Carlo Suarès Le TEMPS Spiritualité

Carlo Suarès : La fin du grand mythe – 4ème partie

1ère PARTIE 2èmePARTIE 3èmePARTIE

Le laboureur et le berger

Nous avons vu avec Caïn et Abel que mythiquement, le « je » libéré tue à chaque instant le « je » mythique.

C’est Caïn le laboureur qui tue Abel le berger, afin de féconder une terre qui, rassasiée mais violentée, refusera de le nourrir.

Le berger a un troupeau à conserver et à protéger. Le laboureur n’a rien à conserver ni à protéger. Disons qu’il n’est pas sentimental. Mais les troupeaux veulent des bergers, des bergers qui les consolent, des bergers très charitables, qui sacrifieront quand même, bien entendu, la chair et la graisse des premiers-nés du troupeau.

Cela, n’est-ce pas, ils disent qu’on ne peut pas l’empêcher. Puis tout le troupeau de moutons doit se laisser tondre, puis se laisser manger. Cela non plus on ne peut pas l’empêcher. Dieu, coûte que coûte, doit être le bon berger, c’est sa fonction, comme c’est celle de son fils Abel. Pour ces troupeaux affolés l’Éternel demeure incompréhensible.

La fin comme moyen

Afin de comprendre les personnages Dieu et Éternel, nous les examinerons dans quelques scènes bibliques (puisque la Bible est le compte-rendu le plus important de leur pièce).

Nous avons déjà surpris le personnage Dieu, dès le « commencement », coincé dans des dualités sans fin.

C’est que le Dieu cosmogonique n’a résolu l’équation « je-cela » que virtuellement : après la « création » des cieux et de la terre il n’y a que des ténèbres sur la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se meut au-dessus des eaux. Puis quand vient la lumière elle ne peut que se séparer des ténèbres en devenant un des termes d’une dualité. Si l’équation était vraiment résolue l’esprit de Dieu ne serait pas en mouvement au-dessus des eaux, il serait partout et aussi dans les eaux elles-mêmes, les eaux procréatrices de la chair et antinomiques de l’esprit, car il aurait vaincu l’antinomie; quant à la lumière elle ne s’opposerait pas aux ténèbres, elle les épouserait.

Mais l’antinomie n’est vaincue que théoriquement.

L’esprit de Dieu commence par comprendre qu’il y a un problème, et invoque la lumière : « que la lumière soit ».

Il a la solution : c’est de faire semblant d’avoir la solution.

Ce n’est pas absurde, c’est la seule issue possible au problème métaphysique : il faut utiliser la fin comme moyen.

Nous reviendrons plus loin sur cette voie de la connaissance à laquelle s’opposent la plupart des systèmes religieux car ils ignorent la vraie métaphysique. Aussitôt que la lumière est, elle tombe dans l’antinomie fatale où tout se sépare en deux : Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres…, etc.

La dualité manifestée

Comme par un sort magique, celui qui est dans la dualité ne peut rien toucher qui ne soit aussitôt scindé en deux, chaque partie étant elle-même scindée en deux, et scindant en deux ce qu’elle touche, et ainsi de suite indéfiniment, vertigineusement. Même la non-dualité que cherche celui qui est dans la dualité, même ce qu’il veut appeler la non-dualité absolue est frappé de ce même sort, car elle ne peut ni se manifester ni ne pas se manifester. C’est l’envoûtement dont nous avons parlé au début de cet exposé.

C’est ainsi qu’il faut lire les deuxième et troisième chapitres de la Genèse.

L’hermaphrodite virtuel a deux noms : il s’appelle Éternel-Dieu.

Dieu n’était donc en effet, qu’un des termes du binôme, ce qui explique toute sa cosmogonie. Il crée et multiplie dans le temps et l’espace, il est donc féminin par rapport à « l’Éternel ». Il est féminin comme tout ce qui multiplie la matière. Pourtant c’est lui qui s’est écrié : « Que la lumière soit! »

Remarquons que cette exclamation n’est pas du tout un acte de création, mais une invocation, dont le ton diffère totalement de tout ce qui suit dans le développement cosmogonique.

Cette invocation donne déjà en germe tout le thème du Mythe : l’élément féminin demande la lumière, et marque les étapes de la victoire, une à une.

Comment et pourquoi lire les textes

Notre dessein est beaucoup trop vaste pour que nous puissions nous attarder à des commentaires de textes dont la nature est d’être inépuisables. Nous y retracerons rapidement le déroulement du thème mythique, en indiquant surtout des passages qui, sans ce fil conducteur, demeureraient toujours obscurs.

Grâce à ce fil conducteur chacun pourra lire et comprendre ce thème très simple : l’inconscient humain a créé un rêve qui doit être vaincu, soumis, puis transmué, puis qui doit donner naissance à la Vérité absolue.

Ce thème est très simple, mais il est exprimé par des symboles bibliques qui peuvent et doivent être lus sur plusieurs registres à la fois; en outre chaque symbole étant à l’intérieur de la dualité, est masculin d’un côté et féminin de l’autre; ainsi le thème si simple devient assez difficile à déchiffrer.

Ce qui importe le plus cependant c’est de comprendre le Mythe dans son ensemble, et de constater que les individus humains, dans tout le cours de l’Histoire, se sont identifiés aux symboles mythiques au point de jouer les rôles et de s’identifier à eux.

Nous avons déjà beaucoup insisté sur ce point, et nous ne cesserons d’y revenir, car il nous semble indispensable que l’humanité rejette enfin ces rôles mythiques commandés par la puissance hypnotique de l’inconscient.

Nous pensons avoir déjà en quelque mesure démonté les premiers rouages inconscients qui ont donné naissance à tous les noms dont on appelle la dualité primordiale. Celle-ci est la définition même des « je » individuels, séparés, que sont les hommes, ou plutôt les sous-hommes.

Si nous parvenons cependant à faire émerger complètement de l’inconscient cette définition, et tous les subterfuges que l’inconscient a inventés pour calmer sa peur de ne pas savoir, alors les « rôles », avec toutes leurs « valeurs », religieuses, sociales, etc… tomberont et permettront à la Vérité de surgir.

Tous les systèmes, toutes les croyances, toutes les convictions, toutes les armatures morales où l’on se réfugie pour ne pas mourir de désespoir devant la donnée toute nue du grand dilemme insoluble, doivent tomber pour que la Vérité apparaisse, qui est la Vie et la disparition du dilemme.

Se faire couper le prépuce pour faire entrer « Dieu » dans la « chair », ou communier pour la même raison, ou se soumettre à une morale, à une hiérarchie sociale, ou posséder de l’argent, ou jouer dans la famille, sans le savoir, les rôles mythiques du père, du fils, de la mère, de la fille, ou jouer dans la vie sociale ces mêmes rôles, ces mêmes personnages mythiques sous des aspects différents, etc…, etc… tout cela et jusqu’à la façon dont on satisfait ou dont on étouffe les désirs sexuels, c’est assumer des rôles inconscients dans une pièce que l’on ne connaît pas, c’est vouloir prolonger la pièce quand elle est finie.

C’est ainsi qu’il faut lire les textes bibliques, mythologiques, philosophiques et historiques : pour voir comment tout cela a été joué, comment tout cela n’a été qu’une représentation, pour être enfin spectateur, pour cesser de jouer à cette Comédie sous-humaine qui a assez duré, pour ramener tout ce passé dans le présent, pour ramener les siècles dans l’instant éternel où tout est consommé.

Les significations des mots

L’inconscient ayant une fois établi des correspondances entre des symboles les maintient à travers tout le Mythe.

Nous pouvons résumer les correspondances principales en les classant dans la dualité :

1° le « je » progressif individuel, composé d’états successifs dont chacun est la résultante de tous ceux qui précèdent et dont le mouvement égotiste est centripète, correspond à la femme, à ses deux éléments, la terre et l’eau; à la chair, à la matière; à tout ce qui est produit matériellement, la machine, etc… à tout ce qui a donné naissance à ce « je » isolé : au sommeil qui cause la fragmentation de la conscience; donc au principe même de la dualité (la connaissance du bien et du mal, etc…) au sens analytique; au devenir, etc.

2° le principe « cela », impersonnel, absolu, éternel, l’essence permanente des choses, absolument immuable et dont cependant émane un mouvement centrifuge qui s’extériorise en univers, correspond à l’homme et à ses deux éléments l’air et le feu; au sang, représentation du feu; au vin, représentation du sang; etc.

Les personnages humains, femmes et hommes, s’identifient, selon leur sexe, à l’un de ces deux pôles, et jouent à travers ce que l’on appelle les événements historiques, les rôles que l’équation mythique primitive leur a assignés, et cela jusqu’à la fin des temps, c’est-à-dire jusqu’à la résolution totale de l’équation métaphysique.

En lisant les textes bibliques et mythologiques, nous nous apercevons que chaque épisode où sont en scène les symboles du Mythe contient à lui seul la totalité du thème particulier qui se joue à ce moment-là. C’est ce que nous tâcherons d’examiner. Nous étudierons aussi les situations où se trouvent les différents personnages entre eux suivant qu’ils appartiennent à une équation ou à l’autre, et les changements qui se produisent dans ces situations au fur et à mesure que se résout l’équation, tout au long de l’histoire. Nous verrons alors se résoudre l’équation par une admirable synthèse.

Le principe émanant masculin qui jusqu’alors s’obstinait à tomber du ciel, celui qu’on appelait l’Esprit, l’Éternel, invisible, inconnu, tout-puissant, inaccessible, voici que tout d’un coup il émerge de la Femme (la matière, la chair, la terre, la machine).

Le fruit du « je » qui est mort dans le bon sol déclare alors tranquillement que la terre a toujours été un point du ciel sans haut ni bas, qu’elle a enfanté l’Éternité, que l’homme est né, et qu’il entend vivre libre, sans cauchemars, heureux, en pleine possession de sa raison d’être, vainqueur de la dualité sous-humaine, libéré même de la conscience.

Dieu meurt dans l’Éternel

Répétons cependant que l’équation primitive est inconsciente, et rappelons la loi du renversement de réalité, qui, dans le thème judéo-chrétien donne naissance aux deux principaux personnages bibliques : Dieu et l’Éternel. De tous les personnages ce sont les plus importants, parce qu’ils personnifient l’équation elle-même.

Le Dieu de la genèse est le résultat d’un « cela », moins réel moins senti que le principe « je », et qui, absorbé par le « je » (qui désire le connaître) fait aussitôt semblant d’avoir résolu l’équation que « je » ne peut résoudre.

En somme Dieu, dans la Comédie métaphysique, est la solution virtuelle de l’équation, qui devient un personnage. Ce personnage utilise « la fin comme moyen ». C’est en quelque sorte un bluff, mais un bluff indispensable, puisqu’il est la solution en puissance. « La puissance » est le bluff métaphysique qui n’a en mains que ce qu’il n’a pas : « l’acte » en lequel il se transformera.

Nous avons montré plus haut que ce personnage « Solution-virtuelle » prend en mains les deux termes de l’équation, « je » et « cela ». Nous avons dit que parce qu’il prétend connaître les deux termes, il devient de ce fait plus réel que le seul terme « je » (seul réel et connu) dont il apaise ainsi la peur de l’inconnu tout en établissant pour lui le seul mode de vie qui s’adapte à sa volonté femelle, de durer dans le temps au moyen de créations successives. Si nous revenons sur cette partie de notre exposé en le développant c’est parce qu’elle est essentielle et qu’elle nous permettra de situer les métaphysiques, les théogonies et les cosmogonies du cycle « je-cela », depuis l’Égypte jusqu’à nos jours, dans leur équation mythique. (Dans la nécessité où nous sommes de nous limiter nous ne pourrons qu’indiquer quelques traits des cosmogonies asiatiques « cela-je », dont le processus de cristallisation est exactement l’opposé du « je-cela »).

Comme conséquence de ce premier personnage pseudo-génésiaque, Dieu, nous voyons surgir le second personnage, l’Éternel qui, lui, est dans la Comédie mythique, la solution réelle de l’équation, mais qui devient personnage aussi.

Notons ici un point essentiel: si la solution réelle de l’équation devient un personnage c’est parce que l’équation étant mythique sa solution l’est aussi.

Nous avons déjà dit que la Vérité ne se compose pas d’une équation flanquée de sa solution, mais que dans la Vérité l’équation a disparu, ainsi que sa solution.

Nous pouvons donc dire qu’une fois que l’équation est posée sa solution existe réellement; nous pouvons également et par définition dire que « l’Éternel » est la solution réelle de l’équation. Mais n’oublions pas que ni l’équation ni sa solution « divine » ne sont vraies. Nous verrons en effet plus loin comment, comme dans un décor de théâtre, tout peut être à la fois « réel » mais pas du tout « vrai ». Une fois la représentation terminée, les décors de carton et les accessoires sont toujours là mais ne transmettent plus rien. Ainsi est, à la fin du Mythe, toute conception d’une divinité, quelle qu’elle soit.

L’Éternel, ou solution réelle, n’intervient jamais, à aucun moment, dans le premier chapitre de la Genèse (où Dieu, solution virtuelle, fait semblant de créer le Monde) ; dans les chapitres 2 et 3 (sur la formation de l’homme) l’Éternel et Dieu sont mêlés; dans le chapitre 4 ils se séparent, Dieu demeure avec Seth « qui remplace Abel », l’Éternel s’en va, disparaît avec Caïn. « Et c’est alors, dit le texte en terminant ce chapitre, que l’on commença à invoquer le nom de l’Éternel ».

N’oublions donc jamais que « l’Éternel » biblique, qui parle, agit, etc… est la solution réelle d’une équation mythique c’est-à-dire qu’elle est elle-même mythique. Ce personnage est ce vers quoi tend Dieu, ce vers quoi il meurt, il est la direction et l’axe du mouvement mythique.

« Invoquer le nom de l’Éternel », dire que « l’Éternel est Dieu », c’est comprendre que la solution virtuelle, Dieu, n’est que virtuelle, et l’amener à devenir réelle en se conformant au plan mythique, qui est le thème de la Comédie.

Cette marche en avant de races entières vers la résolution de l’équation primordiale « je-cela » commence donc à s’exprimer par un monothéisme qui voudrait tendre vers l’Éternité dès l’instant où le « je » s’aperçoit que la première solution (tous les dieux) n’était que virtuelle, et qu’il commence à en être inquiet. Il se tourne alors aussitôt vers la solution réelle, que dans son langage mythique il appelle l’unique, l’Éternel, etc.

Inquiétudes

Le « je » commence à s’inquiéter lorsque la solution virtuelle parvient à lui imposer le sentiment que lui, qui se sentait solidement réel, pourrait ne l’être pas. Nous avons vu comment et pourquoi s’effectue ce changement, ce renversement de réalité. On comprend bien cependant qu’il ne s’effectue pas d’un coup. Il lui faut au contraire une longue période historique.

Nous voyons même que pour s’accomplir ce changement a eu besoin pendant longtemps de deux expressions complémentaires, bien qu’appartenant toutes les deux au même Mythe : la branche grecque et la branche judéo-chrétienne.

Toutes deux partent de la même souche égyptienne, et se réunissent dans le Christianisme; cependant la branche grecque étant féminine dans un cycle féminin se développe et meurt aussi sans inquiétude sauf dans sa crise dionysiaque que nous étudierons plus loin; tandis que la branche judéo-chrétienne est mâle dans un cycle féminin, et exprime par conséquent une situation très dramatique… Dieu, solution virtuelle, entraîne l’homme à signer un pacte qui, à travers une passion incroyable finira par renverser complètement tout son sens du réel. Ce qu’il croit être la vie, Dieu lui dira que c’est la mort, la mort au contraire deviendra la vie, la vraie richesse deviendra la pauvreté, les premiers deviendront les derniers, et ainsi de suite indéfiniment.

Le « je » se trouve pris dans une aventure insensée dont il ne peut sortir, dont il ne peut pas ne pas sortir, où il ne cesse de mourir et de ressusciter. Ce qu’il y a de plus certain c’est qu’il ne peut pas revenir en arrière, ce qui apparaît moins, c’est qu’il ne peut même pas avancer…

Nous arrivons ici à découvrir un des caractères les plus mystérieux de l’Éternel : si en effet la solution virtuelle, Dieu, s’efforce par tous les moyens possibles de parvenir à sa réalité, la solution réelle, l’Éternel, se dérobe constamment, se refuse, semble brusquement vouloir démolir tout ce qui a été fait, puis de nouveau, en grande hâte, exige des efforts inouïs pour que tout s’achève, pour encore une fois, au dernier moment, tenter de tout détruire de ses propres mains.

L’inquiétude de l’homme à côté de celle de l’Éternel n’est que l’angoisse d’un enfant.

Parfois l’Éternel a l’air d’être complètement fou. Ainsi, il apparaît à Moïse, il lui parle, il lui explique sa mission, il le pousse à aller en Égypte pour arracher son peuple du joug de Pharaon; quand Moise hésite il l’encourage; quand Moïse hésite encore parce qu’il n’a pas la parole facile, et à cause de mille autres difficultés, il le rassure encore; Aaron parlera à sa place; toutes les difficultés seront vaincues… bref Moïse se décide. « Va, lui dit l’Éternel, car tous ceux qui en voulaient à ta vie sont morts ». Moïse est rassuré, il est enfin confiant, il est sur le point de partir. Sa mission est de demander à Pharaon de laisser partir ce peuple auquel l’Éternel tient tellement. Alors l’Éternel, comme dernière promesse lui dit : « Vois tous les prodiges que je mets en ta main : tu les feras devant Pharaon. Et moi j’endurcirai son cœur, et il ne laissera point aller le peuple ».

C’est admirable, et très clair : l’Éternel a un pouvoir sur Pharaon, puisqu’il peut lui endurcir le cœur. S’il n’avait aucun pouvoir on comprendrait qu’il dise à Moïse : « Va, je serai avec toi, nous lutterons ensemble contre Pharaon, nous tâcherons d’être les plus forts ».

Mais ce n’est pas cela du tout; il lui dit : « Va, et sois tranquille, ce que je veux que tu demandes à Pharaon, je ferai en sorte qu’il ne te l’accorde pas ».

D’une part il prend une peine infinie pour combiner des prodiges, qui forceront un consentement, d’autre part il prend la même peine pour qu’il y ait refus. Et tout cela n’est encore rien, car après avoir pris Moïse sous sa protection, après l’avoir désarmé en lui disant que tous ceux qui en voulaient à sa vie sont morts, que commence-t-il immédiatement par faire? « Pendant le voyage, en un lieu où Moïse passa la nuit, l’Éternel l’attaqua et voulut le faire mourir » !

Nous reviendrons plus loin sur la façon ahurissante dont Séphora sauva Moïse.

Tout cet épisode qui pourrait se passer dans un asile d’aliénés est au contraire sublime quand on sait le lire. A tout instant l’Éternel joue un double jeu. Nous l’avions déjà vu avec Caïn et Abel, et maintenant, que nous le savons cela ne peut plus nous échapper.

Les deux fonctions de l’Éternel

Nous avons dit que le Mythe est le devenir qui transforme la solution virtuelle de l’équation humaine en solution réelle. Ce mythe développe une modalité Temps, dont la durée est déterminée par les masses humaines en présence.

Or si d’une part la résolution virtuelle (Dieu) tend uniquement vers sa résolution réelle (l’Éternel), il apparaît que le rôle de l’Éternel est double.

En effet, sa première fonction est d’amener Dieu à lui, de montrer la voie, d’être en somme l’auteur, le metteur en scène et l’animateur de la pièce. Mais sa deuxième fonction est d’empêcher par tous les moyens possibles que le dénouement se produise trop tôt. Ce serait en effet une catastrophe épouvantable, un accouchement avant terme, un avortement, tout serait à recommencer.

Alors l’Éternel prend toutes les précautions possibles pour empêcher ce désastre : il ne marque la fin d’une scène, il n’accorde une étape, que lorsqu’il en est parfaitement sûr. Lorsqu’on va trop vite il est impitoyable, il s’irrite, il devient terriblement jaloux. C’est ainsi qu’il défend contre Adam et Ève l’arbre de vie, car l’avortement aurait été certain, c’est ainsi qu’il confond tous les langages des hommes, qui, unis dans une admirable fraternité avaient entrepris, avant terme, de construire une tour jusqu’au ciel, qu’il transforme en tour de Babel.

Dans les premiers chapitres de la Genèse, lorsque Dieu et l’Éternel sont encore des personnages très distincts, ce rôle de l’Éternel est très clair. Le geste définitif ce n’est jamais Dieu qui le fait, mais c’est lui. Dieu ordonne à Noé de construire l’arche, mais c’est l’Éternel qui lui dit d’y entrer.

Ensuite Dieu ordonne à Noé de faire entrer avec lui « de toute chair deux à deux ayant souffle de vie », et c’est l’Éternel qui ferme la porte sur lui. Dieu remplit son rôle de devenir féminin, l’Éternel marque l’acte.

C’est Dieu, ce n’est jamais l’Éternel qui dit « soyez fécond, multipliez et remplissez la terre », car cette fécondation-là est femelle. Ce n’est que graduellement que les deux personnages se confondent, jusqu’à ce que l’Éternel soit remplacé par Dieu, dans la violente affirmation des évangiles. A ce moment il semble que le rôle de « retardateur » n’ait plus de raison d’être, car si l’accomplissement n’est pas encore là, du moins le dernier acte a-t-il commencé, Dieu et la femme ayant définitivement cessé d’être femelles.

Afin de comprendre ce rôle de « retardateur » nous voici contraints d’abandonner provisoirement Dieu, l’Éternel, Adam, Ève, et toute la Bible, et d’aller chercher encore plus loin que nous ne l’avons fait jusqu’ici l’origine de l’équation humaine.

Le rôle du « retardement » est en effet essentiel car il empoisonne encore l’inconscient de presque tous les hommes, alors que le Mythe est terminé.

Le désir de « retarder » marque aujourd’hui, après l’enfantement, la volonté d’étouffer le nouveau-né en le faisant rentrer dans le sein de sa mère. Si, en effet, lorsqu’il s’agit de la solution authentique et réelle de l’équation, l’Éternel a toutes les raisons du monde de se contracter, pour ainsi dire, pendant que dure le Mythe, afin de susciter une réaction et un effort, sans lesquels tout achèvement ne serait qu’emprunté et illusoire, nous voyons en chacun ce phénomène naturel se déformer du fait qu’il devient artificiel et qu’il s’appuie sur des données inconscientes et des solutions irréelles.

Le complexe du retardement

La volonté que chacun a de dérober à ceux qu’il estime trop faibles ce qu’il considère comme une vérité « dangereuse » (pour les autres), cette volonté de retarder la révélation de cette vérité jusqu’au moment où les autres devront l’arracher est ce que nous appellerons le complexe du retardement, dont nous rechercherons la cause originelle antérieurement même à la formation de l’équation primordiale « je-cela ».

Ce complexe ne provient ni de l’esprit d’autorité ni de l’orgueil, mais il est antérieur à eux, ainsi que nous le verrons plus loin. Il ne s’appuie pas sur certains traits de caractères, mais sur des données psychologiques qui symbolisent un état de choses inhérent à la nature humaine. Il existe donc indépendamment de toutes les circonstances, mais chaque individu le possède en germe, au point de le retourner non seulement contre les autres mais aussi contre soi-même.

Nous voyons ainsi selon la loi habituelle du renversement, que ce qui était une vérité devient le pire obstacle de la vérité.

Nous avons déjà dit que ce qui alimente constamment le Mythe est la peur.

La peur qu’a l’individu de vivre au sein d’une équation non résolue deviendrait intolérable au bout de quelques secondes si cette même peur n’inventait aussitôt des raisons pour se rassurer. Or la meilleure de toutes les raisons possibles de se rassurer et que la Vérité est dangereuse, donc qu’il vaut beaucoup mieux ne pas encore tenter de la conquérir car on n’est pas encore prêt! De cela résulte tout de suite un grand soulagement, qui à son tour endort, hypnotise le désir que l’on pourrait avoir d’aller au fond de son être.

La peur que l’on éprouve à ne pas connaître sa raison d’être s’évanouit afin de calmer une autre peur, atroce, celle que l’on éprouve en pensant que l’avènement de la Vérité pourrait bien bouleverser l’existence entière. Parce qu’on ne veut pas vivre dangereusement on explique « pourquoi on ne connaît pas la solution de son être : on n’est pas prêt !… »

Cette pression de la peur maintient l’individu dans son modus vivendi provisoire (sa famille, ses occupations, ses distractions, ses lois civiles, morales, religieuses, etc…) en apaisant son esprit, et littéralement refoule l’individu dans une position où il demeure en-deçà de lui-même, en lui imposant l’idée que c’est « bien ».

Or, tout modus vivendi, quel qu’il soit, est en somme une solution provisoire de l’équation, un pis aller, mais un pis aller possible, dont la base, le sol, est un substratum inconscient, celui dont nous avons déjà parlé plus haut, qui identifie l’individu à des choses (objets, idées, sentiments, etc…) qui le rassurent parce qu’elles sont familières.

En somme tout individu que l’on rencontre, au lieu de s’être creusé profondément jusqu’à son équation primordiale et irréductible, s’est reposé à un moment donné sur des explications secondes, des causes secondes, s’y est installé, a refusé d’aller plus loin, a refusé de se labourer encore, est devenu le berger de tous ses troupeaux inconscients. Il est arrêté au moment où le labour l’aurait vraiment dérangé, où il aurait commencé à l’arracher à ses possessions, à ses amours, à son sens personnel, voire à son propre « je ». Si à ce moment-là il n’avait trouvé une excellente raison de s’arrêter, il aurait été contraint, poussé par son affolement, de détruire sa propre réalité, au bénéfice de la réalité que malgré lui cherche à lui imposer la solution virtuelle de l’équation « je-cela » (ainsi que nous l’avons déjà vu avec la loi du renversement de réalité).

Et cette raison que cherche l’individu, il la trouve précisément dans la volonté de retardement qui appartient à la solution réelle avec cette différence qu’il l’attribue à la solution virtuelle, Dieu, le Bien, etc… (la seule qu’il connaisse). Cette dernière représente déjà pour lui la perfection. Quant à sa propre situation, statique et absurde, il l’appelle devenir!

Il applique ainsi un principe vrai en le renversant, c’est-à-dire en s’opposant à lui.

C’est ainsi que les catastrophes finissent par se produire, car il est impossible d’aller indéfiniment à reculons.

Il y a une limite à la compression : lorsqu’on a trop comprimé, quelque chose éclate quelque part; et c’est précisément au moment où cela éclate que cesse la marche à reculons, dans des révolutions.

Il n’est point nécessaire de s’étendre sur des exemples de ce complexe du retardement.

Appliqué aux autres : on le trouve chez les parents qui indéfiniment « protègent » leurs enfants et déguisent pour eux tout l’univers afin de retarder le plus possible le moment où ils verront les choses face à face; on le trouve dans tous les grands Mystères religieux où des initiés conservent avec le plus grand soin des secrets qu’ils ne peuvent pas divulguer, car les foules, « n’étant pas prêtes », ne pourraient pas les recevoir sans danger; on le trouve dans toutes les Églises dont le but est de « distribuer » quelque chose, mais en retardant le plus possible l’avènement définitif de la Vérité qui rendrait inutiles toutes les Églises; on le trouve chaque fois qu’un pays en gouverne un autre en déclarant que celui-ci n’est pas encore assez mûr pour se gouverner tout seul; on le trouve chez tous les politiciens qui ne dosent les vérités des budgets, et des situations politiques en général, que dans la mesure où le public acceptera ces situations sans trop protester; on le trouve dans tous les communiqués de tous les pays tous les jours, depuis Août 1914 jusqu’à la prochaine guerre; on le trouve partout et toujours chaque fois que quelqu’un croit posséder une vérité quelconque et que pour une raison quelconque, égoïste ou altruiste, il s’imagine devoir la doser, l’adultérer, la diminuer, la voiler, afin d’en retarder l’effet. C’est une des données inconscientes les plus enracinées, les plus formidables, les plus cruelles et les plus onctueusement recouvertes de grands mots à « principes » que les classes au pouvoir utilisent contre les classes qu’elles oppriment, en usurpant le nom de « l’Éternel ».

Appliqué à soi ce complexe du retardement est visible chaque fois que sous un prétexte quelconque un individu retarde le moment où enfin il vivra conformément à ce qu’il croit être la vérité; il se trouve trop faible; il a des devoirs envers les autres; il ne veut pas faire de la peine à ceux qu’il aime; il n’est pas assez évolué; les autres ne sont pas assez évolués; on ne le comprendrait pas; il ne comprendrait plus les autres; il a besoin d’avaler d’abord toute la Somme théologique; il a lu trop de livres, il doit les oublier; on a besoin de lui; il a besoin des autres; la Vérité est inhumaine; indéfiniment; chacun peut ajouter à cette liste ses propres raisons (excellentes); cela revient toujours à ceci : on se protège soi-même contre une vérité qui si elle arrivait trop vite « produirait les pires calamités ».

Le complexe du retardement n’a qu’un mot pour qualifier la vérité : elle est intempestive. Nous allons essayer de retracer son origine.

L’équation cosmique

Pourtant l’Éternel biblique n’a pas ces mêmes raisons pour exercer son rôle de « retardateur ». Aussi bien l’exerce-t-il tout à fait autrement.

Ce rôle dépasse considérablement les différents points de vue individuels. L’Éternel semble véritablement devoir enfanter et semble décidé à ne pas enfanter trop tôt. Ce qu’il doit enfanter c’est la réalisation de la solution, c’est-à-dire qu’il doit s’enfanter lui-même, et le fait de retarder cette réalisation n’est pas autre chose que la création du Temps.

Ainsi il crée du temps, il interpose toujours du temps entre lui virtuel et lui résolu, afin que lui virtuel le rattrape en dévorant ce temps, en le détruisant.

Si donc la création du temps est une séparation dans la conscience, elle est aussi le moyen de réacquérir la non-dualité de la vie par une espèce de compétition qui consiste à réabsorber le temps plus vite qu’il n’est fabriqué.

La victoire doit être arrachée par la solution virtuelle de l’équation, qui finit par se perdre dans la solution réelle, en développant en elle-même le pouvoir de courir assez vite pour la rattraper. C’est ce pouvoir qui a de la valeur : une conjonction artificielle octroyée par la solution réelle qui consentirait à s’arrêter ne serait-ce qu’un instant dans sa fuite ne donnerait aucun résultat.

Nous voici à l’intérieur d’un problème « temps » qu’à dessein nous n’avions pas encore envisagé jusqu’ici.

Nous n’avions considéré le temps que comme une notion de durée à l’intérieur des « je » séparés, individuels, sous-humains.

Ici nous nous trouvons à l’intérieur d’un temps pré-mythique, puisque les personnages en présence (les deux solutions, virtuelle et réelle, de l’équation) n’existent déjà qu’en fonction d’une modalité « temps » dont l’histoire mythique ne sera que la projection.

La comédie psychologique et historique dont le thème est « je-cela » ou « cela-je » n’est donc elle-même que la projection d’une comédie purement métaphysique dont les personnages, réduits à leurs noms les plus simples, ne peuvent cette fois-ci que s’appeler « quelque chose » et « ? ».

Le « ? », ce point d’interrogation (qui ressemble assez à un serpent) englobe toutes les questions que chacun peut se poser : il y a quelque chose, soit, mais quoi? pourquoi? comment?… etc… Ce « ? » veut dire « pourquoi n’y a-t-il pas un néant? Simplement un néant, qui, n’existant pas, n’aurait pas à chercher sa raison d’être? »

Le néant est la seule chose (si l’on peut ainsi s’exprimer) que nous puissions comprendre et qu’il nous soit impossible de concevoir, tandis que quel que soit l’objet que nous concevions il nous est impossible en fin de compte de le comprendre. En effet, ceux dont le désir de connaissance est insatiable ne peuvent en aucune façon se reposer en paix dans une cause « Nme » ou « première », car celle-ci, parfaitement indifférente à l’énorme gymnastique qu’il a fallu faire pour arriver à elle, remet devant nous, ironiquement, tout le problème depuis le commencement : « comment? », « pourquoi? »…

Et toutes les hypothèses d’évolution sur l’origine de l’homme, toutes les sciences biologiques, paléontologiques, etc., etc… qui ne tiennent pas compte de cet irréductible nécessité où nous sommes de résoudre l’inconnu métaphysique, ne servent à rien non plus, car si en quelque mesure elles nous décrivent les résultats de certains phénomènes, elles laissent intact le « ? » originel.

L’homme ou le « ? »

Si nous n’avons pas posé, dès le début de cet exposé, le problème fondamental de cette façon, mais si nous l’avons d’abord présenté sous sa forme mythique « je » et « cela » c’est d’abord parce que chacun porte en soi ce problème sous son aspect mythique, ensuite pour que nous puissions situer les métaphysiques, les philosophies, les religions que nous connaissons, ainsi que toute l’histoire humaine à l’intérieur de leur véritable cadre, qui est mythique.

Nous n’avons jusqu’ici donné que quelques illustrations du Mythe, et quelques clés qui permettront à ceux que ce point de vue intéresse de découvrir des aspects nouveaux de l’histoire de l’inconscient. Mais nous voici parvenus à un point où il nous est possible d’entrer dans un domaine d’où l’ordre chronologique n’est plus tout à fait absent; les personnages bibliques nous obligent à remonter à l’Égypte, l’Égypte aux périodes totémiques, les totems aux périodes incalculablement lointaines des nombreuses préhistoires, et celles-ci à l’origine de l’homme.

La première question qui se présente à nous est : « quel est ce temps chronologique qui intervient ici et qui existerait même si l’on balayait de la surface de la Terre tous les êtres humains? Qu’est-ce que c’est que le temps d’une montre? »

Or il est évident que nous ne trouverons pas la réponse à cette question en remontant les siècles.

Les ères innombrables au cours desquelles s’est déroulée l’évolution du globe ne nous font pas assister à la naissance du phénomène Temps : « le commencement créa la dualité », avons-nous dit, c’est exact en ce qui concerne les « je » individuels et leur notion du temps, et cela leur indique la porte de sortie : supprimer la dualité; mais nous pouvons imaginer des périodes pré-humaines ayant duré des millions de siècles, indépendamment du fait que des êtres quelconques aient éprouvé ou non cette durée, et voici que surgit de nouveau le « ? » ironique, irréductible : qu’est donc cette durée qui existe par elle-même, indépendamment du fait qu’elle se sait ou non? pourquoi quelque chose? pourquoi ces siècles?

Ainsi, bien que nous ayons dépersonnalisé l’équation « cela-je » (ou « je-cela ») bien que nous ayons remplacé le « je » par « ? » et le « cela » objectif par « quelque chose » qui n’est ni objectif ni subjectif mais les deux à la fois ou aucun des deux, nous revoici, après un plongeon où nous avons voulu disparaître, en train d’émerger du « ? » de l’équation métaphysique impersonnelle en nous identifiant à l’interrogation.

Nous voici en train d’affirmer que même si le « ? » ne s’exprimait pas à lui-même, il était là en puissance, caché dans « quelque chose », prêt à s’exprimer.

Or quel est ce « ? » s’il n’est encore « quelque chose » ? et pourquoi donc se sépare-t-il de lui-même? Pourquoi s’oppose-t-il lui-même à « quelque chose » (comme s’il était en dehors de ce « quelque chose ») si ce n’est pour se constater lui-même?

Le « ? » veut-il dire, en se plaçant en-dehors de « quelque chose », qu’il n’est rien? Non, au contraire, il ne se pose que parce qu’il est « quelque chose », il est donc ce « quelque chose » lui-même, donc en se constatant il se nie.

Nous venons de voir que notre nature nous oblige à nous identifier toujours, en fin de compte, à ce « ? » jusqu’à son anéantissement.

Nous nous identifions à lui sur tous les registres de notre pensée, depuis le « quel est l’horloger qui a fait cette montre? » jusqu’au « ? » primordial, inexprimable, irréductible, jusqu’à ce « ? » qui depuis longtemps a renoncé à poursuivre indéfiniment des effets et des causes, jusqu’à ce « ? » de contemplation qui dépasse toutes les facultés.

Ce « ? » est posé par l’homme, et uniquement par l’homme : ni les arbres ni les pierres ni les bêtes ne le posent; le « ? » est inhérent à l’homme, il est l’essence même de l’homme, il lui donne naissance et à la fois le pousse vers son achèvement, il est l’ancêtre et l’avenir.

Donc ce « ? » qui s’oppose à « quelque chose » pour constater que « quelque chose » c’est lui; ce « ? » qui s’interroge pour se contempler et se contemple en se niant; ce « ? » qui a toujours été là, dans « quelque chose », puisqu’il est « quelque chose »; ce « ? » doit constater qu’il est à la fois l’interrogation et la réponse, l’homme et l’univers entier : l’univers c’est l’homme.

Devant une constatation aussi simple nous nous sentons presque obligés de nous excuser.

Nous sommes presque confus : ce n’est même pas nouveau!

A la rigueur une combinaison étonnante de Brahma, de Jéhovah et de Einstein nous aurait permis de réunir en une religion toutes les religions de la terre; en un évangile universel tous les livres sacrés de tous les pays y compris la philosophie, la science et les arts; en un culte universel tout le « bien », le « beau », etc…, etc… Excusons-nous donc en disant que nous ne cherchons ici ni le bien ni le beau mais la Vérité, et passons à une première conclusion que voici :

Le « ? » éternel d’un « quelque chose » éternel, est éternellement résolu.

En effet le « ? » qui est ce « quelque chose » lui-même ne peut trouver sa réponse qu’en lui-même, donc la possède déjà.

Cette réponse est en dehors de la notion de durée, en dehors du Temps complètement, cette réponse est la Vérité éternelle dont nous avons déjà parlé au début de cet exposé, Vérité extra-mythique, inconditionnée, absolue.

Le temps et l’observateur

Qu’il y ait ou non un observateur du temps cela ne change en rien la question, puisque l’observateur n’est qu’une modalité du temps lui-même.

Si l’on se souvient de ce que nous disions au sujet du temps des rêves, on comprend comment une durée peut très aisément se faire constater et mesurer objectivement par des personnages qu’elle a elle-même créés : il suffit que nous soyons des fonctions du temps pour que nous puissions mesurer le temps objectivement.

En effet, tout examen objectif émane d’une position établie qui, sans détruire son propre équilibre (sens du « je », sens d’être, sens de durée, etc…) se penche vers l’objet qu’il s’agit d’examiner, et le fait constater par la, modalité même autour de laquelle s’est établi l’équilibre de l’observateur. C’est ainsi (nous l’avons déjà indiqué) que toutes les ontologies sont mythiques, ainsi que toutes les cosmogonies, ainsi que toutes les sciences objectives, ainsi que les philosophies : elles s’appuient sur une pseudo-résolution inavouée de l’équation personnelle de l’observateur.

Le point de vue extra-mythique ne peut se laisser bluffer par des philosophies de ce genre-là qui, si elles ne résidaient entièrement d’avance dans une position prise par l’inconscient ne pourraient pas même s’exprimer.

En disant « l’univers est réel » ou « le temps est réel, qu’il y ait ou non un observateur pour le constater », nous ne faisons que dire « si l’univers-temps-espace se pense comme je me pense moi-même, il ne peut que se trouver réel » ; ce qui revient à dire une chose à la fois évidente, puisque s’il se pense comme se pense ce « je » qui se base sur sa propre réalité il ne peut se penser qu’en fonction de lui-même, et inutile puisque s’il ne se pense pas ce ne sont que des « je » qui peuvent le trouver réel en lui attribuant la notion qu’ils ont eux-mêmes de leur réalité propre.

Un « je » qui se trouve irréel dit de la même façon que l’univers est irréel, et que le temps est irréel, même s’il y a un observateur pour le constater objectivement. Cette constatation n’exprime que le refus de ce « je » de se croire plus réel que « cela » (équation Orient).

En reprenant maintenant notre première définition de l’homme (l’homme est la dualité au moment où elle constate l’antinomie de ses deux termes au moyen d’un « je » individualisé et isolé), nous voyons qu’elle se résout finalement dans notre seconde définition : l’homme est l’univers.

En effet, cette dualité primordiale est l’équation métaphysique que nous avons appelée « quelque chose – ? » et cette équation n’a rien ajouté à elle-même au moyen de la conscience humaine qui a constaté l’impossible coexistence de deux termes antinomiques, rien car elle ne peut jamais rien ajouter à elle-même. Qu’il y ait ou non observateur la situation est donc la même, car l’observateur, ainsi que nous l’avons vu, n’étant qu’une modalité de la donnée primordiale, ne peut rien apporter qui n’y soit déjà entièrement.

Donc la dualité primordiale ne peut à travers le temps et l’espace développer la vie sur la terre et créer le type humain le plus parfait possible que pour se dire à elle-même qu’elle n’existe pas à cause même qu’elle se pose. Cette dualité primordiale est partie de sa propre fin, qui est l’homme universel, et c’est ainsi que les deux définitions se rejoignent.

Nous venons de voir que cette dualité primordiale (dont nous avons déjà indiqué qu’elle s’oblige à prendre conscience d’elle-même par une représentation sexuelle) lorsqu’elle est réduite à son essence, ne peut — en s’interrogeant ou en d’autres termes en se constatant — que se nier puisqu’elle est éternellement résolue.

En toute vérité, elle existe de ne pas exister, ou l’on peut dire encore qu’elle n’existe pas du fait même qu’elle existe.

Ce point, à la fois point de départ et point d’arrivée, à la fois point de conscience et espace, est commun à tout « devenir », à celui des « je » individuels comme à celui de la planète qui leur donne naissance : l’humain, qui est l’aboutissement, est dès l’origine de sa propre représentation totalement présent, intégralement résolu.

Dès l’instant où la Terre a commencé à se condenser et à développer la vie, elle n’a pas fait autre chose qu’amener le problème à constater sa propre résolution éternelle. De ce fait, en vérité, le problème n’existe pas en tant que problème, mais il est l’universel humain; et sa propre constatation n’ajoute rien à cette suprême Vérité, ainsi que nous l’avons vu de toutes les constatations.

Une théorie de l’évolution

Ainsi se résout le problème humain universel au sein d’une Vérité qui étant absolue n’a pas d’autre but qu’elle même, mais qui du fait « qu’il y a quelque chose » est positive.

Toute science non mythique du développement de la vie sur la planète doit tenir compte de cet absolu métaphysique, sous peine d’être une mécanique tournant à vide.

Nous constaterons, en fait, que la science après avoir passé par des périodes d’hypothèses puériles rejoint aujourd’hui, dans le domaine rigoureusement scientifique, l’indestructible réalité métaphysique. Nous donnerons à titre d’exemple un aperçu extrêmement rapide de la nouvelle doctrine biologique d’Edgar Daqué, professeur à l’Université de Munich, dont M. Hans Mühlestein a donné un résumé dans Cahiers d’Art (N° 10 de 1930).

Cette doctrine, dont M. Mühlestein nous dit qu’elle est basée sur des études paléontologiques très rigoureuses (mais ceci dépasse notre compétence et d’ailleurs nous ne l’indiquons ici, nous le répétons, que comme exemple d’une fusion possible de la science expérimentale et de la métaphysique) cette doctrine qui démontre « la possibilité — du point de vue de l’histoire de la nature — et la nécessité — du point de vue de la philosophie de la nature — d’une humanité prédiluvienne, « oppose au rationalisme primitif qui établit une évolution progressive depuis le protozoaire jusqu’à l’homme moderne… le concept plus profond de l’adaptation intérieure à la fin, concept de vraie raison, d’origine métaphysique ».

Au sein de chaque genre de type, selon Daqué, il ne peut y avoir de progrès, mais des spécialisations successives. Le représentant du type le plus parfait qualitativement — en ce qu’il comporte la totalité de ses possibilités, — doit donc toujours se trouver au début de son apparition.

En se basant sur des indices que donnent des époques géologiques extrêmement anciennes, le prof. Daqué reconstruit un arbre généalogique, et fait partir l’homme immédiatement de la forme primitive hypothétique de toute la série des vertébrés. De cette forme, il fait dériver d’une part toute la généalogie des vertébrés, de l’autre celle de l’homme.

« Les diverses espèces de singes ne sont rien d’autres que des hominides ultérieurs, provenant successivement, par voie de dégénérescence du type humain… Ils ne sauraient entrer en ligne de compte comme ses ancêtres, mais ne sont que des branches latérales sans prolongement, spécialisées à outrance, du tronc commun… Dans la mesure où nous pouvons établir un rapport génétique entre l’homme et les mammifères, ils apparaissent comme des spécialisations plus limitées. Mais cela revient à dire que l’homme est plus proche de la forme idéale primitive, que l’homme est plus ancien, et que par conséquent bien que la créature suprême, il n’est certainement pas une créature très spécialisée parmi ses pareils ».

Au contraire, la créature suprême est celle en qui sont encore toutes les possibilités de spécialisation, et qui s’est maintenue en évitant chaque fois de se spécialiser, ou en d’autres termes, en retardant chaque fois sa spécialisation, tandis que sombraient toutes les branches latérales dans une spécialisation sans issue.

Ainsi l’embryon humain passe à travers toutes les formes animales mais en prenant bien garde de ne jamais s’arrêter dans ces formes qui en se détachant du tronc primitif, ont tué en elles, dans le règne animal, les possibilités, qui par définition sont infinies et universelles, du germe primordial.

Le seul but du germe humain est de lutter contre ces spécialisations qui à chaque instant le sollicitent.

Sa seule fonction en somme est de retarder sa chute indéfiniment.

Nous arrivons ici à une des données les plus importantes et les plus secrètes du mythe humain, et nous voyons réapparaître ici le rôle de « retardateur » de l’Éternel, sous un aspect qui ne manquera pas de jeter de vives lumières sur le Mythe tout entier.

« Daqué peut, du reste (selon M. Mühlestein) se réclamer également d’autres autorités importantes de l’anthropologie. C’est ainsi que le savant d’Amsterdam, Bolk, déclare que l’animal supérieur n’a point la forme humaine, non point parce qu’il ne l’atteint pas, mais parce qu’il la traverse trop rapidement; contrairement à tous tes autres vertébrés, qui furent poussés plus rapidement dans la spécialisation générale, l’homme serait une forme embryonnaire ralentie, dans son développement, mais parvenue à son degré de maturité; et c’est précisément en gardant cette forme de l’embryon primitif, qu’il dépasserait justement le règne animal…

Mais Daqué va plus loin et tire les deux conséquences capitales suivantes :

1° L’homme est son propre type, sa propre forme primitive, et son arbre généalogique est terminé.

2° L’homme sous la forme primordiale la plus lointaine qu’on puisse imaginer, à savoir sous la forme embryonnaire, est déjà l’homme.

Enfin, Daqué démontre que l’homme constitue la forme primitive de tout ce qui vit.

« La créature animale se montre d’autant plus semblable à l’homme qu’elle a surgi plus tard de l’arbre généalogique idéal : en dernier lieu apparaissent les anthropopithèques, puis, tout récemment, l’homme de l’époque glacière encore un peu plus proche du pithèque, les Australiens, etc…

Ainsi la doctrine d’après laquelle le règne animal serait sorti de l’homme répond-elle beaucoup mieux aux faits établis scientifiquement que les doctrines darwiniennes, etc… Cette doctrine « fait surgir à nos yeux dans l’évolution de la vie sur la terre des âges nouveaux, des ères dépassant de beaucoup tout ce que nous étions habitués à concevoir ».

Au cours de ces ères l’homme aurait vécu sous des formes biologiques tout à fait différentes des formes actuelles.

Nous verrons plus loin comment l’homme, entité psychique, a peut-être été représenté par des formes qui ont beaucoup varié.

Mais toutes ces questions sont encore très sujettes à discussion, et la science ne fait que commencer des investigations à travers des ères incalculables, qu’il y a quelques années encore elle ne soupçonnait même pas. Retenons ceci, que toute doctrine scientifique dépourvue de connaissance métaphysique ne peut qu’aller se perdre dans des illusions stériles, et que par contre il n’est pas impossible de concilier la physique et la métaphysique en satisfaisant à la fois notre plus haute raison et notre raisonnement.

Nous constatons que « seule une doctrine de l’évolution dépourvue de toute théorie de la connaissance… pouvait soutenir (en introduisant l’idée d’un « supérieur » et d’un « inférieur » dans l’examen physique de la nature) quelque chose d’aussi absurde en soi, à savoir que le supérieur descend de l’inférieur, sans que le supérieur vive déjà virtuellement enclos dans l’inférieur.

S’il y a depuis les temps de la préhistoire jusqu’à nos jours une évolution organique de la vie, une évolution réelle fondée dans la nature, il faut que la forme suprême, la forme la plus parfaite, soit en même temps le sens et le contenu de la forme primordiale elle-même ».

Il fallait donc que la création des types primordiaux animaux et végétaux précédât la création de la forme humaine, en vertu d’une nécessité interne.

En d’autres termes « il fallait que dans le tronc primitif de l’homme, déjà définissable intérieurement dans les états physiques originels de la vie, l’élément animal génétique se distingue et se scinde sous une forme de plus en plus forte, de plus en plus semblable à l’homme, afin que la forme physique humaine elle-même, finisse par apparaître de plus en plus pure, de plus en plus indépendante, de plus en plus conforme au type primordial, telle que nous la connaissons actuellement ».

Et Daqué se résume de la façon suivante : « toute science à la fin d’une culture, offre la répétition et la confirmation des convictions qui étaient celles des premiers âges dans le domaine de la philosophie de la nature et de la religion, mais sous un nouveau costume, intellectualisé ».

Nous pouvons maintenant reprendre notre récit mythique, car l’homme métaphysique vient de nous livrer le secret de sa volonté de retardement : il ne pouvait s’enfanter qu’en se maintenant jalousement.

Nous verrons surgir dans l’inconscient mythique des souvenirs effroyables de chutes et de catastrophes, de Satan, du Serpent et de son complice le grand Crocodile sur lesquels dut triompher le Dieu Râ; mais nous verrons d’abord dans les époques les plus reculées comment par des totémisations successives l’homme métaphysique, après avoir laissé échapper hors de lui-même par des spécialisations intempestives mais nécessaires tous les règnes de la nature, fut contraint de les faire réabsorber par l’homme primitif afin de se consommer.

(Extrait de Carnet No 6. Juin 1931)

Indétermination ou spécialisation ?

La comédie métaphysique réduite à un seul thème, l’universel, qui s’interroge pour nier son interrogation, vient de nous révéler grâce à l’obstination retardatrice du personnage « l’Éternel », le thème fondamental qui donne naissance à la fois à l’Éternel, à Dieu, à Satan, à tous les personnages, au metteur en scène, aux figurants, aux accessoires.

Si en effet le germe initial est l’homme lui-même, et si son accomplissement consiste en ceci qu’il se réalise sans se spécialiser (tandis que tous les règnes qui ont précédé cette réalisation ne sont que des spécialisations intempestives issues du tronc originel) les deux solutions que représentent Dieu et l’Éternel, la solution virtuelle de l’équation humaine, et sa solution réelle, existent dans l’inconscient sous deux formes à la fois antagonistes et complémentaires : la volonté de sortir de l’indétermination, et la volonté de ne pas entrer dans la spécialisation.

La nature essentielle de l’homme (son origine et sa fin) est de se déterminer sans se spécialiser, de sorte que sa lutte consiste à briser à chacune de ses étapes la définition de lui-même que lui a dictée sa victoire sur l’indétermination, car cette définition le ferait avorter.

De là toutes les révoltes et les révolutions qui surgissent aussitôt que la forme extérieure d’une définition des hommes (catégories sociales etc…) tend à briser l’indétermination au bénéfice d’une spécialisation qu’à tout prix il est essentiel d’éviter.

On voit déjà comment ce combat mythique peut se faire jouer par des personnages différents.

En particulier, le personnage « Femelle » joue avec beaucoup de réalisme le rôle de la spécialisation, ainsi qu’on peut l’observer dans les républiques femelles des termites, des fourmis et des abeilles, où dès avant leur naissance les individus sont mutilés et modelés de façon à créer des types parfaitement spécialisés et organiquement adaptés à leurs fonctions sociales, si bien que celles-ci deviennent de véritables Entités collectives, grâce à la destruction de tout ce que l’individu peut avoir d’original.

L’individu n’est plus qu’un rouage d’une énorme machine collective.

Une spécialisation analogue à laquelle voudraient tendre les systèmes d’éducation et de travail qui nourrissent le Mythe, est essentiellement, irréductiblement antihumaine, donc rien au monde ne pourra fort heureusement en assurer jamais le triomphe, et cela par définition.

L’état de détermination totale et de non-spécialisation totale est ce que tout au début de notre exposé nous avons appelé l’état de présence totale et d’absence totale.

La non-spécialisation en effet ne veut pas dire indétermination.

Là justement est toute la question : l’antinomie est parfaitement réductible. Nous y reviendrons plus loin.

Pour le moment nous voulons mettre en évidence la volonté de « retardement » de l’Éternel, qui, sans détruire l’idée d’une évolution organique à travers les âges la remet à sa place, mais à l’intérieur d’une réalité métaphysique éternelle et absolue, en la dépouillant de tout ce qu’a de puéril l’idée d’une « évolution » qui « évolue » sans contenir sa fin dans son commencement (chaque fin dans chaque commencement).

Ainsi réduite l’évolution ne s’applique qu’à ce qui n’est pas la Vérité.

Évolution ou retardement?

La volonté de retardement est le refus du germe humain pur de se laisser entraîner dans une branche latérale de son arbre généalogique; donc son refus d’octroyer la Vérité ou le pouvoir à toute pousse qui n’a pas démontré qu’elle appartient au tronc et non à une branche quelconque. Cette pousse ne peut démontrer son authenticité qu’en prouvant qu’elle a accompli l’arbre généalogique, et elle ne peut le faire qu’en le connaissant au point de s’identifier à lui; en d’autres termes elle doit lui arracher la vérité.

Ainsi (et selon la loi du renversement que nous constatons toujours dans la projection de l’inconscient) le gardien de la Vérité est par définition celui qui s’oppose à elle lorsqu’elle se présente à lui.

Ainsi Pharaon s’oppose à Moïse (et l’on comprend maintenant pourquoi l’Éternel à la fois incite Moïse à demander à Pharaon la libération du peuple, et endurcit le cœur de Pharaon pour qu’il ne laisse pas aller le peuple) ainsi les Juifs s’opposent à Jésus, et le Christianisme ne triomphe qu’après la destruction de Jérusalem, ainsi le socialisme ne peut s’édifier que sur les ruines de la civilisation judéo-chrétienne, mais cette civilisation capitaliste d’aujourd’hui refuse d’admettre que ses institutions, comme les autres, doivent être détruites par l’humain non mythique.

Cette comédie de l’inconscient est vraiment surprenante, qui contraint le « Bien » à devenir un « Mal » qui détruit le « Bien », afin qu’un nouveau « Bien » la détruise et renverse son ordre en une victoire qui finit aussi par se transformer en « Mal », indéfiniment!

Cet invraisemblable vaudeville, qui donne à la fois tort et raison à Dieu et à Satan est la meilleure preuve de la complicité de ces deux personnages, ou plutôt de leur identité; la preuve aussi qu’ils sont interchangeables selon qu’on les regarde d’un côté ou de l’autre.

A la fin du Mythe on s’aperçoit qu’il n’y a eu ni marche en avant ni recul, qu’il n’y a pas eu d’ascension ni de chute, mais que tout le drame a consisté en un jeu de lumières et d’ombres qui a revêtu l’humain d’oripeaux fantastiques en une tragédie atroce et bouffonne qui a existé de ne pas exister et dont le but était de se dissiper elle-même.

Satan

Satan est la spécialisation intempestive qui usurpe à tout instant le thème final de la réalisation, en croyant pouvoir l’accaparer.

Il pousse donc à tout instant l’indétermination à choisir.

Dieu, ou la solution en puissance, étant le gardien de l’indétermination, étant l’indétermination elle-même, ne peut pas choisir.

Satan doit donc lui arracher une spécialisation qui est vaincue d’avance.

Si nous gardons présent à l’esprit le fait que nous avons appelé Dieu la solution virtuelle de l’équation métaphysique, nous voyons que Satan est la volonté qu’a cette solution virtuelle de sortir de son indétermination, en s’offrant à elle-même la tentation d’une spécialisation afin de la rejeter, ce refus lui étant imposé par l’Éternel, c’est-à-dire par la solution réelle.

Satan est en somme la carotte que l’âne métaphysique se place devant lui-même afin de s’obliger à marcher; et l’on se demande en effet comment il avancerait si à chaque instant son désir intense de manger la carotte n’était mis en défaite par sa propre victoire. Ce désir est en effet vaincu d’avance du fait qu’il est utilisé pour la marche et transformé en « devenir ».

Devenir et renversement

L’indétermination est obligée de vaincre sa volonté de sortir d’elle-même par la voie de la spécialisation, celle-ci étant la tentation de Satan, et cette tentation étant absolument indispensable, puisque sans elle l’équation demeurerait indéfiniment virtuelle. En effet, la solution virtuelle, Dieu, est absolument incapable de parvenir directement à la solution réelle (l’Éternel), puisque si elle le pouvait elle serait réalisée, elle n’aurait pas de devenir, elle n’existerait pas.

Donc elle est incapable de « devenir » autrement qu’en triomphant sur des spécialisations successives. Ces spécialisations sont le « reflet » de la solution réelle, de la détermination définitive; elles sont véritablement la projection de l’Éternel en ce que sa passivité apparente a d’essentiellement actif.

Si en effet l’Éternel est éternellement retardateur, s’il est éternellement le gardien du germe initial et final non spécialisé de l’humain, c’est afin de réduire éternellement l’indétermination au sein de la détermination, et le devenir dans l’éternité.

Ce principe immuable du Mythe n’est en aucune façon touché par la comédie du devenir, bien qu’il réside en celui-ci.

Et si la Vie éternelle n’a aucun but puisqu’en elle le commencement et la fin sont conjoints, l’Éternel mythique et le devenir ont des buts très nets qui s’opposent l’un à l’autre.

Ainsi le propre du Mythe est de se nier du fait même qu’il s’affirme, et de marquer à chacun de ses instants qu’il ne peut avoir d’autres victoires que ses propres défaites.

Le « devenir divin » est donc strictement synonyme de « victoire sur Satan », et cette donnée de l’inconscient est si exacte que la première théogonie et cosmogonie égyptienne, et la plus importante ainsi que nous le verrons dans un autre exposé, porte comme titre « Livre qui connaît les devenirs de Râ et le renversement d’Apâp », Apâp étant le grand serpent.

Les devenirs du Dieu et le renversement du serpent sont synonymes, strictement.

Nous reviendrons plus loin sur cette extraordinaire cosmogonie signalée par M. Amélineau, qui contient en germe l’équation mythique toute entière.

Comme tous les témoignages authentiques de l’histoire de l’inconscient, le simple titre de ce papyrus est éblouissant de clarté, et inépuisable de signification. Le fait que ces « devenirs » de Râ et ce « renversement » d’Apâp sont une cosmogonie, contrairement à la stricte logique qui demanderait que le titre d’une cosmogonie fût plus approprié à une genèse, et l’extrême exactitude des mots « devenirs » et « renversement » avaient déjà, fort heureusement, éveillé l’attention de M. Amélineau.

Aussi bien ces « devenirs », au pluriel, s’adapteront fort bien plus tard aux Élohim, à tort traduits par le mot Dieu au singulier, ou plutôt à dessein se traduisant par un singulier dans leur volonté de rejoindre l’Éternel.

Le serpent et le crocodile

Satan, éternellement triomphant parce qu’éternellement vaincu est le véritable animateur du drame métaphysique, aussi bien que du drame biologique : Il est le seul Médiateur possible entre Dieu et l’Éternel, (entre les Élohim et Jéhovah) comme aussi entre la nature et l’homme en devenir (ou sous-homme).

Du point de vue du développement de la vie sur la planète, il est évident que le germe humain primitif n’a pu construire sa forme humaine définitive qu’en luttant contre son propre désir de se déterminer en s’emprisonnant dans sa propre création. Son affranchissement est fait d’emprisonnements successifs au sein de formes successives construites par lui, qui s’efforcent de l’étouffer afin qu’il les brise.

Pour l’inconscient humain la plus grande source de terreurs est la vision de ces cadavres de toutes les formes successives dans lesquelles l’homme sent que s’il s’était laissé prendre il se serait perdu. Cette vision de toutes les déchéances qu’il a évitées le poursuit et le paralyse, cependant que ses désirs les plus profonds, ses désirs essentiels, l’incitent à se révolter contre sa propre peur. L’inconscient lui transmet en un écho immémorial le souvenir de catastrophes épouvantables, de déchéances terrifiantes, de destructions cataclysmiques, où se brisèrent les nombreuses « révoltes » des volontés qui avaient voulu parvenir au terme avant terme.

La Nature avait impitoyablement brisé ces formes primitives, qui en un gigantesque effort avaient aspiré à être définitives.

Les géants du secondaire, dont l’œil frontal était ouvert à la Vision cosmique, ne s’étaient-ils pas redressés déjà, en espérant sauver cette vision qui cependant devait être perdue pour se réaliser? Ces énormes Sauriens déchus, définitivement anéantis par des bouleversements prodigieux marquèrent l’inconscient pour des millénaires de leur épouvantable tragédie.

A l’époque tertiaire, déjà, les grands Sauriens, ces Dragons vaincus ont été balayés de la surface du globe. A cette époque-là il n’en reste déjà plus un seul, cependant que les monstrueux pachydermes, pesants et obtus, sont demeurés. La vision frontale n’existe déjà plus sur terre; l’œil unique que la dualité n’avait pas encore vaincu a été détruit; le Saurien écrasé, aplati, le voici qui surgit en rampant des entrailles du sol. Il n’a plus de pattes pour marcher ni d’ailes pour voler; la terre l’a dépouillé, il lui a tout abandonné, il n’a plus rien que le souvenir : c’est le Serpent!

Le Serpent est le plus ancien personnage du drame mythique; il est plus ancien que les hommes et que les dieux, il est la première révolte et la première chute, le Signe, le souvenir, et aussi le seul personnage qui sache indiquer la voie, le seul qui puisse inciter, pousser en avant, forcer l’homme mythique vers son devenir.

Il est le premier crucifié de la terre, son premier époux, sa première nourriture, et aussi son premier né.

Il est son propre fils, le fils glacé du feu que son Grand Ancêtre le Dragon avait caché dans le centre de la terre.

Il est la Connaissance de la Terre et aussi son envoyé chargé d’arracher aux Cieux leur divinité, au feu sa chaleur, à la Vie la vie. Il est l’expression même du fait accompli, de l’aventure inéluctable, de la Dualité.

Râ devra constater que le Serpent était là avant lui.

Le Dieu génésiaque de la Bible devra constater son impuissance devant lui, puisque toute son aventure divine consistera à le suivre dans la voie que le Serpent était seul à connaître.

Nous reviendrons plus loin sur certains faits remarquables du jardin d’Éden, et sur d’autres faits bibliques concernant le serpent, beaucoup plus tard, lorsque commencera le dernier acte de la Comédie, le signe qui annoncera la Glorification sera la victoire de Jésus sur Satan au moment où Jésus fera pénétrer Satan dans Judas en lui donnant du pain trempé, puis donnera un ordre à Satan que celui-ci exécutera.

Nous avons dit que Satan est la tendance qu’a Dieu de se déterminer en se spécialisant.

La Comédie qui se joue consiste à amener Satan à stimuler l’équation vers sa solution définitive, non plus par des tentations successives de spécialisations, mais en utilisant au contraire comme stimulant la solution définitive elle-même. Satan ne demande pas mieux, puisque ce changement de décor lui indiquera qu’il est enfin régénéré et que la dualité elle-même travaille au profit de la non-dualité. Mais ne l’a-t-elle pas toujours fait? N’est-ce pas elle qui a été le moteur de tout, depuis l’origine? N’a-t-elle pas été le devenir lui-même, le seul lien possible entre une solution virtuelle inanimée et la solution réelle et passive de l’équation primordiale?

Que se passe-t-il donc à un moment donné pour aplatir, anéantir le devenir entre un commencement et une fin triomphalement réunis? Que se produit-il qui fasse un jour cesser l’état de lutte?

A quel instant le « renversement » est-il terminé au sein d’une perfection qui, ne comportant plus de haut ni de bas, détruit dans sa Réalité tous les redressements?

Absorption

Nous avons vu que s’il existe une équation virtuelle qui dans son devenir s’oblige, elle-même à trébucher par une succession indéfinie de pertes d’équilibres vers sa propre réalité qui est l’équation résolue, c’est afin de se nier elle-même, en d’autres termes l’interrogation doit s’absorber elle-même.

La réalité absolue, nous le répétons, ne consiste pas en une équation flanquée de sa solution, mais elle est la totalité de la Vie, où l’équation aussi bien que sa solution sont transposées, ont cessé d’exister du fait de la résolution.

Du point de vue à la fois métaphysique et biologique cela veut dire que si le germe humain universel et éternel parvient à créer sur la planète des organismes humains capables de réaliser l’humain dans sa pureté à la fois primordiale et finale, ce n’est pas seulement en refusant de se laisser entraîner à des spécialisations, mais aussi, par un processus inverse, en réabsorbant toutes les spécialisations qui se sont détachées de lui.

Toute spécialisation de types (minéraux, végétaux, animaux) est une volonté de s’isoler, de se séparer, est une scission au sein de l’universel. Si le germe humain se laissait prendre à ce jeu il refuserait de se laisser entraîner dans ses propres spécialisations (ce qui serait parfait) mais en marquant qu’il n’est pas ces spécialisations, c’est-à-dire en reconnaissant connue véritable leur séparation, de sorte qu’il se déterminerait négativement en s’isolant à son tour, et en se spécialisant dans une non-spécialisation qui loin d’être universelle et vivante serait individuelle et stérile.

Voici donc l’humain contraint à chaque instant de laisser s’échapper hors de lui des spécialisations qui ne le reconnaissent pas mais qu’il doit reconnaître, qui s’enfuient et qu’il doit ré-avaler. Il doit les reprendre, les manger, les assimiler, parce qu’elles sont véritablement lui, lui tel qu’il était à telle période, puis à telle autre période, où, ayant perdu la mémoire, il avait cru ne pas être lui mais être quelque chose de particulier, être tel animal, telle plante.

Cette nécessité mythique commence par être jouée, représentée dans la Grande Comédie humaine par les totémisations : l’ancêtre, animal ou plante, est absorbé par le clan.

Réabsorption

La réabsorption est de toutes les données mythiques la plus profondément enracinée dans l’inconscient, sous toutes les formes possibles. Nous avons vu, en posant les équations « je-cela » et « cela-je » de la dualité, comment opère cette réabsorption de l’élément irréel par l’élément réel après que ce dernier a été frappé d’irréalité afin de ramener précisément tout le problème de la « recherche » à un problème de réabsorption.

La réabsorption est le seul mouvement métaphysique que l’homme puisse concevoir, quelle que soit la direction qu’il attribue à ce mouvement.

Même lorsqu’il imagine un Dieu qui crée l’univers, une fois qu’est fait ce geste incompréhensible (et dont l’inconscient a fort bien reconnu l’absurdité en l’habillant de tous les oripeaux possibles) il ne lui reste plus qu’une façon de s’en tirer : la réabsorption, sous n’importe quelle sauce, sous n’importe quelle forme. Brahma réabsorbera l’univers. L’univers réabsorbera Dieu (celui-ci en mourra, ressuscitera, etc…). Dieu réabsorbera ses créatures. Celles-ci réabsorberont d’abord Dieu (ou l’ancêtre totem) par la circoncision, la communion, etc…

L’éternité doit réabsorber le temps, la conscience doit réabsorber l’espace, et ainsi de suite.

Ne confondons pas la réabsorption avec la simple absorption de nourriture. La donnée est tout autre, et peut s’exprimer ainsi : « je reprends en moi-même ce qui est essentiellement moi-même, c’est-à-dire le germe qui m’a donné naissance », et porte implicitement contenu le fait que « si je ne réabsorbais pas l’origine je ne pourrais pas continuer, mais puisque je réabsorbe l’origine je ne continue pas à proprement parler, je suis l’origine elle-même que j’ai ramenée dans le présent ».

Ainsi le « devenir » se nie lui-même dans toutes ses représentations mythiques; ou du moins il tend à se nier; il tend à ramener la totalité du passé dans le présent, et il se nie définitivement lorsqu’il considère qu’il a réussi à se réabsorber tout entier.

C’est à ce moment décisif dans toute l’histoire du déroulement mythique que Satan (la chute, la spécialisation), est vaincu, et ce moment ne dépend pas de Satan, mais du fait que Dieu est parvenu à le réabsorber.

Le mythe chrétien n’est parvenu qu’à entrevoir ce moment décisif, tout comme le début d’un dernier acte ne peut encore qu’entrevoir la fin de la pièce. Quant aux acteurs mythiques de ce début d’acte il est indéniable qu’ils en ont vu la fin dans sa splendeur. Dieu ayant réabsorbé Satan, l’un et l’autre s’aperçoivent qu’ils n’existent pas, et la Comédie est à son dénouement.

Vu sous cet aspect, le compte-rendu de la pièce mythique nous fait comprendre le rapport très étroit qui existe entre les personnages Satan, le Mal, la Matière, la Femme, le Serpent, etc… car le thème du personnage Satan ne fait que répéter sur un autre registre le thème que nous avons donné plus haut, celui de la Femme qui doit être purifiée par l’Homme afin de donner naissance à la réalité absolue qui est la fin de la représentation, donc des personnages.

Sur un autre registre nous verrons le déterminisme économique guidé par la matière (la production et les moyens de production) exprimer le même thème et aboutir à la réalité sociale qui est la fin de la hiérarchie mythique.

La représentation du monde

Nous avons été graduellement amenés à approfondir les données mythiques jusqu’à voir surgir d’une situation purement métaphysique des personnages dont les débats et les aventures constituent la matière même dont est fait l’inconscient mythique. Nous voici donc obligés d’appeler mythique non seulement la représentation que se donne l’inconscient en projetant ses propres données, mais la représentation que se donne l’univers lui-même, l’univers tout entier, cette représentation étant, tout comme un chef-d’œuvre théâtral, un assemblage d’éléments dont chacun est parfaitement réel du fait même qu’il n’est pas vrai.

Les hommes, ces auteurs-acteurs-spectateurs, d’habitude sont si bien pris dans le jeu qu’ils croient que tout est à la fois réel et vrai : tel décor en carton-pâte est le vrai mur en vraie pierre d’une vraie forteresse, « je », le rôle, est un vrai « je », « Dieu » existe ou n’existe pas, etc… ce qui, pour quelqu’un qui se trouve en dehors de cette illusion ne veut absolument rien dire du tout, puisque précisément leur sens du « vrai » n’est que l’illusion qui émane de la représentation.

D’autres auteurs-acteurs-spectateurs nient au contraire la réalité de la représentation, ce qui les conduit à nier que cette représentation puisse avoir une signification quelconque. Ils n’aspirent qu’à se retirer en dehors de cette « irréalité » en dehors du « monde », dans un pseudo absolu ou une pseudo divinité qui en se déclarant irresponsable de tout ce qui se passe avoue implicitement son impuissance et sa propre irréalité.

Entre ces deux positions, toutes deux absurdes (bien qu’elles soient à la base de tous les systèmes mythiques et de toutes les croyances) l’homme délivré du Mythe en connaît la réalité absolue, tout en sachant que la Vérité n’est pas le déroulement de la représentation, mais la vie de chaque élément en jeu.

La fin du « monde »

Puisque le Mythe est la totalité de la représentation que se donne l’univers, et que par ailleurs il est évident que lorsque nous disons que le Mythe est fini il ne s’agit pas de la fin du monde, nous sommes amenés à définir de nouveau cette « fin », en lui donnant son sens le plus général.

Nous avons en effet commencé notre exposé de l’histoire de l’inconscient en situant l’individu humain par rapport à une dualité qu’il n’a pas résolue, et la fin du Mythe est, dans ce sens-là, la fin de son rôle en tant que personnage d’une pièce qu’il ne connaît pas. Mais nous avons été amenés à découvrir que ce drame de l’inconscient (qui projette sur le monde tout le déroulement historique lequel à son tour donne naissance aux idées), n’est lui-même que la représentation, ou plutôt la cristallisation dans des individus d’une donnée métaphysique, d’un « quelque chose » métaphysique qui s’interroge pour nier son interrogation, c’est-à-dire de l’univers.

Cette donnée universelle, cette définition de l’univers est éternelle et irréductible à cause du fait irréductible qu’il y a « quelque chose ». La fin du Mythe n’est ni la fin de ce « quelque chose » ni la fin de l’interrogation qui est son mouvement, mais en parlant de la fin du Mythe nous parlons de l’avènement de la vérité métaphysique dans le physique.

On n’a pas encore assez compris jusqu’ici que lorsque cette vérité passe à travers un « je » individuel (comme un faisceau lumineux à travers une lentille) celui-ci la projette renversée sur son écran personnel.

Mettre fin au Mythe c’est mettre fin à ce « renversement d’Apâp », vraiment diabolique, ou, en d’autres termes, à ces « devenirs » vraiment illusoires.

Les « je » individuels sont, nous l’avons vu, des pseudo-résolutions d’équations dont la réalité est renversée pour des raisons vitales (vitales pour ces « je »).

Mettre fin au Mythe c’est remplacer sa pseudo-résolution par la résolution réelle.

A ce moment là, la représentation humaine, qui était un « renversement » de l’état naturel, rentre dans l’ordre de la représentation de toute la nature.

L’homme n’étant plus un « renversement » cesse d’être inhumain et d’être inhumainement malheureux.

Le rapport tout à fait direct qui existe entre les données fondamentales de l’inconscient et celles de l’univers dans son ensemble, et la sensation de dissolution qu’éprouvent ceux dont l’inconscient a cessé de projeter la vérité en la renversant expliquent pourquoi cette « fin » de l’inconscient a souvent été confondue avec la « fin » du monde.

En particulier, il est à peu près certain que le Christianisme primitif a surgi de cette « sensation » de la fin du monde. Aujourd’hui une conception moins enfantine du monde projette cette même sensation, d’une façon à peu près générale, dans la conscience quotidienne de chacun, en une sensation de « fin d’une civilisation », ou même de « fin d’un cycle cosmique ».

La possession, ou renversement total

Le « je » individuel étant le nœud du drame, et le temps qu’il fabrique étant celui pendant lequel il est pris lui-même dans ce drame, chaque fois qu’en une lueur il est rendu à lui-même par quelque scène particulièrement violente, le voici qui s’effondre lorsqu’à un dénouement même partiel le drame est comme momentanément suspendu : pendant un instant il n’y a plus de drame, donc il n’y a plus de « je » acteurs, mais rien que des spectateurs désemparés.

Toute la pseudo « absolue vérité » qui poussait ces « je » à agir en dehors d’eux-mêmes s’écroule. Or de toutes les manifestations extérieures qui s’efforcent d’affirmer la « vérité objective » des « je » aucune n’est plus absurde que leur instinct de possession individuelle.

La possession individuelle est la plus grande hérésie métaphysique que nous puissions imaginer.

Elle suppose que les nœuds de conscience que sont les « je », non seulement peuvent se maintenir intacts, mais qu’ils peuvent ajouter quelque chose à eux-mêmes, des objets extérieurs ou intérieurs, des biens dits terrestres ou des biens dits spirituels.

Tant que se déroule la représentation, les « je » s’identifient à tout ce qu’ils croient pouvoir « posséder », leurs amis, leurs amours, leurs croyances, leurs autos.

Puis dans ces lueurs qui suspendent un instant la représentation, ils perdent tout en un coup, ils sentent que « posséder » ne veut plus rien dire du tout.

Cette sensation est le commencement de la connaissance, au point que l’on peut juger du degré de vérité d’un état social en fonction inverse de la valeur que cet état accorde à la possession individuelle.

Des valeurs hiérarchiques féodales, des organisations de castes, peuvent à la rigueur, à certains moment de l’histoire, être la projection de quelque réalité métaphysique, bien que déformée, mutilée, voire trahie. Mais un ordre social basé sur la propriété individuelle n’a en aucune façon aucun rapport possible avec la vérité humaine, si ce n’est qu’il en est l’excrément.

En d’autres termes il est absolument impossible d’établir sur la valeur de possession des valeurs qui ne soient totalement, absolument renversés.

Nous avons déjà vu comment opère, dans ce sens-là le complexe de retardement, qui se traduit par un sens de possession spirituelle aussitôt qu’il sort du domaine de la métaphysique pure où le sujet et l’objet étant confondus, le retardement s’identifie à sa propre destruction.

Si nous revenons maintenant au thème de la réabsorption dont nous avons vu qu’il peut à lui seul exprimer la totalité du mouvement mythique universel, donc aussi du mouvement de l’inconscient mythique, nous constations que ce thème ne peut absolument pas sortir de sa pureté métaphysique sans se commettre avec la notion de possession individuelle, c’est-à-dire sans se renverser complètement.

Le complexe de réabsorption

Le complexe de réabsorption est le roc mythique sur lequel est construit tout l’échafaudage de ce que l’on appelle notre civilisation, avec sa morale, son bien, son mal, ses religions, et toutes les autres hypocrisies dont elle déguise sa base véritable : le sens possessif.

Traduit en termes pratiques le complexe de réabsorption signifie : « je ne peux absorber que ce que je réabsorbe, c’est-à-dire ce qui est déjà sorti de moi ».

Or ce qui est sorti de l’individu, c’est le fruit de son travail, de sa peine, de ses mérites, de ses démérites, etc. Ce n’est que cela qu’il peut réabsorber. Toutes les autres richesses, tous les biens de la terre, il ne peut ni les cueillir ni encore moins les manger. Dès le début du Mythe il est frappé de cette malédiction; « c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain » lui dit l’Eternel Dieu en le chassant du Jardin; ce qui veut dire : « tu te réabsorberas; tu ne pourras que te réabsorber; donc si tu possèdes c’est bien, cela veut dire que tu as réabsorbé; et si tu ne possèdes pas sache que le travail forcé est la suprême vertu humaine, car la terre te refusera ses biens gratuits ».

Rien n’est plus immédiatement horrible et stupide que ce renversement du mouvement métaphysique en une tragédie comptable et sanglante où les hommes se débattent depuis des millénaires, et qui a fait de tous les hommes des criminels, des fous et des juges.

Nous avons déjà vu la réabsorption fonctionner dans le choc qui se produit dans l’arbre généalogique de l’humain pur entre le tronc et une nouvelle poussée de vie. Celle-ci en effet, doit conquérir, arracher la succession de la vérité mythique si elle veut prouver qu’elle appartient vraiment au tronc et non à une branche latérale.

Sa conquête doit être une véritable prise de possession de ce qui lui revient, c’est-à-dire une réabsorption, à tel point que même si les représentants du pouvoir lui octroyaient sans lutte ce qu’elle demande et plus encore, ce seul fait de recevoir qui s’oppose à la nécessité où elle est de prendre, loin de l’aider ne ferait que l’affaiblir.

Ce processus est à la fois biologique et spirituel, à la fois social et religieux.

A travers les mythes et l’histoire c’est toujours autour de lui que se cristallisent les grandes scènes du drame, celles qui marquent les étapes décisives dans la lutte des classes.

Justifications

Dans le domaine du possessif l’inconscient ayant une fois pour toutes établi que l’homme ne peut absorber que ce qu’il réabsorbe, il en conclut qu’il ne peut acquérir que ce qui lui appartient déjà de droit, et ceci justifie de la façon la plus admirable toutes ses conquêtes, ses pillages, ses usurpations.

La vérité métaphysique renversée oblige le divin à consacrer chaque prise de possession, chaque vol.

Aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire et dans la préhistoire la fonction royale est associée dans tous les mythes à la fonction pontificale : « puisque je domine sur les autres hommes, c’est qu’il m’appartenait de les dominer, en vertu d’une prescription surnaturelle » (le surnaturel étant toujours ce que la conscience habituelle ne parvient pas à explorer dans le domaine de l’inconscient). La réciproque de cette affirmation est : « toute initiation spirituelle ne peut être qu’une réabsorption; or celui (initié, Christ, etc.) qui est parvenu à tout réabsorber, de ce fait possède tout; donc, possédant tout, il est Roi ». De même le milliardaire dit « si je possède c’est donc que j’y ai droit ».

Le rôle de Souverain Pontife est donc l’incarnation même du sens possessif rassasié.

Cette légitimité de la possession individuelle est enracinée au plus profond de l’inconscient mythique, mais comme elle est, ainsi que nous l’avons vu, la projection renversée du mouvement métaphysique, elle s’oppose à lui en étant essentiellement statique.

La définition de l’univers est « réabsorption ». La définition de l’anti-univers est « réabsorption ».

Ainsi toute vérité a deux sens qui s’opposent l’un à l’autre.

L’important n’est pas de remplacer le « mal » par le « bien », le « diable » par « Dieu », ou l’égoïsme par un idéal; mais l’important est de découvrir les données fondamentales de l’inconscient, et de ne plus les « renverser ».

C’est extrêmement simple, mais encore faut-il, pour se précipiter dans cette aventure, être complètement dépouillé et n’avoir aucune crainte.

Celui qui a réabsorbé

L’homme qui a véritablement tout « réabsorbé » est celui qui, ayant maintenu intact en lui l’humain dans sa pureté à la fois primordiale et finale, a reconnu dans toutes les spécialisations qui se sont détachées de lui, quelles que soient ces spécialisations, qu’elles se sont cristallisées autour d’un seul germe, unique, universel, impersonnel, qui est la Vie elle-même.

Cet homme a « réabsorbé » c’est-à-dire qu’il a reconnu l’identité intérieure de tout ce qui vit, de soi-même, de son interrogation.

Le « ? » s’est réabsorbé en constatant qu’il est le « quelque chose ».

La réabsorption étant terminée l’individu qui jusqu’alors s’était centré sur le « je », ce point d’interrogation qui s’était posé en se détachant de tout le reste, voici qu’il a soudain perdu à la fois son centre et sa position et son interrogation. Au lieu de s’identifier à l’interrogation non résolue, il est identifié maintenant à la résolution de l’interrogation dans le « quelque chose », c’est-à-dire qu’il est la dissolution de l’interrogation dans l’impersonnel.

En tant que « je » cet homme est mort, mort définitivement dans le bon sol, comme les « grains qui portent beaucoup de fruits ».

Le monde douloureux des éternels renversements n’est plus le sien.

Mais ceux qui s’entre-déchirent encore dans ce monde sanglant haussent les épaules en entendant ses mots transparents et qu’ils ne comprennent pas.

Les « récompenses »

La position du milliardaire, du pape ou du souverain, fortement appuyée par la certitude que ce qui est absorbé est légitimement réabsorbé, s’exprime aussitôt en distribuant généreusement aux foules (qui n’ont que peu parce qu’elles n’ont droit qu’à peu) le surplus de quelques sous, de quelques bénédictions ou de quelques concessions sociales : généreusement mais avec beaucoup de précaution à cause du « retardement » dont le milliardaire, le souverain et le pontife sont les gardiens farouches.

Soyons assurés une fois pour toutes que la donnée primordiale du Mythe se déroulera comme elle s’est toujours déroulée, suivant un déterminisme rigoureux, impossible à briser : les défenseurs du retardement défendront leurs « droits » jusqu’à ce qu’on les leur arrache par un combat.

Aussi bien, ce qu’ils distribuent n’est que la « récompense » qu’ils accordent à ceux qui se soumettent, en somme ce n’est que le prix de leur soumission, comme des bons points aux élèves sages qui les méritent. Même dans ces distributions il n’y a donc aucune gratuité, mais une évaluation de ce à quoi la foule est censée avoir droit, de ce qu’elle est censée pouvoir réabsorber.

La charité du riche ne va qu’au pauvre qui sait rester à sa place, la bénédiction ne va qu’aux personnes « bien pensantes », et les libertés sociales ne sont concédées que dans la mesure où l’ordre établi n’en sera pas renversé. Ces « récompenses », il est entendu que ceux qui les accordent peuvent, si l’on n’est pas content, les retirer. Le capitalisme menacé cesse de faire l’aumône et de s’attendrir sur sa propre bonté, les pontifes menacés se hâtent de transformer leurs bénédictions en malédictions, les souverains, tous les souverains dans tous leurs domaines massacrent impitoyablement ceux qu’ils écrasent dès que ceux-ci ne leur lèchent plus les mains. Ou bien ils prennent la fuite en clamant leur patriotisme.

Ceux qui doivent vaincre

Dieu, l’argent et les mitrailleuses sont intimement associés à cause de la position commune qu’ils occupent dans le mythe, de sorte que ceux qui auraient le pouvoir de remplacer des valeurs mythiques par des valeurs humaines et vraies sont précisément ceux qui s’acharnent à être inhumains.

Or puisque le chaos actuel de ce que l’on appelle notre civilisation doit finalement se résoudre dans des données humaines non mythiques il est très important que la révolution se fasse par des hommes qui se sont complètement délivrés du mythe, sans quoi à des armes mythiques ils opposeront d’autres armes mythiques, à une représentation inhumaine une autre représentation inhumaine, à un cauchemar un autre cauchemar.

Et il est impossible de se délivrer du Mythe si l’on ne dissout pas dans sa totalité l’équation irréelle et inconsciente dont chacun n’est que la personnification.

C’est pour cela que nous voulons arriver jusqu’aux dernières racines de l’inconscient afin de les détruire.

L’on peut bien nous dire que les totems, que les mythes préhistoriques, que la signification du Temps et de l’Espace ne sont pas d’un intérêt actuel et immédiat, mais c’est simplement parce que l’on ne se rend pas compte que tous les problèmes actuels, individuels et sociaux, ne sont que des déformations et des projections de ces mêmes données inconscientes qui créèrent tous les mythes préhistoriques!

En résumé, nous constatons à travers l’Histoire que tous les ordres sociaux qui se sont établis sur l’équation mythique égyptienne, grecque, judéo-chrétienne, etc… ont eu comme soutiens et défenseurs des personnes dont le seul but a été d’imposer les valeurs mythiques de l’équation je-d’abord-cela-ensuite. A ces personnes par définition il est nécessaire que la nouvelle poussée vitale arrache le pouvoir.

Par définition Pharaon refuse de relâcher les Juifs, etc., etc. car ce n’est qu’en prenant elle-même le pouvoir que la nouvelle branche du tronc humain peut prouver sa légitimité.

Ce rigoureux déterminisme mythique, basé sur la donnée métaphysique primordiale ne peut s’accomplir qu’avec les souffrances les plus grandes, car, ainsi que nous le verrons plus loin, le Mythe est si bien organisé qu’il s’appuie sur des esclaves en leur donnant des âmes d’esclaves, de sorte que ceux dont la fonction est d’arracher le pouvoir doivent commencer par se recréer eux-mêmes et par trouver en eux l’énergie de sortir du Mythe.

C’est comme un sujet hypnotisé, qui, sous l’influence de son hypnotiseur, devrait retrouver en lui la possibilité de rompre l’envoûtement.

Cette fatalité mythique a été partiellement décrite par Karl Marx, lorsqu’il affirmait que le prolétariat ne peut compter que sur ses propres forces pour se libérer, mais elle n’est pas seulement vraie pour une classe sociale, elle est vraie aussi, en particulier, pour chaque individu humain au monde.

Karl Marx s’est placé du point de vue du rationalisme historique, c’est-à-dire qu’il a constaté que l’évolution des idées est inexplicable par l’évolution générale de l’esprit humain, mais qu’elle trouve au contraire son origine dans la vie matérielle, dans les moyens de production.

En étudiant plus tard cette philosophie nous constaterons que ces faits matériels, à leur tour, tels des cristaux de solutions déterminées qui se produisent toujours suivant des formes déterminées, sont le produit d’un cristallisateur psychologique inconscient qui est précisément celui que nous étudions ici.

En mettant à vif ce cristallisateur, cette « équation mythique » (et nous ne pouvons le faire que parce que déjà la nouvelle civilisation est là) nous ferons passer dans le conscient cette donnée inconsciente, nous déchirerons le dernier voile qui nous sépare de l’humain, et nous trouverons enfin le bon sol sur lequel construire.

Une fois que ce cristallisateur sera compris, donc détruit, l’antagonisme entre la personnalité humaine et le social n’existera plus, et les hommes s’affranchiront de la fatalité du déterminisme : le Mythe sera fini.

Marx n’était-il pas arrivé à une nécessité analogue, lorsqu’il insistait pour que l’affranchissement de la classe laborieuse brisât définitivement le déterminisme? En effet, la loi millénaire suivant laquelle la classe révolutionnaire est toujours devenue conservatrice une fois parvenue au pouvoir, cette loi qui veut qu’une autre classe lui arrache à son tour le pouvoir, et ainsi de suite indéfiniment, cette loi doit être brisée. Pour Marx cet avènement — vraiment apocalyptique — est l’abolition de toute classe, donc la fin de ce déterminisme millénaire : la fin du Mythe, avons-nous dit.

Un tel avènement nous ne comprenons pas encore assez :

1° qu’il ne peut pas ne pas se produire;

2° qu’il doit se produire à l’intérieur de chaque être humain, en détruisant les données inconscientes qui jusqu’ici ont créé tous les rôles de la comédie sous-humaine.

Cet avènement psychologique, forcé par l’histoire, sera la Connaissance ultime, l’humain, la délivrance. Au lieu de voir des millions de pantins dont tous les gestes et toutes les idées sont commandées par la nécessité où leurs rôles les ont placés de lutter les uns contre les autres, nous verrons des individus conscients de leur pure humanité qui n’ayant plus de rôles à jouer seront enfin eux-mêmes. Une association d’hommes libres : voilà ce que devra être la nouvelle société; et sans être des utopistes nous voyons déjà qu’une telle chose sera possible. « Vous ne changerez pas la nature humaine » nous dit-on. Si, en détruisant l’inconscient nous transformerons des sous-hommes en hommes;

3° que par rapport à tout ce que nous avons vu dans l’histoire cet avènement sera si colossal comme changement, qu’à bon droit nous pouvons en parler comme de la création d’un nouveau règne dans la nature : l’humain, par rapport auquel tout ce que nous avons vu jusqu’ici dans l’histoire entière n’est encore que sous-humain.

Justice

Le mouvement de réabsorption se retrouve dans l’inconscient humain sous mille formes différentes où chacun peut le retracer et le suivre.

Ainsi le sens de justice n’est qu’une de ses métamorphoses, et ce sens est fondamental dans l’homme, inné en chacun, soit qu’il s’exprime dans les clans primitifs par le sens d’égalité, soit qu’il devienne une promesse de consolation ou une menace de châtiment après la mort, soit qu’il se présente sous un aspect d’idéal, soit qu’il invente simplement des justifications aux actes les plus égoïstement et les plus violemment injustes.

L’injustice (le fait que chacun n’a pas ce qui lui « revient » est ce qui frappe le plus l’enfant; un idéal de justice (où chacun aura ce qui lui « revient ») est à la base de toutes les révolutions.

Les évangiles ont dû se soumettre à cette expression mythique, en faisant constamment appel à sa comptabilité au sujet du royaume des cieux, etc… et cela malgré la violente réaction de Jésus en ce qui concerne les salaires, les récompenses, et la justice en général. Il n’y a rien de plus « injuste » et de plus arbitraire qu’un miracle, rien de plus irrationnel que la foi et pourtant la « Justice » et ses deux monstres qui la protègent « Récompense » et « Châtiment » sont à la base de toutes les religions.

Comment cette transformation peut-elle se faire?

Très simplement : la religion déclare que la réabsorption ne se fait pas suivant la loi de ce qui est réabsorbé (la créature) mais suivant « les voies mystérieuses » de ce qui réabsorbe (Dieu). C’est le subterfuge grâce auquel Dieu (la pseudo résolution de l’équation « je-cela ») voudrait « justifier » l’existence du mal, en attendant qu’il sache ce que c’est.

On voit comment l’idée de justice s’affirme en tant que postulat afin de prouver son existence. Une telle puérilité pourrait nous surprendre si nous ne savions déjà que chaque individu doit bien se reposer sur une irréalité de cette nature, sans quoi, ne possédant pas la connaissance totale, il ne pourrait pas vivre.

Mais celui qui est sorti du Mythe pour avoir déjà tout réabsorbé sait qu’on ne peut « juger » les autres hommes, les récompenser ou les châtier qu’en se basant sur des illusions.

En attendant nos futurs développements à ce sujet, citons simplement cette phrase de l’Apocalypse : « Qui a soif vienne, qui veut prenne de l’Eau de Vie en don ». Mais l’idée de gratuité, suprême aboutissement humain de l’idée de Justice, n’a pas encore trouvé d’échos dans les cervelles mythiques.

Dès que l’on débarrasse l’idée de réabsorption de l’idée de possession, dès qu’on la place dans l’être et non dans l’avoir, les problèmes sociaux deviennent théoriquement très simples et très humains.

Et l’on conviendra que les difficultés techniques d’un ordre vrai, humain, pleinement conscient, d’un ordre qui émane directement de la Connaissance de l’homme, ne sauraient être plus difficiles à résoudre que les difficultés techniques d’un ordre absurde, uniquement basé sur les données inconscientes du Mythe. Elles auraient au moins quelque chance de succès, tandis que la technique appliquée à un chaos fondamental, étant viciée dès son origine, ne peut qu’augmenter le chaos.

(Extrait de Carnet No 7. Juillet 1931)

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