Enseignements Krishnamurti

La Méditation selon Krishnamurti

La Révolution du silence

Krishnamurti

Durant des décennies, de l’Inde à l’Amérique, en passant par l’Europe, Krishnamurti n’a cessé de dénoncer l’illusion de ces « drogues dorées » que sont les religions, les doctrines politiques aussi bien que la consommation matérielle, également impuissantes à répondre aux besoins spirituels de l’homme. Dans ce livre, paru en 1970 et d’une actualité toujours brûlante, il nous incite une fois de plus à nous libérer des discours ou des morales préétablis, à écouter notre silence intérieur et celui de la nature. « Ce qui est créateur est toujours destructeur », affirmait-il. En menant une critique radicale des formes modernes de l’asservissement, son œuvre dégage des perspectives dont la ruine actuelle des grandes idéologies ne fait que souligner la pertinence.

Ce qui est important, dans la méditation, c’est la qualité de l’esprit et du cœur. Ce n’est pas ce à quoi on est parvenu, ni ce que l’on dit avoir atteint, mais plutôt la qualité d’un esprit innocent et vulnérable.

Au-delà de la négation, existe un état positif. Simplement accumuler des expériences – ou vivre dans un état d’expérience – c’est méconnaître la pureté de la méditation.

La méditation n’est pas un moyen en vue d’une fin. C’est à la fois le moyen et la fin. L’esprit ne peut jamais être rendu innocent par l’expérience. C’est la négation de l’expérience qui engendre l’état positif d’innocence, état que la pensée ne peut pas cultiver. La pensée n’est jamais innocente. La méditation met fin à la pensée, mais non par l’action de celui qui médite, car celui qui médite n’est autre que la méditation.

Ne pas méditer c’est être comme un aveugle dans un monde de grande beauté, de lumière, de couleur.

Déambulez donc au bord de la mer, et laissez cette qualité méditative venir à vous. Si elle vient, ne la poursuivez pas. Ce que l’on poursuit sera la mémoire de ce qui a été, et ce qui a été est la mort de ce qui est. Ou, si vous vagabondez parmi les collines, que tout vienne vous dire la beauté et la souffrance de la vie, afin que vous vous éveilliez à votre propre douleur, et à sa fin. La méditation est la racine, la plante, la fleur et le fruit. Ce sont les mots qui créent une séparation entre le fruit, la fleur, la plante et la racine. En cette séparation, l’action n’est pas bénéfique. La vertu est perception totale. […]

Si l’on entreprend de méditer de propos délibéré, ce n’est pas de la méditation. Si l’on se propose d’être bon, la bonté ne fleurira jamais. Si l’on cultive l’humilité, elle cesse d’être. La méditation est comme la brise qui vient lorsqu’on laisse la fenêtre ouverte ; mais si on la laisse ouverte délibérément, si délibérément, on invite la brise, elle n’apparaîtra jamais.

La méditation n’est pas dans le processus de la pensée, car la pensée est si rusée qu’elle a d’infinies possibilités de se créer des illusions, mais alors la méditation lui échappe. Comme l’amour, elle ne peut être pourchassée. […]

La méditation n’est ni l’expérience de quelque chose qui se situe au-delà de la pensée et des sentiments quotidiens, ni la poursuite de visions et de délices. Un petit esprit infantile et malpropre peut avoir des visions d’une expansion de sa conscience, et il en a en effet, qu’il reconnaît selon son propre conditionnement. Cet infantilisme est fort capable d’obtenir des succès dans le siècle, d’acquérir une renommée et une notoriété. Les gourous, ses maîtres, ont les mêmes caractères que lui, et la même mentalité. La méditation n’appartient pas à cette catégorie. Elle n’est pas faite pour le chercheur, car le chercheur trouve ce qu’il désire, et le réconfort qu’il en tire est la morale de son inquiétude.

Quoi qu’il puisse faire, l’homme des croyances et des dogmes ne peut pas entrer dans le champ de la méditation. Pour méditer la liberté est indispensable. Il ne saurait être question de méditer d’abord et de trouver ensuite la liberté. La liberté – le rejet absolu de la morale sociale et de ses valeurs – est le premier mouvement de la méditation. Ce n’est pas une entreprise publique à laquelle on puisse participer en y apportant sa prière. Elle se tient à l’écart, toute seule, toujours au-delà des frontières du comportement social. Car la vérité ne réside pas dans les objets de la pensée, ni dans ce que la pensée a assemblé et qu’elle appelle la vérité. La méditation positive est l’absolue négation de toute la structure de la pensée. […]

La méditation est un mouvement perpétuel. Vous ne pouvez jamais dire que vous êtes en train de méditer, et vous ne pouvez pas réserver un temps pour la méditation. Elle n’est pas à vos ordres. Sa bénédiction ne vous est pas octroyée du fait que votre vie est réglée par un système, une routine ou une morale. Elle ne vient que lorsque votre cœur est réellement ouvert. Non pas ouvert avec la clé de la pensée, ni mis en sécurité par l’intellect, mais lorsqu’il est ouvert comme un ciel sans nuages ; alors elle survient à votre insu, sans avoir été invitée. Mais vous ne pouvez jamais la surveiller, la conserver, lui rendre un culte. Si vous essayez de le faire, elle ne reviendra jamais plus ; quoi que vous fassiez, elle vous évitera.

Ce n’est pas vous qui importez dans la méditation, vous n’y avez aucune place, sa beauté n’est pas en vous, mais en elle-même. Et à cela vous ne pouvez rien ajouter. Ne regardez pas par la fenêtre dans l’espoir de la capter à son insu, ne vous asseyez pas dans une chambre tamisée afin de l’attendre ; elle ne vient que lorsque vous n’êtes pas là du tout, et sa félicité n’a pas de continuité. […] Méditer c’est se vider du connu. […]

L’épanouissement de la méditation est espace et innocence. Il n’y a pas d’innocence sans espace. L’innocence n’est pas un état infantile : on peut être à la fois physiquement mûr et innocent. Mais le vaste espace qui accompagne l’amour ne peut pas se produire tant que le psychisme n’est pas libéré des nombreuses cicatrices de l’expérience. Ces cicatrices empêchent l’esprit d’être innocent. La méditation consiste à libérer l’esprit de la constante pression de l’expérience. […]

Un esprit méditatif est silencieux. Ce n’est pas un silence que la pensée puisse concevoir ; ce n’est pas le silence que la pensée puisse concevoir ; ce n’est pas le silence d’un soir tranquille ; c’est le silence total qui se produit lorsque s’arrête la pensée, avec toutes ses images, ses mots, ses perceptions. Cet esprit méditatif est l’esprit religieux – celui dont la religion n’est pas atteinte par les églises, les temples et leurs chants.

L’esprit religieux est l’explosion de l’amour. Cet amour-là ne connaît pas de séparation. Pour lui, le lointain est tout près. En lui il n’y a ni l’individu ni le nombre mais plutôt un état dans lequel il n’y a pas de vision. De même que la beauté, il n’apparient pas au monde mesurable des mots. L’esprit méditatif ne puise son action qu’en ce silence. […]

La méditation n’est jamais une prière. Les prières, les supplications, sont dictées par la commisération que l’on a pour soi-même. On prie lorsqu’on est en difficulté, lorsqu’on souffre. Mais lorsqu’on est heureux, joyeux, on ne supplie pas. Cette compassion envers soi-même, si profondément enfouie dans l’homme est la racine de son isolement. Se séparer des autres, ou se penser isolé, aller perpétuellement à la recherche d’une identification avec une totalité, c’est amplifier la division et la douleur. Du fond de cette confusion, on invoque le ciel, ou un conjoint, ou une divinité inventée. Cet appel peut attirer une réponse, mais cette réponse est l’écho, dans sa solitude, de la compassion que l’on a pour soi-même.

La répétition de mots, de prières, vous met dans un état d’auto-hypnose, vous enferme en vous-même, vous détruit. L’isolement de la pensée est toujours dans le champ du connu, et la réponse à la prière est la réponse du connu.
La méditation est fort éloignée de tout cela. La pensée ne peut pas pénétrer dans son champ qui ne comporte pas de séparation, donc pas d’identité. La méditation est à ciel ouvert, les secrets n’y ont aucune place. Tout y est exposé, tout y est clair ; alors la beauté de l’amour est. […]

La méditation est la fin du langage. Le silence ne peut pas être provoqué par la parole, le mot étant la pensée. L’action engendrée par le silence est totalement différente de celle que provoque le mot. La méditation consiste à libérer l’esprit de tout symbole, de toute image, de tout savoir. […]

L’esprit se libérant du connu ; c’est cela, la méditation. La prière va du connu au connu. Il peut arriver qu’elle produise des résultats ; mais ils ne sont encore que dans le champ du connu, et le connu est le conflit, la misère, la confusion. La méditation est le rejet total de tout ce que l’esprit a accumulé. Le connu est observateur, et l’observateur ne peut voir que le connu. L’image est du domaine du passé et la méditation met un terme au passé. […]

On ne peut jamais entreprendre une méditation ; elle doit se produire sans qu’on la recherche. Si vous la recherchez ou si vous demandez comment méditer, la méthode non seulement vous conditionnera, mais elle renforcera votre conditionnement présent.

La méditation, en réalité, est le déni de toute la structure de la pensée. La pensée est structurale, raisonnable ou déraisonnable, objective ou malsaine, et lorsqu’elle essaie de méditer par raison ou à partir d’un état contradictoire et névrosé, elle projette inévitablement ce qu’elle est, et prend sa structure pour une grave réalité. C’est comme le croyant qui médite sur sa propre croyance : il renforce et sanctifie ce qu’il a créé lui-même, poussé par sa peur. Le mot est l’image ou le tableau, objet d’une idolâtrie qui devient la pensée essentielle.

Le bruit construit sa propre cage sonore. Il en résulte que le bruit de la pensée provient de la cage, et c’est ce mot et sa sonorité qui séparent l’observateur et l’observé. Le mot n’est pas seulement un élément du langage, il n’est pas un simple son, c’est aussi un symbole, le rappel de tout souvenir susceptible de déclencher le mouvement de la mémoire, de la pensée. La méditation est l’absence totale de ce mot. La racine de la peur est le mécanisme du mot. […]

Chez l’animal, l’instinct de suivre et d’obéir est naturel et nécessaire à la survivance, mais chez l’homme il devient un danger. Suivre et obéir, pour l’individu, deviennent imitation et conformisme, en fonction de quoi il s’adapte aux structures d’une société qu’il a lui-même construite.

Sans liberté, l’intelligence ne peut guère fonctionner. Comprendre, en action, la nature de l’obéissance et de l’acceptation, c’est faire naître la liberté. La liberté n’est pas l’instinct de faire ce qui plaît. Dans une société vaste et complexe une telle liberté ne serait pas possible ; d’où le conflit entre l’individu et la société, entre le nombre et l’unité.

Jiddu Krishnamurti (1895-1986) naquit en Inde et fut pris en charge à l’âge de treize ans par la Société théosophique, qui voyait en lui « l’Instructeur du monde » dont elle avait proclamé la venue. Très vite Krishnamurti apparut comme un penseur de grande envergure, intransigeant et inclassable, dont les causeries et les écrits ne relevaient d’aucune religion spécifique, n’appartenaient ni à l’Orient ni à l’Occident, mais s’adressaient au monde entier. Répudiant avec fermeté cette image messianique, il prononça à grand fracas en 1929 la dissolution de la vaste organisation nantie qui s’était constituée autour de sa personne ; il déclara alors que la vérité était « un pays sans chemin », dont l’accès ne passait par aucune religion, aucune philosophie ni aucune secte établies.

La liberté et la révolte

Par Krishnamurti

Aucun tourment des refoulements, aucune brutale discipline des conformistes n’ont conduit à la vérité. Pour la rencontrer on doit avoir l’esprit complètement libre, sans l’ombre d’une déviation.

Mais demandons-nous d’abord si nous voulons réellement être libres.

Lorsque nous en parlons, pensons-nous à la liberté totale ou à nous débarrasser d’une gêne ou d’un ennui ? Nous aimerions ne plus avoir de pénibles souvenirs de nos malheurs et ne conserver que ceux de nos jours heureux, des idéologies, des formules, des contacts qui nous ont le plus agréablement satisfaits. Mais rejeter les uns et retenir les autres est impossible, car, ainsi que nous l’avons vu, la douleur est inséparable du plaisir.

Il appartient donc à chacun de nous de savoir s’il veut être absolument libre. Si nous le voulons, nous devons commencer par comprendre la nature et la structure de la liberté.
Est-ce de « quelque chose » que nous voulons nous libérer ? De la douleur ? De l’angoisse ? Cela ne serait pas vouloir la liberté, qui est un état d’esprit tout différent.

Supposons que vous vous libériez de la jalousie. Avez-vous atteint la liberté ou n’avez-vous fait que réagir, ce qui n’a en rien modifié votre état ?

On peut très aisément s’affranchir d’un dogme en l’analysant, en le rejetant, mais le mobile de cette délivrance provient toujours d’une réaction particulière due, par exemple, au fait que ce dogme n’est plus à la mode ou qu’il ne convient plus.

On peut se libérer du nationalisme parce que l’on croit à l’internationalisme ou parce que l’on pense que se dogme stupide, avec ses drapeaux et ses valeurs de rebut, ne correspond pas aux nécessités économiques. S’en débarrasser devient facile. On peut aussi réagir contre tel chef spirituel ou politique qui aurait promis la liberté moyennant une discipline ou une révolte. Mais de telles conclusions logiques, de tels raisonnements ont-ils un rapport quelconque avec la liberté ?

Si l’on se déclare libéré de « quelque chose », cela n’est qu’une réaction qui engendrera une nouvelle réaction, laquelle donnera lieu à un autre conformisme, à une nouvelle forme de domination. De cette façon, on déclenche des réactions en chaîne et l’on imagine que chacune d’elles est une libération. Mais il ne s’agit là que d’une continuité modifiée du passé, à laquelle l’esprit s’accroche.

La jeunesse, aujourd’hui, comme toutes les jeunesses, est en révolte contre la société, et c’est une bonne chose en soi. Mais la révolte n’est pas la liberté parce qu’elle n’est qu’une réaction qui engendre ses propres valeurs, lesquelles, à leur tour, enchaînent. On les imagine neuves, mais elles ne le sont pas : ce monde nouveau n’est autre que l’ancien, dans un moule différent. Toute révolte sociale ou politique fera inévitablement retour à la bonne vieille mentalité bourgeoise.

La liberté ne survient que lorsque l’action est celle d’une vision claire ; elle n’est jamais déclenchée par une révolte. Voir clairement c’est agir, et cette action est aussi instantanée que lorsqu’on fait face à un danger. Il n’y a, alors, aucune élaboration cérébrale, aucune controverse, aucune hésitation ; c’est le danger lui-même qui provoque l’acte. Ainsi, voir c’est à la fois agir et être libre.

La liberté est un état d’esprit, non le fait d’être affranchi de « quelque chose » ; c’est un sens de liberté ; c’est la liberté de douter, de remettre tout en question ; c’est une liberté si intense, active, vigoureuse, qu’elle rejette toute forme de sujétion, d’esclavage, de conformisme, d’acceptation.

C’est un état où l’on est absolument seul, mais peut-il se produire lorsqu’on a été formé par une culture de façon à être toujours tributaire, aussi bien d’un milieu que de ses propres tendances ?

Peut-on, étant ainsi constitué, trouver cette liberté qui est solitude totale, en laquelle n’ont de place ni chefs spirituels, ni traditions, ni autorités ?

Jiddu Krishnamurti, « Se libérer du connu ».

SOURCE : http://bouddhanar.blogspot.com/

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