Islam Le Grand Secret de l'Islam

Le Grand Secret de l’Islam – Partie 5 De l’invention de l’Islam à sa cristallisation

Nous allons maintenant observer comment la religion islamique va se former à partir du legs d’Abd Al-Malik.

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Dans les trois à quatre siècles qui vont suivre, l’islam se dotera du système de dogmes et d’histoire sainte que l’on connaît aujourd’hui. Leur implacable cohérence interne proviendra de leur construction a posteriori, dans cette logique d’autojustification que nous avons déjà vue à l’œuvre. Voici comment.

L’invention du voyage nocturne

Abd Al-Malik meurt en 705.

Avec lui s’efface de fait la primauté de Jérusalem comme lieu des trois religions soumises à l’imperium du grand calife. La ville sainte s’efface au profit de La Mecque à laquelle les successeurs d’Abd al-Malik rattacheront le culte de Mahomet. C’est ce que signale la prolifération des qibla mecquoises (dirigées vers La Mecque) à partir du 8e siècle. Ainsi

La Mecque devient la grande ville sainte de la nouvelle religion en formation. Mais alors, comment expliquer et récupérer le statut de sacralité conservé par Jérusalem malgré tout? Comment expliquer la présence et le sens du Dôme du Rocher? Comment expliquer tous ces efforts arabes tendus vers la conquête de Jérusalem? Faudrait-il abandonner Al-Quds, la ville sainte, aux Juifs et aux chrétiens?

La sacralité de Jérusalem va alors être justifiée par une création très importante pour la religion nouvelle : elle tient un rôle éminent dans la cohérence de la foi musulmane et la sacralisation du Coran lui même.

C’est probablement au 9e siècle que se fera l’invention du voyage nocturneal-isra wa’l-miraj », ou «le voyage nocturne et l’ascension »), dont on a expliqué en préambule le rôle dans l’islam (page 6).

Dans une imitation troublante de la tradition juive ancienne du voyage du patriarche Moïse au ciel116, les maîtres de la religion (le calife et ses conseillers) ont ainsi créé toute cette histoire censée interpréter et expliciter un seul verset, celui qui ouvre la sourate 17 (et qui lui donne son titre, « Le Voyage Nocturne », sans qu’il y soit d’ailleurs plus jamais fait référence dans ses 110 versets suivants)117.

Non seulement cette histoire permet-elle de donner le sens de Kaaba à cette fameuse mosquée sainte mentionnée dans la sourate118 (et permet ainsi de forcer le Coran à mentionner une Mecque qu’il ignore totalement), mais elle permet aussi au Coran de témoigner du passage de Mahomet à Jérusalem119, justifiant par là son statut de ville sainte et la dévotion rendue au fameux rocher, au centre du dôme du même nom. Ce rocher deviendrait alors, selon la légende du voyage nocturne, le point d’envol de Mahomet vers le ciel.

Nous sommes là en plein dans cette sempiternelle logique de construction à rebours, partant d’une conclusion préétablie pour en imposer les causes et le raisonnement : comme il faut justifier le culte de ce rocher, l’intérêt porté par l’islam à la ville de Jérusalem (et au passage la sacralité du Coran), une histoire plausible qui explique ce culte est inventée. Et comme effectivement elle l’explique, la logique interne du discours religieux s’en trouve ainsi renforcée.

Note de Miléna : Pour sa part, la tradition juive confirme l’existence de cette pierre ointe par Jacob qu’elle nomme « Even Shetiya – Rocher de la Fondation »: « Elle se situe au nombril du monde, là où il commença à se former. C’est là qu’est édifié le Saints des Saints au Temple de Jérusalem », Pirké dé rabbi Elihézer. Et effectivement, Jérusalem est le centre du continent primitif appelé la Pangée. photo ci-dessous

Mais le développement proposé par la légende autour de ce seul verset va beaucoup plus loin : en faisant monter Mahomet au ciel pour y recevoir la révélation, il justifie le caractère divin de sa mission de prophète. En l’y faisant observer un « Coran céleste », une « mère des écritures »120, il justifie le caractère sacré et absolu du Coran bien terrestre que réécrivent les conseillers du calife.

Et si Mahomet doit oublier la révélation qu’il en a reçue au ciel, c’est pour justifier les nombreuses mentions d’un « coran » présentes au sein du Coran musulman. Car sans cela, ces mentions se révéleraient fort embarrassantes : comment un livre en train d’être patiemment reçu verset après verset par Mahomet de la bouche de l’ange Gabriel, puis en train d’être écrit sous la dictée de Mahomet121 pourrait-il faire référence à lui-même comme à un tout déjà terminé, déjà écrit?

Nous avions vu précédemment (page 32) que ce Coran déjà terminé renvoyait en fait aux lectionnaires des judéonazaréens. Mais dans la surréalité que constitue la légende musulmane, cela ne peut être possible. Il fallait donc trouver une autre explication, aussi improbable soit-elle : un Coran céleste, immuable et intangible, quitte à convoquer cheval ailé, déplacement à la vitesse de l’éclair (2 400 kilomètres en une nuit pour le seul aller-retour La Mecque-Jérusalem), entrevues avec les prophètes d’antan ou encore visite du paradis et de l’enfer …

L’invention de cette légende procède certainement d’une construction théologique subtile et progressive.

Mais l’ajout manifeste des mentions de la mosquée sacrée et de la mosquée lointaine réalisé alors dans le texte coranique ne procède, quant à lui, certainement pas d’une grande subtilité : toujours dans cette logique de justification à rebours, il mentionne arbitrairement cette « Mosquée Lointaine » (« masjid al aqsa ») faisant référence à la mosquée construite non loin du Dôme du Rocher, sur l’ancienne esplanade du temple de Jérusalem, vers 710-715.

Mahomet, qui serait mort vers 632, n’a évidemment jamais pu contempler de son vivant cet édifice122, et encore moins laisser les empreintes des sabots de son cheval ailé sur le rocher du Dôme, lequel était à l’époque recouvert par les ruines des siècles passés.

Nous touchons ici à l’un des paradigmes nouveaux que doit affronter cette religion : Abd Al-Malik a grandement contribué à fixer la langue arabe en l’établissant comme langue officielle. Avec la diffusion du Coran qu’il a ordonnée sur une assez large échelle, il est donc devenu de plus en plus difficile de s’y livrer à des corrections ou à des ajouts (les traditions islamiques mentionnent cependant que la destruction des recueils coraniques hétérodoxes se poursuivait toujours au 8e siècle, par Hajjaj en particulier), comme cela avait pu être le cas auparavant (souvenons nous par exemple des interpolations du terme « nasara » – cf. note 84).

Désormais, pour tenter de justifier le discours islamique, les ajouts directs au texte coranique seront de plus en plus rares: il faudra construire autour.

Toute une tradition extérieure au texte va donc se développer. Elle cherchera à interpréter celui-ci en fonction de ce qu’il est utile de lui faire dire.

C’est l’exemple même du récit du voyage nocturne. Sans changer le texte (du moins son « ductus » ou « rasm » en arabe), des modifications de son sens seront introduites par l’adaptation de son diacritisme, de ses voyelles123, ou plus simplement par le glissement du sens des mots, notamment des noms de lieu qui peuvent être facilement réinterprétés.

Le site de la Kaaba se voit attribuer la dénomination de La Mecque (nom venant de Syrie et de la Bible) et la « Mosquée Sacrée » (le « masjid al haram124 » désignant initialement dans le proto-coran les ruines du temple de Jérusalem) devient le nom de l’emplacement mecquois de la Kaaba.

Le texte coranique n’est sans doute pas étranger au choix du site et du nom de Makka pour le nouveau centre de pèlerinage.

Dans le verset 24 de la sourate 48 -125, il est question d’un « makka » (creux, vallon, vallée). Si l’on torture suffisamment le sens de ce verset et de ceux entre lesquels il s’insère, « makka » pourrait très bien correspondre à la géographie environnant la Kaaba de La Mecque, effectivement construite dans une cuvette. C’est d’ailleurs l’unique occurrence du terme « makka » dans l’ensemble du Coran. A l’appui de cette affirmation, on fera encore glisser le sens des mots en baptisant arbitrairement les lieux
environnant La Mecque de noms déjà présents dans le Coran, comme la colline Al Qubays (voir note 81). C’est ainsi que tout devient clair, justifié, et cohérent en islam : il suffit de réécrire l’Histoire et de refaire la géographie dans le sens voulu.

Fabriquer l’Histoire

Tout au long des siècles qui suivront Abd Al-Malik, on voit proliférer une véritable industrie du hadith, au service de la construction de cette tradition extérieure au texte, de ce discours parallèle au Coran.

Le rôle éminent attribué à Mahomet, son caractère de norme de l’islam vont doper les mémoires, jusqu’à enjoliver, voire recréer le personnage historique et les événements du proto-islam. Un fonds de vérité reste parfois accessible, comme par exemple dans le hadith de Boukhari mentionnant que « lorsque Waraqa est décédé, la révélation s’est tarie ». Ou dans celui de Muslim mentionnant que « le prêtre Waraqa écrivait le Livre hébreu [la Torah]. Il écrivait de l’Evangile en hébreu ce que Dieu voulait qu’il écrive ».

Mais les nécessités de justifier a posteriori un texte coranique devenu bien difficile à comprendre au fil de ses manipulations et la volonté du pouvoir politique de se justifier par le religieux126 vont provoquer la démultiplication jusqu’au grotesque du nombre des hadiths. On atteindra ainsi un nombre délirant de hadiths, estimé à plus d’un million et demi, soit 137 hadiths pour chacune des journées vécues par Mahomet, en considérant que sa « vie active » aurait duré 30 années (le trait est un peu grossi, certains hadiths ne traitant pas de Mahomet mais d’éléments de contexte, de l’histoire des premiers compagnons après la mort de Mahomet, et de nombreux hadiths étant redondants).

Dans un souci de légitimation de son discours, l’islam (sunnite) classifie ce million et demi de hadiths selon leur degré de fiabilité en fonction de la solidité supposée de leurs chaînes de transmission orale (« l’isnad »). Mais ces dernières étant purement déclaratives, elles se révèlent elles aussi sujettes à caution.

Les auteurs de hadiths considérés comme les plus sérieux, Boukhari et Muslim, en ont écrit environ 17 000 à eux deux (soit environ 7 000 hadiths différents si l’on élimine les doublons, ce qui revient à un hadith par journée de Mahomet). Il faudrait y ajouter les recueils d’Al Nasai (Sunan al-Sughra), d’Abu Dawood, d’Al Tirmidhi ou d’Ibn Majah, considérés eux aussi comme des sources très fiables (mais un peu moins que les deux premiers).

Tous ces auteurs ont écrit entre la fin du 9e siècle et le tout début du 10e, mais bien d’autres compilations sont apparues avant et surtout après cette période.

La production de ce discours, encadrée (et rémunérée) par l’autorité politico-religieuse des califes de Bagdad, mènera à l’écriture de la sîra, la biographie officielle de Mahomet, incluant sa généalogie et tous les événements de sa vie. Elle donne les clés de lecture du Coran pour les musulmans à l’aune de la vie fantasmée du prophète.

La sîra fut produite par des scribes spécialistes, aux ordres du politique.

L’Histoire a retenu le travail d’Ibn Icham au 9e siècle, qui se serait appuyé sur le travail plus ancien d’Ibn Ishaq (travail qui ne nous est parvenu qu’à travers Ibn Icham – celui-ci aurait-il fait œuvre de censure ?). Comme pour les hadiths dont ils s’inspirent, ces chroniques recèlent également un fonds de vérité. Ibn Hicham écrit ainsi à propos de Waraqa « [qu’] il était nazaréen (…) Il était devenu nazaréen et avait suivi les livres et appris des sciences des hommes (…) Il était excellent connaisseur du nazaréisme. Il a fréquenté les livres des Nazaréens, jusqu’à les connaître comme les gens du Livre [les Juifs]127 » (cité en note 59).

Il faut également évoquer l’œuvre de Tabari, « historien de cour », chroniqueur stipendié des califes et chrétien renégat. Grand connaisseur des hadiths, il a proposé entre autres avec L’Histoire des Prophètes et des Rois une version idéalisée des événements des débuts de l’islam conforme au discours musulman voulu par le pouvoir pour mieux le justifier. Il reste aujourd’hui encore une des sources principales de l’histoire musulmane officielle. Plus spécifiquement, il rédigea un des premiers tafsir, c’est-à-dire une « exégèse », ou plutôt une explication du Coran à la lumière du discours qu’il a lui-même participé à inventer. Ce tafsir fait toujours référence aujourd’hui.

On le voit, il semble difficile d’attribuer un crédit sérieux à ces travaux, sîra comme chroniques historiques. Ecrits pour la plupart en milieu persan (sous les Abbassides, comme nous allons le voir), éloignés de plus de deux cent ans des événements qu’ils décrivent, ignorants des influences judéonazaréennes premières (et notamment du contexte culturel syro-araméen originel128) ils sont censés expliciter un Coran peu compréhensible, mais dépendent eux-mêmes de ce Coran. C’est
l’exemple même du serpent qui se mord la queue !

Un autre élément déterminant pour la formation de l’islam a été la chute de la dynastie omeyade en 750. Ses armées commandées par le calife Marwan II furent battues par celles d’AsSaffah (surnom signifiant « le sanguinaire »). Il ne faudrait pas croire en effet que les évolutions de la religion sous Abd Al-Malik avaient mis un terme aux affrontements au sein de l’oumma. La
contestation du pouvoir omeyade est toujours restée vive, consubstantielle à l’imbroglio du politique, du religieux et de ses manipulations, ainsi que nous l’avons expliqué.

Jusqu’à sa chute, le pouvoir omeyade menait régulièrement des campagnes pour mater les rebelles et imposer son autorité dans tous les domaines. Les versions alternatives du Coran continuaient d’être systématiquement traquées et détruites, les mauvais croyants d’être pourchassés.

L’apparition vers 720 du terme « islam » (soumission) pour désigner la religion, ainsi que du terme « musulman » (soumis) pour désigner le croyant, est très significative de la dureté de l’autorité du calife et du sens profond de l’islam : oui, certes, il s’agit de parvenir à établir la loi de Dieu sur terre pour en éradiquer le mal, mais avant tout au moyen d’une religion inventée pour justifier la domination politique, d’une religion taillée sur mesure par le lieutenant de Dieu sur terre à ses besoins. La soumission à la religion y conditionne la soumission au calife, et vice et versa.

Des oppositions à cette autorité califale se sont donc naturellement développées. On les voit particulièrement vigoureuses parmi les anciens partisans d’Ali, opposants historiques aux califes omeyades, parmi leurs descendants et parmi ceux qui les ont ralliés, notamment en Perse, et également parmi les branches ennemies des Omeyades au sein des Qoréchites. C’est d’ailleurs au sein de ces Qoréchites qu’émerge la branche abbasside. Son chef, As-Saffah, mène la rébellion contre les Omeyades et l’emporte en 750. Il crée une nouvelle capitale pour le califat (Bagdad) et y établit sa dynastie, qui durera jusqu’au 13e siècle. Il introduit dans l’islam une perspective nouvelle en mettant les Arabes et les non-Arabes convertis sur un pied d’égalité – il était en effet soutenu par un fort parti non arabe, notamment persan. Il donne donc à l’islam la dimension d’universalité qui lui manquait, l’islam n’étant somme toute avant lui que la religion de la domination des Arabes129 sur le monde.

La cristallisation de l’islam

Pour clore cette chronique des origines de l’islam et de sa formation première, on n’oubliera pas de mentionner le processus qui a conduit à sa cristallisation.

Elle eut lieu vers la fin du 10e siècle, une fois que l’ensemble des phénomènes que nous avons détaillés eut fini d’établir le discours général de ce que l’islam dit de lui-même (celui-là même que nous avons abordé en préambule). Il s’articule autour du Coran (qui, nous l’avons vu, en dit finalement assez peu par lui-même sur l’islam si on le considère sans ses « commentaires autorisés »), de la sîra, des traditions orales (les hadiths, du moins ceux considérés comme les plus fiables) et d’un récit « historique » proprement musulman sur le contexte d’apparition de l’islam : situation de La Mecque, histoire préislamique, explicitation du polythéisme et de l’ignorance (jahiliya), généalogie de Mahomet, événements de sa vie, histoire des premiers califes revue et corrigée pour satisfaire la légende…

Et parallèlement se constitue la charia, la loi islamique, qui déjà dans ce temps ressemble beaucoup à ce qu’elle est aujourd’hui130.

Cette cristallisation intervint après toute une série de califes de Bagdad dits « libéraux » comme Haroun al-Rachid ou bien Al-Mamoun, ayant favorisé le développement des arts, des techniques et de la pensée (époque célébrée aujourd’hui comme l’âge d’or de l’islam).

Une certaine réflexion critique sur l’islam a même pu s’épanouir avec la mouvance moutazilite, école de pensée rationaliste considérant le Coran comme un livre « créé ». La réaction se manifesta dans le mouvement acharite, de tendance opposée, qui finit par obtenir le soutien du pouvoir califal (notamment le calife Muttawakkil). Muttawakkil) et persécuta les moutazilites.  Ce mouvement dogmatiste devint alors le courant de pensée structurant de l’islam.

Trois décisions majeures sont prises au tournant du 11e siècle dans ces conditions par les théologiens et autorités d’obédience acharite, toujours en vigueur aujourd’hui :

L’affirmation du dogme du Coran incréé : ce serait le Coran céleste que Mahomet aurait contemplé lors du voyage nocturne.

La doctrine de l’abrogeant et de l’abrogé (« nasikh » et « mansukh »), pour en finir avec les incohérences du Coran : plus une sourate a été révélée tardivement, plus impératif est son commandement ; en particulier, si deux sourates se révèlent contradictoires, il faut considérer la sourate la plus tardive comme supérieure. Cela permet de faire le tri entre les injonctions relevant des sourates dites médinoises (la plupart étant des injonctions de guerre) et les injonctions de paix et de tolérance relevant des sourates dites mecquoises (censées provenir de la pseudo-période mecquoise de la vie de Mahomet).

En cas de conflit d’interprétation, les sourates dites médinoises, supposées avoir été révélées après les sourates mecquoises, l’emportent sur ces dernières. Cette doctrine de l’abrogeant et de l’abrogé était déjà esquissée dans le Coran (s2,106 et s16,101). On comprend dès lors un peu mieux pourquoi un tel zèle a été employé à réorganiser l’ordre des sourates, à justifier la chronologie de leur révélation, et pourquoi, curieusement, les sourates qui doivent prévaloir sont presque systématiquement celles qui prônent l’arbitraire, la violence et la soumission dans le plus grand intérêt des califes131
.
La « fermeture des portes de l’ijtihad », c’est-à-dire l’arrêt de l’effort de réflexion sur la religion et du travail d’interprétation, celui-ci ayant alors été jugé comme suffisamment fourni et par ailleurs dangereux pour la cohésion de l’empire à cause des différences de son développement au sein des quatre écoles jurisprudentielles de l’islam ; elle instaure l’interdiction de toute critique de la religion, toujours en vigueur dans les pays musulmans.

Avec la sacralisation absolue du personnage de Mahomet tel que le décrit le récit islamique, celle des premiers temps de l’islam, ainsi que celle des califes rachidun, ces trois décisions ont cristallisé la religion musulmane. Elle n’a depuis que très peu évolué dans sa doctrine et son discours132, toute tentative de modernisation se voyant très rapidement contrecarrée.

La pratique en revanche a pu changer au gré des époques, selon que les musulmans se trouvaient sous l’autorité du calife ou bien en infériorité numérique dans un territoire étranger, selon que ce territoire était hostile ou qu’il les accueillait dans un cadre libéral133. Mais dans les faits, la seule marge de manœuvre que cette fossilisation de l’islam laisse au croyant pieux, c’est de choisir dans une palette qui va de l’islam « moderne » du 10e siècle à l’islam rigoriste de ses pseudo-origines du 7e siècle (source du salafisme), selon ce qu’en disent les quatre grandes écoles de jurisprudence du sunnisme.

Cela revient à condamner chaque génération à refaire perpétuellement ce que l’islam pense avoir été, à répéter le fantasme construit par des siècles de manipulation.

Sunnisme et chiisme

Par ailleurs, sans rentrer dans ses méandres de complexité, il faut dire également un mot du chiisme134, principale branche
divergente de l’islam (l’islam est majoritairement sunnite, à 85% aujourd’hui). S’il provient effectivement des descendants
des partisans d’Ali établis en Perse, opposants aux Omeyades, il faut retenir qu’il présente exactement le même noyau que le
sunnisme : le même Coran, bien que les chiites estimassent encore au 16e siècle que le Coran des sunnites était falsifié, la même
sîra, ou presque, un discours et une charia similaires dans leurs grands principes.

A partir de ce noyau commun, on peut constater que le sunnisme, lié à la caste militaire, a mis historiquement l’accent sur la conquête terrestre, sur la prédation et sur la domination politique, tandis que le chiisme, davantage tenu par le mysticisme prêté à Ali et par ses visées eschatologique, s’est plutôt préoccupé de foi.

Cette divergence se manifeste notablement dans l’organisation de la religion, confiée dans le chiisme à un véritable clergé centralisé qui supervise les affaires politiques. C’est la traduction de l’opposition historique des partisans d’Ali au pouvoir califal. Elle aboutira dans le chiisme à l’édification d’une justification religieuse et d’un discours pseudo historique135 sensiblement différents, toujours selon les mêmes logiques de construction à rebours.

La lutte terrible qui a opposé et oppose toujours chiisme et sunnisme procède du moteur interne commun à toute idéologie messianique et à sa logique de surréalité. Elle découle de cette vision du monde comme le lieu du combat que doivent mener les purs contre les impurs dans leur projet d’éradiquer le mal : à cette aune, rien de plus exécrable qu’un hypocrite, qu’un « faux » pur, rien de plus haïssable qu’une adultération du projet.

Combattre l’impureté de son prochain, c’est affirmer sa propre pureté136.

Et comme on finira toujours par trouver sur son chemin un importun se déclarant plus pur, on en revient à ce que l’on avait établi précédemment (cf. page 56) : par nature, l’islam est en guerre contre lui-même.

Une différence supplémentaire entre chiisme et sunnisme des plus intéressantes résulte des divergences apparues au fil des siècles du fait des conservations parallèles en milieu persan et en milieu califal de certaines traditions issues de la religion première judéonazaréenne. Sunnisme et chiisme ne présentent pas exactement les mêmes recueils de hadiths, bien que les rites religieux en diffèrent finalement assez peu. Les chiites suivent en effet les hadiths relatifs à Mahomet mais aussi à leurs douze imams (pour les duodécimains137). Il s’agit de ces imams successeurs du prophète, à commencer par le calife Ali et ses fils Hasan et Hussein, auxquels est rendu un quasi culte. D’autres imams leur ont succédé, jusqu’au douzième, Muhammad al Hasan al Askari, dit Muhammad al Mahdi, qu’Allah aurait « caché » au 9e siècle en vue de la fin des temps.

Les deux grandes branches de l’islam déploient ainsi des visions différentes du scénario de cette fin des temps. Elles montrent pourtant une attente commune : toutes deux prônent le règne de la loi d’Allah sur la terre, l’attente du jugement dernier et la venue du sauveur du monde, le Mahdi (le « bien guidé »), qu’elles appuieront dans son combat contre les forces du mal coalisées autour de l’Antichrist pour devenir les élus dans son royaume. Lequel Mahdi sera secondé par le retour de Jésus, enlevé par Allah avant la crucifixion, caché au ciel où il est gardé en réserve pour cela. Mais tandis que les chiites croient que le Mahdi est leur dernier imam, « l’imam caché », les sunnites croient que le Mahdi sera le dernier successeur de Mahomet, celui qui unifiera l’oumma. Le Mahdi pourrait même être Jésus lui-même, puisque selon certains hadiths rapportés par Anas ibn Malik dans les recueils de Boukhari et Muslim, « Mahdi » est un titre porté par Jésus.

Nous voici maintenant presque parvenus au terme de cette chronique des origines de l’islam.

Son grand secret apparaît en pleine lumière : une tout autre histoire, complexe, bien différente de celle que l’islam veut faire croire. Nous avons parcouru ses origines judéonazaréennes, très proches du judéo-christianisme mais néanmoins en rupture radicale avec lui. Nous avons compris son espérance messianiste, l’événement clé de la prise de Jérusalem qui en précipité l’échec du judéonazaréisme, les différentes manipulations qui se sont succédées pour l’escamoter au profit des Arabes, et le pénible travail de récupération et d’autojustification de conquérants se posant comme les nouveaux maîtres du monde et des siècles.

Mais avant de risquer une conclusion à une telle lecture, nous proposons de détailler davantage certains des mécanismes qui ont permis une telle manipulation. Avec eux, nous pourrons considérer quelques clés de lecture du Coran qui permettent d’y déceler les traces persistantes de la vérité sur les origines de l’islam.

Notes

116 La Torah fait monter Moïse au sommet du mont Sinaï (le ciel) pour y rencontrer Dieu et y recevoir les tables de la loi ;
les textes explicites lus lors de certaines fêtes juives détaillent par ailleurs un véritable voyage aux cieux, qui lui fait voir la « Torah céleste » : Dieu y dit ainsi de Moïse « Je lui ai permis d’entrer à l’intérieur [du Ciel] pour lui donner la prisonnière des hauteurs [la Torah],… , pour qu’il enseigne à mes enfants tout ce qui y est écrit ».

117 s17,1 : « Gloire et pureté à celui qui de nuit fit voyager son serviteur de la mosquée sainte [haram] à la mosquée
éloignée [al aqsa] dont nous avons béni l’alentour [voici l’ajout réalisé au 8 ou 9e siècle], afin de lui faire voir certaines de nos merveilles. C’est lui vraiment qui est l’audient, le clairvoyant ».

118 Mosquée sainte, ou littéralement « masjid al haram », lieu de prosternation interdit (c’est le sens premier du mot),
voué à l’interdit, c’est-à-dire sacré. Voué à l’interdit car détruit ; il s’agit en fait des ruines du temple de Jérusalem, objet des dévotions des judéonazaréens.

119 Mahomet avait pourtant « visité » Jérusalem lors de l’expédition perse de 614, mais ce souvenir ne pouvait plus avoir
droit de cité une fois escamoté le fait judéonazaréen. Que serait-il venu y faire à ce moment de son histoire telle qu’elle
fut réécrite ?

120 Nous verrons un peu plus loin, en page 78 ce que signifie cette énigmatique expression de « mère des écritures » ou
« Ecriture-mère ».

121 Rappelons que la tradition musulmane stipule que le Coran a été révélé à Mahomet et prêché par lui, et écrit sous sa
dictée par ses scribes et compagnons, depuis l’an 610 jusque l’an 632.

122 Initialement, le Dôme du Rocher ne mentionnait d’ailleurs aucunement ce voyage nocturne : aucune inscription
remontant à Abd al Malik n’y fait référence, alors même que, dans l’islam d’aujourd’hui, ce monument est censé avoir
été construit pour honorer le rocher, point d’envol de Mahomet au ciel. C’est un indice de plus de l’invention tardive de
cet épisode du voyage nocturne.

123 Les feuillets initiaux qui ont donné le Coran ne comportaient pas de voyelles. Comme le syriaque ou l’hébreu
liturgique, ils étaient écrits uniquement avec des consonnes. De plus, de nombreuses consonnes s’écrivant avec les
mêmes lettres, on ne peut les différencier à l’écrit sans l’ajout de signes diacritiques (des sortes d’accent) qui indiquent
au lecteur quelle lettre il faut lire (jusqu’à cinq consonnes différentes pour une même lettre, selon le diacritisme). Le
travail de vocalisation et de précision du diacritisme sera finalisé au 10e siècle.

124 Voir note 118

125« C’est Lui qui vous a épargnés, comme à vos ennemis, les coups que vous pouviez vous porter les uns aux autres, dans la vallée [de La Mecque], tout en vous donnant la victoire sur eux. Dieu a une claire vision de vos actes » (s48,24) ; nous expliciterons ce verset en page 86

126 Si le Coran peut déjà présenter des commandements de haine et de violence, on trouve parmi la multitude des nhadiths (et notamment des hadiths considérés comme les plus sérieux) des commandements parfois bien pires et absolument non équivoques. Décrivant le comportement normatif de Mahomet ou bien ses instructions elles-mêmes, ils ont formé le substrat de la charia, la loi islamique. Et lorsque certains musulmans affirment que ces commandements de violence ne se trouvent pas dans le Coran, ils omettent de dire que ce sont les hadiths qui l’ordonnent. C’est le cas par exemple de l’obligation de lapidation de la femme adultère. On pourra s’en faire une idée sur ce site qui recense plus de 18 000 hadiths

127 Nous allons expliquer un peu plus loin le sens de cette expression récurrente du Coran, « les gens du Livre » (page 69).

128 Christoph Luxenberg a montré (La Lecture Syro-araméenne du Coran) que le sens de certains mots du Coran ne peut se comprendre que par la référence à ce contexte culturel syro-araméen.

129 Bien sûr, il ne s’agissait pas de l’ensemble du peuple arabe : de nombreux Arabes étaient Juifs (convertis, ou par mixité ethnique) ou professaient la foi chrétienne, notamment au sein des Eglises chaldéennes et assyriennes qui ont traversé les siècles. Il faudra d’ailleurs attendre jusqu’au 10-11e siècle pour voir la sphère islamique (l’Islam) basculer majoritairement dans l’islam (certains historiens placent ce basculement un peu plus tard, à partir des 13e et 14e siècles et des grands massacres de la chrétienté orientale, indienne et d’Asie Centrale perpétrés par les Mongols et par Tamerlan).

130 La constitution de la charia a également donné lieu à son lot de modifications coraniques.

131 Même abrogées par les sourates médinoises, les sourates mecquoises ne sont pas pour autant bonnes à jeter : l’interprétation contextuelle des sourates médinoises et mecquoises est également valable. Lorsque les musulmans sont en minorité, comme ce fut selon eux le cas à La Mecque sous Mahomet, ils doivent adopter la conduite de tolérance prônée par les sourates mecquoises. Lorsqu’ils se retrouvent en situation de force, à l’image de la vie médinoise de Mahomet, en cas de supériorité numérique, de rapport de force favorable ou dans le cas des pays musulmans, ils doivent appliquer les sourates médinoises.

132 Tout au plus a-t-elle pu être davantage explicitée par les différents penseurs et théologiens du deuxième millénaire.

133 Nous reviendrons en conclusion sur la distinction entre doctrine islamique et pratique des musulmans. Voir également la note 131 ci-dessus.

134 Nous parlerons ici du chiisme duodécimain, principale branche du chiisme (90% des chiites).

135 Nous la constatons par exemple dans le développement progressif au cours de l’histoire de l’animosité des chiites envers les tous premiers califes (que les sunnites honorent comme rachidun) ; ils en sont venus peu à peu à les considérer comme des traîtres à la religion.

136 On retrouve cette logique dans tous les messianismes : le pire ennemi du communiste combattant pour l’avènement de la dictature du prolétariat est la figure du social-traître, le pire ennemi du staliniste est le trotskiste, le pire ennemi du jihadiste est le mauvais jihadiste.

137 Aux côtés des chiites duodécimains (90% des chiites), nous trouvons les chiites ismaéliens, qui ont arrêté la succession des imams au septième, et les chiites zaydites, qui l’ont quant à eux arrêtée au cinquième. D’autres familles très minoritaires sont aussi rattachées de près ou de loin à la tradition chiite (Druzes, Alaouites, Nizarites, Alevis …).

Livre écrit par Olaf

Le Grand secret de l’islam est également proposé comme livre, spécialement édité et mis en page pour une lecture confortable en format « roman ». Se renseigner via le site http://legrandsecretdelislam.com pour sa disponibilité en librairies et sur les sites de vente en ligne.

L’auteur est joignable à l’adresse odon.lafontaine@gmail.com

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