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La Pomana en Serbie : Conjurer les Revenants

Mélanie Déchalotte

Dans les Balkans, les Valaques se soucient du repos éternel de leurs défunts. À des dates anniversaires, ils organisent des repas et font des offrandes pour s’assurer que les morts ne viendront pas troubler les vivants. Reportage en immersion.

Chez les Valaques, on ne plaisante pas avec les vampires, ni avec toute autre forme de mort-vivant.

Chaque membre de la communauté valaque – qui compte 40 000 Serbes – fait de son mieux pour qu’aucun défunt insatisfait dans l’au-delà ne revienne hanter les vivants. Chacun respecte donc le calendrier des pomanas : ces grands dîners funéraires – l’aboutissement d’une journée tout entière consacrée à des rites accomplis scrupuleusement – rythment les sept années qui font suite au décès d’une personne.

Une journée entière de rites

La famille ne dépasse jamais la date anniversaire de la mort : pour que les dons aient le temps d’arriver dans l’au-delà, elle se retrouve quelques jours auparavant, entourée de voisins et d’amis. Elle fournit au défunt le nécessaire pour subvenir à ses besoins dans l’autre monde. Étrange tradition qui rappelle d’anciennes croyances païennes de Roumanie, alors que les Valaques sont, officiellement, chrétiens orthodoxes.



À Valakonje, tout le monde est valaque. Le village est situé à l’est de la Serbie, à deux pas des frontières roumaine et bulgare – une région rurale et sauvage dont les habitants ont été oubliés par Belgrade. Au centre de Valakonje, sur une place sinistre en terre noire, sont regroupés un monument aux morts coiffé de l’étoile rouge, un terrain de foot aux cages rongées par la rouille, et un bâtiment décati qui fait office de maison des jeunes – mais qui sert surtout de débit de boissons. Ici, pas de commerce, pas de divertissement. Sur une colline du village, dans la ferme de Nesha Petrovic, on s’active dès le petit matin pour préparer la pomana de sa grand-mère, Baba Bossa, décédée il y a un an.

À peine a-t-on l’électricité et l’eau courante dans la maison. Stationnée devant la palissade en bois, une Zastava orange, la voiture « pot de yaourt » de l’ex-Yougoslavie, côtoie un tracteur russe. Des carcasses de véhicules, des socs de charrue, des remorques agricoles disloquées et de vieux outils ont pris racine dans tous les recoins de la cour. Deux garçons jouent avec une caisse transformée en voiture à pédales. Il a beau avoir gelé cette nuit, Nesha est bras nus, dans une salopette verte qui flotte autour de son corps mince. L’homme, pourtant accueillant, ne dit pas « bonjour » aujourd’hui. Cette journée, il la consacre à la mort. Il salue d’une poignée de main silencieuse. Sur une table en bois du jardin, un mouton sanguinolent, embroché sur un bâton, accompagne d’un œil vitreux les hommes qui s’agitent autour du grand feu de bois où il sera rôti pour le dîner.

Les rituels commencent bien avant le repas du soir. Il est temps d’inviter Baba Bossa à quitter le monde des morts pour retrouver celui des vivants, le temps d’une journée, afin de mieux repartir dans l’au-delà. Des lamentations ouvrent la pomana dès le matin. Trois pleureuses, assises sur des chaises au seuil de la maison, entonnent une longue plainte en valaque et implorent Baba Bossa de les rejoindre : « Viens manger avec nous, viens voir les vêtements que nous te donnons, nous voulons que tu sois là parmi nous et que tu voies combien tes enfants et petits-enfants pensent à toi et t’aiment. » Elles détachent des pétales de fleurs et brûlent de l’encens dont le parfum doit réveiller la morte dans l’autre monde. Le premier brin est destiné aux anges chargés de transmettre les messages à la destinataire, feu Baba Bossa. Les hurlements des chiens se mêlent aux complaintes et à des sanglots bien réels. Autour des femmes aux voix larmoyantes, la vie continue : les enfants jouent, les adultes poursuivent les préparatifs pour le dîner dédié à la défunte.

Une nouvelle garde-robe

Puis les chants cessent. Ils ont averti la grand-mère. Baba Bossa, après un an dans l’au-delà, a maintenant besoin d’une nouvelle garde-robe. C’est l’heure du don des vêtements. Sur un lit étroit, deux ensembles complets destinés à habiller l’aïeule sont étalés : l’un composé de vêtements qui appartenaient à la défunte, l’autre d’habits neufs afin qu’elle puisse changer de tenue dans le royaume des morts. Le tout est disposé comme si le corps allongé de la femme décédée habitait le linge : les jupons sont passés sous les jupes, les pieds des bas nylon glissés dans les chaussures, les sous-vêtements à l’intérieur des chemisiers, eux-mêmes à l’intérieur des gilets et des vestes. Sur le foulard noué, on a piqué la barrette et la fleur que Baba Bossa portait de son vivant. Dans son sac à main, dont l’anse est passée autour de la manche d’une des vestes, quelques dinars ont été déposés pour lui permettre de faire des courses dans l’autre monde ; alors que son bâton l’aidera à assurer sa marche autant que sa protection. Une mise en scène à la fois troublante et émouvante : deux grands-mères semblent être étendues côte à côte sur le lit.

Des bougies et des volutes d’encens

Sur une table, se trouvent sept couronnes de petits pains sur lesquels sont placés un sucre et un cierge allumé – il fait sombre chez les morts. À côté, une bassine d’eau, un savon neuf et une serviette pour la toilette de l’aïeule.
Il faut maintenant faire parvenir ces dons à la défunte. C’est le rôle d’une vieille femme en fichu noir qui commence les incantations. Elle enfume les dons avec de l’encens qu’elle fait tourner dans le sens des aiguilles d’une montre afin de les envoyer dans l’autre monde : « Que l’odeur de la fumée de l’encens accompagne ces vêtements et ces objets au nom de la maison et au nom de Dieu. »

L’incantatrice s’adresse aux divinités, tels le Soleil et la Lune, pour garantir que les dons destinés à la grand-mère, et à elle seule, lui parviendront bien. Mais les divinités ne manifestent jamais leur présence. Et il ne faudrait surtout pas que la morte se montre. Alors, comment savoir si les dons seront bien reçus ? Il faut « prendre à témoin » un participant. Vesna, la petite-fille de Baba Bossa, est donc choisie comme « témoin » du don. À la formule, répétée trois fois par l’incantatrice : « Lune bonne sœur, Soleil petit frère, Saint Dieu et Sainte Mère Marie, il faut que vous preniez soin des vêtements de Baba Bossa que nous envoyons d’ici, des mains de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Souhaites-tu être témoin, Vesna ?» Vesna répond par trois fois : « Que je le sois. » Chaque membre de la famille défile ensuite à tour de rôle et fait l’inventaire à voix haute de tout ce qui est offert à Baba Bossa. Vesna conclut en remuant un peu les deux ensembles pour mimer la prise de possession des vêtements par la morte.


Des dons de nourriture et d’eau

 Ma grand-mère n’a pas eu beaucoup de chance dans sa vie, explique Nesha, elle a enterré son mari et ses deux fils. Nous allons donc partager notre repas avec plusieurs de nos morts : ma grand-mère entourée de son époux et de ses enfants. » Il est midi passé. L’heure de déjeuner, pour les vivants comme pour les défunts. Les femmes ont dressé une table où s’entassent toutes sortes de nourriture. Autour, quatre chaises en bois, vides. Ce n’est pas encore la pomana – le dîner – mais déjà le déjeuner est partagé avec les morts.

Après le repas, à défaut de jeunes filles prépubères, les deux garçons de Nesha, Yvan et Dragan, sont convoqués pour la cérémonie de l’eau. Les deux enfants écoutent attentivement Suzanna, la cousine de leur père, qui récite des incantations. Yvan est « pris à témoin » et répète à son tour les formules valaques. Ici, deux seaux d’eau : un pour son arrière-grand-mère et l’autre pour l’archange chargé de transporter le liquide. Si ce rite de l’eau a lieu habituellement au ruisseau, les descendants ont choisi de se rendre au puits. Selon Vesna, « Baba Bossa appréciait particulièrement l’eau de ce puits et il faut toujours envoyer des choses saines aux défunts ». « Chez nous, tous les ruisseaux sont pollués », conclut-elle en souriant.


Tous les quatre se rendent au puits. Vesna actionne vigoureusement la manivelle, monte et descend les seaux d’eau fraîche qu’elle passe aux garçons. Ils s’empressent d’aller les déverser sur un linge blanc posé sur l’herbe, et sur lequel un dinar est cousu pour payer la douane du royaume des morts. Chaque seau versé pour l’arrière-grand-mère est accompagné d’une courte prière – on dit qu’il est « nommé » – ce qui entraîne systématiquement un « Bog da prost », formule serbe qui achève le don : « Que Dieu lui pardonne. » Parfois l’enfant « nomme » des seaux pour les passants que pourrait croiser la défunte. Suzanna égrène un épi de maïs pour compter quarante-quatre seaux, comme les quarante-quatre saints valaques.

De retour à la maison, Suzanna et Vesna retournent vite aider les autres femmes. Le dîner de la pomana approche. Au bout d’une très longue table est installée une grande couronne de fleurs – déposée plus tard sur la tombe de la défunte – en haut de laquelle pendent un foulard et un petit miroir de toilette : Baba Bossa pourra, dans l’au-delà, se contempler avec sa coiffe. Quarante pains en forme de chaînons tressés, disposés sur le bord, les uns derrière les autres, font le tour de la table. Étrange composition, dont personne ici ne connaît le sens. Au centre, une pléthore de mets et de grosses boules de pain où un cierge est planté. L’abondance est la règle. La pomana est aussi un moment de représentation sociale pour les familles.
Quelques suppliques sont chantées pour appeler la défunte et déjà les invités arrivent, en tracteur, à mobylette ou dans de vieilles Yugo. Tous s’installent autour de la table. Nesha énumère à nouveau ce qui a été préparé pour en faire don à sa grand-mère : soupe au chou, goulache (soupe au bœuf), chorba (soupe à la poule), viande hachée, yaourt, pain de froment, pain de maïs, mouton rôti, sucreries, gâteaux, riz au lait… Les « Bog da prost » fusent.

Les parfums des mets, maintenant libérés, nourrissent la défunte jusque dans l’autre monde. Tous boivent un verre d’eau de vie, après en avoir versé quelques gouttes sur le sol pour étancher la soif de ceux qui gisent sous terre. Un geste touchant et naturel de la spiritualité valaque selon laquelle il faut toujours prendre soin des défunts. La pomana rafraîchit le souvenir de la mort. Ce rite funéraire s’inscrit comme une régulation spirituelle pour l’au-delà et pour le monde d’ici-bas. Il est interdit de se disputer pendant la pomana : on parle du bon temps. Et de la vie quotidienne.Au bout de la table, le voisin de Nesha, un immense vieillard, raconte : « Sous Tito, je travaillais beaucoup. J’avais six tracteurs ! Aujourd’hui, je n’en ai plus qu’un, très vieux. Je n’ai pas de quoi en racheter un neuf. Je vais donc mourir avec lui. » À 80 ans « et quinze jours », Jan Petrovic doute qu’il y ait quelque chose après la mort : « Tout le monde dit que nos dons de pomana arrivent dans l’au-delà. Je ne le crois pas. Je sais que, quand je serai mort, je vais pourrir et il ne restera rien de moi. Mais je veux quand même mes pomanas. » Nous mourons seuls, dit-on parfois. Ici sans doute moins qu’ailleurs.

Géographie

Qui sont les Valaques ? Les Valaques (Vlachs ou Vlasi) forment une communauté minoritaire des Balkans présente en Roumanie, Grèce, Albanie, Macédoine, Serbie et Bulgarie. La population d’origine aurait migré de diverses régions roumaines (dont la Valachie)aux XVIIe et XVIIIe siècles, lors de l’occupation ottomane. En Serbie, on appelle Valaques ces habitants qui parlent un dialecte daco-roumain (ou nord-danubien) en dehors des frontières roumaines. En général, les Valaques ne se reconnaissent pas comme Roumains ; ils se déclarent Serbes.

Rituel

La pomana : La pomana – mot d’origine slave qui signifie « souvenir » – est un repas funéraire précédé d’un ensemble de rites. Elle a lieu le jour de l’enterrement, le samedi suivant, quarante jours après, six mois après et un an après ; puis à chaque anniversaire de la mort pendant six ans encore : le mardi, le jeudi ou le samedi. Tous les dons faits à l’occasion de la pomana sont censés partir dans l’au-delà. Dans les croyances valaques, le paradis est situé à quarante jours de marche : le défunt a donc besoin de lumière (la bougie allumée lors du décès), d’argent pour payer les douanes, d’un bâton pour marcher et se protéger, de cigarettes, etc. Par la suite, le mort s’installe. Mais les vivants doivent encore lui envoyer tout le nécessaire pour vivre et meubler sa maison dans l’au-delà. Si les pomanas pèsent de façon non négligeable sur l’économie des familles,
elles restent un facteur fort d’intégration sociale au sein des villages. Dans quelques régions, certains organisent des pomanas de leur vivant afin d’être assurés de vivre confortablement chez les morts. En Olténie (Roumanie), les fastes des pomanas surpasseraient ceux des mariages.

Anectode


Les Valaques de Serbiesont issus de la même ethnie que le prince ayant inspiré la légende de Dracula, Vlad III Basarab, surnommé « l’Empaleur » ou Dracula (drac, « diable », en roumain). Il a vécu au XVe siècle au sud de la Roumanie.

À lire

> Mourir à l’ombre des Carpathes, par Ioanna Andreesco et Mihaela Bacou (Payot, 2011 [1986], 272 p.).
> La pomana à Valakonje. Un rite de passage dans l’au-delà chez les Valaques de Serbie, par Marijana Petrovic, dans Étapes de la vie et tradition orale. Conceptions universelles et expressions particulières (Peeters, 2008, 326 p., pp. 195-220).

 

SOURCE : http://www.lemondedesreligions.fr/


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