Légendes

La véritable histoire de Sémiramis, la légendaire reine assyrienne

Seule femme à avoir jamais régné sur l’influent empire assyrien, Sémiramis a suscité l’intérêt des écrivains et des peintres de l’époque romaine au 19e siècle.

La reine Sémiramis supervise la construction de Babylone, ville dont elle est la fondatrice légendaire. Ce tableau mystérieux, réalisé en 1861 par Edgar Degas, est exposé au musée d’Orsay, à Paris. Il montre à quel point le mythe autour de Sémiramis n’a aucunement perdu de son aura.

Si les femmes d’État étaient rares dans la Mésopotamie antique, celles qui ont gouverné ont marqué l’histoire.

Sous le régime néo-assyrien du 9e siècle, une femme a dirigé un empire entier s’étendant de l’Asie mineure à l’ouest de l’Iran contemporain. Son nom, Sammu-ramat, signifierait « paradis extrême ». Son règne d’une durée de cinq ans, bien que bref, semble avoir inspiré le respect pérenne de ses sujets et du monde entier.

Des siècles plus tard, des écrivains et historiens grecs se penchèrent sur Sammu-ramat et sur ses accomplissements. Ils hellénisent son nom, qui devient Sémiramis. La reine assyrienne passe alors du monde des faits à celui des légendes. Certains lui attribuent le rôle d’une magnifique femme fatale protagoniste d’une histoire d’amour tragique. Les auteurs classiques attribuent de grandes réalisations à Sémiramis, dont le rôle de cheffe des armées et de bâtisseuse des murs de Babylone, ainsi que des monuments à travers tout l’empire.

Le temps n’affadit pas son aura.

Elle a inspiré le poète italien Dante qui l’évoque dans la première partie de la Divine Comédie, intitulée l’Enfer, où elle est punie pour ses « vices sensuels ». Plus tard, Voltaire écrit une tragédie, adaptée ensuite en 1823 en un opéra par Rossini, intitulé Semiramide.

Inspiré par les légendes autour de l’intrépide reine assyrienne, le peintre du 17e siècle Louis de Caullery représente Sémiramis en train de chasser un lion, symbole de la royauté, devant les portes de Babylone. Ce tableau fait partie de la collection permanente du Musée Fabre, à Montpellier. PHOTOGRAPHIE DE AGENCE BULLOZ/RMN-GRAND PALAIS

DE VRAIS POUVOIRS

La véritable histoire de Sammu-ramat demeure impénétrable. Une question subsiste : qu’a-t-elle bien pu accomplir il y a 2 800 ans pour fasciner à ce point et inspirer de telles légendes romantiques ?

Des archéologues ont découvert quatre artefacts majeurs qui offrent quelques indices pouvant permettre de retracer sa biographie.

Dans la ville antique de Nimroud (dans l’actuel Irak), deux statues consacrées à Nabû, dieu mésopotamien du savoir et de l’écriture, mentionnent le nom de la reine. Deux stèles y font référence, dont l’une est originaire de Kizkapanli, ville de la Turquie contemporaine, et l’autre d’Assur en Irak. Mises bout à bout, ces quatre inscriptions servent de fondations à son histoire : la reine vivait bel et bien au sein de l’empire assyrien entre le 8e et le 9e siècle av. J.-C., était mariée au roi Shamshi-Adad V, lequel a régné de 823 à 811 av. J.-C., et était la mère du roi Adad-nerari III.

Grâce à ces éléments essentiels, les historiens se sont fait une idée plus nette de son importance et savent qu’elle est entrée dans l’histoire de l’Assyrie à une période charnière de l’Empire. Son mari était le petit-fils du grand souverain d’Assyrie, Assournazirpal II, monarque flamboyant à l’origine de la construction d’un magnifique palais à Nimroud au début du 9e siècle av. J.-C.

Cet événement est commémoré par la stèle du banquet, une stèle qui décrit des milliers de convives et 10 jours de festivités. Assournazirpal II a rendu à l’Empire sa stabilité en réprimant des révoltes avec une cruauté qu’il ne s’efforçait pas de dissimuler.

Une inscription rend compte des représailles infligées aux rebelles dans une ville de son royaume en particulier :

J’avais fait construire une colonne à l’entrée de la ville. J’ai fait écorcher tous les chefs qui s’étaient révoltés et ai recouvert la colonne de leur peau. J’en ai empalés quelques-uns sur la colonne à l’aide de piquets et en ai attachés d’autres sur des piquets tout autour.

L’Empire dont a hérité le petit-fils d’Assournazirpal II avait beau être stable et opulent, il ne l’est pas resté longtemps. Le roi Shamshi-Adad V semble avoir usé de nombreuses ressources pour vaincre son rebelle de frère aîné qui souhaitait s’emparer du trône.

Lors de la mort de Shamshi-Adad V en 811 av. J.-C., l’empire est affaibli, aussi bien financièrement que politiquement. Son jeune fils, Adad-nirari III, est alors trop jeune pour gouverner. Il ne reste donc qu’à la reine Sammu-Ramat de restaurer la stabilité en Assyrie par le biais de sa gouvernance.

Une stèle du 9e siècle av. J.-C. découverte dans le temple de Nabû, situé à Nimroud (actuel Irak), représente le roi Shamshi-Adad V. PHOTOGRAPHIE DE ZEV RADOVAN/BRIDGEMAN/AC

DE LA MÉMOIRE AU MYTHE

Bien que les quatre preuves majeures dont nous disposons ne précisent pas si elle a revendiqué ou non la gouvernance, les inscriptions ne font pas mystère du pouvoir politique exercé par Sammu-ramat — une autorité jusqu’alors jamais vue chez aucune autre femme dans l’histoire mésopotamienne.

La stèle découverte à Kizkapanli, par exemple, indique que la reine a accompagné son fils lors de sa traversée du fleuve Euphrate pour combattre le roi de la cité assyrienne d’Arpad. Sa présence est un fait inhabituel pour l’époque et le fait que sa participation soit mentionnée sur la stèle donne une idée de l’honneur et du respect qu’inspiraient ses actions.

Avant qu’Adad-nirari III ne soit en âge de gouverner (il a régné jusqu’en 783 avant notre ère), la force et la constance de Sammu-ramat avaient impressionné ses sujets, comme le prouve la stèle mise au jour à Assur. L’inscription la met presque sur un pied d’égalité avec d’autres hommes d’État et rend hommage à « Sammu-ramat, reine de Shamshi-Adad, roi de l’univers, roi de l’Assyrie ; mère d’Adad-nirari, roi de l’univers, roi de l’Assyrie ».

LES DÉBUTS DE LA LÉGENDE

Après sa mort, le nom de Sammu-ramat semble s’être répandu de génération en génération. Au sein d’une société dotée d’une riche tradition orale, son histoire semble s’être étoffée et embellie d’un récit à l’autre. Au 5e siècle av. J.-C., l’historien classique Hérodote a perpétué la mémoire de cette reine à travers la version grecque de son nom, Sémiramis, nom sous lequel elle est principalement connue de nos jours.

Diodore de Sicile, un savant et écrivain grec de l’époque romaine de Jules César et d’Auguste, y est pour beaucoup dans la légende de Sémiramis. Son œuvre colossale et semi-historique intitulée Bibliotheke retrace des événements allant des mythes de la création jusqu’à son époque et sa vie. Il y livre un récit détaillé, bien que fantastique, décrivant la reine assyrienne. Une partie de l’œuvre de Diodore de Sicile se base sur un texte ancien et désormais disparu de Ctésias de Cnide, médecin grec auprès de la cour perse au 4e siècle av. J.-C.

Cette peinture de José Casado del Alisal, datant du 19e siècle et exposée à la Faculté des Beaux-Arts de Madrid, représente Sémiramis dans l’Enfer de Dante, une partie de l’œuvre majeure du poète du 14e siècle, la « Divine Comédie ».  Dante place la reine dans le second cercle de l’enfer, consacré aux personnes ayant commis le péché de la luxure, qu’il associe à une nuée d’oiseaux.  D’autres tentatrices se trouvent aux côtés de Sémiramis : Hélène de Troie et Cléopâtre. PHOTOGRAPHIE DE ORONOZ/ALBUM

D’après Diodore de Sicile, Sémiramis serait née à Ashkelon (au sein de l’actuelle Israël) et serait le fruit de l’amour entre la déesse syrienne Dercéto (version locale de la déesse phénicienne Astarté et de la babylonienne Ishtar) et d’un jeune syrien.

La déesse aurait eu honte de cette relation et aurait abandonné le bébé, élevé dans un premier temps par des colombes. Le principal berger du roi d’Assyrie aurait par la suite adopté l’enfant et lui aurait donné le nom de Sémiramis.

En grandissant, Sémiramis devient une jeune femme à la beauté désarmante. Le gouverneur royal de la province de Syrie, un prénommé Onnes, est désemparé par sa beauté à sa rencontre, lors de son inspection des troupeaux royaux. Onnes obtient du père adoptif de Sémiramis la main de sa fille. Suite au mariage, il emmène Sémiramis avec lui à Ninive. Il est par la suite envoyé à Bactra, en Asie centrale, afin d’assiéger la ville. Sa femme lui manque et il demande alors à ce qu’elle l’y rejoigne. Non seulement Sémiramis le rejoint dans cet endroit du monde reculé, mais elle élabore une stratégie victorieuse qui conduit à la capitulation de la ville assiégée.

Dès que le roi d’Assyrie a vent de cet incroyable exploit, il demande à rencontrer l’héroïne et à ce qu’on l’amène devant lui. Selon Diodore de Sicile, ce roi se dénommait Ninus (Ninive aurait été baptisée en son honneur). Lors de sa rencontre avec Sémiramis, Ninus a un coup de foudre et ordonne à Onnes de lui céder sa femme contre l’une des filles du roi d’Assyrie. Onnes s’y oppose catégoriquement mais, assailli par les menaces que fait peser sur lui le roi Ninus, finit par se suicider. Sémiramis, devenue veuve, s’unit à Ninus et devient ainsi reine d’Assyrie.

Quelques années après leur mariage, le roi Ninus meurt. La version de l’histoire de la reine telle qu’elle est contée par Diodore de Sicile converge alors avec la version historique : Sémiramis s’empare du pouvoir et fait office de régente, son fils n’étant encore qu’un enfant.

Des auteurs ont attribué à Sémiramis la fondation de Babylone et la construction de ses remparts (que l’on aperçoit ici reconstruits, en arrière-plan). En réalité, Babylone a été fondée bien avant la naissance de Sémiramis. Les monuments majeurs ont été érigés par Nabuchodonosor II, deux siècles après la mort de la reine. PHOTOGRAPHIE DE RASOOL ALI ABULAAMAH/AGE FOTOSTOCK

BÂTISSEUSE ET DIRIGEANTE

Selon les historiens grecs, les projets de construction ambitieux de la nouvelle reine suscitent l’admiration. Dans une volonté d’être à la hauteur de son défunt mari, elle aurait ordonné la construction d’une nouvelle ville sur les rives de l’Euphrate : Babylone. D’après Diodore de Sicile, Sémiramis aurait érigé non seulement la cité mais également ses monuments : le palais royal, le temple de Mardouk ainsi que les remparts de la ville.

D’autres auteurs gréco-romains comme Strabon affirment que Sémiramis est à l’origine des fabuleux jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde antique. Les preuves historiques dont nous disposons ne soutiennent cependant en rien leurs affirmations.

Selon Diodore de Sicile, Sémiramis, suite à la construction de Babylone, aurait lancé plusieurs campagnes militaires afin d’étouffer les révoltes explosant en Perse et en Libye. Par la suite, Sémiramis organise la campagne la plus remarquable et la plus difficile de toutes : l’invasion de l’Inde. Mais en dépit d’une organisation minutieuse, l’invasion est un désastre et la reine en sort blessée.

La tradition attribue à Sémiramis la construction des jardins suspendus de Babylone. Si de tels jardins ont jamais existé, ils se trouvaient très probablement à Ninive, dont les paysages luxuriants sont représentés sur ce panneau du 7e siècle av. J.-C. au British Museum de Londres. PHOTOGRAPHIE DE BRITISH MUSEUM/SCALA, FLORENCE

Lors de sa campagne militaire en Afrique, Sémiramis fait une halte en Égypte, où elle consulte l’oracle du dieu Amon.

Selon sa prophétie, son fils conspirera contre elle et la tuera. Après la conquête avortée de l’Inde, cette prophétie devient réalité. D’après Diodore de Sicile, Ninas, fils de Sémiramis, aurait conspiré contre sa mère afin de s’emparer du trône. Cependant, dans ce récit, elle prend la sage décision de ne pas combattre son fils et lui cède le pouvoir pacifiquement.

Le fin mot de l’histoire diffère d’un récit à l’autre. Caius Julius Hyginus, un auteur romain du 1er siècle ap. J.-C., raconte que la reine légendaire se serait suicidée en se jetant sur un bûcher incandescent. Justin, historien romain du 3e siècle, affirme quant à lui que Sémiramis a bel et bien été assassinée par son fils.

LA RECETTE D’UNE BONNE LÉGENDE

La légende de Sémiramis présente de claires similitudes avec d’autres mythes de l’Antiquité.

Ses origines divines font écho à celles que peuvent avoir d’autres héros comme Hercule.

L’abandon dont elle est victime bébé rappelle l’histoire de l’enfance du roi Sargon d’Akkad, tout comme le livre biblique de l’Exode, dans lequel Moïse est abandonné à sa naissance et trouvé par la fille du pharaon.

La consultation du dieu Amon et la tentative d’invasion de l’Inde par Sémiramis sont deux exploits tentés par Alexandre le Grand, autant de récits que Diodore de Sicile connaissait bien.

L’histoire de la reine Sammu-ramat a donné naissance à la légende de la reine Sémiramis, dont les accomplissements civiques sont glorifiés autant que sa beauté. La célébration de la femme et du mythe pour des réalisations traditionnellement associées aux chefs d’État masculins — les victoires militaires, la réalisation de prouesses architecturales et la gouvernance par la sagesse — est la dimension la plus souvent mise en exergue.

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