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Feuille de route pour l’Apocalypse : 4 La représentation du Supramental

par Natajaran

ConscienceNous trouvons dans le paradigme supramental la confirmation réciproque des deux voies spirituelles qui peuvent se séparer sans jamais se rejoindre dans les doctrines antérieures, la libération de la pensée d’une part, et le contact avec le Divin, d’autre part, deux chemins qui sont très généralement distincts, et chacun suffisamment riche pour que leur exclusion mutuelle s’explique facilement.

Mais Sri Aurobindo, pour avancer vers le Supramental, a dû recevoir les deux bénédictions absolues du Tao suprême, le contact avec le Divin, dès son passage en prison, et la libération du mental, avec Lélé.

Il a toujours insisté par la suite sur la nécessité d’obtenir la «délivrance», même si le projet supramental va plus loin, comme s’il était dangereux de s’acharner à toucher la Mère des Mondes sans bénéficier de la paix et de l’égalité que procure le silence intérieur radical. Sri Aurobindo a revivifié l’ensemble de l’hindouïsme, il a donné aux possesseurs du Brahman la possibilité d’aller plus loin dans la connaissance s’ils reconnaissaient la Shakti primordiale, enfin disponible dans la Manifestation, il a donné aux amants de Dieu le désir de connaître le Soi, d’épouser le Brahman, pour que la réalisation extatique puisse s’appuyer sur une base psychologique solide, la neutralité profonde et impersonnelle que procure la cessation de la pensée.

Les esquisses du supramental ne se trouvent pas seulement dispersées dans les différentes voies de l’hindouïsme et des monothéismes adoptées par l’Occident et ses alentours. L’âme chinoise, si ancienne, n’a jamais abandonné le ciel pour la terre, et encore moins la terre pour le ciel, et toute sa sagesse, profondément méconnue, est fondée sur un équilibre entre les deux, préfigurant, à une échelle moindre, l’avènement supramental.

L’idée d’une purification exhaustive du moi est au centre du taoïsme métaphysique, pratiquement secret, et elle exige une pratique et un discernement constant. Cette purification, qui s’extrait de tous les modes de pensée culturels et religieux, est censée mettre en contact avec toutes les énergies fines de la nature, et au-delà, avec le Tao, qui correspond au Brahman, mais dans son sens le plus inclusif. La pensée chinoise est holistique, c’est-à-dire qu’elle envisage que le Soi comprend la Manifestation, ce qui mène à l’Inconnaissable, dans l’aveu que la vie et le Vide transcendant participent de la même Unité au-delà de tous les contraires. Comme la pensée chinoise évite de séparer, parce qu’elle préfère inclure et emboîter, il est certain que le terme Tao comprend de nombreux signifiés qui se contiennent les uns les autres comme des poupées en gigogne.

Vu que le supramental est une énergie que le corps physique peut capter, recevoir, ressentir, l’approche taoïste du Spirituel, pragmatique, est une excellente préparation à la découverte du Supramental pour ceux qui sont capables de vivre avec une sensibilité physique et vitale développées et saines, pures, par une maîtrise quasi parfaite des besoins du corps, une pratique consciente d’exercices physiques, une alimentation spéciale et précise, adaptée au sujet qui s’investit sans angles morts dans son incarnation.

Vu que tao est un signifiant donnant sur une collection de signifiés infinis, dès que les chinois reconnaîtront Sri Aurobindo, ils devraient s’employer à revivifier le taoïsme, et reprendre les enseignements qui permettent au corps physique, par une ascèse poussée et une aspiration profonde soutenue par une discipline impeccable, de devenir un instrument du Ciel.

Bien sûr, si nous regardons cette question à l’échelle d’une seule génération, la nôtre, notre discours apparaît plutôt comme une construction intellectuelle. Mais à l’échelle des siècles, voire des millénaires si le mouvement est lent, on aperçoit comment les particularismes locaux finiront par déboucher sur la légitimité de l’avatar supramental, et de ses prophéties virtuelles, puisqu’elles demandent notre assentiment pour se réaliser.

La race blanche, active, risque de rêver d’une efficacité parfaite avec le supramental, et de s’acharner à vouloir le faire descendre pour changer le monde contingent, mais ce pouvoir est assez élevé et puissant pour résister aux aimantations impures ou intéressées, qui voudraient le récupérer. Mais si le paradigme se développait, de nombreux individus prétendraient naturellement incarner le supramental, à tort ou à raison, en exploitant les nouvelles attentes. Pour le moment, c’est l’Occident qui forme des individus responsables d’eux-mêmes au-delà de leur rôle et de leur territoire culturel, et qui sont donc le plus apte à suivre la voie de la différenciation extrême qui mène au supramental, et à l’accepter.

Les juifs puis les chrétiens, devraient pouvoir, sans avoir l’impression de trahir quoi que ce soit, se tourner peu à peu vers le supramental, s’ils intègrent le paradigme de l’évolution de la conscience, et le nouveau seuil évolutif annoncé par le travail de Mère. Les Hindous pourraient reconnaître facilement le nouveau paradigme, en grand nombre, mais ce serait dangereux, puisqu’ils projetteraient dessus des matériaux archaïques pour en faire une nouvelle religion, et se perdre dans une adhésion du moi à l’objet supérieur, en escamotant le pur travail du moi sur le moi, fastidieux, et libéré de toute espérance hypnotique.

Les chinois n’y pourront parvenir que très lentement, car les présupposés, indémontrables, les gênent, mais dans la mesure où c’est la seule culture universelle réellement fondée sur l’expérience plutôt que sur des mythes ou des concepts, elle finira aussi par reconnaître le paradigme quand les preuves seront fournies, dès que quelques individus auront montré le chemin en rendant concrète la vision aurobindienne, par leur propre accès au supramental.

Il est également certain que de nombreux humanistes athées, des hommes libres et responsables, refusant de déléguer leur intégrité à quelque vision abstraite et éthique de leur liberté, inaptes à toute forme de croyance ou d’adhésion idéologique, trouveront dans la vision du Divin de Sri Aurobindo l’élément qui manquait à leur engagement pragmatique, pour peu qu’ils accompagnent intuitivement

le changement historique, et veuillent participer à la réhabilitation des conditions de vie sur Terre. Beaucoup d’occidentaux supérieurement intelligents ou doués d’une grande sensibilité rejettent en bloc religion et spiritualité, faute d’exemples concluants, mais le besoin d’intégrité supérieure qui se manifeste en eux peut les pousser au yoga supramental, qui fournit tous les indices nécessaires à mener une vie de différenciation individuelle dans le respect d’une réalité exhaustive à laquelle ils aspirent. La vulgarisation scientifique issue de la mécanique quantique donnera également un statut rationnel à l’hypothèse du Supramental.

Pour le moment, nous ne pouvons pas prévoir la manifestation supramentale, car c’est un monde entièrement indépendant du nôtre, qui n’a aucune raison de se plier à nos attentes, puisque son accès est choisi par le Divin et non par le thuriféraire du paradigme, qui ne remplit pas nécessairement les conditions pour obtenir le contact. Le mental est obligé de rétrécir considérablement le supramental pour l’approcher, parce qu’il lui échappe par nature, étant d’une essence absolument différente et incompréhensible. La seule chose certaine, c’est qu’il peut combler toutes les aspirations de l’humanité, à condition que celles-ci soient suffisamment présentes pour l’attirer.

Le supramental travaille sur un corps physique issu de l’évolution ascendante sur le plan matériel au cours du temps, même si son modèle est spirituel, ce que nous ignorons encore. La transmission de l’enveloppe charnelle par la reproduction de l’espèce constitue un système performant, très ancien, qui possède ses propres règles, et l’infusion de l’énergie supramentale dans la matière biologique du corps humain rencontre donc des contraintes extrêmement puissantes, puisque nous savons depuis peu que la vie se suffit à elle-même, chaque spécimen servant seulement de maillon dans le déroulement de la vie, d’où la difficulté de s’accorder sur la finalité de la construction individuelle, et de fonder la transcendance dans le prolongement de la nature.

On peut en quelque sorte réduire notre identité à un segment entre les ascendants et les descendants, et chasser ainsi de nos préoccupations toute intervention supérieure qui voudrait conférer à l’individu proprement dit une essence particulière, indépendante de son rôle de relais dans la transmission de l’existence. Tourner l’homme, dépositaire conscient de la vie, vers le Divin, constitue donc une entreprise beaucoup plus profonde que ce que le mental imagine, puisqu’elle peut demeurer indépendante de lui, et fonctionner à merveille. Il faut donc supposer un pouvoir extraordinaire, avec des moyens inconnus, et comme sorti de nulle part, pour nourrir l’hypothèse d’une transformation radicale de l’existence, et c’est justement ainsi qu’apparaît le Supramental.

Tandis que l’aspect conscience du Supramental est par essence gratifiant, agréable, imprévisible, nourrissant, et souvent extatique, l’énergie qui lui correspond pénètre des couches de réalité vitale d’une stabilité presque parfaite, installée dans les corps et organes qui fonctionnent depuis des millions d’années sous une juridiction donnée. Même si chaque cellule, prise individuellement, semble réceptive au supramental, le travail est compliqué par les systèmes d’organisation qui lient l’ensemble à travers des cycles, et le subconscient révèle donc des zones très profondes et obscures, inaccessibles sans la pression de la force atomique. Le corps physique possède une autonomie certaine, et une partie de notre constitution partagée avec les mammifères jusqu’aux reptiles, peut résister au supramental, ne serait-ce que par la dégénérescence qui entraîne inéluctablement la mort du corps physique, un processus qui paraît inviolable, hérité de la naissance elle-même, ou bien de l’inscription de la durée, ou d’un mélange des deux.

En revanche, le mental et le sentiment du moi absorbent le supramental avec une grande satisfaction et beaucoup de facilité au début, puisque la matière grise y répond facilement, et que les corps subtils apprécient son contact. La conscience individuelle représentant un principe supérieur à la simple matérialisation biologique issue de la reproduction, il est probable que le supramental commencera à se donner dans le mental à certaines personnes prêtes pour cela, sans que cela entraîne nécessairement une transformation physique conséquente. Le supramental éclairera de toute façon l’esprit, mais touchera différemment chaque corps physique particulier, et rien n’indique que tous les individus puissent pousser la transformation du corps physique aussi loin, d’autant que nous ne pouvons pas réduire le supramental à une action dont le seul but serait l’immortalité physique, ou l’accès à une longévité exceptionnelle.

Le supramental est avant tout une nouvelle dimension de la conscience, supérieure à toutes les autres, qui a été préparée depuis toujours en quelque sorte, puisque c’est l’Éternel en action, par toutes les formes de spiritualité terrestre authentique, célestes avec la reconnaissance de Dieu, terrestres avec la recherche de l’intégrité absolue, qui se soustrait aux croyances. Pour aussi diverses qu’elles aient été, elles n’ont jamais établi que deux buts, soit l’élévation de la vie individuelle, soit l’amélioration de la vie terrestre.

Comme ces deux aspects ne peuvent pas être réellement distincts, le progrès de l’espèce passant par celui de l’individu et réciproquement, il est inutile d’opposer outre mesure la quête individuelle définie dans toute approche spirituelle (athée ou gnostique), de la progression collective définie dans les religions. Historiquement, ces deux mouvements sont légitimes et s’opposent chacun à de telles forces d’inertie qu’ils échouent tous les deux à changer la psychologie humaine jusqu’à aujourd’hui, un petit nombre seulement d’individus jouissant d’une conscience libérée des croyances, des compulsions évolutives, des survivances dynamiques qui rattachent grossièrement l’humain à l’ordre antérieur de la nature. Il y a peu d’êtres libérés parmi les aspirants spirituels, et peu de croyants qui vivent leur foi correctement à l’intérieur des religions.

Bien que le mental ait nommé depuis des millénaires les transformations qui sont nécessaires à l’établissement d’une société meilleure et les voies à suivre pour augmenter la conscience de l’individu, ce repérage a été insuffisant, et la plupart des efforts sont engloutis par les forces hostiles, à des moments opportuns, tels que la guerre, qui décourage régulièrement l’ascension collective vers la Vérité, ou les drames insurmontables, qui semblent infliger des peines injustes, et mènent le moi à la résignation. L’idéalisme, individuel ou collectif, théiste ou athée, ne possède ni poids ni force pour changer les structures de la société, et dans le cas de l’ascèse personnelle, de nombreux obstacles se rencontrent pour empêcher l’éveil ou la libération de l’âme.

Mais la descente du Supramental et d’autres fréquences supérieures sur la terre peut permettre de créer une aspiration naturelle à l’harmonie et un besoin d’unité susceptibles de déclencher des démarches spirituelles spontanées, légères, profondes, chez un grand nombre d’individus qui vivront enfin concrètement les visions des guides de l’humanité, tout en reconnaissant les yogis supra mentaux comme les fers de lance de l’évolution divine en cours.

Le supramental peut changer la physionomie terrestre en transformant la matière à partir de son intérieur, mais c’est un plan indépendant de la vie, même si nous le trouvons, tout au fond, involué dans l’infiniment petit. Aussi, nous ne pouvons rien décréter à son sujet, si ce n’est que sa présence sera foncièrement tributaire de l’aspiration terrestre et de sa qualité, puisqu’il est hors de question que cette mutation s’effectue de force sur notre planète. Même si nous bénéficions de conditions supérieures dans l’avenir pour nous rapprocher du Supramental,

Il ne descendra que sur ceux qui auront amorcé le processus individuel d’élévation, à partir d’une sincérité absolue et d’un engagement sans angles morts, susceptible d’être préconisé par différents témoins de l’évolution divine, que seuls des attachements inutiles mettent encore en concurrence aujourd’hui, alors qu’ils travaillent tous avec des énergies et des moyens différents, dans l’unique but du sauvetage de la conscience terrestre.

Au sommet de tout ce qui est accessible, la Conscience suprême ne peut avoir la moindre intention, puisqu’elle est immobile au sein d’un mouvement infiniment rapide, et qu’elle n’a ni passé, ni présent, ni avenir, ce qui lui octroie une puissance inimaginable, que seuls les physiciens peuvent comprendre intellectuellement aujourd’hui. Elle appartient à un univers hors de portée du mental, qui ne pourra jamais ni concevoir, ni imaginer, ni emprisonner cette dimension dans une quelconque finalité anthropomorphique, puisqu’il s’agit d’une mutation, et non d’un prolongement, même supérieur, de ce qui est déjà connu.

Néanmoins, tous les êtres, humains ou autres, qui ont besoin d’intégrité, d’harmonie, de connaissance, de paix, d’amour, de plénitude, et qui sont prêts à payer le prix de leur élévation et de leur différenciation profonde des instances génériques, par une pratique assidue et informelle, peuvent en ressentir l’appel. L’enjeu consiste à accepter souffrances, épreuves et crises, sacrifices et renoncements, les passages obscurs obligés donnant sur des satisfactions supérieures, indescriptibles en langage mental, impossibles à obtenir sans la descente douloureuse dans la constitution dynamique de l’enveloppe charnelle.

Il est inutile de souhaiter vivre le Supramental, puisqu’Il se manifeste automatiquement sur l’instrument qui est prêt pour le recevoir, tandis qu’il est nécessaire de faire un travail incessant qui libère du mental, en ne conservant que les aspirations. Il ne semble pas plausible qu’un être qui se contente d’une réalisation quelconque puisse attirer l’énergie divine, aussi, quel que soit le degré spirituel atteint, il suffit de continuer sa route vers l’Infini, sans relâchement, pour se rapprocher de possibilités supérieures.

Il peut être normal de faire une halte dans le Soi, s’y reposer, et trouver même que le chemin a enfin abouti à son terme. Mais cette impression peut également s’estomper assez vite, surtout si l’on est sensible à la Terre, et que l’on a reconnu en Sri Aurobindo le guide de l’avenir divin. Mais il ne sert de rien de cibler le Supramental par une attitude formelle, ou d’imaginer ce qu’Il va procurer, ou de décider quel emploi on souhaite en faire pour l’amadouer et le rapprocher. De même que le Brahman finit par se manifester dans le moi quand le moment est venu, le Supramental peut descendre sur un instrument pur, qui n’en cultive pas l’image, mais brûle pour le service divin, patiemment, sans exiger ni attendre la descente transformatrice.

Se le représenter peut même être un obstacle, un filtre à sa manifestation, car la culture de cette image est bien différente de la soumission au Divin, qui elle, n’a besoin d’aucune mise en scène conceptuelle, et qui est à l’origine des plus hautes réalisations terrestres, quel que soit le nom donné à Dieu. Le rayonnement supramental doit traverser de nombreuses résistances pour parvenir jusqu’à l’être psychique et au corps physique, et il est pratiquement certain que le mental doit être absolument désencombré d’attentes, de tensions, d’ambitions, d’obsessions, y compris spirituelles, pour obtenir la transparence réceptrice de l’énergie divine.

La fréquence supramentale est élevée, la nature l’ignore, et pour y accéder un calme conséquent doit s’installer, ainsi qu’un renoncement à ses propres conceptions personnelles de l’avenir et de la Vérité.

Le travail intérieur demeure donc la seule porte, et peu importe les noms différents et les perspectives parallèles qui en rendent compte, dans les traditions ou les enseignements. Le dépassement des survivances dynamiques qui fondent le moi dans une appartenance territoriale et culturelle constitue le premier pas, car la colère ou violence, la culture du désir par principe, et la peur sont enracinés dans le moi contingent, soumis au vital issu de l’évolution biologique. Le désir procède par amalgames d’objets et peut s’emparer du mental, et il fait alors confondre la conquête de l’espace extérieur avec la plénitude, la maîtrise de la durée avec la réussite spirituelle, et il verrouille ainsi l’accès au mystère intérieur, vers ce moi transcendant capable de reconnaître tout le réel, dans son ensemble, même celui qui s’échappe des convoitises, déborde des représentations, et se tient imprescriptible hors valeurs, hors jugements, indifférent à l’approbation ou au déni.

C’est ce réel brut, hors juridiction du regard utilitaire, qui est sous-estimé par l’humanité tout entière, rapetissé ou carrément nié, et qui le rejette, ou ne veut en traiter que les aspects occasionnels qu’elle peut soumettre, des bribes infimes arrachées du tout, et qui le remplacent. Le travail de dépassement des identifications induites par la naissance est aujourd’hui entrepris par un grand nombre, il doit se poursuivre vers une connaissance de soi pratiquement absolue, qui s’enracine dans la terre et non dans la seule langue maternelle ou culture contingente, et il doit repérer et transformer les failles d’intolérance pour s’ouvrir à l’amour.

Enfin, l’adepte identifie et traite les rejets et les dénis subjectifs qui refusent certains champs du réel et des possibles. Après cette clarification universelle, le moi a la possibilité de vivre exclusivement pour la connaissance, le cœur divin, l’Absolu, la Conscience suprême ou la Mère des mondes, parce qu’il s’est définitivement désidentifié de la naissance contingente et biologique, et différencié des codes d’interprétation grégaires. Il peut alors œuvrer pour les cieux supérieurs, qui sont nombreux, certains fournissant des satisfactions purement intérieures, d’autres, des satisfactions transformatrices pour la terre, d’autres donnant le contact précis avec des plans purement verticaux réhabilitant l’existence, et qui n’ont pas pour fonction d’être partagés, mais de soulever l’être psychique.

L’intention de dépasser le mental dévoile une puissance d’illusion formidable dans sa capture du réel. Il faut admettre que les pensées se forment en partie sous le seul impact du monde extérieur, qu’elles combinent des associations entre le non-moi et ce qu’on en attend, dont la moitié est trompeuse ou inutile. Mais cela est encore insuffisant, l’esprit doit être poussé dans ses retranchements, et le moi doit s’attendre à le voir fournir le leurre du signifiant comme s’il fournissait le signifié, ce qui est, naturellement, faux.

L’engagement enseigne rapidement que l’esprit bouche les trous de l’expérience, c’est-à-dire dissimule l’ignorance, avec «Dieu», qui devient le moyen d’éviter toute réflexion profonde sur l’identité projetée vers son être imaginé. «L’avenir» est aussi un mot qui envoûte, comme la liberté, le salut, l’amour, la connaissance, l’Absolu, la justice, le nouveau Monde, le Soi, tous ces immenses réservoirs de projections subjectives qui servent principalement à la fuite en avant du moi dans l’instrumentalisation étroite de la durée.

Sans la reconnaissance absolue et radicale de la suprématie du non-moi, de l’énigme du Divin et de la souveraineté des aspects objectifs de l’existence et de la vie, les signifiants transcendantaux demeurent des sortes de clés personnelles beaucoup trop subjectives pour enclencher les serrures des véritables portes qui défendent l’accès à la pure transcendance. Plus le travail se fera en profondeur, plus une perception pure pourra se manifester, avec l’aveu que le signifiant n’est pas l’ambassadeur du signifié, mais tout au plus une image puissamment réductrice, floue, qui rapièce dans l’imaginaire les déficits du réel.

C’est sans doute le mot vérité qui empêche le plus le contact avec elle, puisque chaque mental peut la concevoir différemment, lui faire dire ce qu’il veut, dans l’opposition au reste, tout en légitimant un léger essor hors de la condition la plus brute, générique, de l’esprit ordinaire. Chacun peut, avec une complaisance odieuse, défendre sa vérité contre d’autres vérités, ce qui prouve en fin de compte que le mot vérité n’est qu’un concept, qu’une représentation, et que la manifestation de la Vérité n’obéit à aucune définition de celle-ci, à aucune représentation de son statut, car elle est d’ordre supérieur, inaccessible à l’esprit.

Pour le supramental, le mental n’est pas un plan fiable, mais un pouvoir qui mélange tous les ingrédients de l’existence pour les présenter au moi, et qu’il se confronte à leur emploi, avec l’élasticité relative du libre arbitre, lui-même possédé par les guna entrelacées. Le mental plonge facilement vers le vital chez les êtres qui suivent les lois de leur clan et acceptent la dictature des émotions. Il peut même être entièrement récupéré par le physique dans le cas d’addictions graves, qui empêchent le sujet de se libérer de sa dépendance, ce qui prouve la porosité des plans constitutifs entre eux. Il peut tout autant s’élever vers l’abstraction avec génie, sans fournir pour autant le moindre mode d’emploi de la personnalité, des désirs, de l’image de soi, des peurs ancestrales que tout individu colporte.

Le mental nous traverse plus que nous le possédons et nous inflige la résultante de la pensée du moment. Aucune institution humaine n’est à la hauteur de ses statuts, ce qui nous éclaire définitivement: le pouvoir d’interprétation du mental n’est correct que sur le plan symbolique. Dès qu’il entre en contact avec le monde concret, il s’égare, comme l’atteste un fait de société renversant, à savoir que même les experts divergent sur la même question, quelle que soit leur branche. Le mental projette donc essentiellement les valeurs profondes de l’individu, arrimées à ses préjugés, à ses attentes, aux résidus de ses craintes existentielles, aux scories de sa dépendance à son apprentissage, à la qualité de sa compétence, et personne ne met donc le même contenu sur les mêmes mots.

Pour déchiffrer le réel, il convient donc en premier lieu de remplacer les réactions par les hypothèses d’interprétation, puis de s’éloigner encore des perspectives, puisqu’elles sont concurrentes pour proposer un sens tronqué, et enfin d’admettre que, par un miracle particulier, le sens peut surgir de lui-même, hors de la pensée projetée, hors de l’attente ou de la répulsion, et qu’il relie alors, sans angles morts, le moi au non-moi. Cet affinement de l’esprit, qui commence par débouter les émotions, puis s’attaque aux pensées, avant de se lasser même des Idées qui offrent des options de saisie, est nécessaire dans toute voie qui veut remonter à la perception pure, celle qui ne se contente jamais du filtre qu’impose la pensée à la saisie du moment. Peu importe la durée nécessaire, si la voie est bien orientée, elle finira par porter ses fruits.

Les voies traditionnelles l’évoquent de différentes manières, dans de nombreuses cultures et langues, mais partout, l’adepte qui comprend le principe, terrasse le signifiant jusqu’à appeler l’intelligence pure, qui ne s’attarde pas au signe, mais conduit réellement au contenu qu’il représente. C’est la voie royale du Vivekâ, qui se développera dans l’urgence contemporaine, maintenant que l’histoire échoue à donner le bonheur, et que la conscience terrestre, d’une manière plus générale, est prête à devenir moins dupe du signifiant, grâce à l’échec constant des religions, des idéologies et des idéaux à transformer la société, qu’ils avaient ensorcelée avec de simples mots et des perspectives en trompe l’œil.

L’humanité est encore prisonnière du signifiant. Le mental crée une pensée ordonnée qui donne au moi le sentiment, souvent illusoire, qu’il maîtrise son existence. Il s’identifie à des mots qui le traversent et lui donnent une petite idée des valeurs qu’il défend ou recherche. Rien n’est plus facile que de se considérer comme droit, généreux, respectueux, à l’écoute, religieux, honnête, libre… Ces signifiants donnent sur de petits comportements superficiels dont on s’acquitte pour éviter la plongée hors des représentations, descente qui met l’homme à nu, en lui soustrayant les prothèses des valeurs qu’il croit incarner et le maintiennent dans le statu quo de la perception générique.

Le sens des valeurs qui apparaissent dans le mental n’est pas profond, ce sont les qualités positives auxquelles l’être humain cherche à adhérer sans les incarner, et qui le relient à un ordre supérieur flou, approprié de manière subjective, et rejeté chaque fois que la vie ne répond plus aux attentes. L’homme souhaite naturellement ce qu’il y a de meilleur, mais ne se prive pas du pire, par orgueil, vengeance, déni de l’adversité, résistance de l’altérité à ses propres ambitions. N’importe quel petit chaos brise l’idéal, concasse les bonnes résolutions, et fait sourdre dans l’être humain un autre témoin, archaïque, cruel, obscur. Le mental est donc séparé en apparence d’une couche vitale sombre, qui peut en réalité prendre le pouvoir à n’importe quel moment, au-dessus de sa propre juridiction, quand l’identification au non-moi se dérobe.

Le moi doit donc démystifier les faux pouvoirs du mental, nombreux, qui lui laissent croire qu’il supervise le contact avec le non-moi, ce qui est faux. Toutes sortes de pouvoirs peuvent filtrer dans le moi et le priver de son hégémonie, et remontent de l’évolution balbutiante. Quand le sujet se sent dépassé, de nombreuses forces jaillissent, de la culpabilité à la tristesse rémanente, de l’insoumission à l’acte cruel et destructeur, aussi peut-on considérer comme une prise de conscience absolue la possibilité de voir ses propres constructions mentales comme de simples illusions, qui masquent les acteurs souterrains et les compulsions archaïques. Le retour vers l’origine de la pensée peut alors s’effectuer, et les signifiants, même rangés dans un ordre souverain, montrent l’abîme exploratoire jusqu’à leur signifié, et la vie entièrement consciente débute alors.

Dieu se cache longtemps dans la mystique, et Se dérobe même une fois saisi, la connaissance semble délaisser le jnanin exigeant qui s’y donne, l’intégrité se dérobe devant l’ascète qui sonde avec trop de zèle le pouvoir de la nature, l’Amour fuit devant l’amant des contraires, qui pressent l’unité mais ne l’obtient pas encore. Jusqu’à présent, les institutions humaines sont parvenues à masquer la perte du signifié en l’emballant dans du signifiant trompeur et séduisant.

Réunis en grand nombre, les êtres humains s’imaginent que Dieu répond à leur appel, au temple ou à l’église, alors que les fidèles pour la plupart sont simplement victimes d’avoir voulu combler une question poignante par une représentation exhaustive, ce mot Dieu entouré de ce qui va avec, et qui ne les engage qu’à une politique de surface pour gérer la relation entre le moi et le non-moi. Le moi s’emprisonne dans une appartenance qui le soumet, l’endort, le conforte dans la perpétuation des mouvements génériques du mental. Le vrai présent passe inaperçu, car il ne peut jamais être de la répétition pure, ni s’aligner sur les attentes, ni correspondre aux représentations, et c’est ce rôle-là que le mental ordinaire veut lui faire jouer.

Pourquoi l’humanité refuse-t-elle le signifié? Parce qu’il ne s’obtient que dans une lutte consentie contre le signe, alors que le mental peut se contenter du signe qui fait semblant de contenir le signifié. Cette lutte contre le mot, le symbole, le concept révèle la petitesse du moi, et sans une aspiration à l’Infini, la découverte fulgurante de cette petitesse entraîne toutes sortes de désordres, et même de chaos dans la fonction de l’identité. Beaucoup d’êtres humains s’enferment dans une nasse de mots, et s’imaginent ainsi aisément avoir une vie spirituelle dès qu’ils ont opéré un petit changement d’orientation, car cette nasse nouvelle de signifiants invente un kaléidoscope pour enivrer l’œil intérieur.

Le moi, qui était auparavant fasciné par le réel et démuni, devient son envoûteur, et croit ainsi se venger du mystère absolu de sa propre présence. La pensée prétend déchiffrer l’avenir selon des critères établis et l’avalera dans une perpétuation de schémas dont le seul mérite est qu’ils auront été choisis par le sujet, plutôt que subis. Il s’agit d’un subterfuge de pouvoir absolu sur le temps, d’une contrefaçon de la connaissance, puisque cette procédure s’empare du vécu en le faisant entrer de force dans des modèles d’interprétation.

C’est bien que la représentation des choses peut l’emporter sur le contact réel qu’on entretient avec elles, et que l’idée de s’orienter peut tenir lieu de chemin. Il est également nécessaire d’avoir confiance dans ce qui ne vient pas de soi pour s’atteler au signifié, sinon le signifiant suffit. On peut croire aimer Dieu sans rien lui donner, chercher la connaissance sans vraiment se remettre en question, ou bien seulement là où c’est gratifiant, ce qui est évidemment absurde. Le mental est assez habile pour meubler de faux-semblants une quête bancale, fondée sur une sorte d’opportunisme supérieur, cosmique en quelque sorte, et c’est cela qui explique qu’une bonne partie de l’humanité reste enfermée à mi-chemin entre une vision ordinaire des choses et celle qui pousse réellement en avant, d’une part vers le Divin (à base d’imprévus et d’acquiescements inconditionnels à la voie), et d’autre part vers l’être psychique (à base d’un conflit entretenu avec soi-même dans la paix et la quiétude, une vigilance aiguisée et tranquille, pour débouter l’insistance vitale, et les rapiècements imaginaires du mental qui joue faussement à relier le moi et le non-moi).

Beaucoup de personnes s’imaginent être dans une recherche spirituelle, alors que c’est faux. Elles demeurent dans un mode d’appropriation du réel où même le travail sur l’ego est encore conçu à partir de l’ego lui-même, grâce à des structures où le mental et la volonté déterminent l’ensemble de la perception. Sans une profonde sincérité, qui balaie tout sur son passage, le moi mentalisé fait confiance au signifiant pour s’accaparer le signifié, et se contente d’une voie imaginaire. S’ouvrir au Supramental signifie en premier lieu que le travail a été effectué sur les compulsions génériques, soit que le moi cesse de réagir avec véhémence aux événements pour élargir son champ de tolérance émotionnelle et de vision des principes cachés, et, pour établir cette méthode, il n’est nul besoin de se référer au supramental. L’enseignement des boddhissattva préconise la même chose depuis des milliers d’années.

Mais une fois que la source générique est purifiée, que le désir est modéré et maîtrisé, que l’émotion négative se manifeste comme purement théâtrale et didactique, que les grandes peurs sont vaincues (de ne pas parvenir à être soi ou de mourir), il reste à s’attaquer au domaine mental qui est beaucoup plus subtil et trompeur.

On l’observera en permanence prendre le signifiant pour le signifié, se contenter d’évaluations, se complaire avec des mots dont il connaît le sens, mais ignore l’expérience, et, dans cette stratégie, il donne le change, empêche le Soi de se manifester, obstrue la percée de l’âme, nivelle l’aspiration exhaustive, et pose son filtre de représentations sur la perception pure. Dieu n’est rien, tant qu’Il n’est pas goûté.

Le «supramental» constitue seulement une hypothèse pour le moment, à moins que le contact ne soit établi, et cette hypothèse n’est rien d’autre qu’une boussole dans le cheminement bouleversant de la voie, où les choses s’échappent et se révèlent, dans une exploration incessante des contenus de l’être. La «connaissance» constitue l’approximation intuitive d’un état parfait, encore inconnu, mais dont on cherche l’itinéraire, et s’en réclamer avant le Soi étouffe l’aspiration et endort dans un parti pris bien pensant, celui du «chercheur spirituel».

L’amour est en réalité un état très élevé, sans opposé ni contraire si l’on suit Jésus, que très peu d’adeptes touchent si le renoncement à soi n’est pas intégral. C’est dire que la manipulation du moi par le Mental à travers le signifiant est presque parfaite, et qu’elle explique que l’humanité demeure ce qu’elle est, puisque le vital et le mental conjuguent l’ignorance de concert, et qu’il faut se libérer des deux, dans leur mode d’expression générique, pour effectuer un véritable progrès vers le Divin. Plus on demeure dans l’identité ordinaire constellée de compulsions, plus le mental est lui aussi inférieur, accroché au seul signifiant, dont il se contente, quitte à le confondre avec le signifié. Les hommes font le mal au nom de la Vérité, pur concept seulement, ou au nom de Dieu, pure croyance contingente, comme les femmes subissent à tort et à travers, au nom de l’amour, en restant soumises à leurs sentiments.

C’est très humiliant de constater que les signifiants sont indépendants des signifiés, mais même pour les objets concrets, il en est ainsi, le mot chaise ne matérialise pas l’objet correspondant, le mot bonheur ne fournit pas ce qui lui correspond, bien que sa répétition puisse contribuer à souhaiter son rétablissement. Il y a donc une magie primitive dans le discours, une appropriation factice du Réel à travers le signifiant, dont il faudra peut-être des milliers d’années pour se débarrasser. Le mental est plus puissant que le moi, puisque, avant le renversement vers la démarche d’éveil, il dicte les pensées et manipule le libre arbitre, la conscience de l’alternative, tandis qu’il nous donne le monde entier dans des représentations, qui ne sont qu’un décor. Ces représentations ne sont pas ce qu’elles représentent, et ne sont donc que l’amorce qui doit nous mener au Signifié, dont le plus élevé et le plus complet de tous est le Divin.

Sommaire

1 Transformer le champ psychologique

2 L’énigme du Supramental

3 Les polarités inconscientes

4 La représentation du Supramental

5 Les lois de l’évolution

6 La préparation au Supramental

7 Les dangers de nommer la voie

8 Esquisse d’une théorie d’ensemble

Source : http://www.supramental.fr/
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