Autres Mondes The Coming Race - la race qui nous supplantera

The « Coming Race », la race qui nous supplantera – Partie 9

The Coming Race (La Race qui nous supplantera) par Edward Bulwer-Lytton

Bulwer Lytton (connu dans le monde entier par son fameux roman : Les Derniers Jours de Pompéi) a écrit aussi des oeuvres ésotériques. En particulier cet ouvrage intitulé : The Coming Race, dans lequel il décrit une civilisation très en avance sur la nôtre qui se cache dans des cavernes au centre de la Terre. Ces cavernes sont éclairées par une lumière très forte qui semble provenir de l’électrification de l’atmosphère. Les habitants sont végétariens. Ils ne se déplacent pas en marchant, mais en volant à l’aide d’engins dont le fonctionnement nous serait incompréhensible. Ils ne connaissent pas la maladie, vivent longtemps, peut-être des siècles. Leur organisation sociale est parfaite. Il n’y a pas d’exploitation. Chacun reçoit ce dont il a besoin.

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Chapitre 21

J’avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous terre, le Tout-Puissant a mis au cœur de la femme. Mais jusqu’à ce moment je l’avais attribué à cette affection pour les jouets favoris que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m’aperçus alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder était bien différent de celui que j’inspirais à Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité de l’homme quand il s’aperçoit de l’opinion flatteuse que le beau sexe a de lui ; elle ne me fit éprouver au contraire que la peur.

Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était la plus savante et la plus forte, c’était aussi, sans contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d’aider, de secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des Vril-ya, toutefois aucun savant n’a encore découvert dans le vril une puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s’assurer l’amour de l’An pour lequel elle soupirait ? Zee allait la trouver et employait toutes les ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager cette douleur qui a tant besoin de s’épancher en confidences.

Dans les rares occasions où une maladie grave attaquait l’enfance ou la jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et repousser l’invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient dirigées par le désir et la volonté de faire le bien.

Était-elle informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier ? Elle s’empressait de la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d’une recherche pénible ? Elle se consacrait patiemment à l’aider, s’occupait pour lui des détails, l’encourageait par un sourire plein d’espérance, l’excitait par ses idées lumineuses ; elle devenait en un mot pour lui un bon génie visible qui donnait la force et l’inspiration. Elle montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l’ai souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d’une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s’ouvrait ma fenêtre, je l’ai vue s’élever dans l’air sur ses ailes brillantes. Tout à coup des groupes d’enfants qui l’apercevaient au-dessus d’eux s’élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et jouaient autour d’elle, l’entourant comme d’un cercle de joie innocente.

Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de sa main, et ils la suivaient jusqu’à ce qu’elle les renvoyât par un léger murmure musical qu’elle les avait habitués à comprendre.

Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre pointes ou rayons en formes d’étoiles. Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert d’ornement dans les fêtes, et de lampe quand elles voyagent au-delà des régions artificiellement éclairées et se trouvent dans l’obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive et majestueuse de Zee illuminée par l’auréole de ce diadème, je ne pouvais croire qu’elle fût une créature mortelle et je courbais mon front, comme devant une apparition céleste.

Mais jamais mon cœur n’éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le moindre sentiment d’amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que dans notre race l’orgueil de l’homme domine assez ses passions pour que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu’il la sent de tous points supérieure à lui-même.

Mais par quelle étrange fascination cette fille incomparable d’une race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares, avait-elle daigné m’honorer de sa préférence ? Je passais parmi les miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya. Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait entre moi et les hommes qu’elle était habituée à voir avaient tourné vers moi les pensées de Zee.

Le lecteur verra plus loin que cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une autre Gy, à peine sortie de l’enfance et à tous égards inférieure à Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la fille d’Aph-Lin comprendront que la principale source de l’attrait qu’elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi que je m’explique cette unique faiblesse, indigne de son grand cœur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu’à ressentir une affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que l’était l’hôte de son père.

Quoi qu’il en soit, la pensée que j’avais inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J’étais effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle et plus vile des périls auxquels devait m’exposer la préférence qu’elle m’accordait. Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité d’une union entre elle et un Tish ? Ils ne pouvaient ni la punir, elle, ni l’enfermer, ni l’empêcher d’agir.

Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie politique, ils n’admettent l’emploi de la force. Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse. Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu’un homme bien élevé doit montrer quand il confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l’honorer. Je serais ainsi délivré de toute responsabilité ; l’on ne pourrait me soupçonner d’avoir volontairement contribué à faire naître les sentiments de Zee : la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer de ce pas difficile.

En prenant cette résolution j’obéissais à l’instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés, qui, tout capables d’erreur qu’ils soient, préfèrent le droit chemin toutes les fois qu’il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.

Chapitre 22

Comme on a pu le voir, Aph-Lin n’avait pas essayé de me mettre en rapports fréquents et libres avec ses compatriotes. Tout en comptant sur ma promesse de ne rien révéler du monde que j’avais quitté, et encore plus sur celle des gens auxquels il avait recommandé de ne pas me questionner, comme Zee l’avait fait pour Taë, cependant il n’était pas assuré, que si l’on me laissait communiquer avec des personnes que mon aspect surprendrait, j’eusse la force de résister à leurs questions. Quand je sortais, je n’étais donc jamais seul ; j’étais accompagné par un des membres de la famille de mon hôte ou par mon jeune ami Taë. Bra, la femme d’Aph-Lin, sortait rarement au-delà des jardins qui entouraient la maison ; elle aimait à lire les œuvres de la littérature ancienne, où étaient racontées quelques aventures romanesques qu’on ne trouvait pas dans les livres modernes, ainsi que la peinture d’existences extraordinaires à ses yeux et intéressantes pour son imagination.

Cette peinture, qui ressemblait assez à notre vie sur la terre avec nos douleurs, nos fautes, nos passions, lui faisait le même effet qu’à nous les Contes de Fées ou les Mille et une Nuits. Mais son amour de la lecture n’empêchait pas Bra de s’acquitter de ses devoirs de maîtresse de maison dans l’intérieur le plus riche de toute la ville. Elle faisait chaque jour la ronde dans toutes les chambres, afin de voir si les automates et les autres machines étaient en bon ordre ; si les nombreux enfants qu’Aph-Lin employait, soit à son service particulier, soit à un service public, recevaient les soins qui leur étaient dus. Bra s’occupait aussi des comptes de toute la propriété, et son grand plaisir était d’aider son mari dans les affaires qui se rapportaient à son office de grand administrateur du Département des Lumières. Toutes ces occupations la retenaient beaucoup chez elle. Les deux fils achevaient leur éducation au Collège des Sages.

L’aîné, qui avait une vive passion pour la mécanique, surtout en ce qui touchait les horloges et les automates, s’était décidé en faveur de cette profession et travaillait, en ce moment, à construire une boutique ou un magasin où il pût exposer et vendre ses inventions. Le plus jeune préférait l’agriculture et les travaux de la campagne, et, quand il ne suivait pas les cours du Collège, où il étudiait surtout les théories agricoles, il se consacrait aux applications pratiques qu’il en faisait sur le domaine paternel.

On voit par là combien l’égalité des rangs est complètement établie chez ce peuple. Un boutiquier jouit exactement de la même considération qu’un grand propriétaire foncier. Aph-Lin était le membre le plus riche de la communauté ; son fils aîné préférait le commerce à toute autre profession, et ce choix ne passait nullement pour dénoter un manque d’élévation dans les idées. Il avait examiné ma montre avec un grand intérêt ; le travail en était nouveau pour lui ; et il fut enchanté quand je lui en fis cadeau.

Peu de temps après, il me rendit mon présent avec intérêts en m’offrant une montre qui était son œuvre et qui marquait à la fois les heures qu’indiquait la mienne et les divisions du temps en usage chez les Vril-ya. J’ai encore cette montre qui a été fort admirée des meilleurs horlogers de Londres et de Paris. Elle est en or, les chiffres et les aiguilles en diamants, et elle joue en sonnant les heures un air favori des Vrilya. Elle n’a besoin d’être remontée que tous les dix mois et elle ne s’est jamais dérangée depuis que je l’ai.

Ces deux frères étant ainsi occupés, mes compagnons ordinaires, quand je sortais, étaient mon hôte ou sa fille. Pour exécuter l’honorable dessein que j’avais formé, je commençai à m’excuser quand Zee m’invita à sortir seul avec elle, et je saisis une occasion où la savante jeune fille faisait une conférence au Collège des Sages pour demander à Aph-Lin de me conduire à sa maison de campagne. Cette maison était à quelque distance de la ville et, comme Aph-Lin n’aimait pas à marcher et que j’avais renoncé à voler, nous nous dirigeâmes vers notre destination dans un bateau aérien appartenant à mon hôte. Un enfant de huit ans à son service nous conduisit. Nous étions couchés, mon hôte et moi, sur des coussins et je trouvai ce mode de locomotion très doux et très confortable.

– Aph-Lin, dis-je, j’espère ne pas vous déplaire, si je vous demande la permission de voyager pendant quelque temps et de visiter d’autres tribus de votre illustre race. J’ai aussi un vif désir de voir ces nations qui n’adoptent pas vos coutumes et que vous considérez comme sauvages. Je serais très content de voir en quoi elles peuvent différer des races que nous regardons comme civilisées dans notre monde.

– Il est tout à fait impossible que vous fassiez seul un pareil voyage, me dit Aph-Lin. Même parmi les Vril-ya vous seriez exposé à de grands dangers. Certaines particularités de forme et de couleur et le phénomène extraordinaire des touffes de poils hérissés qui vous couvrent les joues, vous faisant reconnaître comme étranger à notre race et à toutes les races barbares connues jusqu’ici, attireraient l’attention du Collège des Sages dans toutes les tribus de Vril-ya et il dépendrait du caractère personnel de l’un des sages que vous fussiez reçu d’une façon aussi hospitalière que parmi nous ou disséqué séance tenante dans l’intérêt de la science. Sachez que quand le Tur vous a amené chez lui et pendant que Taë vous faisait dormir pour vous guérir de vos douleurs et de vos fatigues, les Sages appelés par le Tur étaient partagés sur la question de savoir si vous étiez un animal inoffensif ou malfaisant.

Pendant votre sommeil, on a examiné vos dents, et elles ont montré clairement que vous n’étiez pas seulement herbivore, mais carnassier. Les animaux carnassiers de votre taille sont toujours détruits comme naturellement dangereux et sauvages. Nos dents, comme vous l’avez sans doute observé 1, ne sont pas celles des animaux qui déchirent la chair. Certains philosophes et Zee avec eux soutiennent, il est vrai, que, dans les siècles passés, les Ana faisaient leur proie des animaux et qu’alors leurs dents étaient faites pour ,cet usage. Mais s’il en est ainsi elles se sont transformées par l’hérédité et se sont adaptées au genre de nourriture dont nous nous contentons aujourd’hui. Les barbares même, qui adoptent les institutions turbulentes et féroces du Glek-Nas, ne dévorent pas la chair comme des bêtes sauvages.

1 Je ne l’avais jamais observé ; et, l’eussé-je fait, je ne suis pas assez physiologiste pour avoir remarqué la différence

Dans le cours de cette discussion, on proposa de vous disséquer ; mais Taë vous réclama et le Tur, étant par ses fonctions l’ennemi de toute nouvelle expérience, qui déroge à notre habitude de ne tuer que quand cela est indispensable au bonheur de la communauté, m’envoya chercher, car mon rôle, comme l’homme le plus riche du pays, est d’offrir l’hospitalité aux étrangers venus d’un pays éloigné. On me laissa le soin de décider si vous étiez un étranger que je pusse admettre ou non avec sécurité dans ma maison. Si j’avais refusé de vous recevoir, on vous aurait remis au Collège des Sages, et je n’aime pas à penser à ce qui aurait pu vous arriver en pareil cas. Outre ce danger, vous pourriez rencontrer un enfant de quatre ans, entré récemment en possession de sa baguette de vril et qui, dans la frayeur que lui causerait l’étrangeté de votre aspect, pourrait vous réduire en une pincée de cendres. Taë lui-même fut sur le point d’en faire autant quand il vous vit pour la première fois ; mais son père arrêta sa main. Je dis en conséquence que vous ne pouvez voyager seul ; mais avec Zee vous seriez en sûreté, et je ne doute pas qu’elle veuille bien vous accompagner dans un voyage chez les tribus voisines des Vril-ya… pour les sauvages, non ! Je le lui demanderai.

Comme mon but principal était d’échapper à Zee, je m’écriai aussitôt :

– Non, je vous en prie, n’en faites rien ! Je renonce à mon projet. Vous en avez dit assez sur les dangers que je pouvais courir pour m’arrêter ; et je ne puis m’empêcher de penser qu’il n’est pas convenable pour une jeune Gy douée d’autant d’attraits que votre fille de voyager en un pays étranger avec un aussi faible protecteur qu’un Tish de ma force et de ma taille.

Avant de me répondre, Aph-Lin laissa entendre le son doux et sifflant qui est le seul rire que se permette un An d’âge mûr.

– Pardonnez-moi la gaieté peu polie, mais momentanée, que m’inspire une observation faite sérieusement par mon hôte. Je n’ai pu m’empêcher de rire à l’idée de Zee, qui aime tant à protéger que les enfants la surnomment la Gardienne, ayant besoin d’un protecteur contre les dangers résultant de l’admiration audacieuse des hommes. Sachez que nos Gy-ei, tant qu’elles ne sont pas mariées, voyagent seules au milieu des autres tribus, pour voir si elles trouveront un An qui leur plaise mieux que ceux de leur propre tribu. Zee a déjà fait trois voyages semblables, mais jusqu’ici son cœur est resté libre.

L’occasion que je cherchais s’offrait à moi, et je dis en baissant les yeux et d’une voix tremblante :

– Voulez-vous, mon cher hôte, me promettre de me pardonner, si je dis quelque chose qui puisse vous offenser ?

– Dites la vérité, et je ne pourrai être offensé ; ou, si je le suis, ce sera à vous et non à moi de pardonner.

– Eh bien ! alors, aidez-moi à vous quitter. Malgré le plaisir que j’aurais eu à voir toutes vos merveilles, à jouir du bonheur qui appartient à votre pays, laissez-moi retourner dans le mien.

– Je crains qu’il n’y ait de graves raisons qui m’en empêchent ; dans tous les cas, je ne puis rien faire sans la permission du Tur et il ne me l’accordera probablement pas. Vous ne manquez pas d’intelligence ; vous pouvez, bien que je ne le pense pas, nous avoir caché la puissance destructive à laquelle est arrivé votre peuple ; bref, vous pouvez nous causer quelque danger ; et, si le Tur est de cet avis, son devoir serait de vous supprimer, ou de vous enfermer dans une cage pour le reste de vos jours. Mais pourquoi désirer quitter un peuple que vous avez la politesse de déclarer plus heureux que le vôtre ?

– Oh ! Aph-Lin, ma réponse est simple. De peur que, sans le vouloir, je trahisse votre hospitalité ; de peur que, par un de ces caprices que dans notre monde on attribue proverbialement à l’autre sexe et dont une Gy elle-même n’est pas exempte, votre adorable fille daigne me regarder quoique Tish, comme si j’étais un An civilisé, et… et… et…

– Vous faire la cour pour vous épouser, ajouta Aph-Lin gravement et sans le moindre signe de déplaisir ou de surprise.

– Vous l’avez dit.

– Ce serait un malheur, répondit mon hôte après un instant de silence, et je sens que vous avez bien agi en m’avertissant. Comme vous le dites, il n’est pas rare qu’une jeune Gy montre un goût que les autres trouvent étrange ; mais il n’existe pas de moyen de forcer une Gy à changer ses résolutions. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’employer le raisonnement, et l’expérience nous prouve que le Collège entier des Sages essaierait en vain de raisonner avec une Gy en matière d’amour. Je suis désolé pour vous, parce qu’un tel mariage serait contre l’A-glauran, ou bien de la communauté, car les enfants qui en naîtraient altéreraient la race ; ils pourraient même venir au monde avec des dents de carnassiers ; on ne peut permettre une chose pareille : on ne peut rien contre Zee ; mais vous, comme Tish, on peut vous détruire. Je vous conseille donc de résister à ses sollicitations ; de lui dire clairement que vous ne pouvez répondre à son amour. Cela arrive très souvent. Plus d’un An, ardemment aimé d’une Gy, la repousse et met fin à ses persécutions en en épousant une autre. Vous pouvez en faire autant.

– Non, puisque je ne puis épouser une autre Gy, sans mettre en danger le bien de la communauté et l’exposer au péril d’élever des enfants carnivores.

– C’est vrai. Tout ce que je puis dire, et je le dis avec tout l’intérêt dû à un Tish et le respect dû à un hôte, mais je le dis franchement, c’est que si vous cédez, vous serez réduit en cendres. Je vous laisse le soin de trouver le meilleur moyen de vous défendre. Vous feriez peut-être bien de dire à Zee qu’elle est laide. Cette assurance, venant de la bouche de l’An qu’elle aime, suffit d’ordinaire à refroidir la Gy la plus ardente. Nous voici arrivés à ma maison de campagne.

Chapitre 23

Je conviens que ma conversation avec AphLin et l’extrême froideur avec laquelle il avouait son impuissance à contrôler les dangereux caprices de sa fille et parlait du péril d’être réduit en cendres, où l’amoureuse flamme de Zee exposait ma trop séduisante personne, m’enleva tout le plaisir que j’aurais éprouvé en d’autres circonstances à visiter la propriété de mon hôte, à admirer la perfection merveilleuse des machines au moyen desquelles étaient accomplis tous les travaux. La maison avait un aspect tout différent du bâtiment sombre et massif qu’habitait AphLin dans la ville et qui ressemblait aux rochers dans lesquels la cité avait été taillée. Les murs de la maison de campagne étaient composés d’arbres plantés à une petite distance les uns des autres, et les interstices remplis par cette substance métallique et transparente qui tient lieu de verre aux Ana. Ces arbres étaient couverts de fleurs, et l’effet en était charmant sinon de très bon goût.

Nous fûmes reçus sur le seuil par des automates qui avaient l’air vivant. Ils nous conduisirent dans une chambre ; je n’en avais jamais vu de semblable, mais dans les jours d’été j’en avais souvent rêvé une pareille. C’était un bosquet, moitié chambre, moitié jardin. Les murs n’étaient qu’une masse de plantes grimpantes en fleurs.

Les espaces ouverts, que nous appelons fenêtres et dont les panneaux métalliques étaient baissés, commandaient divers points de vue ; quelques-uns donnaient sur un vaste paysage avec ses lacs et ses rochers, les autres sur des espaces plus resserrés ressemblant à nos serres et remplis de gerbes de fleurs. Tout autour de la chambre se trouvaient des plates-bandes de fleurs, mêlées de coussins pour le repos. Au milieu étaient un bassin et une fontaine de ce liquide brillant que j’ai comparé au naphte. Il était lumineux et d’une couleur vermeille ; son éclat suffisait pour éclairer la chambre d’une lumière douce sans le secours des lampes. Tout le tour de la fontaine était tapissé d’un lichen doux et épais, non pas vert (je n’ai jamais vu cette couleur dans la végétation de ce pays), mais d’un brun doux sur lequel les yeux se reposent avec le même plaisir que nos yeux sur le gazon vert du monde supérieur. À l’extérieur et sur les fleurs (dans la partie que j’ai comparée à nos serres) se trouvaient des oiseaux innombrables, qui chantaient, pendant que nous étions dans la chambre, les airs qu’on leur enseigne d’une façon si merveilleuse. Il n’y avait point de toit. Le chant des oiseaux, le parfum des fleurs et la variété du spectacle offert aux yeux, tout charmait les sens, tout respirait un repos voluptueux.

Quelle maison, pensais-je, pour une lune de miel, si une jeune épouse Gy n’était pas armée d’une façon si formidable non seulement des droits de la femme, mais de la force de l’homme ! Mais quand on pense à une Gy si grande, si savante, si majestueuse, si au-dessus du niveau des créatures auxquelles nous donnons le nom de femmes, telle enfin que l’est Zee, non ! même quand je n’aurais pas eu peur d’être réduit en cendres, ce n’est pas à elle que j’aurais rêvé dans ce bosquet si bien fait pour les songes d’un poétique amour.

Les automates reparurent et nous servirent un de ces délicieux breuvages qui sont les vins innocents des Vril-ya.

– En vérité, dis-je, vous avez une charmante résidence, et je ne comprends guère comment vous ne vous fixez pas ici au lieu d’habiter une des sombres maisons de la cité.

– Je suis forcé d’habiter la ville, comme responsable envers la communauté de l’administration de la Lumière, et je ne puis venir ici que de temps en temps.

– Mais si je vous ai bien compris, cette charge ne vous rapporte aucun honneur et vous donne au contraire quelque peine, pourquoi donc l’avez-vous acceptée ?

– Chacun de nous obéit sans observation aux ordres du Tur. Il a dit : Aph-Lin est chargé des fonctions de Commissaire de la Lumière. Je n’avais plus le choix. Mais comme j’occupe cette charge depuis longtemps, les soins qu’elle exige et qui, d’abord, me furent pénibles, sont devenus sinon agréables, du moins supportables. Nous sommes tous formés par l’habitude ; les différences mêmes entre nous et les sauvages ne sont que le résultat d’habitudes transmises, qui par l’hérédité deviennent une partie de nous-mêmes.

Vous voyez qu’il y a des Ana qui se résignent même au fardeau de la suprême magistrature ; personne ne le ferait si les devoirs n’en devenaient légers, ou si l’on n’était obéi sans murmure.

– Mais si les ordres du Tur vous paraissaient contraires à la justice ou à la raison ?

– Nous ne nous permettons pas de supposer de telles choses, et tout va comme si tous et chacun se gouvernaient d’après des coutumes remontant à un temps immémorial.

– Quand le premier magistrat meurt ou se retire, comment lui donnez-vous un successeur ?

– L’An qui a rempli les fonctions de premier magistrat pendant longtemps est regardé comme la personne la plus capable de comprendre les devoirs de sa charge, et c’est lui qui nomme ordinairement son successeur.

– Son fils, peut-être ?

– Rarement ; car ce n’est pas une charge que personne ambitionne et un père hésite naturellement à l’imposer à son fils. Mais si le Tur lui-même refuse de faire un choix de peur qu’on ne lui attribue quelque sentiment de malveillance envers la personne choisie, trois des membres du Collège des Sages tirent au sort lequel d’entre eux aura le droit d’élire le nouveau Tur. Nous regardons le jugement d’un An d’intelligence ordinaire comme meilleur que celui de trois ou davantage, quelque sages qu’ils soient ; car entre trois il y aurait probablement des discussions ; et, là où on discute, la passion obscurcit le jugement. Le plus mauvais choix fait par un homme qui n’a aucun motif de choisir mal est meilleur que le meilleur choix fait par un grand nombre de gens qui ont beaucoup de motifs de ne pas choisir bien.

– Vous renversez dans votre politique les maximes adoptées dans mon pays.

– Êtes-vous, dans votre pays, tous satisfaits de vos gouvernants ?

– Tous ! certainement non ; les gouvernants qui plaisent le mieux aux uns sont sûrement ceux qui déplaisent le plus aux autres.

– Alors notre système est meilleur que le vôtre.

– Pour vous, peut-être ; mais suivant notre système on ne pourrait pas réduire un Tish en cendres parce qu’une femme l’aurait forcé à l’épouser, et comme Tish, je soupire après le monde où je suis né.

– Rassurez-vous, mon cher petit hôte ; Zee ne peut pas vous forcer à l’épouser. Elle ne peut que vous séduire. Ne vous laissez pas séduire. Venez, nous allons faire le tour du domaine.

Nous visitâmes d’abord une cour entourée de hangars, car quoique les Ana n’élèvent pas d’animaux pour la nourriture, ils en ont un certain nombre qu’ils élèvent pour leur lait, et d’autres pour leur laine. Les premiers ne ressemblent en rien à nos vaches, ni les seconds à nos moutons, ni, à ce qu’il me semble, à aucune des espèces de notre monde. Ils se servent du lait de trois espèces : l’une qui ressemble à l’antilope, mais beaucoup plus grande et presque de la taille du chameau ; les deux autres espèces sont plus petites, elles diffèrent l’une de l’autre, mais ne ressemblent à aucun animal que j’aie vu sur terre.

Ce sont des animaux à poil luisant et aux formes arrondies ; leur couleur est celle du daim tacheté, et ils paraissent fort doux avec leurs grands yeux noirs. Le lait de ces trois espèces diffère de goût et de valeur. On le coupe ordinairement avec de l’eau et on le parfume avec le jus d’un fruit savoureux ; de lui-même, d’ailleurs, il est délicat et nourrissant. L’animal, dont la laine leur sert pour leurs vêtements et d’autres usages, ressemble plus à la chèvre italienne qu’à toute autre créature, mais il est plus grand et n’a pas de cornes ; il n’exhale pas non plus l’odeur désagréable de nos chèvres. Sa laine n’est pas épaisse, mais très longue et très fine ; elle est de couleurs variées, jamais blanche, mais plutôt couleur d’ardoise ou de lavande. Pour les vêtements on l’emploie teinte suivant le goût de chacun. Ces animaux sont parfaitement apprivoisés, et les enfants qui les soignaient (des filles pour la plupart) les traitaient avec un soin et une affection extraordinaires.

Nous allâmes ensuite dans de grands magasins remplis de grains et de fruits. Je puis remarquer ici que la principale nourriture de ces peuples se compose, d’abord, d’une espèce de grain dont l’épi est plus gros que celui de notre blé et dont la culture produit sans cesse des variétés d’un goût nouveau ; et, ensuite, d’un fruit assez semblable à une petite orange, qui est dur et amer quand on le récolte. On le serre dans les magasins et on l’y laisse plusieurs mois, il devient alors tendre et succulent. Son jus, d’une couleur rouge foncé, entre dans la plupart de leurs sauces. Ils ont beaucoup de fruits de la nature de l’olive et ils en extraient de l’huile délicieuse. Ils ont une plante qui ressemble un peu à la canne à sucre, mais le jus en est moins doux et il possède un parfum délicat. Ils n’ont point d’abeilles ni aucun insecte qui amasse du miel, mais ils se servent beaucoup d’une gomme douce, qui suinte d’un conifère assez semblable à l’araucaria. Leur sol est très riche en racines et en légumes succulents, que leur culture tend à perfectionner et à varier à l’infini. Je ne me souviens pas d’avoir pris un seul repas parmi ce peuple, même tout à fait en famille, dans lequel on ne servit pas quelqu’une de ces délicates nouveautés. Enfin, comme je l’ai déjà remarqué, leur cuisine est si exquise, si variée, si fortifiante, qu’on ne regrette pas d’être privé de viande. Du reste, la force physique des Vril-ya prouve que, pour eux du moins, la viande n’est pas nécessaire à la production des fibres musculaires. Ils n’ont pas de raisins ; les boissons qu’ils tirent de leurs fruits sont inoffensives et rafraîchissantes. Leur principale boisson est l’eau, dans le choix de laquelle ils sont très délicats, et ils distinguent tout de suite la plus légère impureté.

– Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits, me dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins, et par conséquent il héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable
affliction pour mon fils aîné.

– Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l’héritage d’une fortune considérable comme un souci et une affliction ?

– Sans doute ; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu indolents quand notre enfance est terminée, et nous n’aimons pas à avoir trop de souci ; or, une grande fortune cause beaucoup de souci. Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit : « Les besoins du pauvre sont la honte du riche… »

– Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent l’indigence et ont besoin de secours ?

– Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai que cela n’existe pas chez nous, à moins qu’un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu’il ait épuisé les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu’il les refuse.

– Eh bien, dans ce cas ne l’emploie-t-on pas pour remplacer un enfant ou un automate, n’en fait-on pas un ouvrier ou un domestique ?

– Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la raison et nous le plaçons, aux frais de l’État, dans un bâtiment public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais un An n’aime pas à passer pour fou, et des cas
semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle n’est plus aujourd’hui qu’une ruine, et le dernier habitant qu’il y ait eu est un An que je me souviens d’avoir vu dans mon enfance. Il ne semblait pas s’apercevoir de son manque de raison et il écrivait des glaubs
(poésies).

Quand j’ai parlé de besoins, j’ai voulu dire ces désirs que la fortune d’un An peut ne pas lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux chantants d’un prix élevé, ou une plus grande maison, ou un jardin à la campagne ; et le moyen de satisfaire ces désirs c’est d’acheter à l’An qui les forme les choses qu’il vend. C’est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d’acheter beaucoup de choses dont ils n’ont pas besoin et de mener un grand train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis pour ma femme et même pour moi ; mais je suis forcé de l’avoir si grande qu’elle en est incommode pour nous, parce que, comme l’An le plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu’ils font en foule deux fois par an, à l’époque de certaines fêtes périodiques et quand nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n’est pas de mon goût et je serais plus heureux si j’étais moins riche. Mais nous devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage que nous appelons la vie.

Après tout, qu’est-ce que cent ans, environ, comparés aux siècles que nous devons traverser ? Heureusement j’ai un fils qui aime la richesse. C’est une rare exception à la règle générale et je confesse que je ne puis le comprendre.

Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait à peser sur mon cœur… je veux dire aux chances que j’avais d’échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui s’apercevant de notre départ, à son retour du Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s’était mise à notre recherche.

Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s’illumina en nous voyant, et, s’approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à Aph-Lin d’un ton de reproche :

– Oh ! père, n’as-tu pas eu tort d’exposer la vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si peu accoutumé ? Il aurait pu, par un mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas ! il n’est pas comme nous, il n’a pas d’ailes. Ce serait la mort pour lui.

Cher ! ajouta-t-elle en m’abordant et parlant d’une voix douce, ce qui ne m’empêchait pas de trembler, ne pensais-tu donc pas à moi quand tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de la mienne ? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne
sois avec moi. Quelle frayeur tu m’as causée !

Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu’il réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui, dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu’à son fiancé, fût-il du même rang qu’elle. Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de faire leur cour aux hommes, qu’Aph-Lin n’aurait pas plus pensé à réprimander sa fille qu’à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me l’avait dit, la coutume est tout.

– Zee, répondit-il doucement, le Tish ne courait aucun danger, et mon opinion est qu’il peut très bien prendre soin de lui-même.

– J’aimerais mieux qu’il me laissât me charger de ce soin. Oh ! ma chère âme, c’est à la pensée du danger que tu courais que j’ai senti pour la première fois combien je t’aimais !

Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît, ainsi que l’enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et pour elle et ne pus m’empêcher de répondre avec dépit :

– Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à-vis l’hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m’adresser sont malséantes dans la bouche d’une jeune Gy, même en s’adressant à un An, si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l’autorisation de ses parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées à un Tish qui n’a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne pourra jamais vous regarder avec d’autres sentiments que ceux du respect et de la crainte.

Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d’approbation, mais ne dit rien.

– Ne soyez pas si cruel ! s’écria Zee, sans baisser la voix. L’amour véritable est-il maître de lui-même ? Supposez-vous qu’une jeune Gy puisse cacher un sentiment qui l’élève ? De quel pays venez-vous donc ?

Ici Aph-Lin s’interposa doucement.

– Parmi les Tish-a, dit-il, les droits de ton sexe ne paraissent pas être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence d’autrui.

Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de tendre reproche, elle agita ses ailes et s’envola vers la maison.

– J’avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon hôte, dis-je avec amertume, dans les dangers auxquels sa fille m’expose.

– J’ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses amours, c’est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de se mettre entre elle et l’objet de son affection.

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