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L’annexion de la Crimée et l’histoire d’un peuple volontairement oublié : Les TATARS 

Pendant que le KGB invente le peuple palestinien, la Russie dissimule la légitimité du peuple Tatar… Miléna

1 – Leçons pour la sécurité européenne…

Résumé : La question de la Crimée, illégalement annexée par la Russie en mars 2014, a ressurgi à nouveau, à l’automne 2015, dans l’actualité de la politique mondiale à la suite du lancement d’un blocus massif de la Crimée par des militants tatars et des membres de bataillons de volontaires. Cela d’autant plus que, depuis fin novembre, la péninsule connaît des coupures d’électricité, d’abord totales, puis partielles, conséquences de la destruction des quatre lignes qui fournissaient la Crimée en électricité depuis l’Ukraine.

Dans le contexte actuel de guerre dans l’Est de l’Ukraine, la question de la Crimée est, sans doute, devenue secondaire, mais rappelons que, dans l’Europe d’après-guerre, la péninsule représente actuellement un cas unique où, en temps de paix, un Etat a occupé et annexé une partie du territoire d’un autre Etat, brisant ainsi tous les accords internationaux et intergouvernementaux existants.

La Crimée, péninsule de 2 millions d’habitants d’une superficie de 27 000 km², est une région qui, au vu de son histoire, a toujours eu ses propres spécificités nationales et culturelles, ses habitants étant toujours porteurs de différentes identités ethniques et religieuses.

Les parlementaires français, qui se sont rendus durant l’été 2015 en Crimée, ainsi que d’autres partisans de l’annexion de la péninsule, se réfèrent constamment à deux arguments principaux pour justifier cette annexion : les mêmes arguments que le Kremlin a utilisés dans son propre pays pour présenter le referendum de mars 2014 comme un évènement tout à fait logique.

Tout d’abord, selon le Kremlin, la péninsule est un territoire historiquement russe. Pourtant, du point de vue historique, la Crimée a été habitée par une centaine de peuples au long des siècles : des Cimmériens [1] aux Krymchaks [2], son territoire a été sous le contrôle de nombreux empires, de l’Empire romain à l’Empire ottoman.

Et c’est seulement en 1783 que l’Empire russe a conquis cette région, qui n’a finalement été russe, sous différents statuts, qu’un siècle et demi.

Ce n’est qu’à la suite des nombreuses déportations des peuples habitant la Crimée, organisées par les pouvoirs russes successifs, que les Russes sont devenus, de façon artificielle, la majorité ethnique de la péninsule. A partir de 1944, le régime totalitaire de l’Union soviétique a déporté les Tatars, Tsiganes, Arméniens, Bulgares, Grecs, Italiens. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la péninsule de Crimée avait ainsi perdu les deux tiers de sa population.

L’autre argument constamment employé pour légitimer cette annexion est l’histoire du soi-disant « cadeau » par laquelle Nikita Khrouchtchev, en 1954, aurait seul décidé d’offrir la Crimée à l’Ukraine. En réalité, Khrouchtchev n’a jamais été le décisionnaire exclusif de l’Etat soviétique : il était premier secrétaire du Parti communiste, tandis que le poste de Président du présidium du Soviet suprême était occupé par Kliment Vorochilov et le pouvoir exécutif était dirigé par le président du Conseil des ministres, Gueorgui Malenkov. La décision de transférer la Crimée a été prise collectivement par les organes politiques soviétiques. Les modifications correspondantes ont ensuite été ajoutées aux Constitutions de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) et de la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSSU). A la suite de l’indépendance de l’Etat ukrainien, plusieurs ont été adoptés et ont consolidé l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières de l’Ukraine.

Mais quel but les dirigeants soviétiques poursuivaient-ils en transférant la péninsule à l’Ukraine? La Crimée n’a pas été la seule région à subir un destin similaire au sein de l’URSS.

La Transnistrie, région historiquement ukrainienne, a été transférée à la République socialiste soviétique de Moldavie ; le Haut-Karabagh, région historiquement arménienne, a intégré la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan ; l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie sont devenues une partie de la République socialiste soviétique de Géorgie.

Les historiens suggèrent différentes lectures de ces décisions du pouvoir soviétique, comme par exemple la création artificielle d’enclaves dans les Républiques soviétiques pour neutraliser de possibles tendances nationalistes. Mais un fait ne soulève aucun doute dorénavant : toutes ces régions restent des territoires à problèmes et servent de moyens de manipulation dans les projets impériaux de la Russie.

La flotte de la mer Noire

Suite à l’éclatement de l’URSS, l’un des principaux problèmes dans les relations russo-ukrainiennes a été la question de la péninsule de Crimée et de la flotte russe qui y était stationnée.

En 1992, la Crimée est devenue la République autonome de Crimée au sein de l’Etat ukrainien, en possédant ses propres Parlement et Conseil des Ministres.

En même temps, dès 1992, la Douma, chambre basse du Parlement russe, a adopté une résolution concernant les décisions prises en 1954 sur le rattachement de la Crimée à l’Ukraine : les députés russes ont abordé la question de la légitimité de ce transfert et la nécessité de discuter du statut de la péninsule et de la ville de Sébastopol de façon bilatérale. Les années suivantes ont été marquées par la montée des tensions sur la question de la Crimée.

La confrontation s’est terminée par la signature à Kiev, le 31 mai 1997, du Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, lors de la première visite officielle du président russe, Boris Eltsine, en Ukraine. Le traité a fixé l’intégrité territoriale des deux Etats : l’article 2 stipule que « Les hautes parties contractantes, en conformité avec les dispositions de la charte des Nations Unies et des obligations en vertu de l’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe respectent l’intégrité territoriale de l’autre et affirment l’inviolabilité de leurs frontières existantes » [3]. Dans le cadre de précédentes tentatives pour remettre en question l’appartenance de la Crimée et de Sébastopol à l’Ukraine, ce traité a eu une importance fondamentale. Au même moment, les deux parties ont signé une déclaration commune sur le sort de la flotte de la mer Noire : la base navale de la marine russe restait à Sébastopol, grâce à un bail de 20 ans renouvelable qui court jusqu’en 2017. Ainsi la flotte russe et la flotte ukrainienne ont eu chacune leur quartier général dans la ville. Les accords sont rentrés en vigueur le 6 juillet 1999.

Avec l’arrivée au pouvoir du président ukrainien, Viktor Yanoukovitch, connu pour ses positions pro-russes, la situation de la flotte russe sur le territoire ukrainien a radicalement changé. Dans les deux mois de son investiture, V. Yanoukovitch a signé l’accord de Kharkov, prévoyant le maintien de la flotte russe de la mer Noire dans le sud de l’Ukraine jusqu’en 2042 en échange de rabais importants sur le gaz russe.

Le gouvernement précédent avait proposé à la Russie un plan d’évacuation des forces militaires russes de Crimée après 2017. Pour Moscou, beaucoup plus que pour Kiev, cette prolongation représentait un intérêt considérable. Durant la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, la base russe de Sébastopol s’était révélée stratégique. Afin de bloquer des ports géorgiens et d’empêcher la livraison d’armes à la Géorgie, Moscou avait envoyé dans les eaux géorgiennes une escadre, dirigée par le croiseur lance-missiles « Moskva », malgré l’opposition de l’Etat ukrainien.

Les mécanismes de l’annexion

Les évènements en Ukraine de l’hiver 2013-2014, suite à la suspension de l’accord d’association avec l’Union européenne en novembre 2013 par le président ukrainien, ont sans doute été un signal d’alarme pour le Kremlin. Le renversement du pouvoir pro-russe à Kiev le 22 février 2014 a mis en danger tous les projets des dirigeants russes concernant l’Ukraine: l’Union eurasienne et le destin incertain de la flotte russe de la mer Noire.

L’absence de stabilité politique en Ukraine a créé des conditions idéales pour que Moscou puisse conquérir la Crimée.

Le 27 février 2014, les unités spéciales russes ont pris le contrôle des bâtiments stratégiques de la péninsule, y compris les bâtiments du Parlement de la République autonome de Crimée. Durant le mois suivant, les Russes ont pris le contrôle total des installations stratégiques des infrastructures civiles et militaires, en bloquant les unités militaires ukrainiennes.

Les occupants portaient des uniformes sans emblèmes nationaux ni insignes militaires ; ils ont ainsi été surnommés par la population locale « les petits hommes verts ». Sachant que les évènements se sont déroulés très rapidement et que le Kremlin a envoyé des forces spéciales russes extrêmement bien entraînées, les commandants de l’armée ukrainienne sur la péninsule ont été tout simplement pris par surprise et n’ont pas pu riposter sans l’intervention des militaires de l’Ukraine continentale. Kiev a pris la décision de ne pas envoyer de forces supplémentaires en Crimée comprenant que la contre-attaque de l’armée ukrainienne provoquerait immédiatement un affrontement militaire d’une grande ampleur avec la Russie.

Les Ukrainiens venaient tout juste de vivre les tragiques évènements de « la Révolution de la Dignité » et n’étaient pas prêts à revivre des pertes humaines.

Le référendum portant sur le rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie a été organisé en deux semaines et s’est tenu le 16 mars 2014.

Les résultats ont été annoncés le lendemain : 96,6% de « oui » au rattachement à la Russie avec un taux de participation de 82%.

D’après la déclaration de Moustafa Djemilev, chef de file du Mouvement national des Tatars de Crimée, le taux de participation n’aurait été que de 32,4%.

Le même jour, le Parlement de Crimée a proclamé l’indépendance de la péninsule et demandé son rattachement à la Russie. Le processus d’annexion a abouti officiellement, le 21 mars 2014, dans un processus législatif accéléré.

Lors d’une cérémonie au Kremlin, Poutine a signé la loi créant deux nouvelles entités administratives russes : la Crimée et la ville portuaire de Sébastopol. Le Conseil de la Fédération, la chambre haute du parlement russe, et la Douma, la chambre basse, avaient ratifié peu auparavant le traité sur le rattachement.

Le 15 avril 2014, le Parlement ukrainien (Verkhovna Rada) a reconnu la Crimée comme territoire temporairement occupé.

Malgré toutes les accusations, Moscou a nié la présence de militaires russes sur la péninsule ; mais un mois après le referendum, lors d’une « ligne directe avec le peuple », Vladimir Poutine a déclaré : « Je ne cache pas que notre objectif était d’assurer que la libre expression de la volonté de la Crimée se fasse dans de bonnes conditions Voilà pourquoi nos troupes assuraient les arrières des forces d’auto-défense de la Crimée » [4].

De nombreux experts affirment que ces forces d’auto-défense ont été formées par les forces spéciales russes, les Spetsnaz, qui avaient déjà participé aux opérations en Tchétchénie et en Géorgie. La création par le ministère russe de la Défense d’une nouvelle décoration militaire, la médaille « Pour le retour de la Crimée », fournit une confirmation officielle de l’opération militaire russe sur la péninsule ukrainienne.

Un an après l’annexion, le 15 mars 2015, la chaîne de télévision d’Etat russe « Rossiya 1 » a diffusé un documentaire  » Crimée, le chemin vers la patrie » sur les évènements du printemps 2014 en Crimée.

Dans un entretien pour ce documentaire, le président russe a reconnu qu’il avait dirigé personnellement les actions militaires russes sur la péninsule : « Dans la nuit du 22 au 23 février 2014, j’avais dit à mes collègues : la situation est telle en Ukraine que nous devons commencer à travailler au retour de la Crimée au sein de la Russie, parce que nous ne pouvons pas abandonner aux nationalistes ce territoire et ses habitants en détresse » [5].

Plus loin, il ajoute : « Alors, je ne le cache pas, j’ai donné l’ordre au ministère de la Défense de transférer là-bas des unités spéciales des services secrets, des forces du corps des Marines, ainsi que des parachutistes ».

Dans le même documentaire, le président russe a affirmé qu’il était prêt à « mettre en état opérationnel » les forces nucléaires russes en cas d’intervention militaire des pays occidentaux. L’idée que leur président soit capable d’agiter la menace nucléaire, sans véritable danger extérieur, n’a paradoxalement dérangé ni la société russe ni la majorité de la population de Crimée.

En mars 2015, les Russes ont célébré avec la participation de Vladimir Poutine « le retour de la Crimée » au sein de leur pays. Une immense scène a été installée au pied du Kremlin pour de nombreux concerts et discours. Une grande majorité de Russes approuve ce que l’on appelle là-bas « le retour de la Crimée dans la mère patrie » et soutient aussi l’intervention militaire russe dans l’Est de l’Ukraine.

Et pourtant, en annexant le territoire de la péninsule de Crimée appartenant à l’Etat ukrainien, la Russie a violé trois traités internationaux signés par elle.

En 1994, le Mémorandum de Budapest avait été signé entre l’Ukraine, la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Par cet accord, l’Ukraine acceptait de se défaire du stock d’armes nucléaires dont elle avait hérité à la dislocation de l’URSS ; en contrepartie, les États signataires s’engageaient à respecter l’indépendance et la souveraineté ukrainiennes dans ses frontières et à s’abstenir de toute menace ou usage de la force contre l’Ukraine [6].

Le deuxième accord non respecté est le Traité d’amitié, de coopération et de partenariat entre la Russie et l’Ukraine, signé à Kiev en 1997.

Enfin le troisième traité est l’Accord entre la Russie et l’Ukraine sur la frontière russo-ukrainienne, signé à Kiev en 2003, selon lequel la Crimée est et demeure partie intégrante de l’Ukraine [7].

La violation des frontières ukrainiennes par l’annexion de la Crimée et, ensuite, par l’intervention militaire russe à l’Est de l’Ukraine a provoqué de nombreuses réactions de la communauté internationale.

Durant l’été 2014, en réponse à l’annexion illégale de la Crimée et à la déstabilisation délibérée de l’Etat ukrainien, l’Union européenne et les Etats‐Unis ont imposé des sanctions internationales contre la Russie : mesures diplomatiques, militaires et économiques.

Depuis l’annexion de la Crimée, l’Union européenne a adopté trois séries de sanctions.

La première phase de ses mesures, sous la forme de restrictions de voyage et de gels des avoirs ; ne touchaient qu’une liste de personnalités russes et ukrainiennes impliquées dans l’annexion illégale de la Crimée par la Russie. Cette liste de personnalités a été mise à jour plusieurs fois et compte désormais 95 personnes.

La deuxième phase de sanctions comprend le gel de nouveaux programmes en Russie financés par la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

Enfin la troisième phase de mesures restrictives sectorielles comprend des sanctions économiques, notamment la limitation de l’accès aux marchés des capitaux européens primaires et secondaires pour 5 institutions financières russes détenues par l’Etat ; l’imposition d’un embargo sur le commerce des armes vers la Russie; l’interdiction d’exportation de biens à double usage pour des utilisateurs finaux militaires et la restriction de l’accès russe aux technologies sensibles dans le secteur de l’énergie.

Les 28 Etats membres de l’Union européenne ont également soutenu la suspension des négociations sur l’adhésion de la Russie à l’OCDE et à l’Agence internationale de l’énergie. De nombreuses autres négociations bilatérales avec la Russie ont été suspendues.

De son côté, Moscou a pris des mesures à l’encontre de l’Union européenne, du Canada, de l’Australie et des États‐Unis, en imposant un embargo sur les produits frais, ciblant ainsi leurs filières agroalimentaires.

Dans ce contexte, des restrictions additionnelles pour la Crimée et Sébastopol ont été mises en place par l’Union européenne : toutes les importations venant de Crimée et de Sébastopol ont été interdites, ainsi que tout investissement européen sur la péninsule ; les opérateurs touristiques européens ne sont plus autorisés à offrir leurs services en Crimée ou à Sébastopol ; l’exportation de certains biens et technologies à destination d’entreprises de Crimée, ou pour une utilisation sur le territoire de la Crimée, est désormais interdite.

En juin 2015, le Conseil européen a prolongé les sanctions jusqu’à l’été 2016.

En septembre 2015, la France a définitivement voté l’annulation de la livraison de deux navires de guerre de type Mistral à la Russie en raison du rôle joué par Moscou dans la crise ukrainienne

Les Tatars de Crimée

Malgré le discours russe, l’annexion de la péninsule n’a pas été vécue avec enthousiasme par toute la population de Crimée. De nombreuses familles ont quitté le territoire désormais russe par peur des violences contre les pro-ukrainiens.

Ce sont surtout les Tatars de Crimée qui subissent au quotidien les persécutions de la part des autorités russes.

La situation est doublement tragique pour les Tatars : ils ont déjà vécu les déportations organisées par les Russes durant la Seconde Guerre mondiale et c’est seulement à la fin des années 1980 que les survivants ont eu l’autorisation de revenir en Crimée. Selon les résultats du recensement national de la population en 2001, les Tatars représentaient 12% de la population de la Crimée [8].

Le groupe ethnique des Tatars de Crimée est issu des différents peuples qui ont migré en Crimée : Tauri, Scythes, Cimmériens, Sarmates, Grecs, Alains, Goths, Huns, Romains, Khazars, Coumans, Petchenègues et Mongols-Tatars. Ils ont été à l’origine du Khanat de Crimée, fondé en 1441.

Au XVe siècle, la dynastie régnante de Crimée a reconnu la suzeraineté de l’Empire ottoman, et le Khanat devint ainsi un protectorat du sultan.

Durant son existence, le Khanat de Crimée a mené des guerres quasi-permanentes avec ses voisins, les Cosaques Zaporogues, le grand-duché de Lituanie, la Moldavie, le Royaume de Pologne et la Moscovie. À la fin du XVIIIe siècle, le Khanat de Crimée est devenu une arène de la lutte d’influence entre les Empires ottoman et russe.

En 1774, le Khanat a été déclaré indépendant de l’Empire ottoman, et très rapidement le gouvernement de Catherine II de Russie a annexé son territoire. Ainsi le Khanat de Crimée a cessé d’exister. Au cours des décennies suivantes, les Tatars sont devenus minoritaires en Crimée, car l’Empire russe y installait un grand nombre de paysans russes, leur proposant de multiples avantages. Ce fut le début d’une période tragique dans l’histoire des Tatars de Crimée, qu’ils appellent « l’âge noir ». Les répressions par le pouvoir russe et l’expropriation des terres ont conduit à un exode massif des Tatars de Crimée vers des territoires de l’Empire ottoman, actuellement la Turquie, la Bulgarie et la Roumanie.

Mais c’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les Tatars de Crimée ont vécu la plus grande tragédie de leur histoire. L’ensemble de la population, environ 200 000 personnes, a été déporté de Crimée sur ordre de Staline, sous prétexte de collaboration avec les nazis.

Cette déportation, connue sous le nom le « Sürgün », pour sa motivation, sa formation et son champ d’application, était une action sans précédent dans l’histoire du régime soviétique car elle a touché un peuple entier. L’opération, à laquelle ont participé 32 000 agents du NKVD, a duré 2 jours, du 18 au 20 mai 1944. Les déportés disposaient de 5 à 30 minutes pour rassembler leurs affaires, avec la permission d’emporter seulement des objets personnels, des ustensiles de cuisine et de la nourriture dans la limite de 500 kg par famille.

En réalité, les familles ne réussissaient à rassembler qu’une moyenne de 20 à 30 kg de biens et produits, tous les autres biens ayant ensuite été confisqués par le pouvoir soviétique. Ces familles ont été déplacées essentiellement vers l’Asie centrale : 82,5% vers l’Ouzbékistan, 2% vers le Kazakhstan et le Tadjikistan ; la partie restante a été envoyée en Russie, dans la Sibérie et l’Oural. Environ 46% de la population déplacée a succombé à la malnutrition et aux maladies durant les deux années qui ont suivi la déportation.

De nos jours, suite aux répressions massives de la part du Kremlin, environ 7 000 Tatars, un peuple autochtone de la Crimée, ont été obligés de fuir leur patrie historique.

Ceux qui sont restés doivent faire un choix crucial : soit ils renoncent à leur nationalité ukrainienne en faveur de la nationalité russe, soit ils deviennent des « étrangers » dans leur propre pays.

Moustafa Djemilev, chef de file du Mouvement national des Tatars de Crimée et Refat Chubarov, président du Majlis du peuple tatar de Crimée, ont l’interdiction par la Russie d’entrer en Crimée pendant 5 ans.

L’unique chaîne de télévision des Tatars de Crimée, ATR, qui avait appelé ouvertement au boycott du référendum sur le rattachement à la Russie, a cessé d’émettre sur la péninsule en mars 2015. Elle est désormais installée à Kiev.

Le gouvernement russe prévoit l’ouverture de sa propre chaîne de télévision pour les Tatars en Crimée, qui va servir comme instrument de Soft Power pour la promotion de l’image de la Russie.

A l’occasion du premier anniversaire de l’annexion, Amnesty International a publié une synthèse intitulée « Violations of the rights to freedom of expression, assembly and association in Crimea [9] », dans laquelle elle explique comment les autorités russes en Crimée se livrent à toute une série d’atteintes aux droits de l’Homme contre les médias pro-ukrainiens, les organisations militantes, les Tatars de Crimée et les personnes qui critiquent le régime.

Un certain nombre d’activistes se retrouvent emprisonnés et plusieurs personnes sont portées disparues.

Le 25 août 2015, le cinéaste ukrainien, Oleg Sentsov, arrêté en Crimée en mai 2014 et accusé d’avoir créé une organisation terroriste visant à obtenir la restitution de la péninsule à l’Ukraine, a été condamné par un tribunal militaire russe, à Rostov-sur-le-Don, à 20 ans de réclusion criminelle. Son co-accusé, Alexandre Kolchenko, considéré comme membre de la même organisation terroriste, a été condamné à 10 ans de prison.

Dans une déclaration, faite suite au verdict, la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, affirmait : « L’Union européenne estime que ces condamnations violent le droit international et les normes élémentaires en matière de justice. Elle continue d’appeler la Russie à libérer immédiatement MM. Sentsov et Kolchenko et à garantir leur retour en Ukraine en toute sécurité » [10].

Fin novembre 2015, la justice russe a rejeté l’appel de Sentcov, confirmant sa condamnation à 20 ans de prison.

La Crimée russe

La propagande russe sur l’annexion de la Crimée s’est avérée assez efficace sur la péninsule, ainsi que parmi les citoyens russes.

La stratégie du Kremlin a consisté à convaincre que le rattachement de la péninsule « à la patrie » était nécessaire et urgent, car les russophones de Crimée étaient menacés par « le Kiev fasciste ». Rappelons qu’exactement le même prétexte a été utilisé par Moscou pour justifier son intervention militaire à l’Est de l’Ukraine.

Une grande majorité de Russes est persuadée de la légitimité de cette annexion et considère cette action comme une preuve de la puissance de leur pays. Mais ils ne se posent pas de questions sur le coût possible de ce rattachement. En effet, la Crimée n’a jamais été une région autosuffisante et dépendait toujours de Kiev, qu’il s’agisse de subventions ou de services vitaux, comme l’eau et l’électricité. Ce sont par exemple 80% de l’électricité de Crimée qui provenaient d’Ukraine.

Depuis septembre 2015, la péninsule annexée par la Russie subit aussi un blocus routier : le passage des camions qui fournissent des produits alimentaires en Crimée est bloqué par des activistes tatars, des membres du mouvement nationaliste Praviy Sektor (« Secteur droit ») et des bataillons de volontaires. Désormais, des restrictions sur la marchandise transportée via la frontière vers la Crimée sont imposées même aux véhicules privés.

Fin novembre 2015, les supports des quatre lignes électriques, qui alimentent la Crimée, ont été sabotés côté ukrainien avec des engins explosifs par des membres du « Blocus civil », interrompant toute livraison d’électricité ukrainienne vers la péninsule annexée.

Ukrenergo, compagnie ukrainienne, a essayé de remettre partiellement en route l’alimentation de la péninsule à partir du continent mais en a finalement été empêchée par les activistes du blocus. L’état d’urgence a donc été décrété en Crimée, les entreprises de la péninsule ont arrêté de fonctionner, tandis que les habitations n’ont reçu de l’électricité que quelques heures par jour. Depuis, la Crimée s’alimente par des générateurs et par le « pont énergétique » qui la relie au système électrique russe. Ce câble à haute tension a été mis en route le 2 décembre, en présence de Vladimir Poutine.

En décembre 2015, le gouvernement de Kiev a proposé à la Russie de continuer à fournir de l’énergie électrique à la Crimée, mais à condition que dans le contrat la péninsule soit mentionnée comme appartenant à l’Ukraine. Suite à cette proposition, le président russe a commandé un sondage d’opinion en Crimée avant de conclure ce contrat avec l’Ukraine.

Deux questions ont été posées aux habitants de la région annexée, a annoncé le ministre russe de l’Energie, Alexandre Novak : « Soutenez-vous, oui ou non, le contrat conclu avec l’Ukraine pour la fourniture d’une part de l’énergie électrique en Crimée et à Sébastopol, s’il y est stipulé que la Crimée et Sébastopol font partie de l’Ukraine? » et « Etes-vous prêt à subir des difficultés temporaires liées à des interruptions mineures de courant pendant les 3 ou 4 prochains mois? » [11].

Selon l’agence de presse russe, RIA Novosti, 93% des habitants de la péninsule annexée n’acceptent pas le contrat proposé par Kiev, tandis que 94% de la population sont prêts à subir des difficultés temporaires [12]. Même si le gouvernement russe affirme que 90% des besoins en électricité sont maintenant couverts en Crimée grâce à ces mesures, cela n’empêche pas les habitants de ne recevoir de l’électricité que par période de 3 heures.

Celui qui fut le premier président de l’Ukraine indépendante, Leonid Kravtchouk, estime que le blocus de la Crimée n’est peut pas être une méthode de négociation efficace dans le contexte actuel, car les activistes utilisent des rapports de force, tandis que le seul moyen de négocier avec la Russie serait de proposer des solutions rationnelles.

Des hommes politiques et experts ukrainiens pensent que les habitants de la Crimée auront envie de redevenir des citoyens ukrainiens à condition que le niveau de vie en Ukraine leur paraisse supérieur à leur propre niveau de la vie. Leonid Kravtchouk est persuadé que cette solution sociale ne pourra jamais résoudre la question de la Crimée. Selon lui, seule une solution politique pourra être proposée à la Russie, compte tenu du rapport de force actuel. Dans une interview à la télévision ukrainienne « 5 Kanal », il évoque un statut d’autonomie large pour la Crimée, mais en faisant partie de l’Etat ukrainien [13].

Le gouvernement russe a annoncé qu’en 2018 il terminera la construction du pont du détroit de Kertch qui devrait relier la péninsule de Kertch en Crimée à la péninsule de Taman, dans la région de Krasnodar en Russie. Le premier pilier de ce pont a été planté le 16 août 2015. Ce projet est doté d’un budget global de 3 milliards $ (2,16 milliards €).

De plus, malgré le discours officiel du Kremlin, les sanctions imposées à la Russie suite à l’annexion de la Crimée ont un coût considérable pour l’économie russe.

Au plan militaire, certaines sources affirment la présence d’armes nucléaires russes en Crimée.

A la fin de 2014, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a affirmé que Moscou avait le droit d’installer son arsenal nucléaire sur tout le territoire de la Russie, y compris sur la péninsule de Crimée.

Conclusion

Même si Daech et le terrorisme sont passés au premier plan dans les préoccupations de la communauté internationale, l’annexion de la Crimée représente toujours une sérieuse menace non seulement pour l’Ukraine mais aussi pour le reste de l’Europe.

L’Etat ukrainien a vécu ce rattachement comme une double trahison : de la part des habitants de la Crimée qui ont voté pour « la réunification » avec la Russie et de la part de la Russie qui durant des années s’est positionnée comme un peuple-frère et finalement n’a pas hésité à annexer militairement une partie du territoire ukrainien. Kiev n’est pas en mesure de récupérer la péninsule de Crimée actuellement, mais continue à considérer cette région comme un territoire ukrainien temporairement occupé par la Russie.

Pour d’autres pays, comme la Géorgie, la Moldavie ou les pays baltes, cette annexion est un signal de danger envisageable pour leur propre territoire : la Russie a montré qu’elle est capable d’agir rapidement et efficacement, tandis que la communauté internationale n’a pas trouvé d’autres réponses que d’imposer des sanctions contre la Russie.

Même le Royaume-Uni et les Etats-Unis, signataires du Mémorandum de Budapest, qui étaient censés garantir la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine, n’ont pas été en mesure de s’opposer à la Russie lors de cette annexion.

Malheureusement, l’absence de forte réaction de la communauté internationale pourrait permettre au président russe d’envisager le même scénario dans d’autres Etats où existent une minorité russe.

https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0382-l-annexion-de-la-crimee-lecons-pour-la-securite-europeenne

2 À la découverte de la Crimée des TATARS

Crimée est un nom issu du tatar « ma colline » ou du grec « frontière »

Bakhtchissaraï, la capitale des Tatars de Crimée.

Ce peuple d’origine turque a été autrefois beaucoup plus important en Crimée, mais il a subi des déportations et des persécutions massives après la seconde guerre mondiale, accusé collectivement d’avoir collaboré avec le 3ème Reich.

Pour découvrir leur culture et leur folklore, il faut se rendre à Bakhtchissaraï, la capitale des Tatars de Crimée. La ville se trouve à mi-chemin entre Sébastopol et Simferopol, à la pointe sud de la Crimée, face à la Turquie. Le Palais des Khan « Hansaray » témoigne du temps lointain où les Tatars régnaient sur la péninsule. Ses minarets sont visibles de loin, car il abrite aussi une mosquée. La ville est aussi célèbre pour avoir inspiré des poèmes au grandissime poète russe Alexandre Pouchkine, par exemple « La Fontaine de Bakhtchisaraï« . Des quartiers entiers sont aujourd’hui habités par des Tatars.

Les Tatars criméens sont les descendants d’une population turque musulmane qui habite la péninsule de Crimée depuis le XIIIe siècle.

Il s’agit d’une belle région d’importance géostratégique et touristique, entre la Mer Noire et la Mer d’Azov, où se trouvent : la résidence d’été des tsars russes, Livadia ; Yalta, le lieu du célèbre accord entre les Alliés antinazis en février 1945 ; Simferopol (d’après le nom tatar, Akmescit), la capitale de la Crimée ; Sevastopol, le port de la défaite allemande et de ses alliés en 1943.

Les Tatars ont fondé le khanat de Crimée en 1441, sur les fondements de l’ancienne Horde d’Or de Gengis Khan.

En 1783, celui-ci s’est désintégré et la péninsule a été occupée par l’empire tsariste.

Dès lors, se sont accentuées les persécutions et les déportations des Tatars, commencées durant les règnes du tsar Pierre le Grand et de la tsarine Catherine II (Ciocâltan, 1994 : 136). Des vagues successives de Tatars criméens ont émigré dans le monde, beaucoup d’entre eux s’établissant en Dobroudja, la province roumaine située entre le fleuve Danube et le bord de la Mer Noire.

Après la révolution bolchevique, le 13 décembre 1917, la République Autonome de Crimée a été fondée par un décret de Lénine. Seulement quelques années plus tard, le 18 octobre 1921, les bolcheviks ont proclamé la République Autonome Soviétique Socialiste de Crimée.

La Kurultay (l’Assemblée Nationale Tatare), forme d’autodétermination traditionnelle tatare a été dissolue. Le pouvoir soviétique a procédé à la colonisation de la péninsule par des éléments russophones. Ces mutations démographiques ont changé la configuration ethnique de la Crimée. Celle-ci comptait en 1924, seulement 25 % de Tatars (Bugai, 1996 : 101). Toutefois, le régime soviétique a mené une politique d’assimilation des ethnies de Crimée.

Dans les années 1930, l’alphabet tatar composé de caractères arabes a été remplacé par un alphabet slave. Cela a eu des répercussions significatives sur la conservation de l’identité culturelle des Tatars criméens.

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le régime soviétique de Staline a déporté plusieurs peuples non slaves de la Crimée.

La justification officielle pour la déportation des Tatars, des Grecs, des Arméniens, des Bulgares et d’autres minorités de Crimée était que ces ethnies avaient collaboré avec l’occupant allemand durant la guerre (Bugai, 1996 : 106), accusation partiellement vraie.

Quant aux Tatars, un autre motif pour cette mesure radicale était que ceux-ci désiraient proclamer un État indépendant de l’empire soviétique.

D’après certains historiens, il y avait aussi d’autres raisons pour cette décision. La péninsule de Crimée occupait une position très importante dans la stratégie navale soviétique. Elle leur assurait la domination sur la Mer Noire dans l’éventualité d’un conflit dans les Balkans ou avec la Turquie (Conquest, 1970 : 347-349). Les Soviétiques planifiaient également d’obtenir l’accès au détroit des Dardanelles et visaient les territoires turcs, Kars et Ardahan.

De plus, les Tatars de Crimée, par leurs liens ethniques et historiques avec la Turquie, pouvaient représenter pour les Soviétiques une possible « Ve colonne », dans l’éventualité d’un conflit avec Ankara.

Aujourd’hui, il existe des différences d’opinions parmi les spécialistes en ce qui concerne les dimensions exactes de la répression stalinienne. Ces divergences sont compréhensibles à cause de l’impossibilité d’accès, jusqu’à récemment, aux archives de l’ancienne URSS. Depuis quelques années, chercheurs individuels et équipes de recherche de l’ancien espace soviétique, mais aussi du monde entier ont étudié certains fonds archivistiques secrets des anciens organes de répression staliniens.

Les efforts de ceux-ci se sont concrétisés dans une conjoncture favorable, marquée par l’ouverture d’une partie des archives de l’URSS, après l’effondrement de celui-ci, en 1991. En même temps, leur démarche pionnière a été difficile à cause de la dispersion de ces fonds et de la nécessité d’un travail assidu de classification.

En dehors des sources écrites, un autre type de sources, méprisé par le régime soviétique, s’est développé après 1991 : les témoignages oraux.

Beaucoup des survivants tatars de la déportation ont commencé à dévoiler leurs expériences traumatiques individuelles ou collectives par des interviews ou entretiens accordés aux spécialistes, aux journalistes ou aux postes de radio et de télévision.

Ces témoignages ont été produits aussi dans un certain contexte historique, dans un moment de crise identitaire pour les Tatars criméens après l’effondrement de l’URSS et la ressuscitation des nationalismes au Caucase et en Asie centrale.

Certains d’entre eux expriment le choc du déracinement de leurs régions natales, le sentiment d’impuissance, de crainte et d’incertitude par rapport à la fatalité de l’histoire, la douleur pour la perte d’un ou de plusieurs membres de leur famille et de leurs biens, la rupture profonde des anciennes sociabilités locales (voisins, amis), la nostalgie pour leur pays.

D’autres témoignages se réfèrent aux essais de retour en Crimée, durant le régime soviétique post-stalinien, les persécutions et le refus des autorités de les reconnaître en tant qu’ethnie tatare. Enfin, une autre catégorie de sources orales porte sur le retour de l’exil en Crimée de centaines de milliers de Tatars, les difficultés de se réintégrer, la pauvreté, les obstacles bureaucratiques ou les animosités de la population russophone, les efforts de reconstruction de leur identité ethnique, etc. Perceptions souvent subjectives et émotives, les témoignages expriment une facette cachée de la guerre, avec ses drames individuels et collectifs.

Les fragments des témoignages oraux donnent peu des renseignements sur la vie des Tatars criméens dans les lieux de l’exil, sur leurs efforts de s’adapter. Nous pouvons imaginer cependant que la vie a suivi sa trajectoire, mais que l’aliénation, la rupture identitaire et la douleur pour la perte des proches et de la cohésion ethnique ont marqué toute la vie des déportés, en s’intériorisant en eux-mêmes. Les lieux de déportation ont été perçus plutôt comme des non-lieux.

Ces quelques expériences traumatiques peuvent être extrapolées par les jeux d’échelles et une réflexion déductive, au niveau de centaines de milliers de Tatars qui ont vécu cette expérience, beaucoup d’entre eux morts durant la dé

Les dirigeants soviétiques responsables de l’exécution de l’ordre de Staline, de déportation rapide des Tatars criméens et d’autres nationalités du Caucase, ont échangé entre eux durant la période d’avril à mai 1944, une série de télégrammes, découverts plus tard dans les archives du KGB.

)Le pourcentage élevé de mortalité des Tatars originaires de Crimée dans les colonies de déportation est reconnu même par certains documents soviétiques : 14 % dans la première année et demie (Bugai, 1994 : 37). Les principales causes de décès étaient les maladies infectieuses et la malnutrition. Dès le 21 mai 1944 et jusqu’au 1er janvier 1945, 13 592 Tatars criméens sont morts sur la route ou dans les colonies spéciales et, à partir du 1er janvier 1945 au 1er janvier 1946, 13 183 autres sont décédés. Le 5 décembre 1944, le colonel Kuznetov, le chef de la Section des Camps Spéciaux du NKVD, écrivait à V.V. Chernyshov pour l’informer d’une possible épidémie de typhus parmi les déportés criméens. Même si ces statistiques varient d’une source à l’autre en ce qui concerne les dimensions du drame, il est tragique de constater que la déportation et les conditions dans les colonies de travail ont produit un nombre élevé de victimes parmi les Tatars criméens.

Groupe de Tatars de Crimée en attente du train pour partir en exil, mai 1944

Le 1er janvier 1953, 165 259 Tatars originaires de Crimée se trouvaient dans des colonies de travail

  • au Kazahstan (2 511), en Ouzbékistan (128 348), au Tadjikistan (6 711), en Bachkirie (299), dans la région de Tula (2 846), dans celle de Kirov (8), dans la RSSA des Maris (7 652), dans la région de Kostroma (2 243), dans celle de Moscou (706) et de Kubishev (663), en Kirghizie (366), dans la région de Kemerovo (209), celle de Molotov (8 438), celle de Sverdlovsk (2 488), et dans d’autres régions (1 771) (Bugai, 1994 : 63).

Le long chemin vers la reconnaissance officielle de l’ethnie

Durant l’époque de Khrouchtchev, en 1954, la Crimée, partie de la RSFS russe a été annexée à la RSS de l’Ukraine.

Après la mort de Staline et la dénonciation de son culte de la personnalité par le fameux rapport Khrouchtchev, le Présidium du Soviet Suprême de l’URSS a émis un décret (28 avril 1956J14 à la suite duquel les actes de déportation ont été reconnus comme « abusifs et discriminatoires ».

À cette occasion ont été libérés 178 454 Tatars criméens, des Balkars, des Turcs, des Kurdes et des Hemsils.

Toute une série de restrictions à l’égard des Tatars de Crimée a été enlevée, mais les déportés n’ont pas obtenu le droit de revenir dans leur patrie (en tatare, Yasil Yurt – la Patrie Verte), ni la restitution des propriétés et d’autres biens confisqués par le régime stalinien.

Aussi, les Tatars de Crimée, n’ont pas été reconnus en tant qu’ethnie distincte en Crimée.

Il s’agit donc seulement d’une reconnaissance morale de la part des autorités soviétiques, en ce qui concerne les abus commis par le régime stalinien en mai 1944. Cette reconnaissance partielle s’inscrivait dans les limites du même régime communiste et avait un rôle plutôt propagandiste, dans la conjoncture de la guerre froide de « diaboliser » le gouvernement précédent de Staline. Le stigmate de « traître » attribué aux Tatars criméens a été maintenu.

Dans la même année (1956), les Tatars ont fondé en exil le « Mouvement National des Tatars de Crimée », avec des filiales dans le monde entier. En ce qui concerne les modalités d’action de ce mouvement, on peut distinguer, depuis 1956 jusqu’à aujourd’hui, quatre étapes :

La période du début (1956-1964)
L’époque la plus active (1964-1969)
La période de crise (1969-1987)
La « renaissance » (depuis 1987 jusqu’à nos jours)

La première période s’est caractérisée surtout par des actions individuelles des anciens déportés tatars, peu organisées et sans grande efficacité par rapport aux horizons d’attente. Des pétitions, des lettres, des appels ont été rédigés notamment par les Tatars qui avaient été pendant la guerre membres du PCUS ou du Komsomol.

La deuxième étape correspond à une maturation du mouvement. Les actions étaient mieux organisées et ont attiré beaucoup d’adhésions. Après plusieurs années de protestations, de pétitions et de manifestations, le 5 septembre 1967, cette ethnie a été reconnue officiellement par un décret du Présidium du Soviet Suprême de l’URSS, comme ethnie distincte en Crimée.

Néanmoins, après septembre 1967, les autorités soviétiques n’ont pas enlevé les restrictions pour les Tatars criméens de rentrer dans leur patrie. La suite du décret prévoyait pour ceux-ci, des droits égaux aux autres citoyens soviétiques, mais… seulement dans les régions de déportation, notamment en Ouzbékistan :

Le décret assurait aussi aux anciens déportés certaines compensations économiques. Ces droits sont cependant restés, pour la plupart d’entre eux, seulement au niveau théorique.

Voici le témoignage d’une vieille femme, déportée avec sa famille en Ouzbékistan, en mai 1944, qui a essayé de rentrer en Crimée, durant le régime soviétique de L. Brejnev. Kaska Vedgie, originaire de la ville de Belogorsk, se souvient de son calvaire :

« En 1966, nous avons désiré rentrer en Crimée. On nous l’a interdit alors nous avons décidé de nous enfuir. Nous avons réussi à nous rendre jusqu’au Kuban, dans la région de Krasnodar.

En 1968, je suis partie avec toute ma famille à Moscou pour participer aux manifestations des Tatars criméens sur la Place Rouge. Dans l’année suivante [1969], nous sommes partis de nouveau vers notre patrie.

Nous sommes arrivés le 24 avril et nous avons acheté avec difficulté une maison de certains Russes.

Après un mois seulement, une nuit, à deux heures à peu près, la milice a frappé à notre porte. Les miliciens ont brisé les portes et les fenêtres. Ils ont jeté de l’eau froide sur les cinq enfants qui dormaient, les traumatisant pour toute leur vie. Mon mari a été arrêté. Moi et les enfants nous avons été forcés de monter dans une voiture et conduits jusqu’à la gare de Simferopol pour embarquer dans un train en destination du Kuban.

Comme en mai 1944. Nous avons réussi à nous soustraire de la vigilance des miliciens et nous sommes descendus après quelques stations seulement. Après deux jours, nous sommes arrivés de nouveau en Crimée.

Durant six mois, nous sommes restés cachés chez des amis, dans des dépôts ou dans des maisons abandonnées, recevant de la nourriture de la part de personnes dévouées qui se sont exposées à de grands risques.

Nous avons été arrêtés de nouveau et de nouveau expulsés de Crimée. Nous sommes revenus après quelques mois. Nous n’avons pas été expulsés mais notre calvaire a continué.

Durant deux années, nous avons été menacés de mort presque jour et nuit. Nous étions souvent réveillés par des coups violents sur la porte et par les menaces des miliciens et des agents de sécurité. L’un de nos enfants est mort à la suite d’un choc, pendant une nuit quand un milicien est venu pour nous intimider ».

Nous présentons maintenant un petit fragment d’un important document-manifeste, réalisé et signé par les Tatars de Crimée, déportés de leur patrie en mai 1944 : L’appel des représentants du peuple Tatar vers tout le monde (le 2 juin 1968). Après le rappel des conditions épouvantables de la déportation, l’appel précisait :

« (…) En même temps, l’autonomie nationale a été annulée, la culture nationale complètement détruite, nos monuments démolis, les tombeaux des ancêtres rasés de la surface de la terre. Durant 12 ans, nous avons vécu en exil et nous avons été discriminés. Nos enfants sont nés en exil, nous avons été qualifiés de traîtres et d’incroyables contes ont été publiés sur nous pour être lus par le peuple soviétique. Pendants nos actions, trois millions de signatures ont été ramassées dans toute l’URSS. Cela veut dire que chaque Tatar criméen a déposé sa signature sur dix pétitions. Cet appel de 300 000 Tatars, multiplié par dix fois s’est prouvé sans résultat. Aucune autorité gouvernementale ne nous n’a répondu ; aucun journal soviétique n’a mentionné notre lutte. »

La période 1969-1987 s’est caractérisée par une recrudescence de la violence des autorités soviétiques sur les Tatars criméens : des arrestations en masse, des déportations et mêmes des assassinats (par exemple l’immolation de Musa Mamut en juin 1978). Également, à cette époque se sont affirmés plusieurs dissidents parmi l’intelligentsia tatare, certains reconnus sur le plan international (Mustafa Gemilev, Resat Gemilev, Yuri Osmanov, etc.). Les arrestations de certains de ses principaux dirigeants ont conduit à une crise du mouvement tatar.

La dernière étape, de 1987 à nos jours, a coïncidé avec les réformes, la glasnost et la perestroïka gorbatchéviennes.

Même à cette époque, la lutte des Tatars de Crimée n’a pas été facile. Après plusieurs pressions et actions collectives (manifestations, protestations, pétitions, appels, etc.), le 14 novembre 1989, une déclaration du Soviet Suprême de l’URSS a reconnu finalement « les actions criminelles du régime stalinien ».

Ce qui est plus important est que les Tatars criméens ont obtenu le droit de rentrer dans leur patrie.

En même temps, le gouvernement soviétique a proposé un plan de reconstruction ethnique de la Crimée (le plan Yanaev, en novembre 1989). À partir de cette déclaration, les événements se sont déroulés très rapidement.

En 1990, les Tatars ont obtenu le droit de s’autogouverner par le rétablissement de l’Assemblée Nationale des Tatars de Crimée (la Kurultay). En janvier 1991, un référendum a établi l’autonomie des Tatars de Crimée. Des représentants tatars sont entrés dans le Parlement fédéral de l’Ukraine. À partir des années 1988-1990, les Tatars criméens ont commencé à revenir massivement dans la péninsule (presque 250 000). Aujourd’hui, 300 000 Tatars environ vivent en Crimée. La voie vers la reconstruction identitaire a ainsi été ouverte.

Extrait de https://cm.revues.org/288

Les Tatars de Crimée sous pression aujourd’hui

Des Tatars de Crimée en 2014,en souvenir de la déportation massive vers l’Asie centrale en 1944 par Staline. Cette commémoration est désormais interdite. Photo Stringer. Reuters

La minorité musulmane subit à nouveau les assauts des autorités russes, qui souhaitent interdire leur Assemblée.

« Les Tatars de Crimée sont décidément dans le collimateur des autorités russes. La procureure générale de la péninsule, Natalia Poklonskaïa, a décidé de suspendre mercredi l’activité du Medjlis, l’Assemblée des Tatars, l’accusant de mener des «activités extrémistes» et d’œuvrer à la «déstabilisation».

Le Medjlis est «banni de tous les médias d’Etat et municipaux, il lui est interdit d’organiser des rassemblements, de faire usage de comptes bancaires et de mener toute activité» en attendant le verdict du tribunal quant à son interdiction définitive, réclamée par le Parquet. Poklonskaïa accuse des représentants du Medjlis d’être à l’origine des blocus énergétique et alimentaire de la Crimée, à l’automne dernier.

Des militants tatars et ukrainiens avaient bloqué durant des semaines le passage des camions en provenance d’Ukraine, et fait sauter des lignes à haute tension, plongeant la péninsule dans l’obscurité et le froid.

Selon le Parquet, les actions étaient coordonnées entre autres par le chef de l’organisation Renat Tchoubarov et le leader historique des Tatars de Crimée, Moustafa Djemilev, député du Parlement ukrainien, tous deux interdits d’entrée en Crimée depuis son annexion par la Russie.

Historiquement très méfiants vis à vis de Moscou —les Tatars ont subi une déportation massive vers l’Asie centrale en 1944 par Staline, qui les accusait d’avoir collaboré avec les nazis—, ces autochtones de Crimée représentant près de 13% de la population locale n’ont pas vu d’un bon œil la mainmise russe sur la péninsule, au printemps 2014. Près de 70% d’entre eux ont boycotté le référendum.

Certes, sur le papier, les nouvelles autorités russes ont rapidement pris des mesures pour acheter la loyauté de cette communauté musulmane : reconnaissance officielle de la langue tatare, réhabilitation des Tatars déportés, allocation de 10 milliards de roubles (134 millions d’euros) d’ici à 2020 pour l’amélioration de leur condition.

Mais les relations entre les institutions tatares et le pouvoir ne sont jamais apaisées.

Sous prétexte qu’elle entretenait un sentiment antirusse, la seule chaîne de télévision en langue tatare, ATR, a été rapidement fermée, l’enseignement en tatar drastiquement réduit, et le droit de se rassembler dans la capitale, Simferopol, y compris pour commémorer la déportation, suspendu.

Pour ce qui est du Medjlis, qui a représenté les Tatars depuis 1991, en trouvant un terrain d’entente avec l’Ukraine, il a tout de suite été tenu en suspicion par la Russie.

Amnesty International dénonce dans un communiqué une décision visant à «étouffer toute dissidence» et «supprimer l’un des derniers droits d’une minorité que la Russie devrait protéger plutôt que persécuter».

L’ONG rappelle que les Tatars avaient «payé le prix du coup de force de la Russie dans la région», avec au moins six de ses membres disparus et un retrouvé mort en 2014.

http://www.liberation.fr/planete/2016/04/14/les-tatars-de-crimee-sous-pression_1446112

Notes sur : leçons pour la sécurité européenne

[1] : Les Cimmériens – un peuple cavalier nomade initialement signalé dans la Steppe Pontique, au nord du Pont Euxin (mer Noire).
[2] : Les Krymchaks sont une communauté juive vivant en Crimée depuis des siècles, voire deux millénaires, qui parle une langue turque, le krymchak.
[3] : http://zakonbase.ru/content/part/680193 (en russe)
[4] : http://www.huffingtonpost.fr/2014/04/17/ukraine-poutine-armee-russe_n_5165088.html
[5] : http://www.dailymotion.com/video/x2lr5nl
[6] : http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/1994/1399
[7] : http://www.bundesheer.at/pdf_pool/publikationen/ukraine_zerissen_zw_ost_u_west_m_malek_ukraines_border_t_zhurzhenko.pdf
[8] : http://2001.ukrcensus.gov.ua/results/general/nationality/crimea/ (en russe)
[9] : https://www.amnesty.org/fr/documents/document/?indexNumber=eur50%2F1129%2F2015&language=en
[10] : http://eeas.europa.eu/statements-eeas/2015/150825_01_fr.htm
[11] : http://minenergo.gov.ru/node/3801 (en russe)
[12] : http://ria.ru/society/20160111/1357916637.html (en russe)
13] : http://www.rbc.ua/styler/zhizn/eks-prezident-kravchuk-uveren-putin-gotov-1452340497.html (en russe)

 Réalisé à partir de plusieurs sources

 

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