. Cette image engendra des espérances, des commandements et des interdits, des rituels aussi. Ainsi naquirent des croyances…

Le tragique, inhérent aux croyances, est toutefois que, dans sa tentative d’une approche du divin, dans l’octroi à soi d’une connaissance de Dieu, l’homme créa la séparation et rendit l’Être absolu quasiment inaccessible aux vivants de ce monde…

L’évangile selon Thomas est appelé gnostique.

Le mot gnosis est grec et signifie connaissance. Définir la conception actuelle de la gnose n’est pas chose simple ! Le caractère gnostique de la plupart des manuscrits découverts à Nag Hammadi est en outre foncièrement différent de celui de cet évangile. Nous proposons donc la définition suivante : la gnose n’est pas l’impossible connaissance du Divin, mais une connaissance engendré par l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu. Cette expérience est à la portée de chaque être humain. Comme toute connaissance est tributaire de la conscience individuelle, il s’en suit que la gnose est une connaissance évolutive en fonction de l’évolution de cette conscience. Elle ne pourra donc jamais être «enseignée» à autrui. La gnose est le fruit d’une expérience personnelle, libérée de toute emprise culturelle . De cette qualité témoigne l’enseignement de Krishna dans la Bhagavad Gita, du Bouddha, du Tao, ainsi que celui de Jésus dans cet évangile.

La gnose, ou l’expérience propre à la conscience religieuse, implique la reconnaissance de l’homme en tant qu’expression matérielle et temporelle de l’Être intemporel, dans lequel réside la source de toutes ses facultés vitales. La faculté de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir librement nous parvient en effet à chaque instant de «cela» qui, comme une source, est continuellement donateur. La prise de conscience d’un lien, nous unissant à «cela», ne nécessite toutefois pas de connaissance de la source elle-même… La reconnaissance pour un présent n’est pas tributaire d’une connaissance du donateur…

S’il est exact que l’Être absolu ne peut faire l’objet d’une connaissance humaine, il est tout aussi évident que l’expression manifestée de l’Être peut elle être connue par l’homme. Cette connaissance de la création, du monde phénoménal, est appelée science. Tout savoir exact, dans quelque domaine que ce soit, ne pourrait être en désaccord avec un autre savoir exact ! Une évaluation correcte des lois naturelles ne pourrait donc être en contradiction avec une juste appréciation religieuse. Il importe toutefois d’être toujours conscient des limitations propres à tout savoir humain…

L’expression de l’Être non manifesté dans une création manifestée a sa loi…

La physique nucléaire nous apprend en effet qu’à chaque instant se manifestent des vibrations, des ondes énergétiques, dont l’origine se situe dans un vide , appelé vacuum physique .

Ces vibrations sont créatrices de matière. Ainsi apparaissent d’abord des particules élémentaires, qui s’harmonisent et forment des atomes. Ceux-ci s’harmonisent à leur tour pour créer des molécules. S’harmonisant entre elles, celles-ci se manifestent par des structures de plus en plus complexes. Ainsi naissent nos cellules… La science nous apprend donc qu’en provenance d’un vide la vie se manifeste de façon continue par une expression harmonieuse d’énergie et de matière, de synthèse et de dissolution. La loi unique à l’origine de cette manifestation créative s’appelle harmonie .

Un vide est sans valeur, car absence de toute chose. Un vide qui contient la totalité du potentiel de la création est une merveille, qui dépasse tout entendement humain ! Pourtant, à ce vide là chaque être est uni, car chaque atome de son corps y trouve sa source. Ceci implique que chaque atome ou chaque cellule de notre corps est continuellement et spontanément à l’écoute d’une loi d’harmonie. Dans la prise de conscience d’une intégration individuelle dans cette loi absolue, qui constitue la cause même de notre existence, réside la finalité de notre vie : à l’exemple de la nature tout entière, transformer en harmonie les qualités qui, par une créativité harmonieuse, sont mises à notre disposition.

L’expression de l’harmonie dans nos pensées est appelée intelligence, la base de toute connaissance. L’harmonie dans nos sentiments, par laquelle s’exprime la bonté, est appelée amour. Tout savoir n’a de valeur que lorsqu’il sert. L’amour n’a de valeur que lorsqu’il se donne. L’harmonie des deux est nécessaire pour réaliser une action juste. Dans un repos, le silence du vide à l’intérieur de soi, chaque être peut recevoir une inspiration lui permettant d’exprimer harmonieusement intelligence et amour. C’est cette inspiration qui lui révèle son unité spirituelle dans l’Être absolu.

La réalité de notre vie ne correspond hélas plus à cette situation idéale, car l’homme à dédaigné la source de son potentiel. Dans l’histoire du livre de la Genèse, Adam – l’homme – trompé par son savoir prétentieux – le serpent – a usurpé du fruit de l’arbre de la connaissance – l’autorité propre au Créateur – qu’il s’est approprié. Le juste fruit de toute connaissance est autorité . L’abus de connaissance mène au pouvoir … L’homme s’est donc accaparé de l’ autorité du Créateur pour en faire son propre pouvoir . Par ce geste il a rompu son intégration dans la loi d’harmonie. Cette histoire symbolise ce qui fut et est toujours sa faute originelle, qui est péché d’orgueil : ce qui était un et devait resté uni, l’homme a séparé : il a fait le deux . Pour les perturbations, qui sont la conséquence de son acte, l’homme seul est responsable… Sa tâche maintenant consiste donc à rétablir en sa conscience son unité originelle .

Le dualisme, dans lequel nous percevons toute manifestation relative, trouve sa cause dans une perturbation de la conscience individuelle. Ainsi nous discernons le bien et le mal, l’harmonie et la disharmonie, la lumière et l’obscurité… Pourtant seule la lumière a une source, l’obscurité n’en a pas. Obscurité est absence de lumière, comme disharmonie est absence d’harmonie, comme ignorance est absence de connaissance… Absence est manque… Pour notre manque de perception, d’expérience, de conscience, nous sommes nous-mêmes responsables…! Lutter contre un manque, du bien, de l’harmonie, n’a pas de sens… Celui ou celle qui fait paraître la lumière dissipe spontanément les ténèbres… Dans une prise de conscience du lien qui nous unit à l’Être absolu, la source de la lumière intérieure, dans la reconnaissance de Sa loi comme la cause première de toutes nos facultés humaines, réside également la prise de conscience de notre responsabilité dans l’évolution de la vie sur terre.

Ce qui est relié est uni, est un…

L’idée fondamentale dans l’évangile selon Thomas est unité . Parce que la nature du lien qui nous unit à l’Être absolu est d’un ordre spirituel – ce lien ne peut se révéler que par l’expérience d’une inspiration que chaque être peut recevoir – le témoignage en est des plus délicat. Pour témoigner de sa conscience d’unité, Jésus fit donc appel à des images. L’image n’est toutefois qu’un moyen par lequel une réalité peut se révéler. Jamais le moyen ne peut être confondu avec son but. Jamais l’image ne peut être confondue avec la réalité qu’elle tente de dévoiler ou d’approcher…

La relation intime, unissant jadis le fils à son père, image par laquelle Jésus tenta de visualiser le lien intérieur l’unissant à l’Être absolu, ne fut toutefois pas perçue comme une image mais comme une réalité. Il se présentait donc comme un fils de Dieu, ainsi fut compris l’image… Cette confusion fut à l’origine de sa crucifixion. Pour chaque auditeur de ses paroles dans cet évangile le défi sera donc de dévoiler la connaissance cachée dans l’image et d’accéder à une juste interprétation de la notion d ‘unité.

Un brin d’histoire

La découverte en décembre 1945 près de Nag Hammadi en Égypte fut, comme bien d’autres découvertes importantes, le fruit du hasard. À la recherche d’une terre fertilisante, quelques frères paysans découvrirent une jarre ancienne contenant un nombre de manuscrits, écrits en langue copte et datant du IV° siècle.

Répartis en treize enveloppes de cuire, appelés codices , 52 manuscrits, témoins jusqu’alors silencieux d’une approche gnostique de l’enseignement de Jésus, se sont ainsi révélés à notre connaissance.

Cette révélation prit pourtant de nombreuses années à voir la lumière du jour. Bien que dès 1947 Jean Doresse, un égyptologue français, ait pu prendre connaissance de quelques manuscrits récupérés par les autorités égyptiennes, nombre de problèmes firent que ce ne fut qu’en 1977 qu’une première publication complète de ce qui fut appelée la Bibliothèque de Nag Hammadi vit le jour aux États-Unis.

Un sort particulier était réservé à un fragment non négligeable d’un codex, récupéré par Albert Eid, un antiquaire belge résidant au Caire. Après une vaine tentative de vente de ses manuscrits aux États-Unis, il les garda dans le coffre d’une banque belge. Lorsque le professeur néerlandais Gilles Quispel eut connaissance de la présence en Belgique d’un fragment de codex, il incita l’institut Jung de Zurich à se procurer ces manuscrits. Par l’intermédiaire d’une tierce personne et grâce au support non négligeable de quelques francs suisses, le professeur parvint, dans les ténèbres d’une brasserie bruxelloise, à récupérer les manuscrits coptes et à les transférer lui-même en Suisse. Quelques années plus tard il se rendit au musée copte du Caire à la recherche de la partie manquante de son codex. Son étonnement fut total lorsqu’il découvrit le fragment initial d’un des manuscrits : « celles-ci sont les paroles cachées qu’a dites jésus le vivant et a écrit elles didyme judas thomas» . Il s’agissait du début de l’évangile selon Thomas.

Alors que la datation des textes coptes était relativement aisée, il n’en était pas de même pour l’estimation de l’apparition original de cet évangile.

Les auteurs du «Synopse des quatre évangiles» de l’École biblique de Jérusalem – autorité non discutable dans l’Église catholique – déclarent dans l’introduction du Tome I :

«Il semble qu’il (l’évangile) nous permette d’atteindre une forme de la tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoignage serait alors très important pour reconstituer l’histoire de la transmission des paroles du Christ.»

Le professeur Helmut Koester de la Harvard University situe l’origine de cet évangile vers les années 50. Dans cette datation relativement précoce il est suivi e.a. par les professeurs Ron Cameron, S.L.Davis et C.W. Hedrick. Fait, surprenant par ailleurs, qui confirmerait l’ancienneté de ce témoignage, est une citation de Paul dans son premier épître aux Corinthiens (1Cor 2. 9), où il reprend presque littéralement le logion 17 de cet évangile. Paul, qui de façon générale se refuse à référer aux paroles de Jésus, laisse donc précéder sa citation par les mots : « mais, comme il est écrit, nous annonçons…» . Rappelons que cet épître est situé au début des années 50 et que cette parole de Jésus ne figure pas dans les évangiles canoniques. Il n’est, par ailleurs, pas établi que ces évangiles avaient atteint leur rédaction finale cent ans plus tard… Il sied en effet de constater l’absence de toute citation d’un texte évangélique, à laquelle est associé explicitement le nom d’un évangéliste, avant la seconde moitié du II° siècle.

À la question de savoir si l’évangile selon Thomas représente le témoignage le plus ancien et donc le plus authentique des paroles de Jésus, il est bien douteux que la science puisse un jour nous apporter une réponse nette et définitive.

La découverte des «rouleaux de la Mer Morte» a confirmé combien la relation entre croyance et science peut être crispée, voir hostile, lorsqu’il s’agit de la découverte de nouveaux témoignages. Les croyances sont en effet fondées sur une approche émotionnelle de la relation entre le naturel et le surnaturel. Elles ne peuvent donc se laisser perturber par la démarche rationnelle propre à la science… Il s’en suit que toute rencontre entre croyance et science sera toujours des plus délicate.

Reste une approche personnelle et donc subjective des paroles de Jésus. Une telle démarche sera toujours tributaire des restrictions propres à l’état de conscience individuel. Elle pourrait par exemple engendrer la réflexion suivante : qu’en Jésus lui-même est personnifié le témoignage qu’une juste connaissance religieuse ne peut jamais résulter en un exercice de pouvoir . La question se pose donc comment associer le témoignage de Jésus à l’exercice de pouvoir, dont l’Église a fait preuve durant vingt siècles…? L’Église, dans son ardent désir d’affirmation de soi et d’expansion, n’a-t-elle pas davantage suivi Paul que Jésus…? Les chrétiens gnostiques ne seraient-ils pas plus proches du Jésus vivant que ne le fut jamais ou ne voulut l’être Paul…? Il est probable que, par la découverte de Nag Hammadi, la science pourra nous éclairer sur l’importance du vécu gnostique au début de l’ère chrétienne. Jamais pourtant elle ne sera en mesure de nous proposer une réponse à la question de savoir quelle pourrait bien être la teneur exacte du témoignage de Jésus…

Commentaire

Dans la présentation de cet évangile nous avons fait suivre chaque parole ou logion d’un commentaire. Le but de celui-ci n’est pas de proclamer une tantième vérité religieuse, mais de créer une ouverture d’esprit permettant à tous ceux ou celles qui le désirent d’accéder plus aisément au contenu non conventionnel de l’enseignement de Jésus. Toutefois, comme toute interprétation est dépendante de la conscience individuelle, il s’en suit que jamais une interprétation ne pourra être proposée, voir imposée, comme une vérité. Dans un contexte religieux la vérité ne peut qu’appartenir au prétentieux savoir humain, au venin du serpent biblique… C’est ce venin là qui empoisonne toute tentative de dialogue entre croyances.

Une liberté d’esprit est la condition première pour toute connaissance humaine. Cette liberté nous offre l’opportunité de considérer Jésus comme un homme qui, comme Bouddha et bien d’autres encore, a un jour rendu témoignage de sa conscience religieuse.

Son avènement donna lieu à la genèse d’une croyance nouvelle. Nous imaginons bien qu’une remise en question de l’interprétation du discours, qui fut à la base de la croyance chrétienne, peut toucher la susceptibilité de bien de croyants. Pour cette sensibilité nous avons de la compréhension et du respect. Mais voilà, il n’y a pas de liberté sans responsabilité, et toute connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. La mise au service d’une connaissance, même ressentie comme perturbante, ne peut altérer ni la liberté, ni la responsabilité d’autrui!

Une connaissance libérée de la réalité religieuse ne repose pas sur une tradition culturelle, mais dans la liberté d’une conscience religieuse universelle. Dans la recherche de réponses à des questions existentielles chaque être se retrouve face à soi-même dans une nudité solitaire. À ce point les convictions d’autres ne lui sont plus d’aucune utilité…

Le défi que pose ce témoignage à chaque lectrice ou lecteur, croyant ou non croyant, sera donc de relativiser ses propres idées ou convictions, afin de créer une condition d’écoute sereine, sans parti pris, et de s’engager dans une voie de recherche d’une connaissance, dont a témoigné un homme voici deux mille ans. La question existentielle, qui nous concerne tous dans cette vie, n’est pas de savoir qui ou quoi pourrait bien être Dieu, mais plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quel est le sens de ma vie individuelle, quelle en est la finalité… ?

Une dernière remarque concernant le commentaire présenté. Tout au long des 114 logia de cet évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L’essentiel du message se résume en quelques idées «radicales», qui souvent donnent lieu à des images diversifiées. Il est par conséquent difficile d’éviter de se répéter… Nous avons pourtant consciemment opté pour une certaine répétition, suite à l’idée qu’un tel témoignage peut représenter une source de réflexion spirituelle, alors même que le lecteur se limite à une ou quelques paroles.

Traduire est trahir …

…est un dicton qui s’avère hélas trop souvent exact. La transmission d’une connaissance religieuse a toujours et dans chaque culture donné lieu à une déformation voir une détérioration du message original. Ce sort fut également celui du témoignage de Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par ses disciples ? Comment ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles manipulations interprétatives ces écrits ont-ils subies tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ? Même au niveau de la traduction du texte grec en une langue moderne, la transcription recèle trop souvent des manipulations interprétatives. Cet évangile n’échappe hélas pas à cette réalité…

L’original dont nous disposons est un texte copte et est donc déjà une traduction. La fiabilité de cette traduction pourra toujours être mise en doute… Il va de soi que la transcription du copte en une langue moderne est un travail de spécialiste, mais elle ne pose pas de problèmes insurmontables. En consultant de multiples traductions nous avons pourtant eu la nette impression que trop souvent le traducteur témoigne d’un souci excessif d’accessibilité au contenu du discours. Traduire et interpréter sont en effet deux exercices distincts qui, semble-t-il, se confondent très aisément…

Lors de la transcription de cet évangile un souci de respect du texte original a donc toujours été présent. Seulement voilà, vingt siècles de culture et d’évolution séparent la parole exprimée de sa transcription en une langue moderne. Il s’en suit que toute tentative de reproduire cette parole dans sa pureté originelle, sans qu’elle soit colorée par quelques touches personnelles, sera toujours vouée à l’échec. Un contenu spirituel n’a pas la rigueur d’une science exacte !

Ainsi, la traduction de certains mots nous a posé des problèmes quasiment insurmontables. C’est la raison pour laquelle nous avons omis de traduire le mot monachos, à la fois grec et copte, mot clef dans cet évangile. La racine en est monos , qui signifie seul. Cette racine se retrouve dans le mot moine, qui réfère à une personne qui a renoncé au «monde», dans le but de rechercher ce qui est appelé «Dieu». La qualité du monachos ne concerne toutefois pas un comportement extérieur mais un état de conscience intérieur. Il s’agit en effet de l’homme, qui a accompli un cheminement intérieur et a accédé à la conscience d’une intégration du moi individuel dans l’Être absolu.

Un cheminement intérieur suppose un détachement des valeurs extérieures. Le but de cette démarche n’est pas une recherche de Dieu mais la recherche du «soi véritable». Dans cette démarche solitaire l’ultime détachement consistera donc à relativiser l’importance du moi, dans sa position dominante au sein de sa propre vie, et à prendre conscience de sa tâche véritable. Cette tâche réside dans une transformation harmonieuse d’une inspiration, émanant d’une réalité supérieure présente au plus profond de chaque être. Dans cette expérience libératrice le monachos a découvert la réalité initiale et finale de son être. Aussi bien un, solitaire, détaché que libéré sont des qualités qui concernent le monachos.

D’autres traductions nécessitent quelques précisions. C’est le cas du mot psychè . Nous le reconnaissons aujourd’hui comme la racine de psychologie. Une traduction par âme semble donc évidente. Mais s’agit-il de l’âme dans le sens qui lui est accordé dans «état d’âme» ou est-ce l’âme immortelle dans un corps mortel… ? Et lorsqu’il nous incombe de traduire correctement pneuma , qui signifie aussi bien souffle qu’esprit, nous ne sommes pas sortis de l’auberge ! En plus ces mots sont associés à une réalité physiologique pour laquelle sont utilisés aussi bien les mots soma que sarks . Soma réfère au corps comme le support physiologique de l’homme, tandis que sarks fait plutôt allusion au corps animé par le psychique, tel que Paul en exprima le sens dans l’expression : « l‘homme de chair et de sang ». (1Cor 15. 50)

L’homme est une entité psychosomatique, une combinaison de psychè et soma . Cette entité est représentée par le mot sarks . Le psychè pourrait être défini comme une sorte de réservoir intérieur, contenant aussi bien des données rationnelles qu’émotionnelles, accumulées suite à l’interaction continue entre l’homme et son environnement. Cette interaction se situe aussi bien au niveau du conscient que du subconscient. Il s’en suit que le psychè constitue le «moi intérieur» de l’homme, qui détermine finalement le contenu de son ego.

Définir le contenu de pneuma , dans son sens d’esprit ou spiritus, n’est pas non plus chose aisée… Comme l’animal dispose d’une inspiration, appelée instinct, l’homme dispose également d’une telle inspiration. Son origine se situe dans une réalité supérieure qui, dans un contexte religieux, est précisée comme l’action de l’Esprit Saint. Sur un plan personnel, l’esprit de l’homme représente ce qui lui reste de cette inspiration, après que celle-ci a transité par son psychisme. Par cette interférence l’esprit de l’homme est surtout imprégné d’un savoir et de désirs personnels. Ceci a pour conséquence que chaque homme considère l’esprit comme une partie intégrante de son moi personnel.

La qualité de la cohérence entre ces différentes fonctions à l’intérieur de l’homme détermine finalement la qualité de son état de conscience. Plus nos structures physiologiques sont en harmonie, plus sera perceptible l’action du pneuma et mieux sera la perception des qualités mises à notre disposition : celle de penser, d’éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d’agir librement. Par ces précisions, discutables il est vrai, nous espérons éviter quelques malentendus concernant une traduction délicate. Nous avons donc traduit soma par corps, sarks par chair, psychè par moi intérieur et pneuma par esprit.

Dans la tradition évangélique un autre et délicat problème de traduction se pose. Il s’agit de la juste appréciation du contenu du mot grec basileia. Tenant compte de l’expectative juive ce mot fut traduit par royaume . La signification première en est pourtant royauté, ce qui réfère donc à la dignité royale . Par extension basileia peut également signifier royaume. La différence entre les deux significations est pourtant substantielle. Un royaume réfère à un territoire sur lequel règne un roi, sur lequel il a établi son pouvoir. Toute personne appartenant à son royaume se trouve dans l’obligation de respecter ses lois, comme elle peut également jouir des avantages qui en découlent. La notion de royauté, par contre, met en exergue la qualité de l’autorité royale.

La confusion entre autorité et pouvoir est depuis bien longtemps instaurée dans notre société humaine. Tout homme, qui met une connaissance au service d’autrui, exerce une autorité. Celui qui, par contre, utilise son savoir, non pas pour servir autrui mais pour se servir soi-même, fait exercice de pouvoir. L’exercice d’une autorité est libérateur, tandis que celui de pouvoir restreint la liberté d’autrui… La différence peut s’exprimer en un mot : orgueil. Quiconque participe à une autorité, est investi d’une responsabilité : celle de servir. La conception de basileia en tant que royauté nous mène à la conclusion suivante : qu’il appartient à la responsabilité de chaque être humain de prendre conscience de son intégration, ici et maintenant , dans une autorité absolue et d’exprimer les qualités dont il est investi dans un engagement de serviabilité .

Il est à noter que jadis un Messie était un roi, investi non pas de pouvoir mais d’une énorme responsabilité : celle de préparer l’avènement du royaume divin sur terre.

Dans cet évangile le mot roi ne réfère donc pas à un pouvoir mais à une autorité et à la responsabilité qui en découle. La préoccupation de ne pas imposer une interprétation nous a porté à maintenir, dans la transcription de cet évangile, le mot royaume. À chaque lecteur ou lectrice de juger de l’opportunité d’en adapter le sens.

La transcription présentée est le fruit d’une analyse comparative et critique de différentes traductions. Ce qui nous fut de la plus grande utilité est la traduction «mot à mot», à partir de l’original copte, présentée dans l’édition de 1979 de l’Évangile selon Thomas de la collection Métanoia.

À chaque fois que nous avions l’impression d’être face à une erreur de transcription ou de quelque souillure du texte supposé original, nous avons clairement indiqué la correction proposée. Un grand nombre de logia ont laissé des traces dans les évangiles canoniques. À chaque fois les parallèles canoniques ont été indiqués. Ainsi chaque lecteur ou lectrice pourra juger de l’originalité de l’un ou l’autre texte.

Une dernière remarque encore. L’original copte est un texte continu, sans espaces entre les mots ni les phrases, sans majuscules, sans ponctuations. Afin de préserver quelque peu le caractère original, nous avons dans cette transcription omis toute ponctuation ou utilisation de majuscules et nous nous sommes limités à séparer les mots entre eux.

L’évangile de Thomas dévoilé

celles-ci sont les paroles cachées

que jésus le vivant a dites

et qu’a écrites didyme judas thomas

L’envoi de cet évangile nous en révèle l’auteur : Didyme Judas Thomas.

Didyme signifie jumeaux en grec. Judas était un prénom fort commun à l’époque. Thomas signifie également jumeaux, mais en araméen cette fois. Ce double dénominatif réfère vraisemblablement au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus dans l’évangile de Luc. (Lc 6. 40) Thomas nous est surtout connu par l’évangile de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn 11. 16 et 21. 2. Dans Jn 14. 22 il est tout simplement appelé Judas. Le nom Judas Thomas revient également dans diverses variantes de l’évangile de Jean.

Le sens de paroles cachées peut prêter à discussion. Comme la connaissance, dont témoigne Jésus, est d’un ordre spirituel et donc difficilement communicable, il fait souvent appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l’image. À chaque auditeur ou auditrice d’en dévoiler le contenu. Voilà le sens probable de paroles cachées. Au début de l’ère chrétienne circulaient toutefois un grand nombre d’écrits, qui ne reflétaient pas ce qui aujourd’hui est considérée comme la doctrine véritable. Ces écrits sont appelés apocryphes, en provenance du mot grec apocruphos, utilisé ici, et signifiant secret ou caché. Une traduction par paroles secrètes nous semble toutefois moins indiquée. On pourrait en effet en déduire que le message de Jésus est ésotérique et qu’il ne s’adresse qu’à des personnes initiées. Son enseignement est par contre universel et destiné à chacun de nous.

Jésus est appelé le vivant. Dans cet évangile le sens de vie et de mort est différent de leur sens biologique. La prise de conscience d’un lien unissant l’inférieur – le biologique – au supérieur – le spirituel – donne à cette vie une dimension absolue. Celui ou celle, qui a accédé à cet état de conscience, est devenu vivant . C’est la qualité dont témoigne Jésus.

1

et il a dit

celui qui découvrira l’interprétation de ces paroles

ne goûtera pas la mort

Jn 8. 51-52 : En vérité je vous dis : si quelqu’un garde ma parole… jamais il ne goûtera la mort.

Une juste appréciation de la connaissance cachée dans les paroles de Jésus donne donc accès à la vie véritable. La qualité de toute interprétation est directement dépendante de la conscience individuelle. C’est la raison pour laquelle une interprétation ne pourra jamais être imposée à autrui comme une vérité. Ceci implique également qu’une interprétation sera toujours personnelle et évoluant en fonction de l’évolution de la conscience individuelle. L’accès au contenu de son enseignement nécessitera donc temps et patience…

L’expression ne goûtera pas la mort semble étrange, mais est également présente dans les évangiles canoniques. Notez en passant la subtile différence entre découvrir et garder la parole… Celui ou celle qui découvrira le contenu véritable des paroles cachées, qui recevra donc sa connaissance, vivra. La mort est absence de vie, comme l’obscurité est absence de lumière, comme l’ignorance est absence de connaissance. Dans le milieu gnostique la connaissance appelée gnose est associée directement à la notion de vie. Accéder à la gnose est la condition première pour avoir accès à la vie véritable. La mort physique, toujours présente comme l’aboutissement de la vie biologique, ne gênera toutefois pas celui ou celle qui a retrouvé son port d’attache absolu…

2

a dit jésus

celui qui cherche qu’il ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve

et quand il aura trouvé il sera bouleversé

et s’il est bouleversé il sera émerveillé

et il sera roi sur le tout

Quiconque désire accéder à la connaissance de sa parole, se trouve donc dans l’obligation de s’engager dans la voie d’une recherche personnelle. Ceci constitue un défi, qui remet en question des idées ou des convictions reçues, dans lequel est relativisée l’importance du moi à la lumière d’une connaissance nouvelle. Cette démarche mène à une expérience dérangeante, car elle concerne la pierre d’angle de nos «certitudes» religieuses. Qui s’ouvre au nouveau se pose, comme Jésus, en conflit par rapport à l’ancien. S’en suit un bouleversement évident… Mais celui ou celle qui, en toute sincérité avec soi-même, parvient à résoudre cette situation conflictuelle, accèdera finalement à un état d’émerveillement, qui réside dans la prise de conscience de sa participation responsable dans la royauté du Père.

Jadis la dignité royale était associée aux notions d’ autorité et de responsabilité . Plus tard cette conception évoluera vers des valeurs tels que règne et pouvoir . Pour cette raison nous considérons la traduction : et il règnera sur le tout comme inopportune, vu l’association qui y est faite avec la notion de pouvoir. (voir les logia 81 et 110)

3

a dit jésus

s’ils vous disent ceux qui vous attirent

voici le royaume est dans le ciel

alors les oiseaux du ciel vous devanceront

s’ils vous disent il est dans la mer

alors les poissons vous devanceront

mais le royaume est à l’intérieur de vous

et il est l’extérieur de vous

quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez reconnus

et vous saurez que vous êtes les enfants du père le vivant

si en revanche vous ne vous reconnaissez pas

alors vous êtes dans une pauvreté

et vous êtes la pauvreté

Lc 17. 21 : …on ne dira pas : voici il est ici ou voilà il est là, car le royaume de Dieu est au-dedans de vous. (en grec : entos ùmôn estin )

Ici commence la confrontation avec la connaissance nouvelle. Se rendre dépendant d’un savoir d’autrui n’est pas le bon cheminement ! La voie est celle de la connaissance de soi… Il ne s’agit toutefois pas de savoir «qui suis-je ?» dans le sens de : quelle est ma personnalité, en quoi je me distingue des autres ? La question est plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quelle est ma tâche, quelle est ma finalité… ? Quel est le sens de la merveille biologique appelée homme… ?

L’avènement du royaume est un vieux rêve du peuple d’Israël. Pour le juif Paul ce rêve était si intense et sa réalisation si proche, qu’il conseilla aux hommes de Corinthe une abstention sexuelle… Ceci leur serait sûrement bénéfique le jour tout proche du jugement dernier… (1Cor 7. 29) Moyennant une adaptation progressive et nonobstant la parole de Jésus rapportée par Luc, ce rêve de l’avènement du royaume fait aujourd’hui toujours partie d’une expectative, reportée il est vrai vers l’au-delà. L’influence de Paul fut de toute évidence plus déterminante que celle de Jésus…

En dévoilant que la réalité représentée par le royaume est aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi, Jésus précise qu’il s’agit bien d’une réalité présente dans cette vie terrestre. En effet, comme la nature toute entière, chaque cellule de notre corps est à l’écoute d’une loi absolue. La prise de conscience de cette unité implique la reconnaissance d’une source de vie à l’intérieur de soi. Quiconque la reconnaîtra, sera reconnu… La reconnaissance d’une source intérieure engendre donc une reconnaissance par la source elle-même. Par elle nous serons reconnus et recevrons la lumière dans laquelle seront dissipées les ténèbres de notre ignorance. Si nous ne la reconnaissons pas, nous demeurons dans une pauvreté . C’est l’état dans lequel Jésus a retrouvé les siens, l’état qui est toujours le nôtre… (voir logion 28)

Afin de préciser le caractère intime du lien qui le relie à sa source de vie intérieure et absolue, Jésus utilise l’image du lien unissant le fils à son père. (voir logion 15) Mais ce lien n’est pas une exclusivité qui ne reviendrait qu’à lui ! Unis dans une même union spirituelle , nous sommes tous et toutes enfants du père le vivant.

Notons également que, dans cet évangile, le ciel n’appartient pas au domaine du divin mais que, comme la mer , il fait partie de la création relative. Il n’empêche que, comme toute image relative, le ciel peut aussi être utilisé dans un sens symbolique pour le «supérieur».

4

a dit jésus

dans ses jours l’homme âgé n’hésitera pas

à interroger un petit enfant de sept jours

au sujet du lieu de la vie

et il vivra

car beaucoup de premiers se feront derniers

et ils seront un

concernant « premiers et derniers » : Mt 10. 30 – Mc 10. 31 – Lc 13. 30

De cette parole de Jésus seule l’avant dernière ligne a survécu dans les évangiles canoniques, dans le désordre il est vrai… C’est une rencontre insolite qui nous est présenté dans ce logion. L’homme âgé a vécu une vie entière, l’enfant sept jours seulement. Il va de soi que le chiffre sept, symbolisant le parfait, n’est pas choisi par hasard… Le petit enfant vit insouciamment, inconscient encore de son moi, toujours uni dans la pureté de l’harmonie de sa source de vie. Et pourtant il est le catalyseur, qui touche à tel point la conscience de l’homme âgé, que celui-ci se réalise soudainement le lien qui, comme l’enfant, l’unit à l’Être absolu.

Lui aussi fut un jour un enfant de sept jours, tout pur encore, libéré de toute contrainte exigeante de son moi dominant. Aujourd’hui il a vécu sa vie, terminé son combat avec soi-même et les autres et il se réalise que le crépuscule est proche… Une réflexion rétrospective s’impose à lui. Sa vie fut vécue au sein d’une communauté croyante. Comme les autres il avait respecté les règles religieuses qui lui avaient été inculquées. Pourtant, il ne pouvait se souvenir de quelque influence divine concrète durant sa vie. Au sein sa communauté la vie n’était pas vraiment devenue meilleure. L’importance du moi individuel avait, en fait, toujours pris le pas sur la présence du grand protecteur d’en haut. Bien sûr il avait pris conscience que toutes les possibilités dont il disposait provenaient de Dieu, mais, comme les autres, il s’était toujours accordé à lui-même les mérites de ses acquits… Et de ses acquits il devrait bientôt se séparer…

Était-ce bien en accord avec la volonté divine que de s’acquérir pour lui-même des biens dont il devrait bientôt se séparer…? Était-ce bien là le plan que Dieu avait eu avec lui ? En considérant son moi comme son maître, ne s’était-il pas trompé de maître, ne s’était-il isolé de son véritable Seigneur, qui lui avait tout donné… ?

Peut-être étaient-ce de telles pensées qui troublaient la conscience de l’homme âgé… Vint le moment de la rencontre… Comme illuminé par une inspiration soudaine il se réalisa que lui, le premier, car né le premier, était uni à l’enfant, le petit dernier, dans une même union avec une même source de vie. Car le lieu de la vie , le lieu où l’enfant demeurait toujours, celui de l’unité , représentait pour lui aussi l’unique état de conscience, dans lequel il pouvait réaliser sa véritable tâche de serviteur…

5

a dit jésus

connais ce qui est devant ton visage

et ce qui t’est caché se dévoilera

car il n’y a rien de caché qui n’apparaîtra

Mc 4. 22 – Mt 10. 26 – Lc 8. 17 et 12. 2

Ce logion nous invite à porter une attention particulière à ce qui est devant notre visage . Il s’agit donc de la connaissance de l’aspect extérieur du royaume : la nature et ses lois, le domaine de la science. Par la voie scientifique aussi nous pouvons prendre conscience de la richesse présente dans le vide absolu, source de toute vie relative. L’homme moderne s’est donné les moyens pour pénétrer les lois de la nature, pour sonder la physiologie et le psychisme de l’homme, pour évaluer le subtil équilibre naturel. Par des moyens audiovisuels nous avons aujourd’hui le privilège d’apprécier le merveilleux naturel. Qu’il s’agisse du monde minéral, végétal ou animal, à chaque fois nous sommes en émerveillement devant un processus de vie, guidé par une loi, qui ne peut être d’origine humaine. Et pourtant, malgré que l’homme lui-même est l’expression suprême de cette loi, lui et lui seul est capable d’en perturber l’évolution, aussi bien à l’intérieur de lui-même qu’à l’extérieur… La vie ne peut pourtant lui révéler sa plénitude qu’à la condition qu’elle soit intégrée dans cette loi universelle d’harmonie.

De ce logion peut également être déduit ce message particulier : que toute connaissance scientifique exacte ne pourrait s’opposer à une juste appréciation religieuse…

6

ses disciples l’interrogèrent et lui dirent

veux-tu que nous jeûnions

et de quelle manière prierons-nous et donnerons-nous l’aumône

et qu’observerons-nous en matière de nourriture

a dit jésus

ne dites pas de mensonges

et ce que vous récusez ne le faites pas

car devant la face du ciel se dévoilent toutes choses

il n’y a rien en effet de caché qui n’apparaîtra

et rien de recouvert qui ne sera dévoilé

La croyance juive est le substrat religieux des disciples. Elle leur impose nombre de règles et de rites. La pratique de ceux-ci est la condition première pour espérer accéder un jour au royaume divin. La voie que Jésus nous propose est celle de la recherche personnelle et intérieure. Cette voie ne requiert ni rites, ni commandements. Celle ou celui, qui a pris conscience de la source et de sa loi, n’est plus concerné par des prescriptions humaines. L’inspiration en provenance de la source est un guide unique et infaillible. Mais l’homme qui s’engage dans cette voie reste lui aussi tributaire de ses faiblesses et de ses manquements. Son guide principal sera dès lors une sincérité , dans ses paroles comme dans ses actes. Celui qui accomplit des actions justes ici bas, agit en harmonie avec le monde créateur, celui d’en haut. Qui échoit dans l’erreur en subit la loi. Toutes choses – le bien comme le mal – se dévoileront – lui seront imputées – devant la face du ciel – ce qui veut dire : ici et maintenant. C’est cette loi qui, en Orient, est appelé la loi de karma . (voir le logion 58)

Des actes rituels, en tant que gestes symboliques, ne sont pas forcément dénués de tout sens, dans la mesure où ils peuvent servir à vivifier un juste état d’esprit dans notre conscience. Les rites juifs étaient toutefois perçus comme un moyen contraignant , afin de se certifier d’un accès au royaume. Cette conception n’est pas celle de Jésus ! Mais, et ceci est quand même remarquable, même la prière ne retient pas son attention…

7

a dit jésus

heureux est le lion que l’homme mangera

et le lion sera homme

et méprisable est l’homme que le lion mangera

et le lion sera homme

Émanant de la bouche de Jésus cette parole nous semble effarante… À maintes reprises elle fut utilisée pour attester du caractère extravagant de cet évangile. Nous convenons que l’interprétation n’en est pas évidente. Certains traducteurs, et non des moindres, se sont même permis de modifier la succession des mots et donc de changer le sens de la phrase, afin de parvenir à une interprétation valable à leurs yeux.

Le royaume n’est pas une réalité imaginaire qui ne serait accessible que dans l’au-delà, mais la finalité même de cette vie terrestre. Par rapport au vécu de cette vie alors et maintenant – vingt siècles d’évolution n’ont apparemment pas changé grand-chose – Jésus témoigne pourtant d’une lucidité étonnante.

Ce logion nous présente une double confrontation entre l’homme et le lion. Bien que l’issue en soit différente, la conclusion est la même : et le lion sera homme . Le lion, en tant que souverain dans le monde animal, peut être considéré comme le symbole du pouvoir dominateur dans ce monde inférieur, dans lequel l’homme vit biologiquement mais est toujours mort face aux valeurs supérieures. La finalité de la vie n’est pas de demeurer dans les ténèbres de la pauvreté, mais d’avoir pleinement accès aux possibilités qui nous sont déléguées. Pour réaliser cela l’homme doit diriger son attention vers la source qui délègue, vers le supérieur à l’intérieur de lui-même. S’il demeure séparé de cette source il reste dépendant du monde inférieur, là où le lion dicte sa loi. La loi du lion est celle du plus fort, qui incite continuellement l’homme à une confrontation avec les autres, le pousse à se prouver soi-même selon des règles conçues par lui-même.

Il nous arrive d’entendre la réflexion suivante : dans la vie il y a deux sortes d’hommes, les vainqueurs et les vaincus. Les vainqueurs sont ceux, qui dans leur lutte avec le lion ont triomphé. Ils ont réalisé leurs objectifs et demeurent dans l’illusion de posséder un pouvoir. Mais en réalité leur pouvoir est totalement dépendant des lois du lion, qui s’appellent dollar, euro ou tout simplement ivresse de pouvoir. En conséquence : heureux est le lion… Car celui qui possède un pouvoir est aussi devenu son esclave. Par l’entremise de l’homme le lion règnera : et le lion deviendra homme . Le puissant ne peut régner que par la grâce du lion. C’est la raison pour laquelle l’homme détenteur de pouvoir est le plus cruel parmi les animaux…

Les vaincus sont ceux qui, dans leur lutte avec le lion, se sont inclinés. Un sort bien moins enviable leur est réservé, car impuissants ils doivent subir la loi du lion. Une dépendance totale en est la conséquence. Conclusion : méprisable est l’homme , car du pouvoir du lion il est devenu la pâture. Comme l’animal dans la jungle ou la savane, son sort au quotidien ne sera plus de vivre mais de survivre. En lui aussi l’animal prévaudra : et le lion deviendra homme…

Quelle leçon est-elle à déduire de cette métaphore ? Bien que le territoire de l’homme soit également celui du lion, sa tâche est élevée au-dessus de toute confrontation avec le lion . Celui ou celle qui accepte le défi du pouvoir sera toujours perdant ! Car pouvoir fait partie du monde inférieur. Sa tentation n’a qu’un nom : orgueil . S’abstenir de toute implication dans les objectifs du lion est donc le message évident. Quiconque cherche à s’affirmer selon des lois d’un ordre inférieur et à devenir puissant, ignore la source même de son potentiel et s’engage dans une confrontation avec le lion. Qu’il triomphe ou qu’il s’incline, toujours l’inférieur – le lion – prendra possession de l’homme.

L’ambition est un stimulant naturel, qui nous aide à développer et à exprimer nos qualités et qui se concrétise dans d’une confrontation avec les autres. Ceci est le propre d’une période limitée de la vie. Toutefois, un éveil s’impose… Car lorsque nous avons pris conscience que toutes les facultés dont nous disposons ne nous appartiennent pas, mais sont mises à notre disposition par une source absolue, rien ne nous permet plus de réclamer pour nous-mêmes une quelconque position de pouvoir… (voir logia 81 et 101) Seule une reconnaissance s’impose. Notre tâche sera dès lors d’exprimer harmonieusement ce que nous recevons selon une loi qui ne nous appartient pas. Cette loi ne découle pas du monde inférieur mais d’une réalité supérieure.

L’interprétation que nous accordons à cette parole de Jésus corrobore le principe d’ ahimsa dont a témoigné Gandhi et plus tard Martin Luther King. L’utilisation de la violence, aussi bien par le plus fort que par le plus faible, comme une expression de puissance ou d’impuissance, n’est jamais le bon choix… !

8

et il a dit

l’homme est semblable à un pêcheur avisé

qui avait jeté son filet à la mer

il le retira de la mer rempli de petits poissons

parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent

il jeta tous les petits poissons dans la mer

sans peine il choisit le gros poisson

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

Mt 13. 47-50 : Encore le royaume des cieux est semblable à un filet jeté à la mer et qui rassemble toute sorte de choses. Une fois plein, l’ayant remonté sur le rivage et s’étant assis, ils ont recueilli les bonnes choses dans des paniers et ils ont jeté les mauvaises. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Les anges viendront et sépareront les mauvais des justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Comparer Thomas à Matthieu est plus relevant que cent commentaires… ! Il est probable que la présence de pêcheurs parmi les disciples ne soit pas étrangère à l’image choisie. Mieux que quiconque ils pouvaient apprécier la valeur du gros poisson excellent . L’homme est un pêcheur avisé , qui se donne la peine d’examiner attentivement sa prise. Ainsi il découvre le gros poisson.

Le message est évident : faites usage de votre intelligence, discernez le précieux, ne vous souciez pas de valeurs mineures… De ces valeurs-là nous sommes pourtant bien pourvus dans cette vie ! Nombreuses sont en effet les théories et idéologies de pseudo scientifiques ou de voyants illuminés. Développer une ouverture d’esprit est important. Mais tout aussi important est l’apport d’un sens critique, afin d’établir, suite à une expérience de vie, une juste échelle de valeurs. Ce qui est périssable ne peut avoir qu’une valeur périssable… La valeur unique et donc exceptionnelle, qui fait l’objet de notre recherche, n’appartient pas au monde de l’avoir mais à celui de l’être . Une valeur existentielle a une portée absolue, car issue de la source même de l’Être.

Parmi les nombreux poissons, que représente la découverte de Nag Hammadi, cet évangile pourrait lui aussi être considéré comme un gros poisson excellent

9

a dit jésus

voici que sortit le semeur

il remplit sa main et jeta

quelques graines en fait tombèrent sur le chemin

des oiseaux vinrent et les picorèrent

d’autres tombèrent sur la rocaille

et ne prirent racine dans la terre

et ne firent s’élever d’épis vers le ciel

et d’autres tombèrent sur les épines

elles étouffèrent la semence et le vers la mangea

et d’autres tombèrent sur la bonne terre

et elle donna un fruit excellent vers le ciel

il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure

Mt 13. 1-9 – Mc 4. 1-9 – Lc 8. 4-8

Ce logion témoigne d’une qualité exceptionnelle dans la parole de Jésus : celle de saisir à la fois et la voie et la finalité de la vie dans une image simple, compréhensible pour tous. Dans les trois évangiles synoptiques il s’agit du premier de ses paraboles. Celle ou celui qui en a saisi la signification profonde, a également perçu l’essentiel de son enseignement. La simplicité de l’image n’est pourtant pas une garantie pour une compréhension unanime…

En effet, dans les évangiles synoptiques ce parabole est suivi d’une interprétation, que Jésus aurait donnée, quant aux graines qui ne sont pas tombées sur la bonne terre. Cette interprétation ne fait toutefois pas l’unanimité parmi les trois évangélistes… Raison pour laquelle les auteurs du «Synopse des quatre Évangiles» de l’École biblique de Jérusalem concluent à un ajout non pas de Jésus mais de la communauté ecclésiastique primitive. En plus il s’agit là de ce qui, dans le logion précédant, nous est présenté comme de petits poissons : des graines qui n’ont pas réalisé leur finalité… Autre question, qui depuis des siècles a fait l’objet de maintes discussions, concerne l’origine des nombreux fruits : sont-ils produits par la semence ou par la bonne terre… ? À la lumière de cet évangile cette discussion aussi s’avère stérile…

Comme ce n’est ni le spermatozoïde masculin, ni l’ovule féminin qui est à l’origine de la vie biologique, mais l’unité nouvelle issue de leur union, de la même manière ce n’est ni la semence, ni la bonne terre qui produit les fruits, mais l’unité nouvelle engendrée par leur union !

La question essentielle qui nous concerne tous est celle-ci : comment l’homme peut-il réaliser la finalité de sa vie, qui est de produire de nombreux fruits dont il peut lui-même bénéficier ? Avant d’être semence la graine fut elle-même le fruit issu d’une plante portée par la bonne terre. Pour réaliser sa finalité la graine doit retourner à l’endroit où fut son propre commencement . (voir le logion 18) Aussi longtemps que la graine reste graine elle ne pourra réaliser sa finalité, qui est de servir comme semence. Quand, dans l’union avec la bonne terre, elle se libère de son enveloppe extérieur et cesse donc d’être graine , alors elle servira l’évolution de la vie en produisant de nombreux fruits. Voilà sa finalité.

Comme la nature nous en donne l’exemple, le nouveau ne peut se manifester dans l’homme que par un démantèlement de l’ancien… Le détachement de l’ancien est la condition première pour que, dans l’union avec l’endroit où est le commencement, le lieu de la vie où demeure toujours l’enfant de sept jours, puisse s’épanouir la vie nouvelle. Aucune raison de regretter l’ancien… Dans une prise de conscience de l’ancien, de l’orgueil qui est nôtre, des idées prétentieuses dont nous nous sommes parés, d’une prétendue connaissance du divin, réside ici et maintenant la condition pour une naissance nouvelle…

Comme le nirvana pour le Bouddha, l’intégration dans la royauté du Père est pour Jésus une réalité à réaliser dans cette vie. Dans cette conception des paroles de Jésus, de l’importance qu’il donne à la notion d’ unité , est valorisée la parole rapportée par Jean : afin que tous soient un, comme vous Père en moi et moi en vous… afin qu’ils soient parfaits dans le un…

10

a dit jésus

j’ai jeté le feu sur le monde

et voici que je le préserve jusqu’à ce qu’il enflamme

Lc 12. 49-50

Voici une parole de Jésus qui pourrait bien être prophétique… Sans doute s’était-il rendu compte de la difficulté qu’éprouvaient ses disciples à accéder à une connaissance – symbolisée ici par le feu, qui jadis était également source de lumière – trop nouvelle et trop perturbante pour eux. Trop souvent une incompréhension était le sort réservé à ses paroles. L’embrasement, la prise de conscience qu’il espérait vivifier en eux, a du lui sembler bien illusoire… Son enseignement serait donc mis en veilleuse jusqu’au jour où l’humanité puisse en réanimer la flamme et en assumer la responsabilité.

La nouvelle apparition de cet évangile dans la seconde moitié du vingtième siècle ne serait donc pas le fait du hasard… Depuis quelques décennies en effet nous observons, dans une partie minoritaire bien sûr de l’humanité, de multiples indices qui révèlent une aspiration à une spiritualité nouvelle. Dans cette perspective cet évangile pourrait bien faire office de catalyseur dans un éveil spirituel de la conscience universelle…

11

a dit jésus

ce ciel passera et celui au-dessus passera

et ceux qui sont morts ne vivent pas

et les vivants ne mourront pas

les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant

quand vous serez dans la lumière que ferez-vous (*)

le jour où vous étiez un vous avez fait le deux

mais étant deux que ferez-vous (*)

Mt 24, 34-36 – Mc 13, 30-32 – Lc 21,32-33

(*) Une touche interprétative consisterait à terminer la première ligne marquée par (*) par …! et la seconde par …?

Le processus biochimique, par lequel dans notre corps la matière morte se transforme en matière vivante, appartient à une loi absolue, qui conditionne la vie biologique. Passer, en conscience, de la mort à la vie constitue une naissance spirituelle, qui ne peut s’opérer que par une intégration de la lumière du supérieur dans l’inférieur. C’est la voie par laquelle dans chaque être peut se réaliser le retour à l’unité originelle. L’histoire biblique du péché originel symbolise la séparation, la dégradation du un vers le deux . Dans cette séparation réside notre mort spirituelle. L’image du semeur précise notre tâche : réaliser en nous-mêmes le retour à l’unité originelle. Ne serait-ce pas dans cette transformation que nous devons rechercher le sens véritable de la résurrection …? Bien avant la crucifixion dont il fut la victime, Jésus aurait donc réalisé en lui-même la résurrection…

Notons que, comme au logion 3, le ciel réfère à une réalité concrète et non pas à l’endroit où demeure le divin. Le ciel englobe cette vie terrestre, dans laquelle biologiquement nous sommes vivants mais spirituellement toujours morts… S’engager dans une voie de prise de conscience spirituelle signifie : reconnaître le lien qui nous unit à l’Être absolu et apprécier à sa juste valeur notre responsabilité qui en découle. Celui ou celle qui porte son regard vers cette source intérieure et reçoit sa lumière, peut se libérer de l’illusion de la valeur prétentieuse accordée au moi et accéder à la vie. Un ciel nouveau englobera sa vie. Car non plus la lueur d’une loi dualiste mais la lumière de l’unité illuminera la voie d’un vécu nouveau. Cette expérience sera pourtant elle aussi limitée par le temps. Car dans l’unité du biologique et du spirituel le biologique sera toujours temporel…

Celle ou celui qui demeure dans l’obscurité de la séparation, subit la loi de l’inférieur. Qui reçoit la lumière, reçoit la vie et ne goûtera pas la mort…

12

ont dit les disciples à jésus

nous savons que tu nous quitteras

qui sera notre guide

jésus leur dit

vu l’endroit où vous êtes vous irez vers jacques le juste

ce qui ressort du ciel et de la terre lui revient

La traduction de la dernière ligne pose quelques problèmes. Littéralement il en effet est écrit :

celui que le ciel et la terre ont été à cause de lui

Une traduction littérale n’a donc pas de sens. Ou bien nous avons à faire à une erreur de transcription ou bien s’agit-il ici d’une expression spécifique, qui ne peut être traduite littéralement.

Vraisemblablement les disciples ont appris de Jésus que sa présence parmi eux serait de courte durée. (*) En plus il est à déduire de ses paroles, qu’au moment où il leur donne cette réponse, il a renoncé à l’illusion de pouvoir les élever à un niveau de conscience digne de lui. La voie de recherche, qui aurait du être la leur – comme la nôtre d’ailleurs – n’a toujours pas abouti, car toujours ils témoignent du besoin d’un guide

Jacques est plus que probablement le frère de Jésus (voir Mt 13. 55 et Mc 6. 3), qui après la disparition de Jésus prit sur lui la responsabilité de la communauté primitive. Lui aussi sera d’ailleurs éliminé par les autorités juives. Il est appelé le juste . Il lui est donc accordé une connaissance des droits et devoirs nécessaires au maintient de l’harmonie dans le monde inférieur… car ciel et terre passeront. Quelque soit la valeur de son savoir, jamais pourtant il ne pourra apporter la lumière dont témoigne les paroles de Jésus. (voir logion 38)

(*) Dans la tradition chrétienne il est reconnu que la durée de la vie publique de Jésus aurait été de trois ans. Une estimation basée sur la présence dans l’évangile de Jean de trois Pacques. Cette représentation des faits serait, selon l’École biblique de Jérusalem, introduite dans la troisième rédaction de cet évangile. La deuxième rédaction aurait présenté la durée de sa vie publique en six semaines. Le temps écoulé entre chaque semaine reste toutefois une inconnue. Quoi qu’il en soit la durée de son témoignage – cette durée ne pourrait par ailleurs en altérer la valeur – aurait été bien plus courte qu’imaginée aujourd’hui. En outre il est peu probable que les autorités juives eussent toléré un témoignage aussi dérangeant durant trois années…

13

a dit jésus à ses disciples

comparez moi dites moi à qui je ressemble

simon pierre lui dit

tu ressembles à un ange juste

matthieu lui dit

tu ressembles à un philosophe sage

thomas lui dit

maître ma bouche n’acceptera d’aucune façon que je dise à qui tu ressembles

a dit jésus

je ne suis pas ton maître

car tu as bu et tu t’es enivré à la source jaillissante

que moi-même j’ai mesurée

et il le prit se retira et lui dit trois mots

lorsque thomas revint vers ses compagnons ils l’interrogèrent

que t’a dit jésus

thomas leur dit

si je vous disais une des paroles qu’il m’a dites

vous prendriez des pierres et les jetteriez contre moi

et un feu sortirait des pierres et elles vous brûleraient

Mt 16. 13-20 – Mc 8. 27-30 – Lc 9. 18-21

Le logion précédant situait le niveau des disciples. Ce sont toujours des soucis bien humains qui font l’objet de leurs préoccupations. Et parmi eux, celui d’être le plus méritant parmi les disciples. C’est également l’objet de la discussion dont témoignent Mc 9. 33-34 et Lc 9. 46. La question de Jésus ressemble à un test. Seul Thomas n’a pas de mots pour exprimer une comparaison. Pour ce dire il s’adresse à Jésus comme à un maître . S’en suit une réprimande de Jésus. Comment expliquer cette réaction ? Il est probable que Jésus reconnaît ici son disciple comme son égal. La tâche première de tous ceux ou celles, qui se sont reconnus comme enfants du Père le vivant, est de servir comme sert Jésus . Un serviteur n’est pas un maître… !

Quels pourraient bien être les trois mots qu’a dits Jésus à Thomas ? Peut-être était-ce : je suis toi ou tu es moi … Quoi qu’il en soit, Thomas était bien conscient que la reconnaissance qu’il reçut ne serait pas acceptée de bon cœur par ses confrères. Elle susciterait une jalousie qui engendrerait une réaction négative, voir agressive, dont ils seraient, selon la loi de karma , eux-mêmes les victimes.

14

leur dit jésus

si vous jeûnez vous engendrerez une faute

et si vous priez vous serez condamnés

et si vous donnez l’aumône vous ferez du mal à vos esprits

et si vous allez vers quelque pays que ce soit

et que vous parcourez des régions

si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté

soignez ceux qui sont malades

car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera pas

mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera

Mt 10. 11-14 et 15. 11 – Mc 6.10-11 et 7. 15 – Lc 10. 5-11

Au logion 6 les disciples n’ont pas reçu de réponse concrète à leurs questions. Jésus les esquiva en disant : soyez sincères avec vous-mêmes dans vos paroles comme dans vos actes. Il est probable qu’ils aient insisté afin d’obtenir plus de clarté. Cette fois plus question d’esquives ! Les rites propres à la croyance juive ne sont pas compatibles avec sa conscience religieuse. Car quiconque a le désir de se rendre réceptif à l’inspiration du Père, n’a que faire de gestes rituels trompeurs ! Dans Mt 9. 14, Mc 2. 18 et Lc 5. 33 également Jésus se voit adressé le reproche que ses disciples ne respectent pas le jeun. (voir le logion 104) Plus remarquable toutefois est la phrase : si vous priez vous serez condamnés…

Une fois de plus nous sommes confrontés au nouveau dans son enseignement. Nous prions Dieu. Mais que signifie Dieu ? Que représente le Dieu des juifs, le Dieu de notre imagination et quelle est la réalité cachée dans l’image d’un père…? Voilà des questions provocantes pour chaque croyant ! Dans cet évangile la notion juive du Divin ne correspond pas à la réalité pour laquelle Jésus à recourt à l’image de l’union entre le père et de son fils… (voir le logion 15)

Communiquer avec une réalité imaginée appartient au monde de l’imagination et est donc trompeur. La communication qu’un juif croit avoir avec son Dieu au moyen de la prière n’est qu’imaginaire… La réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, est une réalité absolue qui transcende donc les limites de l’état de conscience humain. Toute tentativede communication endéans cette conscience ne peut être qu’illusoire. (voir le logion 53)

Enfin Jésus nous rappelle notre devoir le plus élémentaire : servir. Celui ou celle qui demeure dans un juste état d’esprit n’a besoin ni de s’occuper de rites, ni de s’inquiéter d’une alimentation non appropriée. Il importe certes d’être attentif à une alimentation harmonieuse, afin de maintenir un juste équilibre biologique. Mais quiconque observe les règles d’une nutrition saine, tout en proclamant de fausses vérités, se souillera davantage que ne pourrait le faire une nourriture malpropre…

15

a dit jésus

lorsque vous verrez celui qui n’a pas été engendré de la femme

prosternez vous sur votre visage et glorifiez-le

celui-là est votre père

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise une vision intérieure, une prise de conscience. Non pas la glorification d’une réalité imaginaire doit être l’objet de notre préoccupation mais bien la juste appréciation de la réalité que Jésus nous propose par l’entremise de l’image d’un père. Cette réalité transcende le monde relatif, car : qui n’a pas été engendré de la femme… Elle est donc absolue et ne peut par conséquent être connue par l’homme… La prise de conscience d’un lien qui nous unit à une réalité absolue ne peut être confondue avec une connaissance de l’Être absolu en soi…

L’expérience de cette union intérieure représente pour Jésus une richesse illimitée. Cette richesse il désire la partager avec ses frères et sœurs. Mais leur état de conscience ne permet pas une communication directe. Pour témoigner de son expérience il est obligé de recourir à des images, pour lesquelles leur conscience est réceptive. Il visualise donc son union intérieure dans l’image du lien intime, qui unit le fils à son père.

Dans la culture juive le statut du père était nettement différent de ce qu’il représente aujourd’hui chez nous. Le père était non seulement le possesseur du bien familial, il était non seulement le procréateur biologique de ses enfants, il représentait surtout l’autorité qui dicte la loi, qui inspire et guide ses enfants. Sans son père le fils était désemparé… Cette image fait office de lien entre une réalité intérieure d’un ordre absolu et la conscience de ceux que Jésus tente d’instruire. Hélas, comme ce fut le cas pour l’histoire d’Adam et Ève au paradis terrestre, l’image du père ne fut pas perçue dans son sens symbolique mais reconnue comme une réalité. Lorsque Jésus parlait de son père en termes absolus, il ne pouvait s’agir que de Jaweh, le Dieu des juifs. Ainsi fut-il compris…

Pourtant, au chapitre 6 de l’évangile de Jean, Jésus précise clairement la distinction :

Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts… non pas Moïse vous a donné le pain du ciel mais mon Père vous donne le pain véritable… je suis le pain de la vie… si quelqu’un mange de ce pain il vivra pour toujours…

Dans Ex 16. 15b Moïse dit : «Ceci est le pain que Jaweh vous a donné à manger»… Non pas Moïse mais Jaweh a donné la manne dans le désert… ! La distinction entre Jaweh et le Père est donc évidente. Il ne s’agit ni du même pain ni du même boulanger… Mais cette distinction est pour le moins dérangeante pour les rédacteurs évangéliques. Pour la dissiper un des rédacteurs de Jean a donc eu une inspiration canonique en accordant la manne non pas à Jaweh mais à Moïse… L’identification du Père en tant que Jaweh était préservée ! La différence essentielle entre Jaweh et le Père est que Jaweh est un Dieu totalement séparé des hommes, tandis que l’image du père symbolise une réalité intérieure à laquelle tous nous sommes unis spirituellement .

La confrontation entre la vision nouvelle et les idées anciennes engendre inévitablement un conflit intérieur. À chacun et chacune de relever ce défi en toute sincérité avec soi-même. Remarquons quand même qu’à la fin du logion Jésus ne dit pas : celui-là est mon père , mais bien : celui-là est votre père … Dans son union spirituelle avec le Père il n’est donc pas le fils unique !

Ce qui, pour tout enfant du Père, constitue sa glorification , réside dans une humble reconnaissance de cette grande richesse, dans laquelle lui-même participe. La prise de conscience d’une participation dans la royauté du Père implique la reconnaissance à la fois d’une autorité absolue et d’une responsabilité personnelle au service de cette autorité. En cela réside le sens de l’offrande véritable : le serviteur élève le fruit de son service vers le Père donateur. Cet état d’esprit se doit d’être permanent et ne nécessite aucun acte rituel…

16

a dit jésus

sans doute les hommes pensent-ils que je suis venu jeter la paix sur le monde

et ils ne savent pas que je suis venu jeter des divisions sur la terre

le feu l’épée la guerre

car cinq ils seront dans une maison

trois seront contre deux et deux contre trois

le père contre le fils et le fils contre le père

et monachos ils se tiendront debout

Mt 10. 34-36 – Lc 12. 51-53

Ce logion confirme la réflexion faite au logion précédent. L’invitation de Jésus pour accéder à une vision nouvelle mène inévitablement à un conflit intérieur, qui ne peut trouver une solution que dans une démarche personnelle et sincère.

Le thème du conflit intérieur est présent dans toutes les traditions religieuses. Il fait l’objet du décor de la Bhagavad Gita. Dans sa connaissance de dharma , Arjuna, l’archer aux valeurs morales élevées, ne peut trouver une solution valable à son conflit intérieur. Krishna, qui personnifie le divin dans l’homme, lui enseigne la voie par laquelle le divin peut se révéler dans chaque être. Dans l’islam nous connaissons la notion de jihad , qui nous est présenté aujourd’hui comme une lutte contre les «incroyants», mais qui dans sa conception originelle référerait à un combat intérieur. C’est également le cas pour les gestes rituels des moines bouddhistes, qui nous sont présentés aujourd’hui comme des moines combattants. Ces rites furent introduits au VI° siècle par Bodhidharma et symbolisent en fait le combat intérieur, que chaque disciple doit mener avec soi-même.

Les facultés exceptionnelles dont témoignait Jésus furent perçues par ses disciples à la lumière de l’histoire biblique. Pour certains il était un prophète, pour d’autres peut-être même le Messie. La raison de sa présence aurait été de rétablir l’ordre, de redonner paix et confiance au peuple juif et de préparer l’avènement du royaume de Dieu. Cette conception de sa personne est un malentendu… La connaissance nouvelle dont il témoigne est dérangeante ! Quiconque reçoit sa parole se voit confronté non seulement aux vérités de la croyance existante, mais également à soi-même, à des valeurs personnelles et par là même à des liens relationnels.

Celui ou celle qui renonce à des valeurs trompeuses, qui se libère de ses attaches relatives, dans ce détachement retrouve une liberté intérieure. Un isolement en est toutefois le prix. La racine du mot monachos est monos , qui signifie seul . Dans cette racine nous reconnaissons le mot moine . Les notions de détachement, liberté et solitude sont toutes présentes dans le mot monachos . Une traduction exacte en est donc plus que problématique… Il représente pourtant une notion essentielle dans le cheminement que nous propose Jésus. Cette notion ne concerne pas un comportement extérieur mais un état d’esprit intérieur. Quiconque désire accéder à l’expérience du lien qui nous unis à l’Être absolu, la source de vie à l’intérieur de nous-mêmes, se voit confronté à des valeurs relatives dont il doit se défaire, afin de se libérer intérieurement et de servir comme sert la graine.

17

a dit jésus

je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu

et ce que l’oreille n’a pas entendu

et ce que la main n’a pas touché

et qui n’est pas monté au cœur de l’homme

Mt 13. 14-15 – Lc 10. 23-24

1 Cor 2. 9 : mais, comme il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.

Paul apporte ici la preuve qu’il avait une connaissance des paroles de Jésus. Seule la phrase : ce que la main n’a pas touché – parole probablement trop sensuelle à son goût – manque dans sa citation. Vu le rôle que Paul a joué avant sa conversion, en tant que pharisien pur et dur, responsable en plus de la lapidation de Stéphane, il est peu concevable qu’il n’eut pas eu pour le moins partiellement connaissance du discours trop perturbant et donc inacceptable de Jésus. C’est la raison probable pour laquelle il opta, dans la prédication de son évangile, d’ignorer celui de Jésus. En outre il a explicitement admis vouloir méconnaître le Jésus «de chair et de sang» (2 Cor 5.16) et ne reconnaître que «le Christ crucifié et ressuscité». Il fait donc précéder sa citation du logion 17 par les mots : comme il est écrit… Mais des références aux écrits vétérotestamentaires – comme à Is 64. 3-4 – sont fort peu convaincantes.

Ce qui peut être reçu n’appartient ni au domaine du sensoriel ou de l’émotionnel, ni à celui du savoir mental. Il s’agit d’une expérience d’un ordre différent à laquelle la conscience de l’homme peut avoir accès. L’enrichissement, qui fait suite à une intégration du supérieur dans l’inférieur, n’est pourtant pas un évènement spectaculaire, mais une évolution progressive dans la conscience individuelle. Cette expérience est le fruit que le monachos reçoit tout au long de sa démarche libératrice.

18

on dit les disciples à jésus

dis-nous comment sera notre fin

a dit jésus

avez-vous donc dévoilé le commencement

pour que vous vous préoccupiez de la fin

car là où est le commencement là sera la fin

heureux celui qui se tiendra dans le commencement

il connaîtra la fin et ne goûtera pas la mort

Mt 16. 28 – Mc 9. 1 – Lc 9. 27

La question des disciples reflète une inquiétude certaine, qui est également celle de bon nombre de vivants : que sera-t-il après la mort ? La réponse de Jésus n’est pourtant pas révélatrice. Non pas une réalité «post mortem» devrait être l’objet de notre préoccupation, mais bien celle que nous vivons aujourd’hui ! Comment pouvons-nous réaliser ici et maintenant la finalité de notre vie… ?

Pour le semeur la finalité s’appelle moisson. Là où il a semé, où s’est réalisée l’unité de la semence et de la bonne terre, là sera aussi la moisson… Ce lieu a une valeur absolue et est donc intemporel . Début et fin sont un , comme sont un le semeur et le moissonneur… (Jn 4. 35-36) La voie de l’homme est celle de la graine. Dans l’unité avec la bonne terre, là où fut son commencement, la graine doit cesser d’être graine, doit «lâcher son petit moi», pour devenir semence : servante anonyme…

Celle ou celui qui a reconnu ce substrat absolu de sa vie, la source intemporelle à l’intérieur de chaque être, a également reconnu sa véritable finalité. Ainsi peut se réaliser le retour du fils prodigue dans la maison paternelle, sa réintégration dans l’autorité du père. Dans cette prise de conscience tout souci concernant un avenir éternel est dérisoire…

19

a dit jésus

heureux celui qui était déjà avant qu’il ne fût

si vous êtes mes disciples et entendez mes paroles

ces pierres vous serviront

pour vous il y a en effet cinq arbres dans le paradis

qui ne bougent ni l’été ni l’hiver

et leurs feuilles ne tombent pas

celui qui les connaîtra ne goûtera pas la mort

Ce logion confirme d’une façon insolite la réalité absolue à la base de tout être relatif. Comme ce fut le cas du lion au logion 7, nous sommes une nouvelle fois confrontés à une image déroutante. S’agit-il bien d’une parole de Jésus où serait-ce une image fantaisiste provenant du milieu gnostique, responsable de la transmission de cet évangile…? Quoi qu’il en soit nous pouvons toujours tenter de dévoiler le contenu de cette parole particulière.

Dans ce monde relatif tout est continuellement tributaire de la « loi des changements ». Aujourd’hui rien n’est plus tout à fait pareil à hier. De la loi absolue, qui guide l’évolution naturelle, qui conditionne l’harmonie dans la nature, qui fut un jour symbolisée dans l’arbre de la connaissance du bien et du mal, de cette loi aucun Adam ne peut s’octroyer l’autorité. Comme pour la graine, la finalité de l’homme est tout simplement de servir…

L’image de la graine nous ramène au commencement. L’entité biologique, appelée homme, fait partie d’un concept de vie absolu et donc intemporel, dont il n’est qu’une expression temporelle. Temporellement nous disposons d’un corps, d’une individualité propre, d’une conscience de notre moi. Cette conscience nous permet d’évaluer notre moi à sa juste valeur, d’en reconnaître la source absolue et de vivre en conséquence le lien qui nous unit à cette source.

L’unité, dans laquelle nous sommes unis à la Vie, transcende tout phénomène relatif par lequel Elle s’exprime…À chaque arbre chaque feuille accomplit sa tache au service de la vie. La mort de la feuille n’entame nullement la vie de l’arbre, mais en sert l’évolution… Une goutte de pluie naquit un jour de l’océan. Elle accomplît sa tâche dans l’harmonie naturelle et retourna enfin vers l’océan… Elle fut océan, devint goutte et redevint océan…

L’homme est pourtant tellement plus qu’une feuille, qu’une goutte de pluie… Ses capacités sont tellement plus riches, sa tâche tellement plus élevée. Tout est mis à sa disposition pour vivre la vie en sa plénitude : la motte de terre, une pierre aussi. La motte de terre ne peut devenir fertile que si la goutte de pluie participe à l’harmonie. Qu’eût été aujourd’hui la vie sur terre, si chaque homme eût demeuré dans cette loi et eût apprécié sa finalité à sa juste valeur…? Une réalité paradisiaque sans doute… L’expérience de nos cinq sens, qui nous relient au monde phénoménal – serait-ce là le symbolisme des cinq arbres ? – est tributaire de l’état de la conscience individuelle. De cette conscience la source est élevée au-dessus de tout phénomène de changement ou de précarité…

Dans la deuxième ligne de ce logion certains pourraient discerner une allusion au phénomène de réincarnation. L’idée d’avoir demeuré jadis dans un autre corps sur cette terre, une idée qui en soi n’est pas à rejeter d’office, peut-elle toutefois être de quelque opportunité sur la voie de la connaissance de soi… ?

20

ont dit les disciples à jésus

dis-nous à quoi est comparable le royaume des cieux

il leur dit

il est comparable à une graine de moutarde

la plus petite de toutes les semences

mais quand elle tombe sur la terre travaillée elle produit une grande tige

et elle est un abri pour les oiseaux du ciel

Mt 13. 31-32 – Mc 4. 30-32 – Lc 13. 18-19

L’expression le royaume des cieux semble être une expression traditionnelle juive, présente également dans les évangiles canoniques. Le discours de Jésus est comme une symphonie, dans laquelle différents thèmes se rappellent régulièrement à notre attention. L’attente de la venue du royaume fait partie intégrante de la croyance juive. Mais les disciples se trouvent confrontés à une conception différente de cette réalité… Pour eux, comme pour nous, l’acceptation de cette conception nouvelle n’est pas évidente ! Un détail non négligeable pourtant : la graine doit tomber sur la terre travaillée…

La conscience de l’homme est comme un terroir dont le potentiel est à peine commensurable. L’état dans lequel elle se présentait alors – et aujourd’hui toujours – ne correspond hélas plus à sa pureté originelle. Un savoir prétentieux et des visions hallucinatoires l’ont profondément perturbée. Ce qui fut harmonieux et du le rester, est devenu disharmonieux. De cette pollution l’homme seul est responsable ! Il s’en suit que lui seul – ce qui veut dire chacun pour soi – peut y remédier. À lui revient maintenant la tâche de manier la charrue…

La dernière ligne de ce logion illustre de façon imagée notre responsabilité dans cette vie : comme tout ce qui croît et fleurit dans la nature, ainsi nous-mêmes nous avons à servir Sa loi d’harmonie. L’unité de l’inférieur et du supérieur ne peut s’exprimer que par une intégration de valeurs supérieures dans la réalité inférieure.

A suivre ….

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