EUROPE

Le peuplement et l’Histoire de l’Europe – 1ère partie

À l’extrémité de l’immense et massive Eurasie, la péninsule européenne ne ressemble en rien à un continent. Elle n’est d’ailleurs considérée comme tel que depuis cinq siècles !

Mais elle bénéficie d’un climat tempéré et de côtes ciselées, favorables au cabotage des navires et aux échanges. Ces facteurs ont très tôt favorisé son peuplement et l’épanouissement de grandes civilisations, dont la nôtre.

Le baptême de l’Europe

C’est aux Grecs de l’Antiquité qu’il appartint de baptiser les régions mystérieuses qui s’étendent à l’ouest de la mer Égée. D’après Hésiode, poète du VIIIe siècle av. J.-C., ils l’appelèrent Europe, du nom d’une princesse de la mythologie qui aurait vécu dans l’actuel Liban.

Fille d’Agénor, roi de Phénicie, Europe jouait sur la plage quand elle remarqua un magnifique taureau et monta sur son dos, manière de jouer. La bête plongea aussitôt dans les flots et l’entraîna sur l’île de Crète. Là, le taureau, qui n’était autre que Zeus, le roi des dieux, prit forme humaine pour s’unir à Europe, lui donnant trois fils, dont Minos, roi légendaire de l’île.

Des linguistes plus sérieux postulent que le mot viendrait de l’akkadien, langue ancienne de la Mésopotamie. Il dériverait du mot erebu, qui veut dire entrer, tandis qu’Asie dériverait du mot asu, surgir, l’Europe désignant le Couchant, où se couche le soleil, et l’Asie le Levant…

Quoiqu’il en soit, le nom de l’Europe resta confidentiel jusqu’à la fin du Moyen Âge !

Un peuplement diversifié

Nous conservons de la Préhistoire les belles peintures rupestres de Lascaux (France) ou encore Altamira (Espagne), vieilles de 18.000 ans environ.

Temple mégalithique de Stonehenge, près de Salisbury (Angleterre), IIIe-IIe millénaire av. J.-C. (DR)

Certains linguistes voient aussi dans la langue basque une réminiscence des cultures paléolithiques de l’Europe, comme de celle qui a inspiré la civilisation des mégalithes (dolmens et menhirs) aux Ve-IIIe millénaires av. J.-C..

Mais il semble que la plupart des populations européennes actuelles se soient fixées seulement au IIe millénaire av. J.-C., tandis qu’à la même époque prospérait en Mésopotamie la cité de Babylone !

À la fin du Chalcolithique (Âge du Cuivre et de la pierre polie) et à l’Âge du Bronze, on voit ainsi apparaître en Europe les Celtes, les Germains, les Latins, les Grecs, les Scythes… Beaucoup plus tard, au VIe siècle après J.-C., viennent les Slaves. Toutes ces populations se caractérisent par des parentés linguistiques qui ont conduit les érudits à définir une identité commune indo-européenne.

À l’Âge du Fer, au cours du 1er millénaire av. J.-C., les Celtes occupent un très vaste espace, de la Grande-Bretagne à l’Anatolie, dont les Gaulois ne sont qu’un rameau. Ils se signalent par des techniques agricoles très développées (Halstatt ou premier Âge du Fer, Tène ou second Âge du Fer à partir de 450 av. J.-C.).

Char cultuel celte de l’époque de Hallstatt (début du 1er millénaire av. J.-C.), Mérida (Espagne) (DR)

La civilisation urbaine pénètre au même moment dans les plaines et les vallées septentrionales par le biais des marchands et des colons venus de Grèce ou encore de Phénicie et de Carthage.

Unité méditerranéenne

Enlèvement d’Europe (fresque de Pompéi, musée de Naples)

Après son « baptême » par les Grecs, l’Europe reste encore longtemps un concept vide de sens : c’est autour de la Méditerranée, en effet, que Rome fait, dans un premier temps, l’unité de l’Occident, diffusant partout l’écriture, le droit, l’urbanisme et également les sciences et les arts helléniques.

Au nord, les légions romaines ne dépassent guère le Rhin et le Danube, laissant dans l’ombre la moitié de l’Europe (aujourd’hui occupée par des États de culture germanique ou slave). À l’est, elles atteignent l’Euphrate et les marges de l’Arabie. Au sud, elles ne sont arrêtées que par le Sahara et les cataractes du Nil.

Rome atteint son apogée au IIe siècle de notre ère.

Son empire recense alors cinquante millions d’habitants, soit autant que l’empire chinois de la même époque, tandis que la Terre dans son ensemble en compte environ 250 millions… Aujourd’hui, l’Europe et le monde méditerranéen, héritiers de Rome, représentent presque un milliard d’hommes et la Chine, 1,4 milliard.

Après l’assassinat de l’empereur Commode, en l’an 192, les symptômes de crise se multiplient dans l’empire romain. Les campagnes se dépeuplent du fait d’une dénatalité déjà ancienne. Aux marges de l’empire, on recrute des Barbares pour combler les effectifs des légions et remettre les terres en culture.

L’industrie s’étiole par manque de débouchés. L’État tente de réagir par des réglementations tatillonnes qui ne font qu’aggraver les maux de la société. Aux frontières, les Barbares se font menaçants : Maures en Afrique du nord, Germains sur le Rhin et le Danube, Parthes en Orient. Au Ve siècle, des Germains pénètrent avec armes et bagages à l’intérieur de l’empire et s’établissent où ils le peuvent…

Leurs effectifs ne sont pas élevés. Tout compris, ces envahisseurs qui ont défait l’empire romain représentent 5 à 10% de sa population. Mais provinces et pays conservent encore le souvenir de leurs invasions : l’Andalousie, qui vit passer des Vandales, la Bourgogne, occupée par des Burgondes… Le nom de l’Allemagne rappelle celui des Alamans… celui de l’Angleterre, les Angles (et les Saxons) et celui de la France, les Francs.

Les deux siècles qui suivent sont marqués par l’arrivée de nouvelles tribus germaniques, les Lombards, qui ont laissé leur nom à la Lombardie. Des Slaves s’installent enfin au centre du continent, jusque sur l’Elbe. Ils repeuplent la péninsule grecque et adoptent la langue des derniers descendants de Périclès et Eschyle. En marge du peuplement indo-européen, quelques tribus de type mongoloïde s’installent au bord de la Baltique et dans le bassin du Danube. Le hongrois, le finnois et l’estonien en portent témoignage.

Les rois mages, mosaïque de Sant’Apollinare Nuovo, Ravenne, Ve siècle

Au VIIe siècle, l’ouest et le nord du continent sont en plein chaos. Encore mal converties au christianisme, les populations survivent avec peine. La fusion entre Romains et Barbares s’opère lentement.

A lire également : Les premières implantations de Juifs en Gaulle, du Ier siècle au début du Ve siècle

 

Formation d’une chrétienté occidentale

Les musulmans envahissent l’Espagne (711, bataille de Guadalete)

Un événement majeur survient avec l’irruption des Arabes sur les franges méridionales de l’Europe, en Espagne et au Proche-Orient. Elle met fin à l’unité du monde antique gréco-romain et chrétien.

La mer Méditerranée, qui était un trait d’union, devient une frontière ainsi que le souligne l’historien Henri Pirenne dans un article célèbre, Mahomet et Charlemagne, en 1922 (*). C’est à ce moment-là, au VIIIe siècle, qu’est employé pour la première fois le mot « Européens » (Europenses en latin) : dans la Chronique mozarabe, il désigne la coalition franque qui s’oppose aux envahisseurs musulmans en Aquitaine et plus particulièrement à Poitiers (*).

Tandis que l’empire romain d’Orient, devenu byzantin, est grignoté inexorablement par les Arabes puis par les Turcs, l’Europe occidentale se recentre faute de mieux sur la Rhénanie, autour d’Aix-la-Chapelle, capitale de l’empereur Charlemagne. Après les Sarrasins, celui-ci et ses successeurs doivent encore repousser d’autres envahisseurs : les Vikings et les Hongrois, mais au final, les Carolingiens arrivent à mettre l’empire et ses populations à l’abri de toute nouvelle agression extérieure.

À partir de l’An Mil, l’Europe occidentale ne va plus connaître de nouvelle invasion. Cette circonstance bénéfique va lui permettre de s’épanouir et de faire son unité spirituelle sous l’égide d’un clergé actif, à la fois missionnaire, défricheur et érudit.

À la fin du XIIe siècle, il ne reste presque plus rien des clivages entre anciennes tribus.

Partout, les voyages, à la faveur des foires, des pèlerinages, des défrichements et aussi des épidémies, favorisent les brassages de populations et renforcent le sentiment d’unité par-dessus les différences de langues et l’allégeance à tel ou tel suzerain.

Romains et Valaques, fresques de Saint-Procule (Naturns, sud du Tyrol, IXe siècle)

En Angleterre s’efface la distinction entre Angles, Saxons et Normands. Dans l’ancienne Gaule, les modestes rois capétiens qui ont succédé aux Carolingiens réussissent l’exploit improbable de donner une conscience nationale à des populations que tout semble opposer : Picards, Normands, Languedociens, Champenois, Flamands, Bretons, Provençaux et autres.

Par-dessus les nations en gestation, la papauté maintient et cultive un sentiment profond d’unité. Cette unité se reflète dans l’art gothique comme dans les romans de chevalerie et les courants philosophiques. D’ailleurs, les Européens du Moyen Âge se conçoivent comme appartenant tout simplement à « la chrétienté ».

À l’Est toutefois, l’invasion mongole brise l’essor de la Russie et détache celle-ci de l’Occident. Il faudra attendre le règne de Pierre le Grand au XVIIIe siècle pour tenter de raccommoder les deux parties de l’Europe. Les tensions actuelles témoignent de l’incompréhension qui subsiste entre elles.

Une conscience européenne tardive

Dans la lettre d’un pape du milieu du XVe siècle, le mot Europe en vient pour la première fois à désigner l’ensemble des terres situées au nord de la mer Méditerranée. Cette prise de conscience d’une unité de civilisation se forge à travers la lutte contre les Turcs ottomans qui ont abattu l’empire byzantin et exercent une pression constante sur l’Europe des Balkans et du Danube.

Le mois de janvier, Calendarum Grimani (école de Bering, Bruges, vers 1515)

Sous la Renaissance, après la Réforme de Martin Luther qui met fin à l’unité religieuse de l’Occident, le mot Europe va définitivement remplacer celui de chrétienté.

Avec la découverte d’un Nouveau Monde par Christophe Colomb, l’Europe occidentale élargit son horizon. L’Europe orientale, de la même façon, regarde vers les immensités sibériennes. Les Européens commencent à émigrer, qui vers les Amériques, qui vers la Sibérie.

Mais à l’intérieur du continent, l’instabilité est reine. Les empires se font et se défont. Les populations migrent à l’occasion des conflits. L’Alsace, ravagée par la guerre de Trente Ans est repeuplée par des populations voisines. Il en est de même pour le Palatinat, dévasté par les armées de Louis XIV.

À la différence de la civilisation chinoise, qui s’est perpétuée depuis plus de deux mille ans autour d’un empire unifié, la civilisation européenne s’est épanouie sous la forme de différents États-Nations à la fois proches et concurrents. Faut-il le regretter ?…

Issus des monarchies féodales, ces États se sont efforcés de préserver la paix en multipliant les alliances matrimoniales entre dynasties souveraines mais d’autre part n’ont pas résisté à la tentation de s’enrichir aux dépens des voisins.

Ces rivalités se sont avérées fécondes. Ainsi le petit Portugal et l’Espagne se sont-ils lancés simultanément dans l’exploration des mers lointaines, au XVe siècle, avant que le relais ne soit pris par les Hollandais et les Anglais au siècle suivant… La même émulation a joué dans les domaines scientifiques et techniques, ainsi que dans les domaines intellectuels et artistiques. Elle a joué hélas aussi dans le domaine colonial, de façon caricaturale, à la fin du XIXe siècle (la « course au drapeau »)…

Dans le même temps où les Portugais posaient pour la première fois le pied outre-mer, à Ceuta, en 1415, de l’autre côté de l’Eurasie, l’empereur Ming finançait une « flotte des Trésors » pour explorer l’océan Indien mais il allait suffire d’un changement de souverain pour que cet effort gigantesque soit suspendu, sans personne pour prendre le relais. Ainsi la Chine, en raison même de sa trop grande centralisation, a-t-elle plusieurs fois raté son décollage tandis que l’Europe divisée réussissait le sien.

Le port de Séville au XVIe siècle (détail, Alonzo, Sanchez Coello)

XIXe siècle : expansion

Les États-Nations ont eu à se battre aussi les uns contre les autres, dans des guerres au demeurant moins meurtrières que ne le furent certaines guerres civiles comme la guerre de Trente Ans et sans rien de comparable avec les bouleversements connus par la Chine lors des ruptures dynastiques (plusieurs dizaines de millions de victimes à chaque fois).

La chute de Napoléon 1er en 1815 ouvre près d’un siècle de paix et de stabilité politique relative dont bénéficie tout le continent, de l’Atlantique à la Sibérie. La Révolution industrielle, les progrès de l’agriculture et surtout l’amélioration de l’hygiène publique (de Jenner à Pasteur) entraînent une progression sans précédent de la population européenne.

En Europe occidentale, l’espérance de vie à la naissance s’élève de 35 ans vers 1780 à 40 ans vers 1840 (soit tout de même deux fois moins qu’aujourd’hui et également moins que dans les pays les plus déshérités de notre époque). Parallèlement, la natalité augmente du fait de l’abaissement de l’âge au mariage (sauf en France où les petits propriétaires ont dès le milieu du XVIIIe siècle limité leur descendance pour éviter de disperser leur héritage).

Il s’ensuit une très forte poussée démographique. De 190 millions en 1800 (20% de la population mondiale), la population du continent passe à 420 millions en 1900 (25% de la population mondiale). Ne s’accroissant plus guère par la suite, la population européenne va retomber à la fin du XXe siècle à un modeste 10% de la population mondiale, Russie comprise.

Cette poussée démographique favorise le développement industriel mais laisse beaucoup de gens sur le bord du chemin (paysans sans terre, ouvriers sans emploi, Irlandais ruinés par la Grande Famine, réfugiés juifs d’Europe orientale, chrétiens chassés de Turquie…). Il s’ensuit un puissant mouvement d’émigration qui ne va cesser de s’amplifier jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, avant que la contraception ne freine peu à peu la natalité des différents pays européens.

Dans les années 1830, dix mille Européens émigrent par an. Dans les années 1900, ils sont 1.500.000. Ces déshérités se dirigent en priorité vers les États-Unis et dans une moindre mesure vers le Canada et l’Australie. Ils vont aussi « blanchir » l’Amérique du Sud (Chili, Argentine, Brésil). Par la force de leurs bras et leur esprit d’entreprise, ils contribuent à diffuser tout autour de la planète la civilisation européenne, avec ses vertus et ses excès.

Irlandais en partance pour les Etats-Unis après la Grande Famine de 1847

XXe siècle : reflux

Changement du tout au tout à la veille de la Première Guerre mondiale, dans une Europe plus puissante et plus peuplée que jamais. La natalité fléchit et la croissance démographique se ralentit.

La France, épuisée par les guerres de la Révolution, a une longueur d’avance en ce domaine. Dès le milieu du XIXe siècle, sa population est en voie de stagnation. Des immigrants commencent à affluer des régions surpeuplées qui l’entourent (Borinage belge, Vénétie, Pologne…). Ils vont travailler dans les mines ou remettent en culture les terres abandonnées du Sud-Ouest.

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Charles Mangin, un général rescapé des colonies, préconise l’emploi de troupes d’outre-mer (la « Force noire »). Il y voit un moyen de suppléer l’infériorité numérique des Français face aux Allemands. Le gouvernement français fait venir également de la main-d’oeuvre d’Indochine ou de Chine pour remplacer dans les usines les ouvriers envoyés aux tranchées.

Après le rebond démographique consécutif à la Seconde Guerre mondiale, la France et l’ensemble de l’Europe voient à nouveau leur fécondité fléchir en 1974. Cette année-là, l’Europe accueille des populations venues d’ailleurs en nombre plus important que n’émigrent ses propres enfants. Pour la première fois en mille ans d’Histoire, elle devient une terre d’immigration et de peuplement.

Le traumatisme des deux guerres mondiales laisse place à une unification économique et politique, en premier lieu pour résister à la menace soviétique, en second lieu pour offrir à l’Europe davantage de poids dans une économie mondialisée. Avec pour devise : « Unie dans la diversité », cette tentative se conforme à l’esprit de la civilisation européenne, une et diverse à la fois… Les dirigeants européens vont toutefois s’en écarter avec une unification monétaire mal menée et rigide qui va transformer l’Europe en « jungle », selon la prédiction formulée en 1995 par l’historien Emmanuel Todd (préface à L’Invention de l’Europe).

Le printemps des peuples, d’après une lithographie romantique de 1848

Les limites de l’Europe

L’Europe est un continent aux limites floues, en quête, aujourd’hui, de son unité. À travers notre animation cartographique, nous avons cherché ce qui caractérise un continent aussi divers et forge son identité.

Songeons que son nom, Europe, apparaît chez le poète grec Hésiode au VIIIe siècle avant JC mais ne désigne l’extrémité occidentale de l’Eurasie, au nord de la Méditerranée que depuis le XVe siècle et la fin du Moyen Âge. Auparavant, cette partie du monde était simplement désignée par ses habitants comme la chrétienté occidentale.

Une unité introuvable

Géographiquement, la limite orientale de l’Europe est placée en général au niveau des chaînes de l’Oural et du Caucase. Mais cette convention commode trouve vite ses limites.

D’abord, l’Oural n’atteint même pas les 2000 mètres et n’est donc en aucun cas une barrière de peuplement. De plus, il vient se perdre au sud dans des plaines, bien avant d’atteindre la mer Caspienne : la limite géographique y devient encore plus artificielle.

Le peuplement actuel rend la frontière géographique ci-dessus peu pertinente : les Russes de Iekaterinbourg et de Tchéliabinsk sont-ils vraiment plus Asiatiques que les Russes de Perm et d’Oufa ?

En Turquie aussi, la limite géographique paraît artificielle : les Turcs d’Istanbul sont-ils plus européens que ceux d’Ankara ? Même la frontière du Caucase prête à réfléchir : les Arméniens par exemple sont-ils vraiment des Asiatiques ?…

– unité de langue?

Par ailleurs, ce n’est pas une hypothétique unité de langues qui nous aidera à définir cette frontière.

Certes, le groupe indo-européen semble caractériser plutôt bien l’Europe à première vue. Mais ce serait oublier que les Kurdes, les Perses ou les Hindi entre autres sont aussi indo-européens, sans parler du continent américain…

Surtout, même au cœur de l’Europe, certains peuples ne sont pas indo-européens : par exemple, les Hongrois sont un peuple altaïque au même titre que les Turcs et les Mongols. Sont-ils moins Européens pour autant ?…

– unité de religion?

Passons à l’aspect religieux. Le christianisme semblent à priori plutôt bien caractériser l’Europe. Evidemment, la «protubérance» russe qui s’étend jusqu’à Vladivostok pose problème pour fixer une limite géographique à l’Europe. De plus, le christianisme caractérise tout autant le continent américain et n’est donc pas une spécificité européenne.

Enfin, d’autres religions sont présentes au cœur même de l’Europe : par exemple, les Albanais sont très majoritairement musulmans, sans être moins européens que les autres.

Leur héros national, le chrétien Skanderbeg, fut d’ailleurs un farouche ennemi des Turcs. Il mérita d’être surnommé par le pape «Athleta Christi»…

Finalement, la religion est manifestement un élément intéressant, mais il ne peut pas suffire. C’est bien un héritage culturel commun et ancien qui va permettre de caractériser l’Europe de façon beaucoup plus profonde.

Plus précisément, cet héritage est issu à la fois de la culture gréco-romaine et du christianisme naissant. L’Europe a mis environ un millénaire pour prendre ses formes actuelles, de la fin de l’Antiquité au Moyen Âge. Cela nécessite de revenir loin en arrière pour bien comprendre comment l’Europe culturelle s’est formée.

Vers 700 avant JC, l’actuelle Europe est clairement divisée en deux parties : au sud se trouve la «civilisation», représentée notamment par les Grecs et les Carthaginois. Au nord se trouvent les «barbares», notamment les Celtes, les Germains et les Slaves.

Dans un premier temps, ce sont les Celtes qui sont les plus dynamiques et les plus expansifs. Ils viennent jusqu’à piller Rome et Delphes, et s’installent jusque dans l’actuelle Turquie. Dans un second temps, ce sont les Germains qui vont prendre peu à peu le relais. Les Celtes se retrouvent pris en sandwich entre l’expansion germanique au nord et l’expansion romaine au sud.

En Espagne et en Gaule, les Celtes se romanisent, tandis que les autres trouvent refuge dans les îles britanniques. La paix romaine amène finalement à un équilibre en Europe. Il faut bien voir que sur la carte, l’empire romain forme l’embryon de la future Europe, pour l’instant centré sur la Méditerranée.

Par le biais de conquêtes plus éphémères, la culture romaine s’étend même au-delà, jusque dans l’actuelle Roumanie, en Mésopotamie, ou encore en Arménie. Par la suite, la scission entre un empire d’occident latin et un empire d’orient grec sera d’une importance fondamentale, car elle va se transformer en une véritable division religieuse et culturelle.

NB : la frontière antique entre Orient et Occident a même contribué à faire d’un même groupe linguistique deux nations hostiles : la Serbie et la Croatie.

– Europe et romanité :

Vers l’an 400, l’identification du monde gréco-romain et du christianisme est évidente, bien que cette religion soit encore minoritaire dans de nombreuses régions. L’Irlande devient le premier territoire à être évangélisé sans avoir jamais été colonisé par les Romains. Mais le christianisme et la culture gréco-romaine étant étroitement liés, cette expansion religieuse est aussi une expansion culturelle.

Le Ve siècle voit une nouvelle poussée germanique qui met fin à l’empire d’Occident, événement capital s’il en est. Parmi ces Germains, ce sont les Francs romanisés qui se chargeront de poursuivre la diffusion de l’héritage romain.

Sous Justinien, l’empire d’Orient a encore l’impression d’être l’unique héritier de Rome, mais l’arrivée des Arabes musulmans au VIIe siècle va complètement changer la donne.

Contrairement aux Germains, les Arabes ont une identité culturelle forte acquise grâce à l’islam, et leur implantation massive dans les pays conquis va y faire rapidement disparaître la culture gréco-romaine.

C’est le cas d’abord au Proche-Orient, en Mésopotamie et en Égypte, puis un peu plus tard au Maghreb et en Espagne. Il n’y a guère que les Arméniens qui garderont leur langue et leur religion, donc leur culture, malgré la domination du califat arabe.

À l’ouest, les Francs menés par Charles Martel repoussent les Arabes ; peu après, Charlemagne s’impose officiellement comme héritier de l’empire d’Occident, tandis que l’empire d’Orient révise ses ambitions et devient l’empire byzantin.

La division de l’empire carolingien, un à deux siècles après la mort de son fondateur, conduit à la formation de deux entités à l’origine de la France et de l’Allemagne.

Un souverain allemand, Otton le Grand, reprend le flambeau impérial romain en fondant le Saint Empire. On aura noté que peu à peu, la culture gréco-romaine s’est étendue vers l’est par le biais de l’expansion franque : l’Europe est en train de prendre forme progressivement.

Au Xe siècle, ce sont les Vikings qui vont jouer un rôle majeur dans l’avenir de l’Europe : il créent en effet des états en pays slave autour de Novgorod et de Kiev, et descendent même par les fleuves jusqu’à Byzance. C’est ce contact qui va permettre au christianisme et à la culture gréco-romaine de gagner le cœur de la Russie : l’empire de Kiev va ainsi constituer un nouveau noyau européen essentiel.

Une carte religieuse permet de mieux visualiser les choses. Le catholicisme et l’orthodoxie ont déjà divergé depuis longtemps, même si le schisme définitif n’aura lieu qu’en 1054.

L’expansion du catholicisme par des missionnaires germaniques, et de l’orthodoxie par le biais de Byzance, est très marquée à cette époque. Ainsi l’Europe agrandit-elle rapidement son domaine culturel. Cela concerne aussi l’Islande, colonisée par les Vikings au Xe siècle et christianisée au siècle suivant.

Le dernier événement majeur concerne l’arrivée des Turcs au XIe siècle. En battant l’empire byzantin et en amenant leur langue et leur religion jusqu’au cœur de la Turquie, ils vont rapidement y imposer un virage culturel. Notons au passage que les Arméniens résistent là encore à leur implantation.

Au siècle suivant, le christianisme achève sa diffusion au nord-est, tandis que la «Reconquista» espagnole se poursuit. Les conquêtes mongoles vont ensuite mettre un coup d’arrêt durable à l’expansion russe : l’Europe atteint les limites de son expansion.

L’unité enfin trouvée

La fin du Moyen Âge est marquée par deux dates majeures :

D’abord 1453 et la chute de Byzance face à l’empire ottoman. N’oublions pas que c’était la dernière héritière politique directe de Rome, et c’est donc un événement très symbolique. Les Grecs subsisteront toutefois sur les côtes de Turquie.

Ensuite 1492 et la fin de la «Reconquista», associée à la découverte du Nouveau Monde par l’Espagne. À partir de cette date, l’Occident poursuit son expansion, mais hors d’Europe. Que ce soit vers l’Amérique avec les Espagnols et les Portugais, ou vers l’Asie avec les Russes.

1492 marque donc une limite très commode pour distinguer l’Europe culturelle du reste du monde. La frontière orientale s’arrête alors au niveau de la Volga, et non au niveau de l’Oural. L’expansion russe s’est d’ailleurs faite en deux étapes : celle au XIe et XIIe siècle d’une part, qui a repoussé la frontière orientale de l’Europe. Et celle beaucoup plus tardive initiée à partir du XVIe siècle, qui a conduit les Russes jusqu’en Asie.

Notons qu’encore aujourd’hui, beaucoup de peuples à l’est de la Volga ne sont pas russes. D’autre part, on aura noté que la Géorgie et l’Arménie peuvent être considérés comme des pays de culture européenne, bien que situés au sud du Caucase.

Terminons par un dernier événement majeur, beaucoup plus récent : au XIXe siècle, les Grecs étaient encore nombreux sur les côtes de Turquie.

Mais la fin de la Première Guerre Mondiale et la disparition de l’empire ottoman a entraîné dans son sillage des mouvements de peuples considérables, les Grecs de Turquie revenant vers l’ouest et les Turcs de Grèce revenant vers l’est. Ce bouleversement culturel a ainsi modifié une dernière fois les frontières de l’Europe…

A suivre…

Source : https://www.herodote.net/

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