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Feuille de route pour l’Apocalypse : 5 Les lois de l’évolution

par Natajaran

illusionPourtant, la représentation constitue un progrès considérable. Les animaux, même les mammifères, doivent être formés par l’homme pour en acquérir certaines qui dépassent leur code embryonnaire de communication.

La conscience progresse par les représentations, mais elle s’y enferme également, et alors qu’elles ne devraient servir qu’à organiser la relation au réel, et l’ordonner par des évaluations permanentes, elles ont le pouvoir de le remplacer, ou de s’interposer entre le sujet et l’objet pour lui dicter l’interprétation de ce qu’il ressent.

Pour beaucoup d’êtres humains, ce qu’ils croient est aussi important que ce qu’ils perçoivent, et ils essaient même d’aligner leur perception sur leurs croyances, alors que c’est l’inverse le mouvement authentique, et qu’il finit par faire prévaloir l’expérience, soit une connaissance du territoire qui l’emporte sur celle de la carte. On se prive des qualités qui mènent au Soi en cultivant des croyances, car elles empêchent l’observation objective, qui elle-même appelle l’humilité dans le constat de la projection permanente.

L’échec provient toujours des mêmes causes: éviter la remise en question de son ressenti global, laisser de côté l’ouverture panoramique et exhaustive aux faits eux-mêmes, indépendante de leur conformité au schéma personnel des valeurs. S’appuyer sur les représentations, puis les dépasser, dès qu’il est clair qu’elles masquent le signifié qu’elles indiquent, c’est ce qu’on pourrait appeler la voie spirituelle, qui souligne toujours la distance à franchir entre le souhait solaire et son accomplissement, entre l’ignorance et la connaissance, entre le mental et ce qu’il y a au-delà de lui.

Mais pour dépasser les représentations, il faut s’en lasser, et cette procédure n’est pas transmissible, ce qui explique l’échec des religions, où la lettre remplace l’esprit et le dogme la pratique d’éveil. Même parmi les philosophes, qui sont les plus compétents pour jouer avec les représentations, la plupart d’entre eux se contentent d’en créer de nouvelles, d’en abolir d’anciennes, et ils rechignent à admettre que le discours bute sur la réalité proprement dite.

Ou bien ils s’acharnent à caractériser des propriétés de l’esprit qui sont en prise directe avec le réel, mais la mise en place de ces signifiants opératifs ne peut renvoyer au signifié que pour ceux qui s’attachent à suivre le même chemin, et à expérimenter l’esprit, dans une aventure exploratoire. En analysant le succès ou l’échec des philosophes, spécialistes du mental, on comprend les tournures générales de l’esprit du temps, qui ne choisira, parmi les signifiés exposés par les professionnels, que ceux qui l’intéressent. Il y a donc un déchet considérable dans l’exercice du mental, car la transmission du signifiant n’engendre pas celle du signifié, ce qui oblige chacun à refaire lui-même le parcours initiatique de l’abandon des croyances et des valeurs toutes faites, dans un doute, serein et fondamental, sur l’issue du nouveau processus, tant que des expériences transcendantes ne prennent pas le relais du discours pour structurer le ressenti.

Le paradigme que le langage ne parle que pour lui-même, et reste à la surface des choses, a pourtant été évoqué par Héraclite et Socrate, avant que le mirage des croyances religieuses s’empare de la mentalité collective et dédouane le mental de son ignorance, sous prétexte que la foi avait réponse à tout. Puis la religion de l’objet a succédé au culte de Dieu vu comme une idole autoritaire, sans qu’aucun doute fondamental sur l’esprit dynamique ne remette en cause les fuites en avant de la civilisation moderne.

C’est donc le retour à l’Orient qui est nécessaire pour se libérer de la croyance aveugle dans le signifiant, comme contenant par lui-même la nature du signifié ou sa piste facile, voilà pourquoi les Orientaux insistent toujours sur une mise en pratique soutenue des principes évoqués dans les doctrines, pour avoir une chance de remonter jusqu’aux états de conscience qu’ils annoncent, compassion, connaissance, égalité, détachement, identité du sujet et de l’objet.

C’est même dans le zen, dérivé du bouddhisme chinois, lui-même influencé par le taoïsme, que les représentations sont toutes considérées comme illusoires, y compris celles de l’itinéraire qui mène au satori, à la délivrance. Ce mouvement nie qu’il y ait la moindre relation entre le signifiant et le signifié, et aucun discours ne peut être meilleur qu’un autre pour indiquer la voie, ce qui oblige à la pratique pure, sans attentes, et à l’engagement exhaustif. L’intention est d’arracher le mental de l’expérience, mais cette voie n’est pas plus aisée que celle empruntée par le jnanin, qui décide au contraire de conserver quelques représentations essentielles, et de remonter au signifié par l’expérience, en refusant de s’identifier au seul signifiant. L’Orient n’a jamais fait confiance au discours pour représenter la réalité, contrairement à l’âme grecque, puis au Christianisme, qui voulait, à travers les Évangiles, monopoliser l’usage du discours, et finaliser toute existence sous le joug du Dieu créateur.

La faillite des croyances religieuses, puis scientifiques, et enfin idéologiques ne peut aujourd’hui que ramener dans l’Histoire la vérité perdue: seule l’expérience fonde l’itinéraire du moi, l’individualisme doit aujourd’hui se diriger, après les conquêtes matérielles, vers le mystère du sujet. Faire partie d’une congrégation, d’un mouvement, d’une société ésotérique, d’une mode apocalyptique ou d’un millénarisme militant — cela est de l’ordre de l’appartenance, et dissimule le plus souvent le travail à faire en profondeur, par le partage des règles dans une complaisance statutaire. C’est ce chemin vers l’identité profonde que l’humanité a refusé jusqu’à présent dans son ensemble, préférant adorer Krishna, imiter Bouddha, rêver d’une complicité avec le Christ, et c’est la même fuite en avant qui s’est cristallisée dans le marxisme et les révolutions communistes après l’échec global des religions pour produire un monde d’équité, de solidarité, de fraternité

. L’apothéose de la politique d’identification à l’objet, c’est la religion triomphale du consumérisme, par la mondialisation, avec la messe de la consommation rédemptrice, le rite de l’achat sur mesure adapté à chacun, tant les produits sont variés et les gratifications possibles par toutes sortes d’appropriation. La fascination de l’objet succède à la fascination vide du discours, où les signifiants se suffisaient à eux-mêmes — sans renvoyer aux signifiés absorbés par l’imaginaire seulement. La religion de l’objet consacre ce qui l’a précédé, le culte du verbe creux et rassurant, la mousse des bonnes intentions qui échoue à changer le monde, pendant cet âge de fer où la plupart des êtres humains faisaient semblant d’incarner les valeurs dont ils se réclamaient.

On ne saurait trop évoquer le Mental. Ses pouvoirs sont multiples, et plus ils sont nombreux, plus ils sont trompeurs. L’imaginaire, l’intuition, la raison se chevauchent sans arrêt, se mélangent et confondent leurs juridictions. Même une partie de la raison est illusoire, car les opérations d’anticipation sur l’avenir, aussi rigoureuses qu’elles soient, ne seront jamais conformes au réel, au vécu, chaque moment possédant sa nature particulière, imprévisible et secrète. Ce que l’œil perçoit est teinté des attentes et des valeurs du moi, aucun paysage, aucun objet ne se présente tel quel: il est déformé en fonction de ce qu’il peut représenter à l’intérieur des limites du sujet, où l’ignorance gouverne.

C’est une ignorance constructive, et c’est ainsi qu’elle se maintient, par des changements opportuns et permanents qui donnent le change au moi, qui cherche à s’adapter. Le mental, dans une certaine mesure, peut améliorer l’ordinaire, ajuster le réel aux attentes du moi, dont certaines sont légitimes au milieu d’autres issues d’excès de crainte ou de désir, ou dictées par des modèles contagieux. Mais le mental demeure ce qu’il est, soit un pouvoir d’interprétation, et non une vision directe. La vision proprement dite commence avec l’immersion dans le Brahman, qui est statique, et peut se poursuivre dans d’autres états de conscience supérieurs, avec d’autres formes de témoin, déjà indescriptibles, tel Ishwara, le Seigneur, ou le plan surmental. Mais pour parvenir à une transformation directe de la matière, il est nécessaire de toucher le Supramental, la source originelle.

Sri Aurobindo a donc, d’une part, complété les doctrines traditionnelles à travers des œuvres comme la synthèse des yogas ou la vie divine, et il a, d’autre part, en décrétant l’avènement supramental, agi comme un prophète. Il a annoncé une métamorphose de l’humanité, qui reste théorique pour le moment. Elle est possible puisque le Divin se donne à l’humain d’une nouvelle manière, elle est probable si l’humanité profite d’une critique de l’Histoire pour revoir de fond en comble son mode existentiel, en reliant la psychologie à la science de l’être, dans une refonte de la spiritualité, qui aujourd’hui n’est pas assez concrète.

En aucun cas, l’avènement supramental n’est déjà certain, des forces s’y opposent, et l’humanité préfère encore vivre dans son ensemble pour d’autres satisfactions que celles qu’apporte l’élargissement de la conscience dans la conformité cosmique. C’est un danger de s’attacher à l’aspect prophétique de la descente du supramental, attendre une pression conséquente de cette force et s’imaginer que cela va permettre un passage vers cette dimension. Cette erreur est systématiquement commise à chaque révélation et repousse la vérité dans le futur pour la chasser du présent, avec les Hindous et les bouddhistes qui espèrent échapper au cycle des «réincarnations», avec les croyants des monothéismes qui s’achètent une vie éternelle avec un engagement superficiel.

Afin d’éviter la consécration absolue, qui seule donne des résultats tangibles, le mental tergiverse, ménage la chèvre et le chou, étend son territoire plutôt qu’il n’y renonce, reconnaît la transcendance pour en tirer un profit immédiat s’il le peut, et comme cela est impossible sans une implication exhaustive, il s’approprie des bénéfices imaginaires dans un monde ultérieur. Cette attitude est d’autant plus déplacée dans le cadre supramental que l’énergie originelle peut toucher la matière physique dans l’éternel présent, et transformer la vie elle-même. Même si la préparation est longue, elle débouche sur un nouveau type d’incarnation, ce qui a été impossible jusqu’à présent. Mais comme le Mental est friand de représentations, qu’il s’enivre facilement de signifiants vides qui mettent à sa portée ce qui lui échappe, le paradigme aurobindien est d’ores et déjà dévoyé, soit par des êtres humains incapables de renoncer à la religion, soit par des matérialistes envoûtés par l’hypothèse de la transformation de la vie, mais incapables de ressentir le Divin, et ses exigences presque intolérables vis-à-vis de l’humain.

Les uns comme les autres ne retiennent que ce qui les arrange de cette vision exhaustive, et ils la découpent selon leurs besoins. Ils n’y projettent que leurs propres préoccupations, et ne peuvent donc pas comprendre la révolution évolutive dont il s’agit. Aucune ferveur émotionnelle, aucun attachement admiratif à Mère et Sri Aurobindo n’est suffisant pour se rapprocher du supramental, bien qu’il soit plausible qu’ils puissent dispenser des aides dans l’éther, qu’ils ont chacun imprégné de leur propre être, déversant ainsi des grâces particulières. La Conscience suprême ne demande pas à être adorée comme nous l’entendons depuis toujours vis-à-vis des êtres supérieurs.

L’adoration du cœur ne lui suffit pas, toute l’intelligence doit être tournée vers Elle et y reconnaître sa source, tout le moi doit la pressentir comme l’unique objet qui manque dans l’incarnation, tout en comprenant qu’elle est à la fois la Mère des mondes, qui soutient toutes les existences. La Conscience suprême tolère d’être aimée, mais elle est tellement au-dessus de tout ce qui peut être envisagé dans une relation que les modes émotionnels et sentimentaux échouent à effectuer le moindre contact. On peut à la rigueur conserver quelques comportements anthropomorphiques envers les dieux du Surmental, dans la mesure où ils sont des entités et semblent pouvoir répondre, puisque comme nous-mêmes, ils sont encore limités par leur propre forme.

Mais le Supramental n’est pas un dieu supérieur, ni le dieu créateur, c’est l’Esprit pur, la Conscience éternelle, à jamais indépendante de toute créature, bien que certaines se consacrent à remonter vers Elle, à contre-courant de la Manifestation en quelque sorte. Ce travail est si profond qu’il ne peut emprunter à la religion que quelques principes, qui, de surcroît, sont insuffisants. C’est plutôt dans l’ésotérisme traditionnel, qui ne dérive pas vers des récupérations socioculturelles, que nous trouvons des éléments qui indiquent une partie du chemin, dès qu’il est établi que le moi doit renoncer à lui-même pour trouver l’être, sacrifier les inféodations à la sécurité, au désir, à l’appropriation du champ par la seule volonté personnelle.

L’idée de découvrir une volonté cosmique, profondément cachée à l’intérieur du moi envoûté par son propre libre arbitre, sous-tend les vrais mouvements qui ont anticipé la manifestation divine, et dans toutes ces voies, le renoncement à soi-même est exigé, quelle que soit sa forme. Il permettra un travail délicat et fécond pour se libérer de la structure des guna programmée par la nature, pour changer la répartition du yin et du yang, et pour dépasser la polarité sexuelle en acceptant de développer le pôle manquant. Tous ces travaux libèrent d’une partie de la conscience générique, tel un magma de forces subconscientes enchevêtrées, et dont l’être humain hérite automatiquement par la naissance biologique elle-même.

Cependant, il nous semble indispensable d’insister sur un point rarement poussé aussi loin dans les doctrines traditionnelles. Dans une conscience supramentale, directe, les mots n’ont même plus besoin de se former pour relier au non-moi, et depuis cet observatoire, il est clair que le signifiant mange le signifié. L’être humain a besoin de s’approprier l’existence, il croit qu’elle est faite pour lui, il se nourrit sans arrêt, il joue d’un côté, il choisit de l’autre.

Il agit et se repose, il pense et il rêve. Il souhaite, ce qui est yin parce qu’il autorise un droit de regard du réel sur son mouvement, et il veut, ce qui est yang, car il s’imagine pouvoir plier le non-moi à ses prérogatives et obtenir inconditionnellement. Le mental travaille par-dessus l’identité subjective qu’il conjugue en partie, c’est-à-dire qu’il manipule, puisque une grande quantité de pensées n’émerge que par les circonstances; indépendamment de la volonté du sujet ou de la direction qu’il préférerait conserver. C’est donc le Mental qui propose, à l’occasion, les grands signifiants vides que l’esprit subjectif pourra remplir de ses propres matériaux. «Dieu, amour, liberté, connaissance, vérité, vie, avenir, lumière, voie, perfection» sont autant de ces grands signifiants vides qui ne renvoient à aucune réalité objective, mais à de simples représentations soutenues par une obscure intuition.

La vie de chaque être humain reste profondément indéterminée puisqu’il peut à chaque moment changer le sens des grands signifiants vides, exploiter leur grille différemment, en reléguer certains et en appeler d’autres. C’est ainsi qu’on peut évoquer la notion de libre arbitre, qui permet de naviguer entre des alternatives, ou celle de la croyance en Dieu.

Même le terme de liberté renvoie à deux représentations opposées, soit un mouvement chaotique qui contourne l’autorité et fonde la volonté exclusive du moi, capricieuse, infantile et arrogante, soit au contraire la recherche pertinente du choix le plus judicieux au milieu de contraintes rivales reconnues, deux conceptions absolument opposées de la même chose qui entraînent des choix différents, voire incompatibles, et qui montrent que le même signifiant contient deux signifiés ennemis l’un de l’autre, si l’on se penche sur la question.

La responsabilité, qui n’est pas pratiquée (vu le désastre écologique, économique et politique actuel) par les dirigeants mondiaux, est une valeur qui veut faire prévaloir depuis des milliers d’années une conception noble de la liberté, prise au jeu des contraintes, que nul ou presque n’épouse tant elle est exigeante à chaque moment, dans les relations, les choix, les critères de priorité décisionnels. On y substitue donc de plus en plus la signification médiocre et ordinaire de pouvoir agir à sa guise, sans tenir compte du tout, sans prévoir les conséquences, en éliminant les difficultés, les sacrifices, les devoirs.

Tandis que les traditions ont déjà souligné à quel point l’être humain est manipulé par les forces dites vitales, la doctrine supramentale insiste sur le fait que le mental lui-même est un pouvoir d’illusion, à moins qu’il ne soit tourné en permanence, sans déni ni attentes, vers la reconnaissance de la Conscience divine. Sans cette précaution, les signifiants mangent les signifiés. Le moi se nourrit de l’idée de Dieu, mais le manque par la pensée qui cherche à se l’approprier, et lui donne un statut contingent.

Ce dieu est avalé dans des survivances dynamiques, il doit protéger et favoriser, guider la vie, mais d’une manière dévoyée, là seulement où le sujet lui demandera, tout en lui refusant une autorité complète sur sa personne. Dieu tiendra une place non négligeable dans l’économie du moi, mais il demeurera une représentation du principe exhaustif et non sa réalité. Car le contact réel avec Dieu n’est ni conceptuel, ni imaginaire, ni émotif.

C’est par-delà toute représentation, toute formulation, toute construction faite d’attentes plus ou moins pures, par-delà tout besoin de L’utiliser. Les représentations doivent donc elles aussi être conçues comme des obstacles, en fait, comme des leurres. Le mental fait un pas décisif vers le non-mental quand il admet qu’il fabrique des leurres pour piéger la réalité et la soumettre, puis qu’il y renonce, en particulier parce qu’il découvre qu’ils sont inefficaces, puisqu’ils découpent le réel en collections d’objets, alors qu’il se tient d’une seule pièce.

C’est une révélation humiliante que de s’apercevoir que le signifiant ne débouche pas sur le signifié, et ceux qui découvrent cela et qui ne possèdent pas d’aspiration spirituelle abandonnent la recherche profonde. Une ascèse impeccable permet d’accepter cette dérobade perpétuelle des plus beaux objets auxquels nous voudrions nous relier, et qui se résument, finalement, à un inventaire de mots faibles en nombre et universels.

Il peut apparaître pour les plus exigeants que toutes les directions mentales sont de fausses pistes, et que la seule réalité tangible est celle du présent, dont il faudra tirer, sans s’en affliger, les quelques indices qui permettent en permanence de modifier le moi et l’image de soi d’un côté, et la relation aux cercles du non-moi de l’autre, sans oublier toutes les leçons qui proviennent de cette interaction perpétuelle. Le moi peut douter de son identité fondamentale, mais, paradoxalement, pour celui qui est emporté par le besoin du Divin, ce doute le ramène plus près de son identité véritable. Dès que le présent apparaît trop ample, trop souple, contenant trop de variables et de possibles pour être instrumentalisé aux fins d’une connaissance préconçue, les survivances dynamiques sont attaquées de front, puisqu’elles cherchent avant tout à perpétuer des procédures sécurisantes, par l’appropriation systématique de l’objet (gratifiant), l’évitement de principe du danger et de la peur, et l’abandon des registres du réel où le moi n’a pas de pouvoir.

Il est difficile de devenir responsable de sa propre existence d’une manière exhaustive sans se noyer, tout d’abord, dans les possibles, qui ouvrent un champ indéterminé pour l’expérience individuelle. C’est souvent à ce moment-là que le jeu naturel des guna est trituré et provoque des crises avant qu’une nouvelle proportion consciente de leur faisceau ne se forme, après une intense activité psychologique, d’un genre nouveau, par laquelle le moi se sent porté à adhérer d’une manière plus vivante et plus précise, plus individuelle, au Tout qui l’a créé.

Le sujet découvre qu’il ne peut plus suivre les rails des croyances ni les mirages des promesses socio-culturelles, tandis qu’il s’avoue que les signifiants totalitaires ne mènent nulle part s’il ne se plonge dans l’exploration du fonctionnement de la personnalité et de ses mécanismes. Il renonce à dérober Dieu en s’enivrant de son concept et de ce qu’il y adjoint par l’imaginaire et la complaisance dévotionnelle, il voit dans la vérité un acte dont il espère un jour hériter par sa conformité cosmique, il aborde la connaissance comme un océan à aimer et non comme un territoire à acheter par des opérations abstraites ou quelques pirouettes convenues, il voit dans la liberté le défi de choisir des décisions qui mènent au Divin et non l’usage chaotique de la jouissance de choisir, il pressent dans l’avenir un abîme et non pas un bien qui lui revient, il conçoit dans l’Amour une dimension presque inaccessible, fondée sur la qualité d’accepter de cercle en cercle le réel tout en transformant les aspects qui le salissent, l’encombrent et le maintiennent dans des procédures de pouvoir et de rivalité.

Ce sont ces grands signifiants vides (sans un travail d’arrache pied) qui permettent d’élaborer religions et idéologies, et de fondre les subjectivités particulières dans de grands moules et modèles partagés par tous, pour obtenir une cohésion sociale. Il est vrai que dans certains cas, des énergies spéciales se trouvent derrière les systèmes de représentations grégaires, et que la personne peut non seulement rester prisonnière de ses croyances mais manipulée par des forces occultes.

En fait, on peut également aborder le processus historique en partant du bas, d’un point de vue éthologique ou neurologique, et avancer que le signifiant renvoie à un signifié contingent, intérieur, psychologique. Dieu renvoie au besoin d’être protégé par une autorité qu’on respecte, quelle que soit la validité de l’objet, n’importe quelle idole pouvant faire l’affaire. Le signifiant liberté renvoie à un signifié qui existe déjà dans le discours et la langue, indépendant de tout choix, et qui désigne le besoin d’agir sans coercition extérieure.

On pourrait ainsi faire l’inventaire des couches de signifiés contenus dans un seul signifiant, et découvrir que les noms sont trompeurs, dès qu’ils ne renvoient plus à des objets matériels, définis par leur mesure, leur ergonomie, leur utilité. Mais comme l’être humain est possédé par le langage, habité par la pensée perpétuelle, il ne se rend pas compte qu’en permanence il se laisse agiter par des concepts qui ne renvoient nullement aux objets qu’ils prétendent désigner, mais aux seuls besoins intérieurs. Ils renvoient seulement à la représentation psychologique de l’objet signifié, elle-même subjective, diabolisée ou encensée, redoutée ou souhaitée, le plus souvent salie de toutes les imprégnations antérieures génériques. Il est donc poignant de constater que des signifiants qui semblent ouvrir le moi aux réalités qui lui sont extérieures, lui permettent seulement de vivre en circuit fermé, dans un monde imaginaire sur mesure, tapissé d’écrans.

Dieu, vérité, liberté, connaissance, amour, progrès, sont des signifiants qui comblent en premier lieu des mouvements intérieurs, et, dès qu’ils y parviennent, le signifié est supposé acquis, ce qui est parfaitement faux, mais suffisant pour maintenir l’adhérence de principe du moi au non-moi.

Seuls les mystiques connaissent Dieu, qui se dérobe aux croyants, seuls les éveillés possèdent la connaissance puisqu’ils ne sont jamais arrêtés à des étapes intermédiaires afin d’embrasser le réel d’un seul tenant dans le Soi, seul celui qui subit des contraintes drastiques se sent confronté à la liberté, seul celui qui vit intégralement pour l’amélioration de la terre et de son être peut avoir quelques lueurs sur l’amour, puis l’incarner au fur et à mesure de sa transformation psychologique. Les signifiants parfaits ne donnent jamais sur les signifiés qu’ils représentent: leur collection est universelle et pérenne depuis des milliers d’années, mais jamais le monde n’a été plus cruel qu’au vingtième siècle, nous mettant devant le fait accompli — les valeurs ne sont rien sans leur pratique.

L’hypnose mentale est donc presque parfaite, et les leurres se renouvellent pour maintenir les sociétés dans un processus collectif, où l’égoïsme est partagé par tous. On trouve aussi, en contrepoint, la cause de tous les intégrismes, friands de cultiver des signifiants donnant sur l’éthique universelle, comme si le monde concret devait entrer de force dans les catégories d’un univers mental idéal, dont les présupposés devront triompher de gré ou de force des situations réelles. Mais qu’il s’agisse du terrorisme ou de la mondialisation, dans les deux cas le mental soumet l’individu, puisqu’il s’empare du signifiant et s’en contente, au lieu de creuser vers le signifié, qui n’est accessible que par l’ascèse, la remise en question des valeurs personnelles, et le renoncement à l’avenir, comme prolongement d’un présent automatisé.

Pour la conscience supramentale, la totalité ou presque du monde transcendantal auquel l’être humain prétend avoir accès est le produit de codes imaginaires. Ils combinent un besoin intérieur avec des images puisées à l’extérieur qui comblent ce besoin avec des moyens frustes et grossiers. Les merveilleux signifiants supérieurs tels que ‘Dieu, Divin, supramental, Soi’ ne raccourcissent pas la distance jusqu’à l’objet et ne l’indiquent pas non plus. Il est donc primordial dans la voie de se rendre compte de toutes les appropriations factices, de ces moments où le mental s’accapare faussement les signifiés en s’enivrant des signifiants. Il s’agit là d’une sorte d’apothéose de la magie primitive, dans laquelle le nom donné à une chose ou à une force permet d’y exercer un contrôle ou un pouvoir.

Le mental de l’espèce semble être encore profondément parasité par les survivances dynamiques de ce processus évolutif, si l’on observe par exemple les croyants des religions. Croire en Dieu, c’est pour eux le moyen d’être quitte avec Lui, ce qui n’a strictement aucun sens, puisque cette reconnaissance devrait au contraire engendrer automatiquement une ascèse profonde, afin de retourner au Principe qui a été en quelque sorte flairé par le mental et le moi dans l’aveu de la croyance. Cela prouve bien que le signifiant renvoie, contrairement à l’opinion répandue, non pas à l’objet qu’il désigne, mais à ce qu’il représente pour le sujet, purement et simplement, hors de sa réalité objective.

Le non-moi est en tout et pour tout le miroir du moi, et ne possède pas réellement de qualités objectives avant que l’aspirant spirituel ne débouche dans le Soi, qui le découvre entièrement, ou dans quelque plan supérieur au mental, qui dévoile la finalité de l’existence par rapport au Divin plutôt que par rapport à l’Histoire. Le supramental libérera tous ses adeptes des projections subjectives faciles, des appropriations factices et limitées des signifiés universels, tels qu’Amour et Connaissance, dont le sens ne peut être réel que pour l’adepte accompli, qui s’est intégralement consacré à la perfection de son être, en descendant purifier les survivances dynamiques de l’évolution.

Cette descente ouvre la dynamique des guna à un nouveau schéma personnel, qui, avant de rassembler l’être dans un feu nouveau, peut profondément perturber ses habitudes et même son image de soi. Mais il s’agit là d’un moment obligé, car nulle réalisation ne peut s’obtenir dans le prolongement de la nature. C’est donc l’expérience, et elle seule, qui plonge le moi vers le projet de devenir un individu conscient, sensible, non manipulable, ni par la nature, ni par les autres, ni par les signifiants vides qui pervertissent le présent avec de fausses incursions de l’avenir meilleur. Se libérer de la traînée hypnotique que les noms issus du jargon transcendantal laissent dans le subconscient, constitue donc une tâche nécessaire pour l’apprenti supramental, et ce travail succède à la purification émotionnelle et à l’équilibrage des polarités yin et yang.

La connaissance ne peut pas indiquer autre chose que l’élan subi vers le Divin, et le mouvement qui y est subordonné, et si ce mot est déjà employé pour se prévaloir de soi-même dès le début de la quête, l’apprenti surestime ses capacités et s’enferre dans une vision qui prolonge ses désirs supérieurs tout en lui fermant la piste de l’inconnu. L’amour doit demeurer un appel, et s’en réclamer est toujours le signe d’un ego persistant ou d’une volonté de pouvoir sur l’avenir, le terme de Soi ou de Brahman doit seulement constituer une fenêtre conceptuelle pour aspirer à l’état de plénitude que l’on recherche, en restant sensible à son manque sans en souffrir.

Les termes de surmental ou de supramental n’ont pratiquement aucune consistance, sauf pour quelques personnes vraiment consacrées, qui commencent par faire des expériences supérieures, et utilisent par la suite le vocabulaire correspondant pour les transmettre. Dépasser les représentations magiques, qui bouchent les trous des interrogations profondes avec leurs signifiants vides, constitue la question la plus épineuse de la voie.

Il est plus aisé de se délivrer de la colère et de la plainte, du pouvoir et de la soumission, de l’avidité et de l’indifférence, que de vivre avec un mental dont on admet qu’il ne mène à rien, ne saisit rien d’essentiel, car, pendant un laps de temps variable pour chacun, la mécanique naturelle des guna fonctionne à vide, tandis que le yin et le yang cherchent de nouvelles combinaisons en s’affrontant, ce qui fait pénétrer dans le moi le chaos qui donne du jeu aux interprétations habituelles. Ce passage a jusqu’à présent été refusé par la plupart des êtres humains, presque tous, qui tiennent à greffer de la connaissance qui les rassure sur un socle ancien aux souches pourries qu’ils continuent de respecter et de conserver.

C’est la raison pour laquelle un adage ésotérique a longtemps eu force de loi dans le cercle spirituel, et qui stipulait qu’un maître était indispensable pour parvenir à l’initiation. Cette loi est en train de changer, grâce à la transformation du champ vibratoire terrestre, qui permettra à chacun d’avoir davantage confiance dans le retour sur soi, l’abandon de la coque de l’ego, la remontée vers l’origine du mental, et la purification de la nature.

Beaucoup de personnes fascinées par leurs propres élans cosmiques font semblant de se donner au réel, et préservent des racines bourbeuses, faute de savoir abandonner ce qui est inutile dans leur constitution, et elles restent attachées à l’idée que le mental doit fournir des réponses, et n’envisagent pas qu’elles puissent venir d’ailleurs.

Pourtant, si l’on veut se rapprocher du Supramental, il est nécessaire de traverser le mental, et donc de voir les représentations comme de simples illusions, ou à la rigueur telles des béquilles, le temps de trouver une autonomie décisionnelle purement intuitive, et qui saura conserver la rigueur des analyses rationnelles. Rien n’est à rejeter, mais le mental exagère par lui-même ses propres possibilités, il aime se boursoufler, s’étendre dans le champ, conquérir par l’intelligence, mais ces mouvements s’arrêtent presque toujours en cours de route, quand le chemin devient ardu, et que seule une aspiration brûlante permet de le poursuivre dans l’incertitude, l’adversité, la solitude, ou la souffrance.

Le moi accepte ainsi qu’il y ait une longue distance entre le Divin et lui, il ne cherche plus à la raccourcir par des stratagèmes, imaginaires ou rationnels. Il décide, par amour, de se soumettre à la longue traversée des apparences. Il admet qu’il peut être envahi par différentes ruses qui le trompent sur la distance, par différentes forces mensongères qui veulent abréger son parcours en le glorifiant. Il se méfie des signifiants valorisants, dont le maniement le rassurerait à bon compte en lui laissant accroire qu’il apprivoise le Divin ou le Brahman avec de simples constructions intellectuelles teintées de foi d’un côté et d’orgueil de l’autre.

Les représentations sont des leurres, à moins que, investies avec une vigilance suprême, elles ne deviennent des fenêtres, mais elles ne pourront jamais être davantage. Elles peuvent être justes et éphémères, ciselées par l’instant lui-même, et conduire, en s’effaçant, à la réalité qu’elles désignent. Mais le Divin demeure inconcevable et Le nommer, c’est seulement avouer qu’on peut L’aimer avant de Le connaître, ce qui donnera la force de traverser les métamorphoses nécessaires qui mènent jusqu’à Lui. Le supramental est infini dans sa conscience et son pouvoir, cela devrait être suffisant pour se consacrer à sa manifestation, sans rien inventer à son sujet, sans surenchérir sur ses modalités, en s’abandonnant au Divin.

Sommaire

1 Transformer le champ psychologique

2 L’énigme du Supramental

3 Les polarités inconscientes

4 La représentation du Supramental

5 Les lois de l’évolution

6 La préparation au Supramental

7 Les dangers de nommer la voie

8 Esquisse d’une théorie d’ensemble

Source : http://www.supramental.fr/
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