A la Une Le Mystère JESUS

Rabbi Schaoul (Paul)

par l’Abbé Alain René Arbez

Pour beaucoup de catholiques, Schaoul, c’est-à-dire Paul, serait un méchant juif persécuteur de chrétiens, qui subitement se serait miraculeusement « converti » au christianisme sur le chemin de Damas, abandonnant du même coup son appartenance et ses croyances antérieures.

Pourtant, dans ses épîtres, Paul, en tant qu’apôtre de Yeshua-vivant-par-delà-sa-mort, se présente toujours comme « pharisien, fils de pharisiens », et fier de l’être. Il ne dit jamais : j’étais juif, je ne le suis plus !

Au contraire, il souligne avec satisfaction l’honneur qu’il ressent d’avoir été formé auprès du rabbi dont la yeshiva est la plus cotée à Jérusalem : Gamaliel ; et à ses frères israélites, il parle d’égal à égal dans les synagogues…

Pour beaucoup de juifs, à l’inverse, Paul n’est qu’un renégat, un traître à la judéité, promoteur d’idées non-juives auprès des goyim. Un juif égaré cherchant à s’assimiler aux idéologies modernes de l’époque en tournant le dos à son peuple et à ses traditions.

Qui est donc Schaoul, surnommé Paul ?

Si l’on suit le fil conducteur des questions de foi que Paul pose dans ses lettres, on s’aperçoit vite que c’est encore de l’intérieur du judaïsme qu’il s’exprime, et que ce sont bel et bien des problématiques juives qui animent son propos.

Les écrits de Paul ne peuvent se décoder qu’à partir de la théologie hébraïque. Paul est habité par les appels des prophètes d’Israël, il est pleinement imprégné de l’Ecriture Sainte et de la tradition orale du peuple choisi par Dieu.

Certes, Paul rédige en grec, sa pensée se diffuse dans la langue interculturelle de l’époque. Il utilise des outils de pensée hellénistiques mais ne sera pas le seul intellectuel juif à procéder ainsi. Philon d’Alexandrie, quelques décennies plus tard, fera de même en ce qui concerne le Logos – Verbe divin qui prend chair dans l’histoire – et il y aura tant de similitudes avec Jean l’évangéliste, qu’on le prendra longtemps pour un Père de l’Eglise !

Serait-il juste de ne pas considérer Paul comme un juif à part entière ?

En déduisant hâtivement de quelques passages des épîtres (peut-être même pseudépigraphes) qu’il a tourné le dos à la Loi de Moïse, pour la disqualifier et lui substituer les évangiles…pas encore écrits ? Paul serait-il l’initiateur d’un remplacement d’Israël par l’Eglise chrétienne naissante ?

Schaoul, ou Paul, est un sujet de controverses, une terra incognita où nombreux sont ceux qui ont effectivement fini par y perdre leurs repères. Le génie de Paul est sans doute d’avoir su démontrer dans une rhétorique grecque – accessible à l’intelligentsia de l’époque – que la foi des pères trouve un accomplissement logique en Jésus le Ressuscité. Ainsi la relation de confiance d’Abraham au Dieu vivant, transcrite socialement dans l’Alliance à la suite de Moïse, revivifiée par les prophètes d’Israël, s’incarne dans le Fils, Jésus, aîné d’une multitude humaine appelée à renaître en lui.

Dans un monde traversé de dynamiques contradictoires, la foi en la Vie ne va pas de soi. C’est une expérience existentielle fondamentale, une lutte spirituelle, qui est celle de tout croyant, qu’il soit juif ou chrétien, cherchant à harmoniser son existence avec l’éthique donnée par Dieu à son peuple.

Le paradoxe de Paul est bien d’avoir – en tant que juif – annoncé à des non-juifs la grâce extraordinaire pour l’humanité que représente la Voie ouverte par Jésus, ce rabbi dont le message s’élargit à l’universel.

Et l’épître aux Romains nous laisse de la part de Paul, rabbi Schaoul, un témoignage incontournable : Israël reste à jamais dans le cœur aimant de Dieu, quoi qu’il arrive.

Il est vrai qu’Israël, le « qehal », est la seule assemblée convoquée à pouvoir porter, strictement parlant, le titre de « peuple de Dieu », et cela pour toujours, quelle que soit sa posture spirituelle d’hier ou d’aujourd’hui (accueil ou rejet de l’un de ses porte-parole les plus remarquables, nommé Jésus).

L’Eglise qui tire sa dignité d’Israël ne peut rien s’octroyer par elle-même. Elle ne peut aucunement capter à son profit l’héritage reçu, elle peut en bénéficier seulement comme « assemblée associée » au peuple originellement convoqué, qu’elle ne saurait « remplacer » d’une manière ou d’une autre. « Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte ! » Rom. 11.18

On touche là au mystère du salut : Israël reste irremplaçable, mais en Jésus le salut est partagé avec d’autres. Isaïe voit sa vision universelle s’exaucer.

Si Paul était devenu « chrétien » au sens sociologique des siècles d’antijudaïsme (où régnaient les errements de la « substitution » et du « déicide »), il n’aurait jamais écrit dans les termes qui sont les siens. Reniant les fondements de sa foi, il aurait approuvé la disqualification d’Israël et aurait formulé dès lors l’abrogation de toute spiritualité juive dans une nouvelle religion. C’est ce que tentera Marcion au 2ème siècle, sans succès, mais non sans conséquences malheureuses.

Or Paul ne se présente pas comme « ancien juif devenu autre chose ». Il reste – comme d’ailleurs son Maître Yeshua – totalement fidèle à sa Tradition, même s’il relativise l’interprétation de certaines observances de la Loi pour développer sa théologie de la justification par la gratuité de l’Amour. Il le fait par souci d’accueil des sympathisants du judaïsme, et dans la conviction que la barrière entre juifs et non juifs est désormais dépassée. L’amour salvateur, venant de Dieu, est pour Paul destiné généreusement à tous les êtres humains. Nous restons sur le terrain de l’Alliance et du Dieu Unique.

Paul anime donc une mouvance à l’intérieur du judaïsme pluriel de son époque, c’est un colosse de la foi biblique, un pédagogue de la transmission du message. Un homme à redécouvrir, tant par les juifs que par les chrétiens, car sa pensée est un pont vers une acceptation mutuelle dans les différences de nos traditions.

Après le chemin parcouru depuis Nostra Aetate, et dans le lien vital à l’Ecriture, il nous faut assumer sereinement le fait d’appartenir à deux courants différents de la même Alliance ; ce qui ne devrait plus jamais nous priver d’enrichissements spirituels réciproques.

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