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Cro-Magnon a-t-il mangé Néandertal?


A l’heure où les questions se bousculent et où les théories abondent pour expliquer la disparition de notre cousin Homo Neanderthalensis il y a près de 25 000 ans, après un règne de plus de 200 000 ans, le titre « Cro-Magnon a-t-il mangé Néandertal? », parait bien accrocheur.

Surtout quand la théorie du génocide de Néandertal est en vogue, bien qu’elle soit largement décriée au vu des dernières découvertes, notamment le fait que la cohabitation des deux bonshommes ait duré plus de 10 000 ans. Mais alors, quid du cannibalisme ? Nous sommes nous repus gaiement de la seule autre humanité que nous ayons connus ?

cromagnon

En 2009, une découverte fait du bruit. Et des gros titres ne tardent pas à fleurir dans les revues scientifiques (comme le Journal of Anthropological Sciences n°87) et divers sites internet d’actualité ou de publications scientifiques vulgarisées. Ainsi, le néophyte peut lire un peu partout « l’homonidé Sapiens a-t-il dévoré Néandertal ? » Et bam, sous-entendu, une nouvelle théorie où nous sommes la cause de l’extinction de notre cousin vient de sortir. Basée sur quoi ? Sur du solide.

En effet, c’est dans la Grotte des Rois, à Mouthiers-sur-Boëme en Charentes, que la découverte a eu lieu.

Juste quelques dents (plus d’une trentaine éparpillées) et deux fragments de mandibules sur lesquelles des dents sont encore fixées. Cette grotte est connue pour son occupation de type Aurignacien, ce qui signifie qu’elle a été peuplée par nos ancêtres directs (l’homme moderne, ou encore hominidé sapiens sapiens, ou encore Cro-Magnon), c’est à dire, nous, exactement les mêmes, mais il y a 35 000 ans.


Pourtant, quand les anthropologues étudient d’un peu plus près ces restes osseux, ils réalisent que ces fragments de mandibules appartiennent à des enfants, mais dont le faciès serait bien différent du notre… L’os est bien plus épais et robuste qu’on ne s’y attendait. Le menton est à peine développé.

Madame Néendertal
Madame Néandertal

De plus, ils estiment que ces os appartiennent à des enfants de 10 à 11 ans, au vu de l’usure de la dentition et des mesures de largeur des mandibules, et pourtant, certaines dents comme les canines définitives sont complètement sorties, ce qui est anormal pour cet âge. La façon dont les os s’assemblent et une précocité dans l’éruption des dents trahissent une morphologie et une maturité physique qui ne correspond pas à celle d’enfants hominidés sapiens mais à celle d’enfants Néandertaliens.

Mais c’est surtout l’étude de marques sur ces os qui va nous mener à ce gros titre : les mandibules portent des traces de décarnisation, c’est à dire qu’elles ont été détachées volontairement du reste du crâne, exactement comme lorsqu’on dépèce un animal. Cependant, quand M.H.V Vallois de l’Institut de Paléontologie humaine de Paris publie son rapport détaillé au sujet de cette découverte, il conclut par « Il n’y a pas lieu d’envisager ici les raisons qui ont pu entraîner de telles pratiques, raisons qui ont été discutées à maintes reprises par des préhistoriens de mérite. » Alors, à qui doit-on ce buzz autour de notre cannibalisme primitif ?

C’est à Fernando Ramirez Rozzi, chercheur au Laboratoire de dynamique de l’évolution humaine, qui soutient l’hypothèse d’une cohabitation hostile entre Hominidé Sapiens et Homme de Néandertal. Hostile jusqu’au cannibalisme inter-espèce.

Il explique que sur ces ossements appartenant à des enfants Néandertaliens, on retrouve des traces d’outillage semblables à celles qu’on peut trouver sur des restes de renne au même endroit, pratiquées par la même communauté. Sa théorie est loin de faire l’unanimité parmi ses collègues, qui, prudents, rappellent que ces seules trouvailles ne permettent pas de conclure au cannibalisme et encore moins à généraliser cette pratique. Ils préfèrent chercher du côté des rites funéraires. Mais Rozzi réplique que si le cannibalisme est un sujet tabou, même dans la communauté scientifique, c’était une pratique beaucoup plus répandue qu’on ne le croit.

Monsieur Néendertal
Monsieur Néandertal

Rozzi a raison : le cannibalisme au paléolithique n’est pas un fait isolé. En fait, on a retrouvé de nombreux indices remarquables pouvant attester de cette pratique.


En Croatie notamment, sur plusieurs couches du site de Krapina, on retrouve des restes d’ossements humains, Néandertaliens, portant les mêmes traces de décarnisation que les ossements d’animaux retrouvés au même endroit. Certains os sont calcinés et appartiennent à treize individus différents qui ont tous subi le même sort. Ce site n’est pas unique, en Croatie on en compte plusieurs présentant les mêmes caractéristiques (à Vindija, à Isturitz). A Predmost en Moravie, un squelette entier porte des stries de boucherie.

A Tchoutaltovo en Ukraine, des os crâniens portent des estafilades causées par un couteau en silex. En Ardèche, sur le site de La Baume de Moula-Guercy, six individus, adultes et enfants, Néandertaliens, portent ces mêmes traces et ont été retrouvés parmi les déchets alimentaires. A Maszycka, en Pologne, ce sont les restes de seize individus présentant des fêlures et des traces de morsures et de mastications imputables à l’homme qui ont été exhumées.

Ils ont été décapités et démembrés dehors, puis les ossements ont été ramenés après le repas pour être enterrés. Cependant, il ne s’agit pas ici de traces de cannibalisme inter-espèce. Il ne concerne que les membres d’un même peuple, entre eux, et le cannibalisme aurait visiblement été l’apanage de notre cousin Néandertal en particulier. J’en vois certains qui respirent un peu mieux… Quoi, rassurés que cette pratique ne soit pas plus répandue chez nous que chez eux ? Rassurés sur notre statut d’humain, peut-être ? Tandis qu’on peut affirmer avec un peu plus de force que Néandertal, lui, l’était peut-être moins que nous, plus agressif, plus primitif, puisque cannibale ? Pas si vite.


Chez les animaux, le cannibalisme est pratiquement inexistant.

On ne peut citer que peu d’exemples, chez certains insectes, et le seul mammifère pratiquant un peu plus régulièrement la chose est le lion, qui n’hésite pas à dévorer les petits issus d’une portée pour laquelle il n’est pas le géniteur, afin d’asseoir son pouvoir tout neuf sur son clan. Et cela demeure tout de même assez rare. Pourtant, il y a quelques dizaines d’années, on a rapidement jeté la pierre à Néandertal en l’assimilant à une espèce plus animale qu’humaine, parce qu’il était parfois cannibale. Or, on voit bien que ce n’est pas une pratique typiquement animale… Mais typiquement humaine. Le cannibalisme n’attesterait-il pas, au contraire, de l’humanité de notre cousin ?

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On a longtemps considéré que le statut d’humain pouvait être validé lorsque des rites funéraires se pratiquaient à la mort d’un individu. Et les rites funéraires existaient, chez Néandertal comme chez nous, associés à l’utilisation de l’ocre rouge et à l’inhumation avec offrandes, ou parfois aux côté d’un autre individu, supposé être de sa famille. Ce qu’on oubliait de dire, ce qu’on refusait de considérer, c’est que le cannibalisme pouvait faire partie intégrante d’un rite funéraire. Il pouvait être le rite funéraire. On le considère aujourd’hui, même avec réticence.

A l’heure actuelle, le cannibalisme est attesté dans de très nombreuses communautés de chasseurs-cueilleurs de tous les continents. Algonquins, Iroquois, Tupimambas, Aztèques, Falatekas, Azandés, Toungouses, Samoyèdes… Pour ces peuples, il ne s’agit pas d’un cannibalisme alimentaire : on ne choisit pas son voisin comme ingrédient pour le ragoût du dimanche. Il s’agit d’un cannibalisme spirituel élaboré où le groupe consomme ses morts au cours d’un repas rituel, par exemple.

La pratique du cannibalisme au paléolithique est soupçonnée, supposée probable, au vu des découvertes qui jalonnent tout le continent eurasiatique d’indices qui vont en ce sens. Mais il n’est pas prouvé objectivement. Les anthropologues préfèrent penser qu’il s’agissait d’un cannibalisme rituel, mais ignorent s’il s’agissait d’un cannibalisme funéraire ou guerrier (exo cannibalisme : manger des individus extérieurs au groupe dans le but de s’approprier ses qualités ou d’accomplir une vengeance…) Il était déjà pratiqué chez l’Hominidé Erectus (traces de décarnisation à Tautavel). Et il ne s’est pas cantonné à la période paléolithique. En 2009, en Allemagne, ont été retrouvés des restes d’une dizaine d’individus portant tous des traces de dépeçage. Il s’agit du site néolithique d’Herxheim.

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Alors, Cro-Magnon a-t-il fait disparaître Néandertal en le mangeant? Non.

La seule découverte allant dans le sens de ce cannibalisme inter-espèce est insuffisante pour le croire. Tout comme pour l’hypothèse d’une cohabitation inamicale, on ne peut se baser sur une seule trouvaille pour attester les pratiques d’une espèce entière, disséminée sur tout le continent eurasiatique. La globalité des connaissances sur cette période, à ce jour, laissent à penser que Néandertal et Cro-Magnon se sont tous simplement ignorés la plupart du temps. On ne sait toujours pas ce qui a causé l’extinction de Néandertal, mais la cause ne saurait être unique : une multitude de causes peut avoir conduit l’espèce à disparaître.


Cependant, un élément nouveau fit frémir la communauté scientifique en 2009 (riche année décidément) : une équipe internationale de généticiens et de paléoanthropologues dirigée par le généticien suédois Svante Pääbo de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig, a séquencé à 65% le génome de l’homme de Néandertal et l’a comparé avec les séquences ADN de nombreuses populations modernes du monde entier.


Il a découvert qu’1 à 4% de son ADN est identique au notre, sauf pour les populations africaines qui n’ont aucun ADN commun avec Néandertal.

Cela suppose donc un métissage entre nos deux espèces qui aurait eu lieu après la migration de Hominidé Sapiens vers l’Europe et donc après sa rencontre avec Néandertal déjà installé là depuis belle lurette. Faites l’amour pas la guerre aurait déjà été notre adage…

On ne trouve peut-être pas Néandertal dans notre estomac, mais dans notre sang, incontestablement.

Article est publié avec l’aimable autorisation de son auteur, Atebasha. Décembre 2010.

Sources :


Sites dont les liens sont donnés dans l’article.
Nombreux numéros du magazine Archéologia.

Vu sur http://www.melmothia.net/

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