Contrôle mental Nouveau Paradigme

La fabrique du souvenir

par Kheira Bettayeb

Notre mémoire est malléable, au point qu’il est possible de se forger de faux souvenirs. Comprendre ces mécanismes pourrait ouvrir de grandes perspectives thérapeutiques. Entretien avec Pascal Roullet, conseiller scientifique du documentaire «Je me souviens donc je me trompe», coproduit par CNRS Images et diffusé le 10 décembre sur Arte.

En quoi notre mémoire peut-elle nous jouer des tours?

Pascal Roullet (1) : On est souvent persuadé que nos souvenirs sont conformes à la réalité ; or ce n’est pas le cas. Notre mémoire ne fonctionne pas comme une caméra vidéo, qui enregistre fidèlement tout ce que l’on expérimente. Comme l’explique très bien le documentaire qui sera diffusé ce samedi, les informations stockées dans nos cerveaux peuvent être exagérées, déformées, transformées. Pire, certaines sont carrément créées de toutes pièces ; c’est ce que l’on appelle les « faux souvenirs ».

De quoi s’agit-il ?

P. R. : De souvenirs que l’on pense sincèrement vrais, alors qu’ils dérivent de l’incorporation d’éléments imaginés dans de vrais souvenirs. Parfois, ces souvenirs peuvent avoir des conséquences graves. Ainsi aux États-Unis, de nombreux enfants persuadés de l’authenticité de leurs souvenirs, ont porté de fausses accusations de pédophilie ou de violences contre leurs parents. C’est par exemple le cas de l’affaire George Franklin, un père condamné à perpétuité en 1990 à la suite des accusations de sa fille Eileen, puis libéré six ans plus tard, lorsqu’il s’est avéré que les « souvenirs » d’Eileen, contredits par une analyse ADN, résultaient d’un mélange entre ses vrais souvenirs et des détails lus dans la presse.

Comment sont induits ces faux souvenirs?

P. R. : Nous pouvons tous potentiellement former des faux souvenirs, par autosuggestion, en s’amenant soi-même à croire que l’on a réellement vécu les éléments faux ; ou lors de suggestions ou de questions dirigées issues de personnes faisant autorité, comme un psychothérapeute ou un policier. Lors de ses expériences, la papesse des faux souvenirs, la psychologue américaine Elizabeth Loftus, partait toujours d’éléments provenant de vrais souvenirs – sélectionnés à partir de témoignages de proches, de photos, de détails donnés dans la presse, etc. –, et y insérait de nouveaux éléments, complètement faux, eux.

Et plus concrètement?

P. R. : Par exemple, elle a montré à des étudiants, qui avaient tous visité Disneyland dans leur enfance, une photo publicitaire pour ce parc, incluant l’image du lapin Bugs Bunny. Puis, la semaine suivante, elle les a interrogés ; et résultat : 35 % ont rapporté qu’ils se « souvenaient » avoir vu eux aussi Bugs Bunny à Disneyland… Alors que ce personnage est une propriété d’une compagnie concurrente, la Warner Bros ! Plus récemment, deux psychologues anglais ont carrément réussi à persuader plus de 50 % des étudiants testés qu’ils avaient… commis un vol à main armée ! Et ce, en intégrant ce faux souvenir dans un récit fictif mais émaillé de faits véridiques, confiés par les parents des volontaires.

Quels sont les processus cérébraux impliqués dans la formation des faux souvenirs?

P. R. : Comme l’a démontré en 2013 une équipe américaine chez la souris, les faux souvenirs sont créés par activation simultanée de deux réseaux de neurones : celui associé au vrai souvenir, et celui portant la trace du faux souvenir. Cette activation mène au final à la formation d’un seul réseau. Cela, grâce un mécanisme particulier de mémorisation : la reconsolidation.

Qu’est-ce?

P. R. : Précisons d’abord que lorsqu’une information est mise en mémoire, elle va être stabilisée au niveau cérébral pendant les 8 à 12 heures suivant son acquisition. C’est le processus de consolidation, qui nécessite une importante synthèse de protéines permettant la création de nouvelles connexions entre les neurones, de nouveaux réseaux neuronaux, etc. Mais cette stabilisation n’est pas définitive : lorsqu’on réactive l’information consolidée, en se la rappelant, le réseau neuronal portant sa trace redevient malléable. Pour être restabilisé, le souvenir doit subir un autre processus cérébral, nécessitant également une synthèse de protéines : la reconsolidation. Si lors de cette phase où le souvenir redevient fragile, on est exposé à un faux élément, le premier souvenir consolidé intègre ce faux élément. Et c’est le faux souvenir assuré.

Image tirée du documentaire « Je me souviens donc je me trompe ». Via un électroencéphalogramme, les chercheurs identifient les ondes cérébrales qui traduisent le stockage des souvenirs de la journée dans la mémoire à long terme.

Peut-on supprimer certains mauvais souvenirs en agissant sur ce processus de consolidation?

P. R. : Oui ! Et cela ouvre de grandes perspectives thérapeutiques pour certains troubles impliquant des souvenirs handicapants comme les phobies, ou traumatiques comme le trouble de stress post-traumatique (TSPT).

Le TSPT survient chez 17 % des victimes d’événements graves (accident, viol, attentat, etc.), et les amène à revivre ceux-ci en boucle. Concernant ce trouble, des premières expériences encourageantes ont montré que l’administration, pendant la reconsolidation, d’une molécule, le propranolol (un médicament utilisé depuis plus de 30 ans contre les migraines et les troubles cardiaques), permet d’atténuer efficacement la composante émotionnelle des souvenirs, et induit la guérison de 70 % des patients traités.

Quid de la possibilité de renforcer certains de nos souvenirs, pour traiter par exemple les troubles de mémoires inhérents à la maladie d’Alzheimer?

P. R. : Cela est aussi envisageable. Par exemple, en 2013 une équipe allemande a montré que si l’on demande à des volontaires de mémoriser 80 paires de mots juste avant de s’endormir, et qu’on leur envoie ensuite lors du sommeil profond des sons particuliers permettant de renforcer artificiellement leurs ondes cérébrales, ils retiennent plus de paires de mots (25 paires en moyenne, contre 15). Cependant, il ne s’agit plus ici de modifier les souvenirs eux-mêmes, mais de booster la capacité de mémorisation. C’est donc une autre histoire.

À voir : le documentaire « Je me souviens donc je me trompe » sur le site d’Arte (link is external).

À lire sur le site du CNRS : « Dans la tête de Dory, le poisson amnésique ».

Notes

1.Équipe « Mécanismes neurobiologiques de la mémoire » (REMEMBeR) du Centre de recherche sur la cognition animale à Toulouse (CNRS/Université Paul-Sabatier).

Source : https://lejournal.cnrs.fr

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