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Une réelle bifurcation vers le progrès humain

La phase précédant la Grande Régression avait enclenché une dialectique positive dans laquelle le capitalisme s’adaptait aux exigences de la société.

La contre-révolution néo-libérale des années 1980 a mis ce moteur dialectique en marche arrière, contraignant désormais la société à s’adapter continuellement aux exigences toujours plus hautes du capital.
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Second temps : à un moment variable selon l’état des rapports de force propre à chaque pays, la propagande anti-dépenses publiques a suffisamment progressé pour que les gouvernements néolibéraux s’engagent dans la réduction effective des services collectifs et des dépenses sociales, et favorisent leur remplacement progressif par des services marchands et des assurances sociales privées. Ce faisant, ils accomplissent leur idéal : l’abolition du modèle social européen hérité des années 1940, pour lui substituer un modèle américain.
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Les instruments financiers devraient favoriser un financement adapté et sécurisé d’une économie réelle tendue vers la satisfaction équitable des besoins de tous. Au lieu de cela, ils sont conçus pour soutenir artificiellement une économie insoutenable qui épuise les hommes et les ressources pour satisfaire l’appétit insatiable des plus riches. (…) À ce stade, il est grand temps de sonner la fermeture du casino mondial et de reprendre le contrôle public des instruments et des flux financiers. Mais les pouvoirs publics, qui n’ont plus grand-chose de “public” hormis l’étiquette, décident de sauver le casino plutôt que leurs concitoyens. Il est dès lors certain que la crise globale du capitalisme ne fait que commencer. (…) Ainsi, les gouvernements ont délibérément choisi de transformer une crise de surendettement privé en une crise de surendettement public! Au lieu de laisser les spéculateurs assumer leurs risques, ils ont converti les pertes privées de ces derniers en charges publiques. Qu’ils l’aient fait par cynisme, cupidité, servilité ou pure imbécillité ne change rien au résultat. (…) Dès 2009, à peine sauvées par l’argent public, les grandes banques s’en vont spéculer contre la dette publique! En commençant par les pays les plus fragiles, la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne…
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Tel est l’engrenage fatal qui a d’abord frappé la Grèce en 2010. Le traitement de la crise grecque est emblématique de l’hypocrisie des gouvernements européens et d’une impasse spécifique à l’Union européenne. Cette crise pouvait théoriquement être évitée par des interventions simples et immédiates : institution d’une garantie solidaire des dettes publiques des membres de l’Union, contrôle des mouvements de capitaux impliquant des opérateurs extérieurs à l’Union et concours financiers de la Banque centrale européenne (ensemble des instruments qui sont par exemple mobilisables aux Etats-Unis). Mais toutes ces interventions sont prohibées par les traités de l’Union. L’Union européenne s’est donc elle-même interdit l’usage de tous les instruments de la puissance publique mobilisables partout ailleurs dans le monde pour faire face à une attaque des marchés financiers. Ce n’est pas là un oubli malencontreux, mais un choix délibéré pour soumettre les États européens à la tutelle des marchés financiers. Si un pays tarde trop à se couler dans le moule de la rigueur budgétaire, il finira par subir les assauts des spéculateurs contre les titres de sa dette publique. (…)
Les citoyens payent au prix fort une crise fabriquée par les spéculateurs, après que d’autres citoyens ont déjà payé cher pour sauver lesdits spéculateurs!
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Tant qu’il reste des États privés pour payer les frasques de leurs amis capitalistes, ce n’est qu’une partie remise! À moins que des gouvernements, enfin décidés à protéger leurs peuples, ne sonnent la fin de la partie en reprenant le contrôle des marchés, aucun pays ne peut échapper à cette mécanique folle.

(…) Mais cette folie est cohérente avec le projet politique des néolibéraux : leur but n’est pas d’éviter la crise, mais d’en profiter pour privatiser plus avant l’État et la société et pour se rapprocher de leur idéal américain.
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Le seul moyen d’échapper durablement au dilemme posé par une montagne de dettes privées pourries consiste à apurer ces dettes rapidement et “pour de bon”, en répartissant le coût de l’opération de la façon la plus équitable possible.

Pour cela, il faut accepter la faillite des opérateurs financiers privés, et intervenir uniquement pour protéger les agents non financiers victimes de la crise. Des banques publiques garantissent alors les dépôts, les emplois et les crédits précédemment gérés par les établissements défaillants. L’État décide quelles dettes devront être remboursées normalement (en fonction de leur utilité économique et sociale réelle) et quelles dettes seront restructurées ou annulées ; il met en place un système de garantie mutuelle du crédit interbancaire et des crédits à l’économie productive ; il reloge les ménages expulsés de leur maison et restructure leur dette ; il prélève une contribution exceptionnelle sur la fortune des plus riches et sur les profits des établissements financiers ; il a enfin recours à la création monétaire directe pour apurer une part du solde restant à sa charge, dans des limites compatibles avec une inflation soutenable.

Un tel plan repose sur des principes très simples : laisser les fauteurs de crises et les spéculateurs supporter leur perte nette de richesse (ce qui élimine l’aléa moral provoqué par la socialisation des pertes privées) ; garantir les avoirs et créances des salariés et des entrepreneurs victimes de la crise ; financer partiellement la facture résiduelle par une ponction sur le patrimoine privé immobilier et financier accumulé par les plus riches depuis trente ans grâce au système qui a engendré la crise. Pour que la “solution” soit durable, il faut bien entendu immuniser le pays contre la réactivation du modèle à l’origine de la crise. Cela suppose de suivre quatre axes de réforme :

1) le pouvoir exorbitant des gestionnaires de capitaux est aboli et partagé entre tous les acteurs de la production ;
2) le financement de l’économie redevient un bien public réglementé, produit ou encadré par des institutions financières publiques ;
3) la politique des revenus réduit fortement les inégalités et autorise chaque citoyen à vivre décemment de son travail ;

Les relations économiques internationales sont refondées sur la coopération solidaire des peuples au sein d’instances de réglementation des échanges et de stabilisation des taux de change.

Inutile de souligner qu’à ce jour, pour la plupart des gouvernements, ces quatre axes de réforme ne sont tout simplement pas concevables! Ce refus quasi unanime ne change rien au fait qu’il n’y a pas d’autre solution durable. La fuite en avant par l’endettement privé ou public a clairement atteint ses limites ; elle n’est plus désormais une issue soutenable à la contradiction interne du mode de développement déployé depuis trente ans.
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Autrement dit, si la régression déjà engagée pouvait suivre son cours sans résistances, les pays “les plus avancés” avanceraient désormais à reculons vers une économie et une société duales dignes d’une “république bananière” sous-développée, où le capitalisme moderne n’est qu’une succession d’enclaves pompant toutes les ressources profitables d’un pays sans rien distribuer dans le reste de la société, où la classe supérieure salariée et les capitalistes vivent retranchés dans des réserves fortifiées pour échapper à la convoitise et à la rancœur des pauvres.

Cette perspective nous paraît évidemment surréaliste, car une telle évolution du capitalisme impliquerait le remplacement de notre société moderne et démocratique par une société éclatée et tenue par un État policier au service exclusif des riches. Comment la partie de la population destinée à l’exclusion pourrait-elle accepter pareille mutation sans se révolter?

Pourquoi des individus grandis dans une culture individualiste adopteraient-ils soudain une mentalité de serfs soumis à leurs maîtres? On a donc sans doute raison de tenir cette perspective pour une vue de l’esprit qui serait concrètement insoutenable pour les Américains ou les Européens d’aujourd’hui. Mais on aurait tort d’ignorer qu’elle est pourtant la destination insensée d’une société soumise au pouvoir de l’argent. Tant que la société renonce à abolir la liberté et le pouvoir du capital, le capitalisme poursuit son mirage d’une puissance absolue émancipée de toute contrainte. Il faut être aveugle pour ne pas voir que le fantasme ultime du capitalisme – qui a commencé de s’accomplir – est précisément de n’avoir plus besoin de rien ni de personne pour prospérer, plus besoin des travailleurs, ni de la société, ni de la démocratie, ni d’un territoire, ni même finalement d’une quelconque production!

Ce fantasme est celui d’un “capitalisme pur” et c’est la régression vers ce qui constituait déjà l’essence du capitalisme primitif : le pouvoir de jouer avec l’argent, pour accumuler plus d’argent, sans se soucier de produire quoi que ce soit.

La firme transnationale contemporaine tend vers cette utopie en externalisant peu à peu l’essentiel des activités de production vers un vaste réseau de sous-traitants disséminés sur la planète. Son idéal serait celui d’une “entreprise sans usine” ; une firme qui se concentre sur la recherche, le marketing et la captation des profits générés par ses sous-traitants. À la limite, la grande société d’actionnaires idéale n’a plus pour objet de produire et de vendre ; elle abandonne ce souci aux entreprises ordinaires (non cotées en Bourse) qui sont engagées de force dans une guerre impitoyable pour rester à son service.

Les entrepreneurs sous-traitants assument donc la charge de mobiliser et d’intensifier le travail pour créer le maximum de valeur en vue de transférer celle-ci vers les “donneurs d’ordre”. Tel est l’ultime et unique métier de la firme capitaliste idéale : donner des ordres à une armée de vassaux chargés de pressurer à l’extrême les travailleurs pour en extraire le précieux “liquide”.
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On comprend à ce stade que la question urgente n’est pas de savoir si les sociétés capitalistes les plus avancées vont cheminer jusqu’à la destination logique de la régression en cours, à savoir un capitalisme pur parfaitement émancipé, dans une société intégralement asservie où la misère s’étend en proportion de l’opulence des maîtres.

Nous échapperons forcément à une destinée qui n’est pas soutenable, ni matériellement ni socialement. La seule question est de savoir si nous y échapperons grâce à une réorientation radicale et pacifique des politiques et du système économique, ou bien après l’effondrement violent de la société où nous conduit la dynamique enclenchée par la Grande Régression. Il n’y a pas d’autre issue à cette alternative.
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Ce n’est pas la régression économique qui, à elle seule, entraîne les autres ; elle n’a été possible que dans un contexte d’affaiblissement de la démocratie, de délitement des liens sociaux, d’abêtissement des élites et de soumission des individus. Et tous ces mouvements se renforcent l’un l’autre, dans une dialectique négative, une spirale régressive qui n’a aucune raison de s’éteindre d’elle-même, avant le grand chaos peut-être nécessaire pour ouvrir la voie d’une renaissance.
(…)

Car les sociétés occidentales sont aujourd’hui gouvernées par diverses castes alliées qui, pour des motifs divers, sont bien décidées à ne rien changer des comportements et des institutions qui ont conduit au désastre.

Peu leur chaut que leur modèle ne soit pas soutenable pour les individus, la planète ou la société : ils sont résolus à forcer sa mise en œuvre, même impossible, c’est-à-dire à tendre toutes les contradictions jusqu’à ce qu’elles explosent. Cet entêtement peut manifester le cynisme des nantis qui, même en pleine crise, s’empiffrent comme jamais au détriment de tous les autres et se fichent pas mal de l’état du monde présent ou à venir ; il révèle aussi, chez certains responsables politiques, un fondamentalisme idéologique imperméable à tous les faits et/ou une bêtise abyssale ; il peut encore résulter d’une compétition politique carnavalesque qui sélectionne parfois les gouvernants les plus cabots, les plus fats ou les plus incompétents ; il est enfin soutenu par une armée de faiseurs d’opinion, désertée par l’intelligence et où s’entremêlent toutes les “qualités” susdites.

Quelles qu’en soient les raisons variées, force est de constater l’entêtement absurde des élites aux commandes face au désastre économique de leur modèle préféré. (…)

Face au cul-de-sac du capitalisme, ils nous disent qu’il faut sauver le capitalisme.

Face aux méfaits de la libre concurrence, ils répètent qu’il faut sauver le libre-échange.

Autrement dit : “ Tant que le poison ne vous a pas tué, continuez à en prendre!”.

C’est à peine si, devant l’indécence des rémunérations patronales, ils osent risquer un “c’est pas bien”, en espérant que la populace sera réconfortée par une telle audace politique.

Et même parmi les opposants, les soi-disant “progressistes”, les soi-disant “de gauche”, on peine à entendre les rares voix qui proposent une réelle bifurcation vers le progrès humain.

Ainsi, trois ans après le déclenchement de la première crise mondiale du XXI° siècle, le citoyen américain ou européen peut contempler un quasi-consensus surréaliste pour s’efforcer de persévérer dans la même direction. Face à l’impasse, il y a comme une impuissance collective à reconnaître que c’est une impasse. Au lieu de cela, on invente de nouvelle fables merveilleuses où l’on raconte qu’en faisant comme avant on obtiendra d’autres résultats, qu’en reprenant le même chemin on ira ailleurs! C’est hélas, j’y viens maintenant, le même genre d’affabulation qui tend à s’installer désormais face au désastre écologique.

La Grande Régression Jacques Généreux Éditions du Seuil
octobre 2010
(p. 105, 114, 122-126, 128, 130-132, 133-134, 135-137)

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