Âme et Conscience Double Humanité Laura Knight-Jadczyk

Une théorie structurelle du narcissisme et de la psychopathie

laura_knight_jadczykLaura Knight-Jadczyk

Traduction : SOTT

« Le problème de la violence collective est l’une des questions les plus importantes que rencontre la société. Non seulement s’agit-il d’un sujet des plus cruciaux pour notre société américaine mais nous sommes aussi confrontés à des événements qui se produisent sur toute la planète, sur tous les continents et dans tous les pays… »

Ainsi parlait le Dr Ernest Wolf durant une conférence donnée lors du Symposium international de psychologie du soi à Dreieich, en Allemagne, en mai 2001, quatre mois avant le 11 septembre.

Cet essai fut récemment porté à notre attention, ayant été posté sur le forum SOTT dans le but exprès de mettre en avant la description de Wolf de la rage narcissique. Honnêtement, il s’agissait de la meilleure partie de cet essai ; le reste était désespérément confus et naïf.

Pourquoi ?

Eh bien, le Dr Wolf tente d’expliquer les causes du mal – individuel et macrosocial – en utilisant le cadre théorique du Dr Heinz Kohut de « psychologie du soi » (ou psychologie psychanalytique du soi). Avec tout le respect dû aux Drs Kohut et Wolf, nous pensons que cette théorie n’est pas mauvaise si l’on parle seulement d’êtres humains normaux qui sont nés en bonne santé et vivent dans un environnement fondamentalement sain.

Cette théorie ne prend pas en compte le rôle des facteurs pathogéniques dans notre société – des êtres humains qui présentent des traits psychopathologiques anormaux – qui peuvent contaminer des groupes et même des sociétés entières, amenant un mal pandémique à des échelles macrosociales.

De plus, cette théorie cherche à « faire partager la responsabilité » à toute la population, à ignorer le fait que le mal moral et le mal psychobiologique sont, en effet, interconnectés par l’intermédiaire de tant de relations causales et d’influences mutuelles qu’ils ne peuvent être distingués que par abstraction. Oui, le corps social doit être affaibli avant de succomber à une infection, mais s’il n’y a pas de pathogène contaminant, il restera simplement faible et inefficient.

En résumé, l’essai de Wolf équivaut à guère plus qu’une apologie du trouble de la personnalité narcissique et de la psychopathie et ne fait qu’ajouter de la confusion à une époque où les problèmes que posent ce type de personnalités à l’humanité ne sont rien de moins que catastrophiques.

Mais, comme nous l’avons mentionné, le Dr Wolf a présenté une sacrée description de la rage narcissique. Puisqu’elle est vraiment bonne, jetons-y un œil :

« Évoquant le comportement enragé, il [Kohut] fit observer que sous-jacente à la rage, on trouve souvent une insistance intransigeante sur la perfection de l’autre idéalisé.

Le nourrisson se voit encore lui-même dans un état de pouvoir et de connaissance sans limites, un état que nous, personnes extérieures, dénommons avec désapprobation les idées de grandeur de l’enfant, son soi grandiose.

Si, pour diverses raisons, cet état grandiose de narcissisme infantile ne peut mûrir en estime de soi saine, nous faisons face à ce qui ressemble à un adulte mais est en réalité l’assemblage branlant d’un narcissique hypersensible et enclin à la honte.

Le caractère fanatique du besoin de vengeance et la compulsion incessante de régler ses comptes après une offense ne sont donc pas les attributs d’une agressivité intégrée aux objectifs matures de l’ego – au contraire, ce type de harcèlement indique que l’agressivité a été mobilisée au service d’un soi grandiose archaïque et qu’elle se déploie dans le cadre d’une perception archaïque de la réalité.

L’individu sujet à la honte qui est prêt à vivre les déboires comme des blessures narcissiques et à y répondre par une colère insatiable ne reconnaît pas chez son opposant un centre d’initiative indépendant avec qui il s’avère être en désaccord.

L’agressivité, lorsqu’elle sert des causes vécues de façon mature, n’est pas sans limites. Quelle que soit la vigueur de la mobilisation de cette agressivité, son but est limité et défini : la défaite de l’ennemi qui entrave le précieux objectif. Dès que le but est atteint, la rage disparaît.

D’un autre côté, l’individu blessé narcissiquement ne peut s’arrêter avant d’avoir balayé un agresseur vaguement perçu qui a osé s’opposer à lui, être en désaccord avec lui ou l’éclipser. Il ne peut jamais trouver le repos car il ne peut jamais effacer les preuves qui ont contredit sa conviction d’être unique et parfait.

Cette rage archaïque perdure encore et encore.

De plus, l’individu narcissiquement vulnérable ne voit pas l’ennemi qui suscite la rage archaïque comme une source autonome de pulsions mais comme un défaut dans une réalité narcissiquement perçue.

L’ennemi est vécu comme une partie récalcitrante d’un soi étendu sur laquelle la personne narcissiquement vulnérable s’attendait à exercer un contrôle absolu. Autrement dit, le simple fait que l’autre soit indépendant ou différent est vécu comme une offensive par les personnes dont les besoins narcissiques sont intenses.

Donc, ne pas entièrement contrôler le soi et un monde vécu narcissiquement fait éprouver à l’individu en question une impuissance totale. Une telle impuissance et un tel sentiment de désarroi vis-à-vis du monde sont des expériences traumatisantes insupportables qui doivent cesser par n’importe quel moyen.

L’autre agresseur doit être éliminé.

La rage narcissique se présente sous de nombreuses formes. Toutefois, elles ont toutes en commun un aspect psychologique spécifique qui définit leur position distincte dans le large éventail de l’agressivité humaine. Le besoin de vengeance, de redresser un tort, de remédier à une blessure par n’importe quel moyen et une compulsion implacable profondément ancrée vers la poursuite de tous ces objectifs, qui ne laisse aucun répit à ceux qui ont souffert d’une blessure narcissique – voilà les caractéristiques de la rage narcissique sous toutes ses formes, ce qui les distinguent des autres types d’agressivité.

Bien que tout le monde tende à réagir aux blessures narcissiques avec gêne et colère, les expériences les plus intenses de honte et les formes les plus violentes de rage narcissique surgissent chez ces individus pour qui un sentiment de contrôle absolu sur des environnements archaïques est indispensable parce que le maintien de l’estime de soi – et d’ailleurs du soi – dépend de la disponibilité inconditionnelle de l’auto-objet miroir-approbateur ou de l’objet idéalisé permettant la fusion. » (Search for the Self, vol.2, pp.643 etc.)

Wolf décrit avec brio la rage narcissique et la rage psychopathique ; si vous avez déjà été la cible d’un narcissique ou d’un psychopathe, vous le saviez déjà et deviez hocher la tête tout au long de cette description.

Le problème est que cette description qui tape souvent dans le mille est mélangée à tellement de concepts non pertinents et opposés qu’en faire le tri reviendrait à essayer d’enlever toutes les peluches d’un pull en mohair. Il saisit vraiment la persistance incroyable des attaques du narcissique et du psychopathe – ce que nous appelons « l’effet lapin Energizer ».

Cependant, à ce stade, j’aimerais apporter une précision particulière.

Dans ma vie, j’ai connu trois personnes, des proches, à qui il fut diagnostiqué une « blessure narcissique ». Oui, il est vrai que lorsque ces individus étaient « provoqués », ils voulaient vraiment anéantir leur cible. Le fait est qu’ils se reprenaient rapidement et facilement, ce qui faisait en soi partie du problème. Ils pouvaient exploser contre vous, dire les choses les plus horribles, faire des choses terribles, puis se remettre en trente minutes et dire « Très bien ! Formidable ! Je me sens beaucoup mieux maintenant, ça te dirait une part de tarte aux fraises ? » Leur manque d’empathie est si total que non seulement vous n’êtes pas censé avoir souffert d’avoir été la cible de leur colère mais vous n’êtes pas non plus censé avoir des raisons de leur en vouloir ensuite.

À quoi cela vous fait-il penser ?

Un observateur du phénomène enfonça le clou en faisant remarquer que le « narcissisme ordinaire » équivalait à avoir affaire à un enfant de six ans. Cela ne vous évoque pas la persistance pathologique du psychopathe ou les formes les plus sévères de trouble de la personnalité narcissique.

La question est, bien entendu, de savoir que se comporter comme un enfant de six ans a à voir avec le « désarroi collectif », les « sources de la violence » et le mal macrosocial. Est-ce commun à tous ? Chacun de nous peut-il devenir possédé par un mécanisme de défense primitif et par un déchaînement implacable de vengeance et de représailles comme des enfants jouant aux cow-boys et aux indiens jusqu’à ce que nous soyons totalement exténués par la rage qui s’empare de nous ou fatigués de jouer ? J’en doute, quoique certes, comme je viens de le dire, il existe des individus qui possèdent ces caractéristiques : des déviants pathologiques qui sont les pathogènes de la société et attaquent le corps social lorsque celui-ci est affaibli. Je ne contesterai pas que se sentir impuissant et désarmé pourrait très bien être à l’origine de la faiblesse de la société normale – cela peut certainement faire partie d’un tel syndrome. Mais les conduites et les directives des pathogènes sont différentes de celles des tissus sains de n’importe quel corps physique et il en est de même dans le corps social. Un virus ou une bactérie diffèrent d’une cellule musculaire ou de n’importe quel autre organe du corps, même si cette cellule est à plat, âgée ou endommagée d’une manière ou d’une autre.

Wolf suggère que ses interprétations (et celles de Kohut) de la rage narcissique sont ce qui se trouve à la source de tous les comportements violents, partout et à toutes les échelles ; c’est en chacun de nous et il ne s’agit que d’une question de degré. Et au bout du compte, au fond, il est simplement question de se sentir désarmé et impuissant.

À un moment, Wolf suggère même que ce fut le sentiment d’impuissance qui transforma les bons Allemands en nazis meurtriers.

« Des conditions dynamiques semblables en Allemagne lors de la dépression économique des années 1930 en plus d’une Première guerre mondiale perdue fournirent un environnement qui fut propice à se sentir impuissant et à menacer leur sentiment d’importance et de légitimité. Dans cet état de soi affaibli, on peut aisément faire l’expérience d’une amélioration et d’un renforcement de ce soi en mettant un uniforme et, en défilant avec une musique martiale sous la direction d’un Führer charismatique éloquent, chasser le ressenti d’impuissance. Tout le mouvement nazi peut être considéré comme la réaction de rage narcissique d’un peuple entier face à la perte de l’estime de soi nationale. »

Remarquez que ci-dessus, Wolf admet au moins symboliquement une différence entre les masses qui se sentent impuissantes et le Hitler « charismatique et éloquent ». Mais au lieu de suivre la révélation de sa propre remarque, Wolf continue avec sa théorie qui mène… eh bien, où ? Quelle est la solution de Wolf au problème de désarroi collectif dû à une blessure narcissique dont il suggère qu’elle est la cause de la violence sociale ? Il écrit :

« Que peut-on faire ? Notre raisonnement psychologique nous mènerait à croire que pour diminuer la rage on doit tenter de diminuer le ressenti d’impuissance et lui substituer graduellement une expérience d’avoir quelque pouvoir. Le premier pas semblerait être de faire l’effort de s’écouter réellement les uns les autres et d’essayer de comprendre l’expérience d’autrui. Avoir réellement le sentiment d’être considéré, d’être écouté, mène le plus souvent à se sentir compris. Être compris est une expérience qui rend autonome. Nous le savons après avoir travaillé avec des individus qui, lorsqu’ils se sentent compris durant la thérapie, deviennent immédiatement plus forts. »

Wolf poursuit son explication psychologique de l’école « Tout ce que j’ai jamais réellement eu besoin de savoir, je l’ai appris au jardin d’enfants » avec un joyeux mépris de la réalité du mal, qu’il soit individuel ou macrosocial. Vous pouvez lire l’intégralité de l’essai ici, il est donc inutile que je le reproduise dans cet article. S’il n’avait pas écrit cette description fantastique de la rage narcissique, nous n’en aurions même pas parlé puisque tout le reste est très stupide. Mais cette description étonnamment précise a aiguillé mes pensées et il me semblait devoir en rendre compte.

Comment une personne peut-elle voir aussi juste sur une chose et avoir aussi tort sur le reste ?

Le fait est que l’interprétation de Kohut de la rage narcissique rend bel et bien compte du comportement externe de ce qu’elle prétend précisément décrire : la rage du narcissique – bien qu’il existe des différences distinctes entre cette rage et celle du narcissique ordinaire émotionnellement coincé à l’âge de six ans. Le narcissique sévère peut réellement et persiste effectivement à chercher à détruire sa cible, peu importe le prix, et il ou elle ne s’en remet pas en une demi-heure pour aller chercher une part de tarte aux fraises. De plus, cette destruction peut vraiment aller jusqu’à une destruction physique aussi grave que si le narcissique prenait un fusil et abattait sa cible.

Et c’est ce qui m’amène à penser que beaucoup de gens qui passent pour « narcissiques » sont en réalité psychopathes.

Puisqu’un narcissisme élevé est un élément clé de la psychopathie et que de nombreux experts de nos jours disent que le trouble de la personnalité narcissique se trouve sur le spectre de la psychopathie, nous pouvons revenir à la description de Kohut et Wolf de la rage du narcissique et la comprendre en fait comme la rage du psychopathe et que leurs travaux ne sont qu’une tentative de plus de faire diversion et de désamorcer la véritable exposition des psychopathes et de la psychopathie dans notre monde.

Si nous relisons la description comportementale apportée par Kohut et Wolf, nous voyons qu’ils disent essentiellement deux choses.

Premièrement, lors d’un accès de rage narcissique, les narcissiques voient les autres comme des objets, pas des sujets méritants. Autrement dit, ils sont complètement égocentriques et n’ont aucune empathie. Deuxièmement, les narcissiques poursuivront leurs buts avec une hyperactivité impitoyable. Autrement dit, il leur manque la qualité humaine normale de l’inhibition en ce qui concerne la poursuite de leurs objectifs (qui sont inspirés par de simples pulsions et instincts comme l’agressivité, le sexe, l’instinct de conservation, la possessivité, le besoin de supériorité, etc.).

Ce qu’ils décrivent sont en fait les traits essentiels d’un psychopathe, pas d’un individu « blessé narcissiquement ». Chez un narcissique, ne pas avoir le contrôle total n’entraîne pas d’« expérience d’impuissance absolue ». Au contraire, les narcissiques s’identifient totalement à ces pulsions de base et caprices qui contrôlent leurs comportements. Leur conscience et leur intelligence sont pleinement au service de la poursuite de la satisfaction de n’importe laquelle des pulsions à l’œuvre à un moment donné.

Autrement dit, les narcissiques, étant complètement égocentriques, sont constitutionnellement incapables de se connaître eux-mêmes. Ils NE PEUVENT PAS « sortir de leur propre peau » pour se mettre dans celle d’autrui. La seule infériorité que ressent un narcissique est de savoir que quelqu’un d’autre a quelque chose (un bien, du prestige, du pouvoir) qu’il ne possède pas. Et il utilisera alors sa cruauté typique et son agressivité pour l’obtenir de son « supérieur ».

En d’autres termes, le modèle de Kohut ne décrit PAS le paysage interne du narcissique sévère ou du psychopathe.

Comment pouvons-nous savoir cela ? Eh bien nous avons déjà remarqué les différences entre la profondeur, l’intensité et la durée de la rage « narcissique » comparée à la rage « psychopathique ». Il y a d’autres traits desquels il est possible de déduire les motivations internes et ces motivations ne sont pas non plus liées à une blessure narcissique. Cela prend parfois beaucoup de temps et il est très difficile de rassembler les données pour jauger de ces traits car c’est dans la nature primaire du psychopathe de mentir (ce qui n’est pas toujours vrai de l’individu blessé narcissiquement). Mais cela peut être réalisé.

Selon Robert Hare, Cleckley, Stout, Salter, Brown, Łobaczewski et de nombreux autres experts en psychopathie, on ne peut poser un diagnostic de psychopathie sur la base des symptômes comportementaux visibles à l’exclusion des symptômes interpersonnels et affectifs parce qu’une telle procédure rendrait essentiellement psychopathes de nombreuses personnes qui sont simplement blessées par la vie ou la société et permettrait aux vrais psychopathes qui portent un « masque de santé mentale » bien établi d’échapper à la détection.

Sur la base d’un corpus de littérature croissant, nombre (ou la plupart) des psychopathes grandissent dans des familles aisées stables et deviennent des criminels en col blanc qui, à cause de leur argent et de leur position, ne voient jamais leurs comportements privés destructeurs exposés au public et évitent à maintes reprises tout contact avec le système judiciaire.

Ces individus, qui infligent des dommages incalculables à la société dans son ensemble, ne sont pas « catégorisés » dans les systèmes de diagnostic actuels.

Ce problème de diagnostic fait rage depuis des années au sujet de la psychopathie, de la sociopathie et du trouble de la personnalité antisocial (et quelques autres troubles liés et/ou imbriqués). Le problème est que les symptômes sont pris à tort pour la maladie et l’un ou l’autre des symptômes sera étudié isolément, donnant lieu à toutes sortes de graphiques et de chiffres. Puis, un autre symptôme sera ciblé et étudié de la même façon, et les graphiques et les chiffres peuvent contredire les études qui se concentraient sur le premier symptôme. C’est un peu comme de la médecine de sorcier : une personne tombe à terre l’écume aux lèvres, donc celle-ci doit être possédée par un démon ; aucune connaissance de l’agent infectieux Lyssavirus ou de la maladie neuro-invasive zoonotique virale qui provoque une encéphalite aiguë, c’est-à-dire la rage.

L’état de fait concernant cette théorie vaudou de la psychopathie et du trouble de la personnalité narcissique a suffisamment duré et aujourd’hui je souhaite parler d’une théorie structurelle de la psychopathie (et du narcissisme sévère) qui n’est en aucun cas complète, mais il faut bien commencer quelque part !

Afin d’expliquer ces idées, il est nécessaire de revenir sur certains concepts de Kohut et d’aborder ce qu’il a vu de façon juste : cette description extraordinaire de la rage psychopathique. Commençons par là et essayons d’en séparer les divers éléments pour voir où cela nous mène. Les défenseurs des théories de Kohut décrivent ainsi son œuvre :

« La psychologie du soi est une psychologie développementale qui dérive sa compréhension de la psyché en formation des recherches contemporaines sur le nourrisson. De plus, la psychologie du soi soutient le concept que le fonctionnement psychologique humain est toujours ancré dans les interactions sociales. (Martin Gossmann, docteur en médecine.)

[…] contrairement à la théorie freudienne, la psychologie du soi n’est pas un modèle de pulsions et ne considère pas le conflit œdipien comme un élément central de la motivation ou de la pathologie humaine. [Dans la théorie de Kohut], les problèmes psychologiques les plus graves, qui résultent d’expériences développementales préjudiciables, s’expriment sous la forme d’une colère incontrôlée dénommée rage narcissique. [Selon Kohut], la rage narcissique provient d’une peur extrême et sert à renforcer un soi vulnérable menacé, en donnant un sentiment temporaire de force, de cohésion et d’estime de soi à un soi vulnérable et affaibli. Les relations, ainsi que les actions créatives et productives, apportent les expériences nécessaires de soi-objet consistant à se sentir estimé et admiré.

Depuis les premières publications de Kohut sur l’empathie et la psychologie du soi en 1959, la théorie a suscité un intérêt croissant parmi les psychanalystes et les psychothérapeutes ainsi que les étudiants en sciences humaines telles que la philosophie et l’anthropologie. En plus de fournir une structure de système ouvert en tant que base théorique pour l’application clinique réussie de la psychanalyse, la psychologie du soi est utile pour guider les cliniciens dans leur pratique quotidienne et leur conceptualisation de la psychothérapie et du counseling. » (David Wolf, docteur en psychologie.)

On peut voir d’où Wolf tira ses idées lorqu’on lit « la rage narcissique provient d’une peur extrême et sert à renforcer un soi vulnérable menacé » ce qui est ensuite censé donner « un sentiment temporaire de force, de cohésion et d’estime de soi à un soi vulnérable et affaibli ».

À l’évidence, si la rage naît de la peur chez l’individu et renforce la personnalité affaiblie et vulnérable, il devrait s’ensuivre que la peur sociale extrême pourrait aussi se muer en rage, donnant alors un sentiment de force temporaire à une société. Mais comme nous l’avons fait remarquer, l’élément crucial du pathogène est laissé de côté.

Les Allemands, pour sûr, se sentaient désarmés et impuissants et cela constitua une faiblesse de leur corps social mais cela ne devint une « rage narcissique » que lorsqu’il fut infecté et exploité par Hitler et les Nazis.

Dans sa critique du livre de Martha Stout, The Paranoia Switch, Harrison Koehli écrit :

« Les événements traumatiques surchargent notre système limbique. La réponse plus intense de notre amygdale, qui enregistre l’importance émotionnelle de l’événement, aboutit à une réponse diminuée de l’hippocampe, qui d’ordinaire priorise les informations et permet aux centres cérébraux supérieurs de créer des souvenirs cohérents, sur la base de leur importance émotionnelle. Ainsi, les événements traumatiques ne sont pas intégrés par les centres cérébraux supérieurs comme de véritables souvenirs mais à la place subsistent en nous sous formes de fragments mémoriels non intégrés : des images et des sensations isolées. Ces souvenirs peuvent être « déclenchés » par des images semblables. Ainsi, une voiture qui pétarade peut provoquer un état de paranoïa chez un vétéran de la guerre. Son « interrupteur à paranoïa » a été enclenché :

« Les expériences traumatiques les plus écrasantes de toutes sont celles qui ne sont pas dues à un accident (explosions fortuites ou accidents de voiture) ou à un « acte divin » (séismes, éruptions volcaniques, etc.) mais plutôt à des actes délibérés d’autres personnes telles que des agressions, des rapts violents, le viol ou le terrorisme. Il semblerait que pour une raison ou une autre, nous soyons conçus pour craindre davantage le mal lorsque celui-ci se produit par malveillance, des mains de nos compagnons humains, et cette variété spéciale de peur est la plus contagieuse de toutes. » (62)

Comme Stout l’explique plus tard dans son livre, les [Christell1] épouvanteurs maintiennent leur pouvoir par l’exploitation des faiblesses humaines.

Par ironie, ce sont souvent les personnes mêmes que nous sommes génétiquement « programmés » à craindre (c’est-à-dire les individus psychopathiques) qui exploitent cette peur en la focalisant sur un groupe arbitraire et opportun. Hitler se servit des anarchistes, des communistes et des Juifs. Bush se sert des « terroristes », des musulmans et des personnes critiques envers sa politique. […]

Même si un attentat terroriste n’affecte directement qu’une très petite partie de la population, tout le pays peut ressentir ses effets. Ce phénomène tire sa source dans notre système limbique.

« Le système limbique joue un rôle prédominant dans la régulation des sentiments, l’accessibilité de nos souvenirs, nos motivations à agir, notre capacité à tirer un sens de nos expériences et même notre conscience. » (77) « La conscience est un sentiment irrésistible d’obligation qui se fonde toujours sur notre propension à nous lier à autrui… c’est précisément notre capacité à tisser des liens émotionnels qui donne naissance au caractère moral… » (75)

« À partir des informations provenant de n’importe lequel de nos sens, traitées par le système limbique, nous pouvons percevoir l’état intérieur d’un autre être humain – son statut physiologique et émotionnel – auquel nous serions sinon « aveugles ». […]

Non seulement le système limbique nous permet-il de percevoir les émotions des autres […] mais il fonctionne aussi de manière à aligner nos émotions sur celles des gens qui nous entourent et vice-versa. » (78)

Ainsi, le traumatisme d’un événement terroriste est contagieux. Nous sommes tous affectés par l’état émotionnel de ceux qui nous entourent; nous devenons tous traumatisés.

« La résonance limbique est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles la personnalité, et surtout le caractère, devrait être une considération première dans le choix de nos dirigeants. Pour le bien ou le mal, un dirigeant de premier plan peut avoir une influence émotionnelle irradiante sur un grand nombre de gens. » (83)

Quand un dirigeant choisit d’exploiter cette contagion, plutôt que de l’apaiser ou y remédier, il s’engage dans ce que Stout appelle la « guerre limbique ».

« Si un dirigeant choisit de focaliser l’attention du groupe sur « l’autre » terrifiant – s’il ou elle appuie sur l’interrupteur à paranoïa installé par le traumatisme – le niveau de peur du groupe restera probablement à son apogée pendant longtemps, et qu’il soit ou non compétent, l’autorité perçue du dirigeant se maintiendra…

Après un traumatisme collectif, des changements sociaux à grande échelle peuvent être instaurés, intentionnellement ou non, par une poignée d’alarmistes qui jouent sur la colère ou la paranoïa d’une population vulnérable. (92-3, 95) »

Nous voyons donc clairement que le mal macrosocial, le désarroi d’une société, n’est pas aussi simple que ce que Wolf et Kohut voudraient qu’on le pense.

Si on laisse les gens se débrouiller, il est improbable qu’ils se rassemblent, entrent dans une sorte de rage narcissique et se sentent « temporairement » renforcés ! Il faut le pathogène, le moteur, l’agent infectieux.

Ivan Pavlov étudia l’activation de l’« interrupteur à paranoïa » à de multiples reprises et il décrivit le moment où tout « bascule » par le terme d’« inhibition transmarginale ». L’inhibition transmarginale, ou ITM, est une réponse de l’organisme aux stimuli écrasants. Ironiquement, l’acronyme populaire TMI (sigle d’inhibition transmarginale en anglais – NdT) signifie trop d’informations (en anglais – NdT), ce qui peut être un facteur courant d’inhibition transmarginale dans la culture d’aujourd’hui.

Pavlov découvrit que le seuil de tolérance à divers stimuli d’un organisme varie significativement selon des différences fondamentales de tempérament, un facteur largement ignoré de nos jours.

Il fit remarquer que « La différence héritée la plus basique chez les gens est la vitesse avec laquelle ils atteignent ce point de fermeture et que la rapidité de la fermeture comporte un type fondamentalement différent de système nerveux ». Cela l’amena à prêter davantage attention au besoin de classer les sujets selon leur constitution héritée avant d’appliquer le conditionnement expérimental.

Ce qui nous ramène à la remarque sur la différence entre comportements visibles et états internes.

Une personne peut tomber à terre l’écume aux lèvres non seulement si elle a la rage mais aussi si elle a une attaque. Confondre les causes scientifiques est tout aussi dommageable que l’absence totale de science et d’utiliser un traitement pour une maladie alors qu’un autre traitement est requis.

Aussi, revenons au tout début et regardons certaines des idées sur lesquelles se fondent les théories de Kohut.

Les experts nous disent qu’en tant que bébés et nourrissons, nous avons tous l’impression d’être le centre de l’univers, d’être des êtres omnipotents et omniscients.

Au début, nous percevons nos parents comme de simples « extensions » de nous-mêmes au sens où lorsque nous sommes mal à l’aise d’une façon ou d’une autre, ces silhouettes indistinctes, le paysage de notre univers, agit en notre nom. Donc, aux tous premiers stades du développement, la « réponse de l’univers » à nos besoins devient notre croyance la plus profonde sur nous-mêmes et la vie elle-même – une croyance inculquée avant que les aptitudes verbales ne se développent. Il s’agit d’une idée centrale de la théorie de l’attachement moderne.

Si nous avons faim, froid ou trop chaud, que nous sommes isolés et avons besoin de contact et de réconfort, que l’univers sous la forme de la mère répond immédiatement avec la solution appropriée, alors notre sentiment d’existence le plus précoce et profond nous dit que l’univers est sûr, qu’il est bon, qu’il est sensible à nous, que nous avons du « pouvoir » sur nous et notre environnement et ceci soutient le développement d’un type sain de narcissisme infantile (ou un attachement « solide »).

Cela devient la plate-forme fondamentale à partir de laquelle nous agissons dans nos vies. Nous avons appris que l’univers est sûr, qu’il est bon envers nous, que nous pouvons tendre le bras ou réclamer et que l’univers et tout ce qu’il contient y veillera. Mais ensuite, bien entendu, nous devons grandir et apprendre que nous ne sommes PAS le centre de l’univers et c’est ce processus de maturation qui transforme le narcissisme infantile sain en estime de soi adulte saine.

Jusqu’ici tout va bien.

Nous avons là un individu qui fait confiance à l’univers parce que l’univers de la mère et des autres dans la vie du nourrisson a toujours répondu positivement et tendrement. Peu importe ce qui arrive par la suite à cet enfant dans la vie, on peut prédire que l’enfant portera en lui cet « univers sûr » qui le soutiendra toujours.

De manière intéressante, les parents narcissiques sont assez souvent de plutôt bons puériculteurs car tant que le nourrisson est totalement désarmé et dépendant, ils ont le sentiment d’être pleinement appréciés pour chacun de leur effort. Et évidemment, puisqu’ils « jouent au papa et à la maman », ils ont une image idéalisée du lien mère-enfant issue du cinéma ou de grands tableaux qu’ils tentent de mimer afin de s’attirer les louanges de ces autres qui observent leurs grands accomplissements en tant qu’unités parentales !

C’est une chance pour l’enfant du narcissique car, bien entendu, dès qu’il sera suffisamment grand pour dire « non » au père ou à la mère, contester ou agir en opposition à la volonté du parent, la blessure narcissique s’ouvrira et il entamera un processus de dissociation et de refuge dans de riches mondes imaginaires.

L’enfant devient aussi TRÈS attentif à l’environnement afin d’éviter les attaques du narcissique et tenter de recevoir un peu d’amour et d’attention (simplement normal) pour le soi. Mais obtenir l’amour d’un narcissique équivaut à essayer d’atteindre une cible inexistante. Aussi, l’enfant du narcissique devient très bon pour « lire la réalité » et ajuster son comportement en fonction parce que sa vie en dépend dans une large mesure. Il devient aussi un grand rêveur car lorsqu’il n’est pas directement en relation avec le parent narcissique, il se crée un monde pour lui où il reçoit amour et attention pour toutes ses merveilleuses qualités.

Bien sûr, il y a le danger de devenir soi-même narcissique, de transmettre l’infection. Il y a aussi le danger très réel de s’empêtrer dans des histoires d’amour avec des narcissiques sévères et/ou des psychopathes car l’« amour fou » est le seul qu’il a jamais connu ! Dans The Narcissistic Family, Stephanie Donaldson-Pressman et Robert M. Pressman écrivent :

« Les liens entre les expériences de l’enfance et leur effet parfois permanent sur le comportement adulte ont longtemps fasciné les observateurs du comportement humain. L’impact de la famille d’origine sur le développement personnel est d’un intérêt particulier. Cette dernière décennie, le concept d’« adulte enfant d’alcoolique » (AEA) nous a aidés à comprendre les effets quasi prévisibles d’être élevé dans un système familial alcoolique. En tant que thérapeutes, nombre d’entre nous ont travaillé pendant des années avec des individus souffrant de ce qui semblait être une faible estime de soi immuable, l’incapacité à entretenir une intimité et/ou des voies de compréhension de soi bloquées. Le concept d’AEA a ouvert une nouvelle porte sur la compréhension de ce genre de problèmes. […]

Avec les bénéfices du travail auprès des AEA et des modèles de maltraitance a surgi une énigme. Quid des individus possédant les traits des AEA mais dont les parents ne buvaient pas, ne violaient pas ou ne frappaient pas ? Il est vrai qu’il existait un dysfonctionnement dans leur famille mais le fil conducteur se dérobait. Parmi les adultes enfants de familles dysfonctionnelles (mais non alcooliques et non maltraitantes) on a trouvé un corpus de traits de personnalité précédemment identifiés au modèle AEA. Ceux-ci comprenaient dépression chronique, indécision et manque de confiance en soi.

Au sein de cette population, on a aussi trouvé des traits comportementaux communs : un besoin chronique de faire plaisir ; une incapacité à identifier les sentiments, les désirs et les besoins ; et un besoin de validation constante. Ce groupe de patients avait le sentiment que les malheurs qui leur arrivaient étaient bien mérités tandis que les bonheurs étaient probablement des erreurs ou des accidents. Ils éprouvaient des difficultés à s’affirmer, ressentant intérieurement un sentiment de rage qu’ils craignaient voir faire surface. Ils se sentaient comme des tigres en papier – souvent très en colère mais facilement terrassés. Leurs relations interpersonnelles étaient caractérisées par la méfiance et la suspicion (frôlant la paranoïa), entrecoupées d’épisodes souvent désastreux de confiance totale peu judicieuse et de dévoilement de soi.

Ils étaient chroniquement insatisfaits mais craignaient de passer pour des geignards ou des râleurs s’ils exprimaient leurs véritables sentiments. Beaucoup pouvaient retenir leur colère pendant excessivement longtemps puis exploser pour des détails insignifiants. Ils avaient un sentiment de vide et d’insatisfaction envers leurs réussites, même chez ceux qui vu de l’extérieur pouvaient être considérés comme ayant très bien réussi. La liste de gens comprenaient des professionnels obsessionnellement impliqués dans leur entreprise, mais incapables de parvenir à un niveau leur donnant satisfaction. Dans les relations, ces individus se retrouvaient fréquemment dans des impasses répétées. […]

Le principal indice était qu’en l’absence d’alcoolisme, d’autres formes de parentage dysfonctionnel (inceste, maltraitance physique, négligence émotionnelle et absence physique) semblaient produire les mêmes symptômes. […]

Alors que nous commencions à repérer les traits communs que partageaient les systèmes parentaux des survivants, nous avons identifié un modèle d’interaction que nous avons dénommé famille narcissique. Indépendamment de la présence ou de l’absence de maltraitance identifiable, nous avons découvert un trait omniprésent dans toutes ces familles : les besoins du système parental passaient avant les besoins de l’enfant.

Nous avons découvert que dans la famille narcissique, les besoins de l’enfant ne sont pas seulement secondaires par rapport à ceux des parents mais sont aussi souvent sérieusement problématiques pour ces derniers. Si l’on doit positionner la famille narcissique sur n’importe quelle échelle développementale bien connue (celle de Marlow ou d’Erickson), on voit que les besoins les plus fondamentaux de l’enfant, la confiance et la sécurité, ne sont pas satisfaits. De plus, la responsabilité de la satisfaction des besoins bascule des parents à l’enfant. […]

Dans cette configuration familiale, l’enfant doit répondre aux besoins des parents plutôt que l’inverse. En fait, la famille narcissique est ravagée par la gestion des besoins émotionnels du système parental. […]

Au fil du temps, ces enfants apprennent que leurs sentiments sont de peu de valeur ou négatifs. Ils commencent à se détacher de leurs sentiments, à perdre contact avec eux. Souvent, ce déni des sentiments est fonctionnel pour l’enfant puisque les exprimer ne fait que jeter de l’huile sur le feu. Au lieu de comprendre, reconnaître et valider leurs propres besoins, ces enfants développent une sensation exagérée de leur impact sur les besoins de leur(s) parent(s). En effet, ils deviennent le reflet des besoins émotionnels de leurs parents. Les besoins du parent deviennent une cible mouvante vis-à-vis de laquelle ils luttent pour ne pas la quitter des yeux. Parce qu’ils se sentent responsables de la correction de la situation sans avoir le pouvoir requis et le contrôle pour le faire, les enfants développent un sentiment d’échec. Avec le temps, l’enfant subit un engourdissement semi permanent des sentiments. Adultes, ces individus peuvent ne pas savoir ce qu’ils ressentent, excepté des degrés divers de désespoir, de frustration et d’insatisfaction. (Pressman, The Narcissistic Family, Lexington Books, 1997) »

Bref, l’individu élevé par un narcissique est éduqué à devenir un esclave et constitue une cible ambulante pour tous les autres narcissiques et/ou psychopathes. C’est la mauvaise nouvelle. La bonne est qu’ils peuvent être aidés.

Ce type de blessure narcissique est réparable car, comme nous l’avons déjà mentionné, pour quelque étrange raison les narcissiques sont souvent des parents décents envers leurs nouveau-nés, de sorte que l’enfant bénéficie de cette fondation particulière de confiance envers l’univers qui est si cruciale pour la vie ultérieure. Oh, bien sûr, ils apprennent plus tard que faire confiance est mauvais et ceci alterne avec leurs sentiments de la manière décrite par Pressman : la rétention alterne avec le dévoilement.

Examinons maintenant un autre enfant ; celui-ci a des parents très attentifs – peut-être trop attentifs – bien éduqués qui croient inflexiblement aux programmes et aux pratiques éducatives qui se basent sur la « science » et sont conçus pour élever un enfant en bon chrétien spartiate endurant, suffisamment intelligent, suffisamment viril (ou féminin) et pas pleurnichard. Être travailleur est valorisé, donc l’enfant doit apprendre à ne pas être fainéant dès le départ !

Avec ce genre d’attitude parentale, un nouveau-né peut être détruit psychologiquement en moins de deux !

Aux tous premiers stades de la vie, quand un enfant est traité comme un « objet » qu’il faut « modeler et façonner » par une discipline stricte (une forme de maltraitance infantile) un crime épouvantable contre le soi essentiel, aux niveaux les plus profonds de l’être, est commis.

Un enfant qu’on laisse avoir faim parce que ce n’est pas l’heure de manger sera conditionné à croire que l’univers ne procure pas la nourriture en réponse à ses pleurs. Sa « grandeur » protectrice est dévastée. Comme le disent les auteurs suscités, « les besoins les plus fondamentaux de l’enfant, la confiance et la sécurité, ne sont pas satisfaits ».

Cela mène à un attachement précaire. Un enfant qui n’est pas pris dans les bras et réconforté lorsqu’il est apeuré, surpris ou simplement seul et en besoin d’être touché, est conditionné à croire qu’il est inutile de tendre le bras ou d’interagir avec l’univers d’une façon ou d’une autre. Son sentiment de puissance est gravement compromis. Ainsi, un enfant élevé selon le modèle cartésien « l’homme est une machine » ou le modèle chrétien « qui aime bien châtie bien » n’a aucun sens de la sécurité ou de l’autonomie.

Un nourrisson soumis à des « horaires » brusques et arbitraires, promus par des parents qui, convaincus par les « théories médicales et psychiatriques », croient faire « ce qu’il faut », finit avec des lésions sévères du soi primal.

De telles blessures peuvent être graves et irréversibles, dans la lignée de l’inhibition transmarginale. Dans certains cas, il y a une réelle lésion cérébrale si on laisse un enfant pleurer trop longtemps ou s’il est traumatisé trop profondément et trop régulièrement. Des centres congestifs se forment dans le cortex et des mécanismes de défense primitifs peuvent être déclenchés par tout ce qui rappelle à l’individu le traumatisme originel, en majorité pré-verbal, souvenez-vous en. Et oui, dans de nombreux cas, l’enfant peut se dissocier et revêtir une personnalité grandiose et toute puissante ; cette dissociation peut se répéter au point d’envahir toute la vie de l’individu et il est très probablement vrai que de tels cas de narcissisme ont été nourris par un sentiment de désarroi et d’impuissance. Et ce type d’individu peut renfermer des océans de rage car les principaux dommages ont été infligés au niveau le plus primitif du fonctionnement cérébral.

Le soutien empathique de nos « objets primaires », les parents, est crucial lors de ces stades précoces. En son absence, notre sentiment de valeur personnelle et d’estime de soi à l’âge adulte tend à osciller furieusement entre surestimation de nous-mêmes par régression au mode narcissique infantile et dévalorisation de nous-mêmes en tant qu’enfant désarmé esclave d’un parent sadique, même si bien intentionné.

Un tel enfant peut grandir avec un sentiment fort de déception amère et de désillusion radicale envers l’univers dans son ensemble. Ces enfants sont souvent incapables d’accepter les autolimitations, les déceptions, les revers, les échecs, la critique ou la désillusion avec grâce et tolérance. Leur estime de soi est inconstante et négative. Ils ont tendance à croire que tout ce qui leur arrive est le fait d’événements extérieurs ou que tout est de leur faute. La sensibilité ou la surexcitation jouent un grand rôle dans ces réactions.

Il semble plutôt clair que n’importe quel enfant qui est négligé ou maltraité lors des tous premiers stades de développement rencontrera des problèmes d’un genre ou d’un autre dans la vie. L’amélioration dépend de la durée et de la sévérité de la maltraitance et des types de corrections apportées, avec quelle rapidité et quelle constance. Et par-dessus tout, cela dépend de l’individu et de sa VOLONTÉ d’aller mieux. Mais il y a même davantage que cela. Dans The Myth of Sanity, Martha Stout écrit :

« Étant donné mon métier, je réfléchis naturellement au fait de savoir s’il y a de quelconques systèmes d’organisation de références et de valeurs – les « bonnes » ou les « mauvaises » – qui se corrèlent avec la guérison réussie des troubles dissociatifs ou qui entravent une telle issue. Y a-t-il des âmes, pour ainsi dire, pour lesquelles le pronostic est meilleur que pour d’autres ? Et quand je considère tous mes patients, au cours des années, la réponse est oui : il existe en fait une corrélation étonnamment forte entre, d’un côté la guérison réussie d’un individu, et de l’autre, la conviction préexistante d’une personne qu’elle et elle seule est responsable de quelque chose. Ce quelque chose peut être une entreprise ou une personne spécifique, ou plus probablement la conduite de sa vie en général. Les gens qui sont contraints et organisés par un sentiment de responsabilité envers leurs actions tendent à se remettre. Et inversement, tristement, ceux dont les systèmes de référence directifs ne comportent pas ce type de conviction tendent à ne pas se rétablir, à rester dissociativement fragmentés et perdus…

La différence se situe dans le fait d’endosser fermement la responsabilité personnelle de ses propres actions, et donc de prendre un risque personnel, par opposition à valoriser le plus fortement la sécurité personnelle, à la fois physique et émotionnelle, ce qui exclut souvent la reconnaissance de la responsabilité.

(Si j’admets ma responsabilité envers mon enfant – ou mon ami, ou mes idées, ou ma communauté – alors je peux être forcé à me mouiller. Je peux être amené à faire ou à éprouver quelque chose qui me rendra plus vulnérable.)

Ici, la psychologie du traumatisme revient à la case départ en ce que la fonction originelle de la dissociation est de faire tampon et de protéger ; et donc de fait, les patients qui donnent à la protection de soi une valeur au-dessus de tout devraient être candidats à un échec du traitement…

Un système mental auto-protecteur peut s’exprimer de nombreuses manières dans le comportement. Trois des façons les plus courantes peuvent être caractérisées par

  • 1) une dépendance, qui évite d’agir, à une autre personne ou à un ensemble de règles limitant ;
  • 2) une préoccupation de réattribuer la responsabilité, et des actions et des plaintes qui indiquent un manque de perspective sur ses propres problèmes par rapport aux problèmes des autres ;
  • 3) la troisième expression comportementale d’une âme auto-protectrice – qui agit selon un manque de perspective sur ses propres problèmes par rapport aux problèmes des autres – se reflète dans l’ensemble de notre société sous le phénomène populaire d’identification à la victime.

[…] Le survivant d’un traumatisme est une victime, certes, mais le terme « victime » ne décrit pas la totalité de son identité, ou de celle de quiconque. Les thérapeutes doivent soutenir le processus de guérison dans chacune de ses deux phases : le survivant doit endurer la découverte d’être victime puis il doit prendre la responsabilité de ne plus l’être. Ces deux phases sont d’égale importance et dans ni l’une ni l’autre l’autoprotection ne peut être le but premier. Permettre que l’identité d’une personne soit celle d’une victime la dépossède d’un droit humain important, celui d’être responsable de sa propre vie. […]

On ne peut pas simultanément se protéger et vivre pleinement. Ces deux désirs s’excluent l’un l’autre proportionnellement.

Si nous essayons de nous protéger, nous ne pouvons pas vraiment vivre et si nous vivons vraiment nous ne pouvons placer l’autoprotection au-dessus de tout. Cette leçon n’est pas nouvelle mais il est intéressant que ce thème se répète jusque dans nos schémas neurologiques. Peut-être n’y a-t-il aucun salut pour chacun de nous en dehors du système de référence que fournit la responsabilité personnelle, malgré tous les risques redoutables. Peut-être est-ce pour cela que nous cherchons avec acharnement des exemples de responsabilité chez nos modèles d’identification, nos parents, nos dirigeants. »

Maintenant, qu’en est-il de l’enfant dont tous les besoins sont satisfaits aux stades précoces de la vie, dont la famille n’est pas narcissique et qui présente tout de même un narcissisme sévère ou une psychopathie ?

Nous en arrivons maintenant au point de bifurcation : la différence entre la blessure narcissique et le trouble de personnalité narcissique/psychopathie.

Remarquez les caractéristiques des enfants narcissiquement blessés : ils grandissent avec un fort sentiment de déception amère et de désillusion radicale envers l’univers dans son ensemble. Ils sont souvent incapables d’accepter les auto-limitations, les déceptions, les revers, les échecs, la critique ou la désillusion avec grâce et tolérance. Leur estime de soi est inconstante et négative. Ils ont tendance à croire que tout ce qui leur arrive est le fait d’événements extérieurs ou que tout est de leur faute, d’une certaine façon.

Lorsque nous tentons d’attribuer la cause de tous les cas de narcissisme à une « blessure narcissique » et la honte et la sensibilité à l’étape intermédiaire vers le déclenchement de cette « rage archaïque », nous rencontrons de sérieux problèmes à la fois empiriques et théoriques/logiques.

Examinons le problème de logique : si l’enfant se voit dans un état de pouvoir et de connaissance illimités, un état dénommé « grandeur », comment cela se traduit-il en structure de personnalité adulte qui soit un « assemblage branlant », hypersensible et enclin à la honte (c’est-à-dire psychonévrotique) ? Il s’agit là d’une transformation plutôt remarquable. Si l’état de l’enfant est « empêché de mûrir », comme cela est suggéré, alors cela doit signifier qu’il reste le même, il ne change pas. Et si c’est le cas, alors le narcissique adulte doit être exactement ce bébé non développé : il ou elle se vit dans un état de pouvoir et de connaissance illimités, et cela à l’encontre de toutes les preuves du contraire ; sa structure est solide comme le roc, elle est inébranlable ! Il n’y a pas d’ « hypersensibilité » ou de « propension à la honte » car la sensibilité et la honte sont apprises lors du processus de maturation.

Nombre d’individus traumatisés semblent RÉGRESSER vers cet état narcissique sous le coup du stress ou de certains types de stress. Lorsqu’ils font cette régression, cela s’appelle de la dissociation et plus vous le faites, plus vous êtes susceptibles de le faire à l’avenir et plus cela devient facile et automatique. (Voir The Myth of Sanity de Martha Stout.)

Donc, un narcissique du type que décrit Kohut serait un individu dont le développement s’est arrêté ou a été faussé à une certaine étape de la maturation normale – parce qu’UN PEU de ce développement a existé pour mener à la capacité de ressentir la honte, d’être sensible, d’avancer et de régresser, d’associer et de dissocier.

De là, attribuer la rage du narcissique à des réactions compensatoires sous-tendues par l’« hypersensibilité » ou la « propension à la honte » ne reviendrait pas à attribuer la rage du narcissique à un narcissisme primaire, infantile. Bref, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Si un narcissisme infantile non développé est à l’origine de la rage, il ne peut pas être en partie développé sinon il n’y aura pas de narcissisme infantile derrière la rage.

Et pourtant, il y a cette description de la rage du narcissique, la rage psychopathique, que tous ceux qui en ont fait les frais reconnaissent ! (Bien entendu, c’est ce qui me fait douter de toute la théorie et des gens qui en sont à l’origine, mais je n’irai pas sur cette voie pour l’instant.)

Le fait est que Kohut et Wolf doivent certainement décrire la RÉALITÉ de la rage narcissique/psychopathique lorsqu’ils écrivent :

« [Kohut] fit observer que sous-jacente à la rage, on trouve souvent une insistance intransigeante sur la perfection de l’autre idéalisé. Le nourrisson se voit encore lui-même dans un état de pouvoir et de connaissance sans limites, un état que nous personnes extérieures, dénommons avec désapprobation les idées de grandeur de l’enfant, son soi grandiose.

Si, pour diverses raisons, cet état grandiose de narcissisme infantile ne peut mûrir en estime de soi saine, nous faisons face à ce qui ressemble à un adulte… »

Je pense que nous avons désormais découvert que nous pouvons complètement mettre de côté la fin tordue qui stipule « mais est en réalité l’assemblage branlant d’un narcissique hypersensible et enclin à la honte. ».

Puis :

« Le caractère fanatique du besoin de vengeance et la compulsion incessante de régler ses comptes après une offense ne sont donc pas les attributs d’une agressivité intégrée aux objectifs matures de l’ego – au contraire, ce type de harcèlement indique que l’agressivité a été mobilisée au service d’un soi grandiose archaïque et qu’elle se déploie dans le cadre d’une perception archaïque de la réalité. L’individu sujet à la honte qui est prêt à vivre les déboires comme des blessures narcissiques et à y répondre par une colère insatiable ne reconnaît pas chez son opposant un centre d’initiative indépendant avec qui il s’avère être en désaccord. »

Ici, nous devons oublier « « L’individu sujet à la honte qui est prêt à vivre les déboires comme des blessures narcissiques », mais par quoi allons-nous le remplacer ?

Carl Frankenstein a suggéré que la personne qui devient psychopathe entre dans un état d’« expansion du moi » dans lequel, pour se sentir en sécurité, son Moi « incorpore » tout ce qui se trouve dans le monde extérieur comme une partie de lui-même. Il écrit :

« La psychopathie a été définie comme l’incapacité constitutionnelle d’établir des relations objectives (positives ou négatives) et de véritables liens humains ou comme une déficience constitutionnelle de la volition et des émotions (par opposition aux déficiences intellectuelles).

Manque d’identification ; concept du moi pauvrement défini ; tendance à imiter le comportement des autres ; absence de conscience du surmoi, d’anxiété, de sentiments de culpabilité et de réactions névrotiques au conflit ou à la frustration ; superficialité de l’imaginaire ; manque de préoccupation pour les faits objectifs ; faiblesse du concept du temps, sont cités comme les principales caractéristiques de la psychopathie chez l’enfant…

Il est aussi bien établi qu’une phénoménologie du comportement psychopathique chez l’adulte révèle des déviances supplémentaires encore plus graves. Là nous trouvons de l’indolence morale, menant souvent à des crimes brutaux ; un manque de contrôle des désirs sexuels et/ou matériels ; un fanatisme hystérique, en apparence pour une vérité, un principe, une idée mais qui en réalité reflète un besoin insatiable d’être le centre d’attention, d’admiration ou de peur ; ce même besoin produisant le type bien connu de l’escroc ou de l’imposteur ; une réactivité narcissique ou une séductibilité presque illimitée. Parfois, le vagabond, le pervers sexuel, le toxicomane sont inclus dans la liste des types psychopathiques. » (Frankenstein, Psychopathy: A Comparative Analysis of Clinical Pictures, Grune & Stratton, NY and London ; 1959)

Remarquez que le problème de l’« objectivité » est mentionné deux fois ci-dessus.

On pourrait aussi considérer que la « faiblesse du concept du temps » est un problème d’objectivité.

Ce qui semble principalement clocher chez le narcissique et le psychopathe, c’est l’incapacité relationnelle.

Chez le nourrisson, la capacité relationnelle se développe à partir d’un narcissisme sain qui se transforme graduellement en estime de soi adulte appropriée tandis qu’il apprend à faire la distinction entre lui-même et autrui. L’enfant sain mûrit et en vient à avoir une « représentation raisonnable et exacte » de sa propre valeur véritable par rapport à son monde, sa réalité. Une déficience dans le processus de développement allant de l’absence du moi à l’identification du moi puis à l’estime de soi, peut interférer avec les processus normaux consistant à acquérir une introjection saine (soi interne), la formation du surmoi (parent interne). Sans ces deux éléments, il n’y a pas d’anxiété, pas de culpabilité, pas de névroses, etc. Bref, il n’y a personne à l’intérieur. Cela se manifeste par les particularités intellectuelles spécifiées de l’enfant psychopathique : manque de préoccupation pour les faits objectifs, incapacité à former des concepts temporels appropriés, incapacité à faire l’expérience du temps avec exactitude et vie imaginaire superficielle. Les psychopathes manquent d’un milieu psychique interne.

Tout ceci ne sont que des façons différentes de dire que le problème avec le narcissique – le psychopathe – est une incapacité à entrer en relation avec l’environnement, qu’il soit à l’extérieur du soi ou à l’intérieur du soi !

Alors, le narcissique/psychopathe n’est rien de plus qu’une machine, une construction bidimensionnelle sans soi interne ou externe, un fantôme, un vampire qu’on ne peut voir dans un miroir et qui ne projette aucune ombre. Il disparaît à la lumière de la vérité et de l’objectivité.

Ces deux concepts nous ramènent à considérer le stade infantile où le nourrisson échoue, pour quelque raison, à faire la différence entre soi et autrui.

Pour le psychopathe, tout ce qui est « extérieur » peut sembler être une extension de soi ou exister seulement pour l’incorporation au potentiel de soi. En un sens, cela pourrait être comme un bébé qui croit que la mère, le sein, la nourriture, tout, fait partie de lui-même, pour son propre plaisir et qui ne dépasse jamais cet état émotionnel égocentriste. Frankenstein écrit :

« Apprendre signifie intérioriser le non-moi, transformer les contenus de réalité en partie conceptuelles émotionnelles et fonctionnelles du moi. Le moi coordonne non seulement les contenus de la conscience (en les reliant les uns aux autres en divers contextes de signification) mais aussi ses propres fonctions (en les reliant les unes aux autres ainsi qu’aux contenus réels et potentiels de la conscience, selon leur importance dans une situation donnée). »

Autrement dit, apprendre c’est comme dessiner une carte à l’intérieur de soi – de son cerveau – de tout ce qui est « en dehors » et apprendre comment lire cette carte de sorte à pouvoir naviguer efficacement dans la réalité. L’étendue de l’exactitude avec laquelle cette carte décrit le paysage externe (de même qu’une carte d’un lieu géographique vous montre en fait les caractéristiques de l’endroit réel que vous visitez) détermine à quel point la carte interne est objective.

Une autre caractéristique importante semble d’être capable de savoir que la carte est une carte et que la réalité là-dehors n’est pas la carte mais la réalité.

Les psychopathes pourraient ne pas dresser de cartes de la réalité car il apparaît qu’ils semblent ne pas savoir faire la différence entre la carte et la réalité. Ils ne semblent pas faire la distinction entre ce qui est à l’extérieur et ce qui est à l’intérieur. La façon dont un psychopathe navigue dans la réalité pourrait être si bizarre qu’on ne peut même pas la concevoir.

Gènes ou environnement ?

Les questions sur l’inné par opposition à l’acquis semblent ne pas se dissiper. Une école dit que tous les gens sont quasiment identiques et que ceux qui, enfants, sont mal traités, finissent par mal traiter les autres une fois grands ; ils apprennent à partir de l’ensemble des exemples définis par ce que leur montrent les adultes ; ils s’identifient à l’agresseur, c’est l’école de l’acquis. L’école de l’inné dit qu’il existe de grandes variations dans les dispositions héritées et que nombre de gens qui sont maltraités ne finissent pas par maltraiter les autres, que ceux qui le font l’auraient fait de toute façon, même s’ils avaient été bien traités, parce qu’ils sont nés « mauvais ». Ils font aussi remarquer les preuves non négligeables que de nombreux narcissiques et psychopathes n’ont pas les historiques de maltraitance que postule l’école de l’acquis.

Robert Hare, expert en psychopathie, déclare que divers éléments de l’inné et de l’acquis sont impliqués, mais que l’inné – l’héritabilité – est le facteur le plus important. Les opposants à cette idée la conteste pour la simple raison qu’étant hérité, cela signifierait qu’il n’y a pas de remède. Comme Liane Leedom me l’écrivait en privé :

« Il est injustifiable que de nombreux chercheurs proclament que l’une des plus terrible parmi toutes les conditions de la psychopathie, soit génétique et ne donnent finalement aucun conseil (sic) sur la façon de gérer ce fait. Quand vous rencontrez en personne une mère et son bébé, cela met un visage très personnel sur une proclamation impersonnelle et inhumaine. »

Eh bien, cela paraît noble, empathique et humaniste, mais la nature ne se soumet pas toujours à nos exigences d’humanité ; la nature est souvent « cruelle », comme le dit le vieux dicton. Si nous voulons comprendre notre réalité, nous devons dresser des cartes exactes et objectives.

Ce que l’on observe ici est vraiment une tentative supplémentaire de brouiller les pistes, de promouvoir le modèle « dimensionnel » parce qu’il peut être présenté comme plus « humain ». Bien évidemment, le Dr Leedom a un intérêt personnel dans ce point de vue car sa prétention à la gloire est d’avoir été mariée à un psychopathe qui a ruiné sa réputation et lui a laissé un enfant qui pourrait éventuellement être psychopathe ! Donc, bien entendu, elle prétend vouloir résoudre ce problème pour « sauver son enfant ».

Leedom veut que la psychopathie soit dimensionnelle et non catégorique. Elle a fait remarquer qu’on retrouvait les mêmes questions chez les arriérés mentaux : eux aussi se situent sur un continuum bien que certains soient clairement plus dysfonctionnels que d’autres. Y a-t-il une limite qui permette de distinguer catégoriquement une personne arriérée d’une autre pour certaines raisons définies ? Un arriéré peut avoir de très mauvais résultats à un test mais être plus fonctionnel qu’un autre qui obtient de meilleurs résultats à ce test. Et il y a des idiots savants :

« Le syndrome du savant décrit une personne ayant un handicap développemental ou mental d’un type ou d’un autre accompagné de capacités mentales extraordinaires que l’on ne trouve pas chez la plupart des gens. Cela implique généralement (mais pas dans tous les cas) une intelligence générale (QI) plus basse que la moyenne mais une intelligence limitée très élevée dans un ou plusieurs domaines. Les aptitudes du syndrome du savant comportent des prouesses étonnantes de la mémoire, en calcul mental et parfois des capacités inhabituelles en art ou en musique. » (Wikipedia)

En fait, l’arriération mentale est un modèle très utile pour comparer le trouble de la personnalité narcissique et la psychopathie (et autres troubles de la personnalité apparentés et imbriqués) puisqu’on pourrait dire que l’individu affligé est certainement arriéré d’un point de vue spécifique et que cette condition comporte aussi certains aspects dimensionnels.

Le syndrome de Down (ou trisomie 21 ou mongolisme) est génétique et le crétinisme est dû à une déficience de la glande thyroïde qui entraîne une lésion cérébrale. Cette déficience thyroïdienne peut être due à de multiples raisons dont lésion à la naissance, carence en nutriments dans l’alimentation, maladies comme la diphtérie, etc.

Il y a l’arriération causée par une hydrocéphalie qui entraîne une lésion cérébrale (et l’on peut rechercher la cause d’un cas précis d’hydrocéphalie dans diverses directions) ; il y a la microcéphalie qui peut résulter de multiples facteurs depuis les infections intra-utérines et l’irradiation pelvienne de la mère lors des premiers mois de grossesse. On soupçonne une implication de la génétique mais son rôle n’est pas clair.

Il y a le retard mental causé par la phénylcétonurie, une maladie métabolique rare. Dans la phénylcétonurie, le bébé semble normal à la naissance mais il lui manque une enzyme nécessaire à la dégradation de la phénylalanine, un acide aminé que l’on trouve dans les aliments protéiques. Lorsque cette maladie n’est pas détectée, la phénylalanine s’accumule dans le sang et entraîne une lésion cérébrale. Le retard mental qui en résulte peut être de modéré à sévère, selon le degré de progression de la maladie avant qu’elle ne soit découverte et corrigée par des mesures diététiques. On pense que la phénylcétonurie résulte d’altérations métaboliques impliquant des gènes récessifs et une personne sur soixante-dix serait porteuse.

De même, « le Dr Gecz, chargé de recherche principal à l’hôpital mère/enfant d’Adélaïde, a collaboré avec une équipe de recherche internationale pour révéler que diverses mutations d’une petite partie du chromosome X provoquaient un retard mental ».

Donc, comme nous pouvons le voir, nombre de facteurs étiologiques sont impliqués dans l’arriération mentale mais le fait est que le cerveau est incapable de se développer normalement de manières plutôt spécifiques et c’est la définition de l’arriération. Le cerveau est ARRIÉRÉ.

Et nous revenons à notre question : Y a-t-il une limite qui permette de distinguer catégoriquement une personne arriérée d’une autre pour certaines raisons définies ?

Je pense que notre bref examen de l’arriération mentale indique que oui, les individus retardés peuvent être catégoriquement ET dimensionnellement différents et cela peut être extrêmement important au regard des soins qui leur sont prodigués. Il existe plus d’une sorte de retard génétique et plus d’une sorte de retard mécanique mais dans tous les cas, le retard est toujours le facteur déterminant qui ne changera jamais ; il est incurable bien que cela ne signifie pas qu’il soit ingérable ou qu’il ne soit pas nécessaire de le gérer et d’entreprendre des recherches pour essayer de prévenir de telles tragédies. Mais assurément, en tant qu’êtres humains, nous ne considérons pas un instant acceptable de nous débarrasser des arriérés mentaux, que la cause soit génétique ou mécanique, tout comme il n’est pas acceptable d’envisager d’éliminer ceux qui naissent avec des handicaps physiques.

Le problème est qu’il est nécessaire d’entreprendre la même approche vis-à-vis de la psychopathie, du trouble de la personnalité narcissique et autres troubles de la personnalité apparentés et imbriqués. Pour ce que l’on en sait, divers troubles de la personnalité « imbriqués » sont simplement des variations de retard émotionnel de la même façon qu’il existe des variations dans le retard mental ; la psychopathie n’est que l’une d’elle comme le syndrome de Down est une forme d’arriération mentale, forme qui s’avère être génétique.

Les thérapeutes soutiendront qu’aucune définition de l’état clinique d’un individu ne peut être exacte parce que chaque individu est tellement différent ; chacun est un « mélange » de différents tableaux cliniques. Il sera affirmé qu’une analyse minutieuse et exhaustive de l’individu est de loin plus importante qu’un cadre de référence structurel complet et abstrait tel qu’un diagnostic définitif. Ces thérapeutes cherchent constamment à unifier plutôt que différencier les concepts, ils recherchent les besoins et désirs humains communs, la psycho-dynamique et la mécanique de la chose – structure et chimie cérébrales – plutôt que les fondamentaux d’une structure spécifique de déviance comportementale. C’est comme un médecin qui rechercherait tous les concepts fédérateurs d’arriération entre un individu atteint du syndrome de Down et un autre de phénylcétonurie. Certes, ils sont tous deux arriérés et peuvent présenter des symptômes similaires qui se ressemblent vus de l’extérieur mais ils sont dynamiquement différents à l’intérieur et l’organisation des soins pour ces deux individus peut fortement dépendre du diagnostic posé. Cela nous amène au point de vue articulé par Carl Frankenstein qui écrit :

« Nous croyons que c’est seulement à l’aide de concepts de structure, de tendances structurelles et de structuralisation que le comportement humain peut être rendu intelligible ; que structure et dynamique, loin d’être des concepts contradictoires ou mutuellement exclusifs, se complètent l’un l’autre en ce que chacune est à la fois la condition et le résultat de l’autre ; que les différentes formes de comportement pathologique diffèrent les unes des autres non seulement en terme de dynamique, de relations et de processus intrapsychiques mais aussi dans le rôle relatif des déterminants structurels par opposition aux déterminants environnementaux et dans le rôle de la structuration par opposition à la modification ; et qu’aucune affirmation clinique n’a de sens à moins de se fonder sur une analyse antérieure des « fondamentaux discriminants », c’est-à-dire sur la phénoménologie clinique. […]

Pour le clinicien à orientation pragmatique, un psychopathe n’est qu’un patient inguérissable avec une certaine forme de schémas comportementaux dyssociaux. Pour nous, l’incurabilité n’est pas un élément essentiel de définition mais seulement l’issue nécessaire de l’opération de certains facteurs structuraux et dynamiques. Ces facteurs, quoique présents dans de nombreuses pathologies comportementales, constituent, dans leur constellation spécifique, l’essence de la psychopathie. » (Frankenstein, Carl, Psychopathy: A Comparative Analyisis of Clinical Pictures, Grune & Stratton, NY, London, 1959)

Psychologue clinicien, Andrew Lobaczewski, désigne ces structures neuro-anatomiques par le terme de « substrat instinctif humain ». Lobaczewski écrit :

« Néanmoins, pour comprendre l’humanité il est nécessaire d’acquérir un certain degré de connaissance du substrat instinctif de l’humanité et de reconnaître son rôle primordial dans la vie des individus et des sociétés. Ce rôle échappe aisément à notre attention, car les réactions instinctives de l’espèce humaine paraissent tellement évidentes et vont tellement de soi qu’elles suscitent peu d’intérêt. Le psychologue formé à l’observation des humains n’appréhende dans son ensemble le rôle de ce phénomène éternel de la nature qu’après des années d’expérience professionnelle.

Le substrat instinctif de l’homme possède une structure biologique différente de celle des animaux. Pour parler en termes d’énergie, il est devenu moins dynamique et plus plastique, et a donc ainsi abandonné son rôle de dictateur des comportements. Il est devenu plus réceptif aux raisonnements, sans pour autant perdre en richesse de contenu spécifique à l’espèce humaine.

C’est précisément cette base phylo-génétiquement développée de notre expérience et de son dynamisme émotionnel, qui permet aux individus de développer leurs sentiments et leurs liens sociaux, ce qui les met à même d’appréhender intuitivement l’état psychologique et la réalité individuelle ou sociale. C’est ainsi qu’il est possible de percevoir et comprendre les habitudes et valeurs morales de l’être humain.

Dès l’enfance, ce substrat stimule diverses activités visant au développement de fonctions supérieures du mental. Autrement dit, notre instinct est notre premier tuteur, que nous portons en nous pendant toute notre vie.

La bonne éducation des enfants ne se limite donc pas à enseigner aux jeunes le contrôle des réactions violentes de leur émotivité instinctuelle ; elle doit aussi leur apprendre à prendre conscience de la sagesse naturelle contenue dans et portée par l’instinct. »

Remarquez ce point en particulier : « Pour parler en termes d’énergie, [le substrat instinctif humain] est devenu moins dynamique et plus plastique, et a donc ainsi abandonné son rôle de dictateur des comportements. Il est devenu plus réceptif aux raisonnements ».

Presque toutes les créatures autres que l’homme ont des instincts bien développés et puissants. Certaines se mettent debout et marchent peu de temps après la naissance ; elles peuvent se diriger vers une source de nourriture ; toutes sortes de merveilleux comportements « profondément ancrés » existent chez d’innombrables créatures qui sont seulement esquissés chez l’homme à cause de ce substrat plastique qui dépend plus de l’apprentissage que de comportements programmés pour aider l’homme à survivre.

Maintenant, imaginez une condition – qu’elle soit traumatique ou de cause génétique – qui, soit empêche le développement approprié du substrat instinctif humain, soit le restreint à un rôle plus dynamique, moins plastique, ou même en produise un qui tient plus de celui de nos cousins animaux sur l’arbre de l’évolution.

Vous imaginez la nature émotionnelle d’un crocodile chez un être humain ? Cela donne un tout nouveau sens au « cerveau reptilien », n’est-ce pas ?

Étant donné un substrat instinctif retardé ou endommagé, il est fortement possible – même probable – que des déviances psychologiques se manifesteront dans la mesure où le développement émotionnel d’une personne est ou semble être totalement figé au stade infantile le plus précoce.

De tels cas sont probablement au-delà des capacités de soin de la médecine actuelle et peuvent souvent mener à un comportement antisocial, violent et/ou criminel. Gardez à l’esprit qu’un substrat instinctif normal pour un animal ne l’est pas pour un être humain et que nous ne pouvons que déduire ce qui se trouve à l’intérieur à partir des comportements.

Ce qui me paraît important ici c’est que les comportements apparents de la rage narcissique/psychopathique sont dynamiquement semblables aux comportements émotionnels de certains animaux lors de certains états motivés par l’instinct. Et remarquez qu’ici je me focalise sur les émotions, pas l’intelligence.

Mais voilà le hic : si l’on considère un psychopathe adulte, il y a des circuits neurologiques très complexes qui se sont développés rapidement lors du processus d’apprentissage qui fonctionnent pour que ses besoins et demandes soient satisfaits. Une intelligence complexe et même brillante est exploitée au service d’une nature émotionnelle restreinte ou déviante.

Mais ce noyau interne infantile apparent de n’être rien qu’une faim au centre d’un faisceau de données neurologiques entrantes et sortantes est statiqueil ne change jamais. Autrement dit, il n’y a pas de soi central, juste un trou noir qui veut/a besoin de tout aspirer en lui.

Et là nous en arrivons à la raison de cette rage insatiable.

Sous l’influence de cette structure interne – cette faim omniprésente jamais assouvie – le psychopathe n’est pas capable d’apprécier les volontés ou les besoins des autres êtres humains, les subtilités d’une situation ou de tolérer l’ambiguïté. L’entièreté de la réalité externe est passée au crible de – rendue conforme à – cette structure interne rigide et primitive, au service des pulsions primitives.

Quand le psychopathe est frustré – c’est-à-dire quand il n’obtient pas ce qu’il veut, que la satisfaction de la faim est niée ou repoussée – il semble ressentir que tout dans le monde « extérieur » est contre lui alors qu’il n’est que bonté. Bien entendu, cela peut se traduire en réelles pensées récurrentes d’être bon, endurant et de seulement chercher l’idéal de l’amour, de la paix, de la sécurité, de la beauté, de la chaleur et du confort qui accompagne la satiété (peu importe qu’il ne puisse jamais l’atteindre) mais l’élément le plus fondamental à ce propos est que « le nourrisson se voit encore dans un état de pouvoir et de connaissance illimités, un état que nous dénommons son soi grandiose ».

C’est-à-dire que lorsqu’un psychopathe est confronté à quelque chose de déplaisant ou qui menace sa faim, cet objet (personne, idée, groupe, quoi que ce soit) est placé dans la catégorie « tout mauvais » de la même manière qu’un nouveau-né réagit à un traumatisme ou au déni de ses désirs ou besoins : une colère irréfléchie, instinctive, criarde, conçue pour être tellement désagréable (peut-être du fait de l’évolution) que la puéricultrice entreprend immédiatement ce qui est nécessaire pour mettre un terme à la colère du nourrisson, pour satisfaire la faim (de quoi que ce soit).

Bref, si nous avançons que la réalité interne du psychopathe est structurellement similaire à celle d’un nouveau-né – ou du moins apparemment semblable – alors nous devons aussi réaliser que la rage est également structurelle. Tout ce qui la provoque DOIT devenir conforme, le nourrisson/psychopathe ne peut être nié ; la colère, les pleurs, la crise, quoi que ce soit, perdurera soit jusqu’à ce que le nourrisson obtienne ce qui est voulu/nécessaire, soit jusqu’à ce qu’il soit tellement épuisé qu’il n’arrive plus à lutter. Et bien sûr, avec un psychopathe adulte, cette rage structurelle bénéficie de beaucoup plus de soutien et de possibilités (y compris l’usage d’un cerveau très complexe) pour la maintenir pendant très longtemps : aussi longtemps que nécessaire pour que CET OBJET de colère soit intégré à ce qui était désiré à l’origine.

L’essentiel est qu’il n’y a jamais un seul instant où le psychopathe se sent « traumatisé » ou « honteux » ou « impuissant » – la grandeur structurelle est toujours présente avec la rage/le rejet du déni.

Bien entendu, lorsqu’on a affaire à un psychopathe adulte, les choses deviennent un peu plus compliquées car, comme on l’a déjà mentionné, le cerveau a continué à se développer sans la maturation émotionnelle concomitante (et ceci peut varier d’un individu à l’autre bien que la structure reste la même). Si le cerveau du psychopathe est contraint à faire face à une accumulation de preuves que tel choix ou acte de sa part a créé un problème ou empiré une situation, le cerveau doit nier, du fait des émotions, que cela fasse partie du soi et le projeter comme provenant de l’« extérieur ».

La structure interne du psychopathe n’admettra aucun tort (elle ne le peut pas), aucun mal, aucune erreur et donc, tout ce qui est défini comme « mauvais » est naturellement – structurellement – projeté sur quelqu’un ou quelque chose d’autre.

Et gardez à l’esprit que ce n’est pas parce qu’il choisit de le faire, c’est parce qu’il ne peut pas faire autrement. Au plus profond, il n’y a rien d’autre qu’une faim liée à des données neurales entrantes et sortantes, enveloppée de grandeur émotionnelle et de perfection éternelle ; les psychopathes sont faits ainsi.

En conséquence de cette structure fondamentale primitive associée à un cerveau complexe – et parfois brillant – les psychopathes deviennent des maîtres en identification projective. C’est-à-dire qu’ils projettent sur et dans les autres tout ce qui est mauvais (souvenez-vous que « mauvais » change selon le désir du moment du psychopathe – cela fait partie de la structure) et cherchent de façon manipulatrice à susciter chez l’autre ce qui est projeté, à contrôler l’autre qui est perçu comme manifestant ces « mauvaises » caractéristiques. Ainsi, le psychopathe obtient la jouissance et se sent « aux commandes », ce qui revient à être « alimenté » ou « nourri » d’une certaine façon.

Gardez en tête que ce que le psychopathe considère être bon n’a rien à voir avec la vérité, l’honneur, la décence, la considération pour autrui ou quoi que ce soit d’autre que le désir du psychopathe à un moment donné.

Ainsi, toute violation des droits d’autrui, tout acte déloyal, malveillant, peuvent être commis par un psychopathe qui s’endormira tout de même comme un bébé (littéralement) parce qu’il n’a rien fait de mal !

Adrian Raine, chercheur à l'université de Californie du Sud
© Usha Sutliff
Adrian Raine, chercheur à l’université de Californie du Sud : « Chez les psychopathes, les assemblages sont défectueux. Ils ne sont pas assemblés comme les autres personnes. C’est littéralement vrai dans ce cas. »

C’est de ces éléments pathologiques que découlent toutes sortes de comportements antisociaux, violents et criminels. Donc, appliquer la maxime que « la violence et l’agressivité surviennent principalement parce qu’au fond les narcissiques se sentent blessés et désarmés » (ce à quoi revient en substance l’article du Dr Wolf) donne naïvement aux individus pathologiques une façon de nous manipuler par l’intermédiaire de notre compassion. Certes, de nombreuses violences SONT commises par des gens qui ont été psychologiquement blessés lors de leur développement, mais ils ne satisfont pas nécessairement au critère de trouble de la personnalité narcissique. La clarté et la cohérence de la terminologie sont désespérément nécessaires dans ce domaine.

Revenons maintenant à l’ouvrage Ponérologie Politique d’Andrew Lobaczewski où il présente un modèle catégorique et dimensionnel de la psychopathie et ses diverses sous-catégories, pour une réponse plus raisonnable à ce problème de violence collective qu’il identifie à une question d’inadaptation sociétale dont tirent profit les éléments pathologiques d’une société.

« Si diverses circonstances se combinent, y compris une vision du monde psychologiquement déficiente dans une société donnée, pour forcer un individu à exercer des fonctions qui ne font pas pleinement appel à ses talents naturels, les performances professionnelles de cette personne ne seront pas meilleures, bien au contraire, que celles d’un travailleur aux talents moyens ; cette personne se sent trompée et submergée par des devoirs qui empêchent sa réalisation personnelle.

Ses pensées ne sont plus concentrées sur son travail mais errent dans un monde imaginaire ou vont à des sujets qui l’intéressent davantage. Dans ses rêves éveillés cette personne est ce qu’elle voudrait et mérite d’être. Elle le réalise toujours si sa formation sociale et professionnelle s’est dégradée, mais elle ne parvient pas à développer la faculté critique qui touche aux limites supérieures de ses propres dons. Ses rêveries lui permettent de « réparer » un monde injuste : « tout ce qu’il faut c’est le pouvoir ».

Les idées révolutionnaires et radicales trouvent un terrain propice chez les personnes dont l’adaptation sociale se fait par le bas.

Par ailleurs certains se voient confier des postes importants parce qu’ils appartiennent à des groupes ou organismes sociaux privilégiés qui ont du pouvoir ; leurs talents et aptitudes ne suffisent pas à leurs tâches, en particulier quand surgissent des problèmes difficiles. Ces personnes tendent donc à contourner les obstacles et se consacrent ostensiblement à des sujets mineurs. Un élément de théâtralité apparaît progressivement dans leur conduite. Les études indiquent que la justesse de leur raisonnement se détériore après quelques années d’activité seulement. Pour conserver leur poste ils dirigent leurs attaques contre les personnes de leur entourage qui ont davantage de talents ou d’aptitudes, leur font quitter les postes appropriés qu’elles occupent, et jouent un rôle actif dans la dégradation de leurs conditions sociales et professionnelles, ce qui engendre un sentiment d’injustice.

Les gens qui visent haut favorisent donc les gouvernements qui savent manier le fouet et qui protègent leur position.

Les ajustements sociaux par le haut ou par le bas, ainsi que ceux qui sont qualitativement impropres, gaspillent en fait le capital de la société, c’est-à-dire les talents naturels de ses membres. Simultanément, cela conduit à une insatisfaction et à des tensions grandissantes parmi les individus et les groupes sociaux ; toute volonté de considérer les talents humains et la problématique de leur productivité comme des affaires purement privées est à considérer comme dangereusement naïve. L’évolution ou l’involution dans tous les domaines de la vie culturelle, économique et politique, dépend de la mesure dans laquelle cette réserve de talents est adéquatement utilisée. En fin de compte, elle détermine aussi s’il y aura évolution ou révolution. […]

Dans toutes les sociétés du monde, les psychopathes et certains autres individus atteints de déviances créent un réseau de collusion ponérogéniquement actif, provenant en partie de la communauté des gens normaux.

L’influence appréciable de la psychopathie essentielle au sein de ce réseau semble être un phénomène courant également. Ces gens prennent conscience de leur différence à mesure qu’ils avancent dans la vie et se familiarisent avec les différentes manières de lutter pour atteindre leurs objectifs. Leur monde est divisé en « nous » et « eux » et il est régi par ses propres lois et coutumes, par opposition à « ce monde-là » rempli de présomptions et coutumes en vertu desquelles ils sont moralement condamnés.

Leur propre code d’honneur les encourage à tromper et avilir cet autre monde humain et ses valeurs. Pour eux le non-respect de leurs promesses et signatures est un comportement allant de soi. Ils apprennent aussi comment leur personnalité peut traumatiser la personnalité des gens normaux et comment ils peuvent tirer profit de cette terreur afin d’atteindre leurs buts. Cette dichotomie dans le monde est permanente et ne disparaît pas quand ils parviennent à réaliser leur rêve d’acquérir du pouvoir sur la société des gens normaux. Cela prouve que cette séparation est conditionnée biologiquement.

Ces gens ont des rêves utopiques d’un monde « heureux », d’un système social dont ils ne seraient pas rejetés, et où ils ne seraient pas soumis à des lois et coutumes dont la signification leur échappe. Ils rêvent d’un monde dans lequel dominerait leur manière simple et radicale d’appréhender et percevoir la réalité, et où leur sécurité et leur prospérité seraient assurées.

Ces « autres », qui sont différents mais également très doués techniquement, doivent être mis à contribution pour qu’ils puissent atteindre ces objectifs. Ils veulent créer un nouveau gouvernement, un gouvernement juste. Ils sont prêts à combattre et souffrir pour ce « meilleur des mondes », et aussi, bien sûr, à faire souffrir les autres.

Leur vision justifie l’assassinat de gens dont les souffrances ne suscitent pas leur compassion parce qu’ « ils » ne sont pas de la même espèce. Ils ne réalisent pas qu’ils vont rencontrer de l’opposition, et ce, peut-être pendant des générations.

Soumettre une personne normale à des individus psychologiquement anormaux a un effet dévastateur sur la personnalité de celle-ci: elle subit traumatisme et névrose. Cela se fait d’une façon qui échappe généralement au contrôle conscient. Une telle situation a pour résultat de priver la personne de ses droits naturels: pratiquer sa propre hygiène mentale, développer une personnalité suffisamment autonome, utiliser son bon sens. Dans l’optique des lois naturelles ceci représente une sorte d’illégalité (qui peut se produire à n’importe quel échelon de la société) qui n’est mentionnée dans aucun code civil.

Nous avons déjà abordé la nature de certaines personnalités pathologiques, comme par exemple la caractérophathie frontale. De même, la psychopathie essentielle a des effets exceptionnellement intenses.

Quelque chose de mystérieux grignote la personnalité de l’individu qui est à la merci d’une telle personne et est combattu en tant que démon.

Les émotions de l’individu affecté sont amoindries, son sens de la réalité psychologique est étouffé. Ceci aboutit à une « décritérisation » de la pensée et à un sentiment d’impuissance qui peut aller jusqu’à des réactions dépressives si sévères que les psychiatres les diagnostiquent parfois erronément comme psychoses maniaco-dépressives. Naturellement, il y a des gens qui réagissent beaucoup plus tôt et recherchent des moyens de se libérer de telles influences.

Bon nombre de situations dans la vie relèvent d’anomalies psychologiques bien moins mystérieuses (bien que toujours déplaisantes et destructrices) affectant des gens normaux, et ceux qui en sont atteints sont portés à dominer sans scrupules et à tirer profit d’autrui. Régies par des expériences et sentiments désagréables, ainsi que par un égoïsme naturel, les sociétés ont donc de bonnes raisons pour rejeter ces gens et les repousser aux limites de la vie sociale, jusqu’à la pauvreté et au crime.

Il est malheureusement quasiment de règle qu’un comportement soit soumis à une critique moralisatrice dans nos catégories de vision naturelles du monde.

La majorité des membres de la société pensent avoir le droit de protéger leur personne et leurs biens, et décrètent donc des lois dans ce sens. Comme celles-ci se basent sur une perception naturelle des phénomènes et sur des motifs émotionnels au lieu d’une compréhension objective des problèmes, ces lois n’ont pas la possibilité d’assurer l’ordre et la sécurité comme nous le voudrions ; et ces « autres » les perçoivent comme des forces à combattre.

Une telle structuration sociale, régie par des gens normaux et leur monde conceptuel, apparaît comme un « système de répression et d’oppression » aux individus affectés de déviances psychologiques. C’est la conclusion que tirent en règle générale les psychopathes. Lorsqu’une certaine dose d’injustice existe en fait au sein d’une société donnée, des sentiments pathologiques d’injustice et des déclarations tendancieuses peuvent être le fait de personnes qui ont vraiment été traitées injustement. Des doctrines révolutionnaires peuvent alors trouver un écho favorable au sein des deux groupes, même si ceux-ci sont mus par des motivations très différentes. »

Un éditorial SOTT récent discutait de l’« impuissance inculquée » en tant que phénomène vécu par de nombreux êtres humains normaux sur cette planète qui luttent pour survivre à la pathocratie globale qui est actuellement en train de consolider son contrôle.

Cet état d’impuissance inculquée s’applique sans doute à de nombreux chercheurs des disciplines psychologiques. La connaissance de la psychopathie et de la ponérologie constitue ce qui « ouvre la porte de la cage », pourtant il semble que les psychologues et les psychiatres fortement conditionnés du courant dominant aient trop peur d’« y aller » – de sortir de la cage et de voir réellement où cette connaissance pourrait les mener.

Il y a donc des tentatives et des théories sans fin pour faire entrer la cheville carrée de la psychopathie dans le trou rond du « dogme humaniste » qui insiste sur la nature uniforme du Soi central de chaque être d’apparence humaine. Parfois ce vœu pieux peut alimenter une attitude plus égocentrique – Lobaczewski s’y réfère en parlant d’« égocentrisme de la vision naturelle du monde » :

« Nous rencontrons souvent des gens sensés qui ont une vision naturelle du monde bien développée dans ses aspects psychologiques, sociétaux et moraux, fréquemment raffinée sous l’effet d’influences littéraires, de discussions sur des questions religieuses, et des réflexions philosophiques. Ces personnes ont une tendance prononcée à surévaluer les valeurs de leur vision du monde, et elles se comportent comme si elles pouvaient constituer une base objective pour juger autrui. Elles ne tiennent pas compte du fait que leur manière d’appréhender l’humain peut aussi être erronée, puisque insuffisamment objective.

Appelons cette attitude « égocentrisme de la vision naturelle du monde ».

Jusqu’à présent il s’agit de la moins pernicieuse des formes d’égotisme, puisqu’elle correspond seulement à une surestimation de la méthode de compréhension qui contient les valeurs éternelles de l’expérience humaine.

De nos jours, cependant, le monde est affecté par un phénomène qui ne peut être compris ni décrit au moyen d’un langage conceptuel de ce genre ; cette forme-là d’égotisme devient donc un dangereux facteur de suppression de contre-mesures.

Le langage psychologique objectif, fondé sur des critères philosophiques éprouvés, doit répondre à des exigences dérivées de ses bases théoriques ainsi qu’aux besoins de la pratique individuelle et macrosociale. Il doit être évalué en fonction des réalités biologiques et constituer une extension du langage conceptuel analogique élaboré par les anciennes sciences naturelles, en particulier la médecine. Il doit pouvoir couvrir tous les faits et phénomènes dépendant de facteurs biologiques reconnaissables, pour lesquels le langage naturel s’est révélé inadéquat. Il faut que, dans ce cadre, il permette une compréhension suffisante des contenus et des diverses causes de la genèse des visions déviantes du monde susmentionnées.

L’élaboration d’un tel langage conceptuel, hors de portée de l’effort individuel de tout homme de science, doit être faite pas à pas, grâce à la contribution d’un grand nombre de chercheurs, ce qui lui permet d’arriver à un point de maturité et d’être organisé sous une supervision philosophique éclairée. Ce travail contribue grandement au développement de toutes les sciences bio-humanistes et sociales en libérant celles-ci des contraintes et erreurs provenant de l’influence exagérée du langage naturel de l’imagination psychologique, spécialement quand il est combiné à un excès d’égocentrisme. »

À sott.net, nous traçons la trajectoire mondiale désastreuse depuis des années et nos recherches ont clarifié le rôle que les psychopathes et ceux relevant du spectre de la pathologie – tel le trouble de la personnalité narcissique – jouent dans le maintien de cette trajectoire.

Une approche unifiée du problème des individus pathologiques est désespérément nécessaire au sein de la psychologie conventionnelle.

Lobaczewski nous a montré le premier pas – la formulation d’un langage psychologique objectif conjointement à un modèle dimensionnel et catégorique de la psychopathie et troubles apparentés. Ce travail a été accompli grâce aux efforts de nombreux chercheurs. Mais à présent, nombre de chercheurs cherchent à utiliser la psychiatrie pour contrôler les autres, généralement des gens normaux qui sont diagnostiqués sur la base de leurs comportements externes tandis que le psychopathe prodigieusement trompeur n’est pas appréhendé à cause de la perfection de son masque de santé mentale.

Ce n’est pas l’impuissance collective qui provoque la rage narcissique, c’est la rage narcissique qui suscite le désarroi collectif, comme nous l’a montré Martha Stout ci-dessus. Et un groupe désemparé peut être conduit à n’importe quel fléau, voire à sa propre destruction.

Il semblerait que ce soit la direction que nous prenons.

Avatar

Laura Knight-Jadczyk

Floridienne de septième génération, historienne/mystique, auteur de 14 livres et de nombres d’articles publiés sur papier et sur Internet, Laura Knight-Jadczyk est la fondatrice de Sott.net et l’inspiratrice de l’Expérience cassiopéenne. Elle vit en France avec son mari, le physicien mathématicien polonais Arkadiusz Jadczyk, quatre de ses cinq enfants, sa famille élargie, huit chiens, cinq oiseaux et un chat.

http://fr.sott.net/

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer la source et le site: http://www.elishean.fr/

Copyright les Hathor © Elishean/2009-2017/ Elishean mag



Print Friendly, PDF & Email
Articles similaires

Suivez nous sur les réseaux sociaux

Votre aide est importante…

MilenaVous appréciez mon travail et vous voulez soutenir ce site?

Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site en faisant un don sécurisé sur PayPal.

Même une somme minime sera la bienvenue, car je gère seule tous les sites du réseau Elishean/ les Hathor. Avec toute ma gratitude, Miléna

 

Recherchez sur le réseau

Articles Phares