Kabbale

Le prophète, le juge et le médecin guérisseur

Marc-Alain OUAKNIN explore une racine hébraïque et nous en livre toutes les facettes. Ici, il s’intéresse au mot NAVI qui veut dire prophète en hébreu.

Le prophète, en hébreu navi, n’est pas un simple annonceur de temps à venir ou d’évènements plus ou moins proches. Il est d’abord un relais de la parole divine, aussi bien pour secourir que pour avertir ou pour trancher. Il est un analyste, jouissant d’une connaissance experte qui lui permet de juger d’une situation, de ce qu’elle implique et de ce qui pourrait en découler.

prophètes

Que nous dit le mot « prophète » ? Et dans sa sonorité hébraïque, que nous dit le mot navi?

« Le grec de la Septante prophêtês est un signifiant de la parole (phêmi c’est parler), un parler pour. Mais avant d’être un porte-parole (de Dieu) chez Eschyle et chez Pindare, le mot désignait “un interprète d’un dieu, d’un oracle” », explique Meschonnic.

Le prophète hébreu, le navi, vient nous enseigner autre chose, un autre rapport à la parole et au destin, à l’écoute et à la vision. Le dictionnaire nous apprend que la racine nav possède trois orientations sémantiques.

L’une du côté de navi, le « prophète », nevoua, la « prophétie » ; la seconde renvoie à navouv, le « creux », le « vide », la « cavité ». La troisième fait fleurir tous les mots autour de « fleurir » justement, « pousser », « germer », « croître » et, par analogie, « exprimer, prononcer, faire parler ».

Le passeur de la parole de Dieu

Le dictionnaire nous apprend aussi que ces deux lettres noun-bèt forment une abréviation qui signifie « note marginale », en hébreu nikhtav betsido – extrêmement proche d’ailleurs de notre N.B., nota bene.

Est-ce une invitation à l’écart, aux horizons et aux marges que la phénoménologie nous rappelle de ne jamais oublier, car le chemin qui mène à l’objet appartient, nous apprend Levinas, à l’objet lui-même ?

Cette cavité, Samson Raphaël Hirsch la commente de la manière suivante : tsinor shédarko ovèr hashéfa haélohi èl haadam. « Le prophète est un “conduit” par lequel passe l’influx divin pour atteindre l’homme ».

Les hébraïsants retrouveront le mot à mot qui est difficile à rendre ici. « Conduit » ou « canal », le prophète est traversé par la parole de Dieu.

Meschonnic explique que « le prophète hébreu entend la parole, une parole. Il ne choisit pas d’entendre ou de ne pas entendre, de transmettre ou de ne pas transmettre. Le langage est dans son corps, selon la parabole du rouleau mangé par Ézéchiel (3 : 1-3) ».

Même si sa personnalité a une grande importance, il n’est pas la source ni la destination ultime de cette parole. Il est le lieu du passage. Dieu parle à Moïse léemor, pour dire, pour qu’il dise à d’autres. Il n’est pas le destinataire de la parole mais son passeur. Il en est si peu le destinataire que Chouchani enseigna un jour à Lévinas que de ce léemor existaient cent vingt interprétations dont celle-ci : « ne lis pas léemor, mais lo amar ».

C’est-à-dire, entre autres, « Il lui a parlé [mais] sans rien lui dire ».

Dire sans dit ! C’est la voix adressée qui fait d’abord sens, le fait de se tourner vers quelqu’un et de lui adresser la parole, considération première du visage tourné « un homme vers son frère ». C’est une rencontre dans un face à face qui dit ainsi que la prophétie est une expérience plurielle.

C’est, me semble-t-il, le sens de l’homophonie et de l’homographie du mot navi, qui signifie, certes, « prophète » mais aussi « nous apporterons ». Forme factitive du verbe « venir » à la première personne du pluriel au futur ! Et je noterai en passant qu’en hébreu ce n’est pas le fait de « porter » qui est important dans « apporter » mais le fait de venir avec l’objet, de se déplacer, dynamique d’un mouvement où le sujet n’est pas éclipsé par la chose, où l’être s’illumine encore au cœur même de l’avoir !

Dans tout prophète, il y a un pluriel, un mouvement, une adresse et une rencontre. « Nul n’est prophète en son pays », parce qu’il ne s’est peut-être pas assez déplacé. Les vrais prophètes « bougent » !

Ainsi Moïse fuyant à Midian, Jonas en route vers Ninive, via Cadix et toutes ces traversées que le texte biblique rappelle à propos du prophète Élie et son disciple Élisha. Un prophète est d’abord quelqu’un qui se déplace, qui vient, qui se présente, qui offre une « présence », un « je suis là », hinéni, un « me voici » tout simple, dénué de toute complexité philosophique, mais porteur de toute la force qui fait qu’une « présence » peut donner chaleur, vie et résurrection !

Celui qui prie pour la guérison d’un autre

Et parole ! Parole qui est prière dans le sens premier qu’a ce terme dans la Bible, à savoir intercéder pour quelqu’un d’autre, en particulier pour qu’il guérisse. Élie le fait pour le fils de la femme de Sarepta, Moïse le fit avant lui pour sa soeur Myriam, pour son frère Aaron et pour tout le peuple.

Tel est sans doute le sens, en tout cas le premier sens du prophète navi, en vertu de la règle de la première occurrence.

Quand nous cherchons le sens d’un mot ou d’un concept, sa première occurrence dans le texte biblique nous permet toujours d’en découvrir les lignes de forces essentielles. Ainsi la première fois où le mot prophète-navi apparaît se trouve au chapitre 20 verset 7 de la Genèse.

Abraham vient de faire passer Sarah pour sa soeur, et cette dernière se voit séquestrée par Avimélekh : « Et maintenant, rends la femme de cet homme ; car il est prophète, et il priera pour toi, et tu vivras. […] Et Abraham pria Dieu, et Dieu guérit Avimélekh, et sa femme et ses servantes, et elles eurent des enfants : car l’Éternel avait entièrement fermé toute matrice de la maison d’Avimélekh, à cause de Sarah, femme d’Abraham ».

Bien sûr, il existe de très nombreux commentaires sur ces versets, mais il semble qu’un des buts de ce passage est de poser une équation sémantique : il est prophète signifie il priera pour toi, et tu vivras.

Le prophète est celui dont la parole qu’il reçoit n’est pas pour lui. Son talent, ses dons, sont au service de l’autre homme, pour le sortir d’une situation bloquée, cette « matrice fermée ».

Le prophète par sa présence et sa parole fait fleurir les fruits du temps et inverse le réhem (matrice) fermé en mahar (demain) ouvert – ces deux mots s’écrivent avec les mêmes lettres. Abraham met ces mots en mouvement par sa prophétie/ prière et rouvre le temps bloqué des générations.

Le prophète est donc celui qui prie pour la guérison d’un autre, qui intercède en sa faveur et qui, dès lors, espère que sa prière soit entendue. Sera-t-on alors étonné que « prier » dans ce sens d’ »intercéder » se dise pillel et signifie aussi « espérer » et « imaginer et prévoir » ?

Celui qui prévoit

La prévision, cette vision du futur qu’on reconnaît au prophète, avant d’avoir été un don de vision, fut une capacité de diagnostic (peliya, « jugement », « discernement », « raison ») et de soin assorti d’un espoir de guérison !

La prophétie, avant d’avoir été au coeur des questions théologiques, sociales et politiques, fut sans doute le centre de préoccupations thérapeutiques au sens du « prendre soin de », « avoir cure », « se soucier du bien être de… », etc. Abraham le premier prophète pria pour la guérison d’Avimélekh et Moïse le plus grand des prophètes pria pour la guérison de sa sœur.

Ceci invite à penser un lien très profond entre la prophétie et la pratique médicale.

Le médecin comme le prophète – et le juge – examinent une situation sociale, corporelle, psychique, économique, etc. Cet examen est une lecture de signes, une sémiologie.

Ils sont tous trois à l’écoute de « la voix du signe », kol haot, selon une belle expression de l’Exode à propos des deux signes qu’eut à produire Moïse à la cour du Pharaon. Cet examen leur permet de « juger » (pillel) la situation.

De distinguer, de proposer un diagnostic, c’est-à-dire étymologiquement « un savoir différentiel ». Il s’agit de la binah, du beïn, de l’ »entredeux », ensemble de termes qui appartiennent aux possibilités sémantiques des lettres de navi.

Chacun de ces personnages peut dire à un moment de son enquête : « enfin, je vais comprendre » : avine ! Étonnant anagramme de navi qui ne démontre rien, mais sans doute donne à penser et sans doute à se souvenir. Le juge pourra décider si la situation est pénale et criminelle : plili.

Le médecin, le juge, le prophète, savent que s’il n’y a pas de changement dans la situation en question, elle conduira à une catastrophe. Et chacun à sa façon propose un remède, un tikoun, pour éviter cette catastrophe. Il y a prophétie, il y a situation pénale et il y a médecine car nous sommes dans une spiritualité qui pense le changement et la réparation possible. Dès lors, est-ce un hasard si le mot teroufa (guérison) est prononcé par un prophète, Ézéchiel ?

Celui qui rend possible le tikoun

Est-ce en ce sens aussi qu’il faut entendre résonner la force de cette formule de Gershom Scholem : « L’hébreu possède l’un des mots les plus profonds qui existe dans les langues humaines : « tikoun ». La synthèse de l’ordre et de la personne est accomplie dans cette notion. Le monde du tikoun est le royaume messianique ».

On peut ainsi comprendre le paradoxe de la prophétie qui annonce le futur de manière vraie sans que ce futur se réalise nécessairement.

Georges Steiner, reprenant les développements de Martin Buber, explique cela de façon magistrale :

« le lien du vrai prophète (nabi) avec le futur est, dans la période classique de la sensibilité hébraïque, inimitable et complexe. C’est une certitude “évitable”. Puisqu’il ne fait que transmettre la parole de Dieu, le prophète ne saurait se tromper. Ses futurs sont des tautologies. Le futur lui est intégralement présent dans la présence littérale de son discours. Mais en même temps, et ce qui est décisif, le fait qu’il énonce le futur rend celui-ci susceptible d’être modifié. Si l’homme se repent et change de conduite, Dieu peut imprimer une courbe imprévue à l’arc du temps ». Dans Après Babel, Buber explique que « derrière toute prédiction de désastre se dissimule une autre éventualité ».

Dans ses analyses, Steiner ne pense pas, semble-t-il, à la catégorie du vav hahipoukh ou « vav conversif » en français, mais cela vaut la peine ici cependant d’en rappeler l’existence.

L’hébreu possède cette particularité d’inverser le temps futur en passé, en faisant précéder le verbe dans sa forme futur par la lettre vav.

Ainsi, yehi, « qu’il soit », ou « ce sera », devient avec un vav préfixé, vayehi : « il fut ».

La grammaire enseigne qu’il existe en hébreu « un potentiel ontologique et psychologique du langage » qui rend possible cette idée d’un futur conditionnel.

« Pour le judaïsme des origines, la liberté de l’homme appartient à une catégorie logico-grammaticale complexe de la réversibilité. La prophétie est authentique : ce qui est énoncé doit être. Mais pas nécessairement, car Dieu est libre de ne plus souscrire à ses vérités déclarées. »

Le prophète hébraïque n’est pas un prophète de malheur.

Il dit que la catastrophe doit arriver mais qu’il est possible de changer le cours de l’histoire.

Le médecin aussi explique comment changer le cours d’une histoire du malade et essaye de donner le maximum de son savoir et de son expérience pour que cela soit possible.

Mais qu’en est-il du juge ? Comment peut-il prévenir et modifier le mouvement vers la catastrophe individuelle ou collective ? S’il sanctionne, nous sommes déjà dans l’après catastrophe.

Lévinas énonce, dans Liberté et commandement, quelque chose d’absolument remarquable qui peut permettre de comprendre aussi le rapport de la prophétie et de la loi.

« L’œuvre suprême de la liberté consiste à garantir la liberté. Elle ne peut être garantie que par la constitution d’un monde où les épreuves de la tyrannie lui seront épargnées. C’est en dehors de soi qu’on trouve la possibilité d’être libre. Concevoir et réaliser l’ordre humain, c’est instituer un État juste qui est, par conséquent, la possibilité de surmonter les obstacles qui menacent la liberté. C’est le seul moyen de la préserver de la tyrannie. On a beau railler cette préoccupation de rendre permanents nos instants privilégiés, de manifester, à leur égard, des soucis de propriétaire ; c’est la seule possibilité de ne pas abdiquer. Voilà donc notre conclusion jusqu’ici : s’imposer un commandement pour être libre, mais précisément un commandement extérieur, non pas simplement une loi rationnelle, non pas un impératif catégorique sans défense contre la tyrannie, mais une loi extérieure, une loi écrite, munie d’une force contre la tyrannie, voilà sous une forme politique, le commandement comme condition de la liberté. »

En ce sens, ne peut-on pas dire que c’est le langage de la Bible tout entier qui est prophétie ?

Rabbin Marc-Alain Ouaknin

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