A la Une Le cerveau subliminal Sri Aurobindo et MERE

Le Supramental et l’Humanité

sriaurobindoSri Aurobindo

« La Manifestation Supramentale sur la Terre »
(1949-1950)

Chapitre 4

Quelle serait donc, pour l’humanité, l’effet de la descente supramentale dans notre existence terrestre, sa conséquence pour cette espèce née dans un monde d’ignorance et d’inconscience mais capable d’une évolution ascendante de la conscience et d’une ascension en la lumière, en le pouvoir et la béatitude d’un être spirituel et d’une nature spirituelle?

La descente d’un pouvoir créateur aussi suprême que le Supramental et sa conscience-de-vérité dans la vie terrestre ne saurait constituer un simple trait nouveau ou facteur nouveau qui viendrait s’ajouter à cette vie ou se mettre au premier rang, sans autre importance, ou dont l’importance serait purement restreinte, et sans entraîner des conséquences qui affectent profondément le reste de la nature terrestre.

En particulier, ce Pouvoir ne pourrait manquer d’exercer une influence immense sur la totalité de l’humanité, et même d’entraîner un changement radical dans l’aspect et dans les perspectives de son existence sur la terre, à supposer qu’il n’ait pas d’autre effet capital sur le monde matériel où il est descendu intervenir.

Nous sommes obligés de penser que l’influence, le changement accompli serait d’une portée incalculable et même énorme : non seulement il instaurerait le Supramental et une race d’êtres supramentaux sur la terre, mais il pourrait provoquer une élévation en degré qui transformerait le mental lui-même et, par suite, inévitablement, la conscience de l’homme, être mental, en même temps qu’il entraînerait un changement radical et transformateur dans le principe et dans la forme de son existence, dans ses manières d’agir, dans toute la structure et le cours de sa vie.

Il ne fait pas de doute qu’il ouvrirait à l’homme les portes de la conscience supramentale et de la vie supramentale, car nous devons bien supposer que c’est par une transformation de ce genre qu’une race supramentale sera créée, de même que la race humaine s’est créée par une élévation en degré, un élargissement de la conscience – moins radical, certes, encore qu’il fût considérable -, une modification de ses instruments corporels et de leurs capacités ou de leurs pouvoirs évolutifs latents, mentaux et spirituels, qui tirèrent l’homme de son état animal originel.

Mais même sans aller jusqu’à une transformation si complète, il se pourrait que le Principe de Vérité remplaçât le principe d’ignorance originelle que nous voyons ici – une ignorance qui cherche la connaissance et qui parvient tout au plus à une connaissance partielle – et que le mental humain pût devenir un pouvoir de lumière, un pouvoir de connaissance allant à la découverte d’elle-même, au lieu d’être l’habitant d’une pénombre intermédiaire ou le serviteur et l’auxiliaire de l’Ignorance, le pourvoyeur d’un mélange de vérité et d’erreur.

Il se pourrait même que le mental dans l’homme devînt ce qu’il est en son origine fondamentale : une opération spécialisée, limitée, subordonnée, du Supramental, un réceptacle de vérité suffisamment lumineux pour qu’au moins toute fausseté disparaisse de ses oeuvres.

On pourrait objecter tout de suite qu’un tel changement altérerait tout l’ordre évolutif et son équilibre, laissant un vide irrémédiable dans son intégrité : un abîme infranchissable séparerait l’homme de l’animal et nul pont, nul labeur évolutif ne saurait franchir ce hiatus pour continuer la marche de la conscience, le progrès de l’animalité à la divinité, puisque la métamorphose envisagée supposerait une certaine sorte de divinité.

On pourrait arguer aussi que le procédé vrai de l’évolution a toujours été d’ajouter un principe nouveau, un degré ou un stade nouveau à l’ordre déjà existant et non d’altérer d’aucune façon les caractères précédemment établis.

L’homme a fait son apparition, mais l’animal est resté animal et n’a fait aucun progrès vers une semi-humanité – les légères modifications de conscience, de capacités et d’habitudes que la fréquentation de l’homme apporte aux animaux domestiques ou le dressage que nous leur donnons sont simplement des altérations mineures dans l’intelligence animale.

Quant aux plantes, elles ont encore moins de chance de pouvoir s’acheminer vers la conscience animale, ou la matière brute de devenir le moins du monde consciente d’elle-même ou de répondre, de réagir, fût-ce d’une façon subconsciente ou semi-subconsciente.

Les distinctions fondamentales restent et doivent rester immuables dans l’ordre cosmique. Mais cette objection suppose que l’humanité nouvelle doit nécessairement être toute entière du même niveau; or, il se pourrait fort bien qu’elle contienne des gradations de conscience qui serviraient de pont entre ses éléments les moins développés et les animaux supérieurs, et ceux-ci, bien qu’incapables de passer à une espèce semi-humaine, pourraient cependant s’acheminer vers une intelligence animale supérieure – certaines expériences montrent que l’animalité supérieure n’est pas du tout entièrement incapable de progrès.

Ces gradations suffiraient aux besoins de la transition – tout comme y suffisent les êtres humains les moins développés dans l’échelle actuelle – sans laisser un vide trop large pour déranger l’ordre évolutif de l’univers.

En fait, on observe un bond considérable, un saltus entre les différents ordres – entre la matière et la plante, entre la plante et les animaux inférieurs, entre une espèce animale et l’autre – aussi grand que celui qui existe encore entre l’animal supérieur et l’homme.

Il n’y aurait donc pas de solution de continuité irrémédiable dans l’ordre évolutif, pas de distance si grande entre la mentalité humaine et la mentalité animale, entre le type nouveau d’être humain et le vieux niveau animal, qu’elle ne puisse être franchie d’un bond ou qu’elle laisse un hiatus infranchissable qui empêcherait l’âme animale la plus développée de passer au type le moins développé de l’humanité nouvelle.

Il y aurait un bond, certes, un saltus, comme il en existe un maintenant, mais ce ne serait pas entre l’animalité et la divinité, pas entre le mental animal et le Supramental: ce serait un bond entre le mental animal le plus hautement développé qui se tournerait vers les possibilités humaines (car sans ce « tournant », le passage de l’animal à l’homme ne saurait se faire) et le mental humain qui s’éveille, sans doute pas encore à la réalisation complète, mais à la possibilité de ses propres capacités supérieures encore inatteintes.

Il se pourrait fort bien que l’un des résultats de l’intervention du Supramental dans la nature terrestre, de la descente du suprême Pouvoir-de-Vérité créateur, fût d’amener un changement dans la loi de l’évolution, dans sa méthode, son agencement : le principe de « l’évolution par la connaissance » pourrait s’insérer dans les forces de l’univers matériel avec un élément plus vaste.

Cet élément plus vaste pourrait faire ses débuts dans la création nouvelle et se développer en produisant des effets croissants sur l’ordre évolutif qui opère maintenant totalement dans l’ignorance et qui, en fait, part de la complète nescience de l’Inconscient pour s’acheminer vers ce que l’on peut considérer comme une moindre ignorance, même à son sommet de connaissance, car c’est plus une représentation de la connaissance qu’une possession directe et complète.

Si l’homme commençait à cultiver quelque peu intégralement les pouvoirs et les moyens de la connaissance supérieure, si l’animal évoluant ouvrait la porte de sa mentalité à un début de pensée consciente et même aux rudiments de la raison (à son apogée, il n’en est pas si irrévocablement loin, même à présent), si la plante faisait apparaître ses premières réactions subconscientes et parvenait à une sorte de sensibilité nerveuse primaire, si la matière – forme aveugle de l’Esprit – s’éveillait davantage au Pouvoir caché en elle et livrait plus aisément le sens secret des choses et les réalités occultes qu’elle dissimule (par exemple, la mémoire du passé qu’elle conserve toujours, même au sein de sa muette inconscience) ou le fonctionnement de ses forces involuées et de ses mouvements invisibles, et qu’elle révèle à une perception devenue plus généralement subtile dans l’intelligence nouvelle de l’homme les pouvoirs voilés dans la nature matérielle, nous serions en présence d’un changement immense, qui promettrait de plus vastes changements encore dans l’avenir – or, tout cela supposerait simplement une élévation en degré et non une perturbation de l’ordre universel.

L’évolution évoluerait elle-même, sans que ce soit un bouleversement pour elle ni un effondrement.

Pour nous, il est difficile de concevoir d’une façon théorique ou d’admettre comme une possibilité pratique la transformation de la mentalité humaine telle que nous l’avons envisagée, c’est-à-dire un changement qui se produirait naturellement sous l’autorité de la conscience-de-vérité supramentale, parce que nos conceptions mentales sont enracinées dans l’expérience de la mentalité humaine, dans un monde qui part de l’inconscience et chemine dans une nescience primordiale presque totale, au milieu d’une ignorance qui lentement s’atténue pour parvenir à une connaissance très partiellement fournie – d’une haute qualité, certes, mais toujours d’une étendue incomplète et d’une méthode imparfaite – et qui ne suffit pas pleinement aux besoins d’une conscience sans cesse en accélération vers son propre absolu encore démesurément lointain.

Les imperfections et les limitations évidentes du mental au stade actuel de son évolution ici-bas, nous les attribuons à sa nature même, mais, en fait, les frontières où il se trouve encore parqué sont simplement les limites temporaires et les mesures temporaires de sa marche évolutive encore inachevée : ses défauts de méthode et de moyens sont les fautes de son immaturité et ne tiennent pas à l’essence de la constitution de son être; ses réussites, bien qu’extraordinaires dans les conditions enchaînées d’un être mental alourdi par ses instruments dans un corps terrestre, sont infiniment en deçà et non au-delà de ce qui lui sera possible dans son avenir illuminé.

Car, par nature, le mental n’est pas un inventeur d’erreurs, pas un « père du mensonge » contraint à des moyens de fausseté et marié à ses propres erreurs, ni le guide d’une vie trébuchante comme il ne l’est que trop maintenant du fait de nos faiblesses humaines; en son origine, c’est un principe de lumière, un instrument émané du Supramental et, bien qu’établi pour travailler dans certaines limites et même établi pour créer des limites, ses limites sont néanmoins de simples frontières lumineuses en vue d’un certain travail, des chaînes volontaires, intentionnelles, un service du fini qui grandit à jamais sous l’oeil de l’infini.

Les caractéristiques vraies du Mental se révéleront au contact du Supramental et elles feront de la mentalité humaine un auxiliaire et un instrument mineur de la connaissance supramentale.

Et même, quand le mental ne sera plus limité par l’intellect, il sera capable de se changer en une sorte de gnose mentale, de devenir une sorte de reproduction lumineuse de la Vérité à un degré réduit, de répandre le pouvoir de la Lumière non seulement à son niveau particulier mais aux niveaux de conscience plus bas pendant leur ascension vers la transcendance de soi.

Le surmental, l’intuition, le mental illuminé et ce que j’ai appelé le « mental supérieur », tous ces niveaux, et d’autres qui relèvent d’une mentalité spiritualisée, libérée, seront capables de réfléchir plus ou moins leurs pouvoirs dans le mental humain soulevé à un degré plus haut, dans ses sentiments purifiés, dans sa force de vie et d’action ennoblies, et de préparer l’ascension de l’âme aux plateaux et aux pics de leur existence ascendante.

Tel est le changement essentiel que nous pouvons envisager comme la conséquence du nouvel ordre évolutif; ceci supposerait un élargissement considérable du champ évolutif lui-même et répond à la question que nous posions quant aux effets sur l’humanité de l’avènement du Supramental dans la nature terrestre.

Si, par son origine supramentale, le mental est en soi un pouvoir du Supramental, un principe de Lumière et un pouvoir de Lumière, une force de Connaissance qui spécialise son action à des fins subordonnées, il revêt néanmoins un aspect différent quand il passe à l’exécution des fins en se séparant de plus en plus de la lumière supramentale, du pouvoir direct et du support illuminateur du principe supramental.

Plus il s’éloigne de sa vérité supérieure pour aller dans ce sens, plus il devient créateur ou parent de l’ignorance et plus il est, ou semble être, le suprême pouvoir dans un monde d’ignorance – il tombe lui-même dans la servitude de l’ignorance et semble ne parvenir qu’à une connaissance partielle et imparfaite.

La raison de ce déclin vient de ce que le Supramental se sert du mental principalement pour le travail de différenciation qui est indispensable s’il doit y avoir une création ou un univers.

Dans le Supramental lui-même et dans tout ce qu’il crée, ce pouvoir de différenciation existe – cette manifestation de l’Un dans le Multiple et du Multiple en l’Un -, mais l’Un n’y est jamais oublié ni perdu dans sa multiplicité qui toujours s’appuie consciemment sur l’unité éternelle et ne prend jamais la préséance sur elle.

Par contre, dans le mental, la différenciation, la multiplicité prend la préséance, et la perception consciente de l’unité universelle est perdue, si bien que la fraction séparée semble exister pour elle-même et par elle-même comme un tout conscient de soi et se suffisant à lui-même, ou comme un tout inconscient dans les objets inanimés.

Notons, pourtant, qu’un monde ou un plan du mental n’est pas indispensablement un royaume de l’ignorance où la fausseté, l’erreur et la nescience ont obligatoirement leur place : ce peut être simplement une limitation volontaire de la connaissance.

Ce peut être un monde où toutes les possibilités susceptibles d’être organisées par le mental pourraient se manifester dans la suite des temps et trouver une forme vraie, et un champ d’action, la formule qui les exprime, leur pouvoir de découverte de soi, de développement et de réalisation dans une certaine mesure.

C’est exactement ce que nous montre l’expérience psychique quand on suit la ligne de descente qui marque les étapes de l’involution aboutissant à la matière et à la création de l’univers matériel.

Ce que nous voyons tout en bas, ce ne sont pas les plans ni les mondes de la descente où le mental et la vie gardent encore un peu de leur vérité et de la lumière de l’esprit, un peu de leur être vrai, réel; nous voyons ici-bas une inconscience originelle, une lutte de la vie, du mental et de l’esprit qui cherchent à sortir de l’inconscience matérielle et à se retrouver eux-mêmes dans l’ignorance résultante, qui cherchent à croître vers leur pouvoir complet et leur existence supérieure.

Si le mental va jusqu’au bout de son entreprise, nous ne voyons aucune raison qu’il ne puisse recouvrer ses caractéristiques vraies et une fois de plus être un principe et un pouvoir de Lumière, et même, à sa manière, prêter son concours aux opérations d’une connaissance complète et vraie.

À son sommet, il peut sortir de ses limitations et passer dans la vérité supramentale, devenir un organe ou une fonction de la connaissance supramentale, ou, pour le moins, servir à un travail mineur de différenciation au sein de cette totalité de connaissance : au degré immédiatement en dessous du Supramental, il pourrait devenir une gnose mentale, avoir des perceptions, des sentiments, des activités, des sens spirituels ou spiritualisés et faire les travaux de la connaissance au lieu des travaux de l’ignorance.

Même à un niveau plus bas encore, il pourrait servir de passage progressivement lumineux conduisant de lumière en lumière et de vérité en vérité, au lieu de tourner en rond dans les labyrinthes d’une demi-vérité et d’une demi-nescience.

Tout cela ne serait certes pas possible dans un monde où un mental non transformé – le mental humain tel qu’il existe maintenant sous le fardeau de ses incapacités embrouillantes – serait encore le chef de l’évolution ou le suprême accomplissement de l’évolution, mais si le Supramental devient le pouvoir gouvernant à la tête, cela pourrait fort bien se produire et l’on peut même considérer que ce serait l’un des résultats presque inévitables de la descente supramentale dans notre monde humain et de son influence sur le mental de l’humanité.

Jusqu’où irait ce progrès ? L’humanité tout entière serait-elle touchée ou seulement la partie qui est prête au changement ? – Tout dépend de ce qui est voulu ou possible dans l’ordre continu de l’univers.

Si le vieux principe ou le vieil ordre évolutif doit être préservé, alors seule une fraction de l’espèce passera en avant tandis que le reste gardera la vieille position humaine et son niveau humain, sa fonction humaine dans l’ordre ascendant.

Mais même s’il devait en être ainsi, il faudrait encore qu’il y eût un passage ou un pont entre les deux niveaux ou les deux ordres d’être afin que l’évolution puisse faire sa transition de l’un à l’autre; or, le mental est là et il serait capable d’avoir un contact avec la vérité supramentale, d’être remodelé par elle et pourrait servir ainsi d’instrument de passage de l’âme vers le haut – il faut bien qu’il y ait un état où le mental soit capable de recevoir la Lumière, de grandir dans la Lumière qui conduit au Supramental, même sans y atteindre; or, à travers cet état, comme il arrive déjà maintenant à un moindre degré et dans une atmosphère plus obscure, l’éclat d’une vérité plus grande pourrait faire descendre ses rayons et libérer, élever l’âme enfermée dans l’ignorance.

Le Supramental existe ici, voilé par un écran et, bien qu’il ne soit pas organisé pour fonctionner purement à sa manière, il est la vraie cause de tout ce qui se crée ici-bas : c’est lui, le pouvoir qui fait croître la vérité et la connaissance, lui qui fait grimper l’âme vers la Réalité cachée.

Mais dans un monde où le Supramental aura fait son apparition, il n’est guère possible qu’il reste un facteur isolé du reste, séparé : non seulement il créera le surhomme, inévitablement, mais il changera l’homme et l’élèvera en degré.

Le changement total du principe mental tel que nous l’avons suggéré ne peut pas être rejeté comme une impossibilité.

Le mental tel que nous le connaissons à notre niveau a un pouvoir de conscience tout à fait différent du Supramental; ce n’est plus un pouvoir délégué du Supramental, relié à lui et qui repose sur lui : il est pratiquement divorcé de son origine lumineuse et se distingue par plusieurs caractéristiques que nous concevons comme les signes mêmes de sa nature – quoique certaines de ces caractéristiques appartiennent aussi au Supramental, et la différence n’est pas tant dans leur substance ni dans leur principe que dans la manière et l’envergure de leur fonctionnement.

La différence est que le mental n’est pas un pouvoir de connaissance totale; c’est seulement quand il commence à passer au-delà de lui-même qu’il devient un pouvoir de connaissance directe : il reçoit des rayons de la vérité mais ne vit pas dans le soleil; il voit comme à travers des verres et sa connaissance est colorée par ses instruments; il est incapable de voir le soleil à l’oeil nu ni de regarder droit dans le soleil.

Le mental est dans l’impossibilité de prendre position dans le centre solaire ni n’importe où au sein du corps rayonnant ni même à la circonférence brillante de l’orbe de la vérité parfaite et d’en obtenir ou d’en partager le privilège de connaissance infaillible et absolue.

Il faudrait qu’il se soit déjà rapproché de la lumière du Supramental pour pouvoir simplement vivre quelque part dans la vicinité de ce soleil, dans la pleine splendeur de ses rayons, dans quelque chose qui ressemble au flamboiement complet et direct de la Vérité; or, même à son sommet, le mental humain est fort loin de cela, il peut tout au plus vivre dans un cercle limité, dans quelque étroite lueur d’une perception pure ou d’une vision directe; il lui faudrait longtemps, même en se surpassant, pour toucher à quelque reflet imitatif et fragmentaire du rêve d’omnipotence et d’omniscience limitées qui sont le privilège des envoyés divins, des dieux ou des démiurges.

C’est un pouvoir de création, certes, mais, ou bien il est incertain, tâtonnant, et touche au but par chance ou à la faveur des circonstances, ou bien, s’il a l’assurance de la force de quelque talent pratique ou du génie, il reste sujet à des imperfections et enfermé en d’inéluctables limites.

Sa connaissance la plus haute est souvent abstraite, elle manque de prise concrète; il doit se servir d’expédients et de moyens peu sûrs pour arriver à quelque conclusion, dépendre du raisonnement, de l’argumentation, du débat, d’inférences et de divinations, de méthodes fixes de déduction et d’induction logiques, et ne réussit que si on lui fournit des données correctes et complètes; et même alors, partant des mêmes données, il est susceptible d’arriver à des résultats différents et à des conséquences contradictoires – il doit se servir de moyens hasardeux et accepter les résultats d’une méthode hasardeuse, même lorsqu’elle prétend à la certitude, et il n’en aurait nul besoin s’il avait une connaissance directe ou supra-intellectuelle.

Point n’est besoin d’insister davantage sur le tableau – tout cela fait partie de la nature même de notre ignorance terrestre et son ombre s’accroche jusqu’à la pensée ou à la vision du sage et du voyant; nous ne pouvons y échapper que si un principe de connaissance consciente-de-la-vérité, un principe supramental, descend et prend en main le gouvernement de la nature terrestre.

Notons pourtant que, même au dernier échelon de la descente involutive, même dans l’éclipse aveugle de la conscience dans la matière, dans le domaine même du fonctionnement de l’Inconscient, nous découvrons les signes d’une force infaillible à l’oeuvre, la poussée d’une conscience secrète et de ses instigations – comme si l’Inconscient lui-même était secrètement animé et propulsé par un Pouvoir possédant une connaissance directe et absolue; ses actes créateurs sont infiniment plus sûrs que le fonctionnement de notre conscience humaine la meilleure ou que le fonctionnement normal du pouvoir de vie.

La matière, ou plutôt l’énergie dans la matière, semble avoir une connaissance plus certaine, des opérations à elle plus infaillibles, et l’on peut généralement être assuré qu’une fois mis en marche, son mécanisme fera le travail avec précision et bien.

C’est pour cela que, s’il s’empare d’une énergie matérielle, l’homme peut la mécaniser à ses fins et se fier à elle pour que, dans les conditions voulues, elle fasse le travail à sa place.

Le pouvoir autocréateur de la vie, si étonnamment fertile en inventions et en fantaisies, semble cependant davantage capable d’imperfections, d’aberrations, d’échecs – comme si sa conscience plus grande contenait aussi une capacité d’erreur plus grande.

Pourtant, elle est assez généralement sûre dans son fonctionnement, mais à mesure que la conscience grandit dans les formes et dans les opérations de la vie, et surtout quand le mental intervient, les perturbations augmentent aussi, comme si l’accroissement de conscience entraînait non seulement des possibilités plus riches, mais davantage de possibilités de faux pas, d’erreur, d’imperfection et d’échec.

Avec le mental de l’homme, nous semblons toucher au faîte de cette antinomie : plus l’étendue et les réalisations de la conscience sont grandes, hautes, larges, plus la somme d’incertitudes, de défauts, d’échecs et d’erreurs est grande.

Peut-être pouvons-nous conjecturer qu’il en est ainsi parce que, dans la Nature inconsciente, la vérité de l’énergie à l’oeuvre suit infailliblement sa propre loi; c’est une énergie qui peut marcher les yeux bandés, sans trébucher, parce que la loi automatique de la vérité est au fond d’elle et opère avec sûreté, sans déviation ni faute, tant qu’il n’y a pas d’intervention ni d’intrusion extérieures.

Or, cette loi de vérité se trouve normalement dans tous les processus automatiques de l’existence; même le corps possède en propre une connaissance inexprimée, un instinct juste qui guide son action dans certaines limites, et, tant que les désirs de la vie et les erreurs du mental n’interviennent pas, il peut fonctionner avec quelque précision et une sorte de sûreté.

Mais seul le Supramental possède intégralement la conscience-de-vérité; par conséquent, s’il descend et qu’il intervienne, le mental, la vie et le corps aussi peuvent parvenir au pouvoir intégral de la vérité qui est au fond d’eux-mêmes et à une possibilité de perfection intégrale.

Sans doute tout cela ne se produira-t-il pas tout de suite, mais un progrès évolutif dans ce sens pourrait s’amorcer et grandir d’une façon accélérée vers cette intégralité. Tous les hommes ne parviendraient peut-être pas à cette plénitude avant une époque lointaine mais, cependant, le mental humain pourrait finir par devenir parfait dans la Lumière et une nouvelle humanité pourrait apparaître au sein d’un ordre nouveau.

Telle est la possibilité que nous devons examiner.

Si cette possibilité est destinée à s’accomplir, si l’homme n’est pas condamné à rester à jamais le vassal de l’Ignorance, il faut croire que les incapacités du mental humain soulignées ici ne sont pas telles qu’elles doivent nous habiter irrémédiablement et rester à jamais obligatoires.

Le mental de l’homme pourrait façonner des moyens et des organes supérieurs, franchir les ultimes frontières de l’Ignorance et entrer dans une connaissance plus haute, devenir assez fort pour ne plus se laisser retenir en arrière par la nature animale.

Nous verrions apparaître un mental libéré qui s’échapperait de l’ignorance et passerait dans la lumière, un mental conscient de sa filiation avec le Supramental, un agent naturel du Supramental qui serait capable de faire descendre l’influence supramentale dans les régions inférieures de l’être, un créateur dans la lumière, un explorateur des profondeurs, un illuminateur de l’obscurité et qui servirait peut-être même à transpercer l’Inconscient par les rayons d’une Supraconscience secrète.

Nous verrions apparaître un être mental nouveau, non seulement capable de soutenir l’illumination du rayonnement supramental mais capable aussi de grimper consciemment jusqu’à lui, en lui, d’acclimater la vie et le corps à refléter et à contenir un peu la lumière, le pouvoir et la béatitude supramentales, un être qui aspirerait à délivrer la divinité secrète et l’amènerait à la découverte d’elle-même, à l’accomplissement d’elle-même, à la maîtrise d’elle-même, qui aspirerait à s’élever à la conscience divine, serait capable de recevoir et de supporter la descente de la lumière et du pouvoir divins, et se préparerait à devenir un réceptacle de la Vie divine.

Sri Aurobindo
(Traduction de La Mère)

Bulletin, le 13 janvier 1950

in « La Manifestation Supramentale sur la Terre » – Pages 105-126
publié par Sri Aurobindo Ashram – Pondichéry – Inde – 1957
diffusé par SABDA

Il existe aussi une édition chez Buchet-Chastel – Paris 1974
Parmi les librairies de vente en ligne vous pouvez consulter Alapage et Amazon-France pour un achat en ligne (si disponible).

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