Vers une société du futur

Qu’est-ce que l’économie du partage?

Introduction

anarchieje tiens à vous parler d’un sujet oublié qui fit la une en 68, l’auto-gestion anarchique …. Quand seront-nous capables d’autogérer nos comportements afin de créer une société véritablement collaborative …?

Ce vieux thème du « drapeau noir » est remis aujourd’hui sur le tapis, car, comme on va le découvrir au fil de cet article passionnant : il ne suffit pas de susciter de nouveaux projets dynamiques pour changer notre société, il est impératif de revenir à un nouveau mode de gestion comportementale: La Responsabilité Individuelle  engendre la complexité de la société que nous espérons changer …

Mais alors notre bon vieux crédo anarchiste n’était-il pas, avant l’heure, l’aboutissement de presque 40 ans de tentative de spiritualisation de la sphère sociale….?

Nous sommes des enfants tenus à l’écart d’un Grand jeu qui ne cesse de vouloir nous faire oublier ce pourquoi nous nous sommes battus à une époque où les chemtrails ou autres entreprises d’abêtissement, n’avaient pas encore détruit nos neurones ….

Rappelez-vous, sans votre consentement, tout cela ne pourrait pas arriver, et leurs entreprises ne pourraient pas se maintenir…

De ce fait, tous les « faiseurs d’insatisfaction » (dixit Fullford ou Wilcoq), aux promesses érigées sur le détournement de la vérité, par la focalisation sur un groupe en particulier, ne sont que des « Google Glass intentionnées » aux propriétés strictement abusives… Abuser de votre espoir… Or la route de l’espoir ne se situe pas dans l’opposition, mais dans l’inclusion… Vous êtes seuls responsables…

Pour ceux qui tenteraient de copier cet article sans publier cette introduction, sachez que vous construisez le jeu que vous souhaitez défaire. et vous le faites à chaque instant, quand votre égo lamentabilisé vous pousse à partager pour croître….

Ce phénomène de partage basé sur un vieux système de récupération à son avantage, ne peut qu’engendrer les réflexions légitimes que vous pourrez apprécier au fil de cet article qui vient à point en ce grand moment de « nouvel an galactique », pour nous rappeler que les bonnes résolutions prises en chaque début d’année sont rarement respectées au fil du temps… Ce que nous savons devoir faire est souvent en contradiction avec ce qu’il nous arrange de faire … Ainsi va le monde, ainsi va la vie …

Miléna

Qu’est-ce que l’économie du partage?

Hubert Guillaud pour  http://www.internetactu.net/

(1/3): la professionnalisation de nos rapports sociaux

De Paris à Londres, en passant par Washington…, partout où les services de voiture de tourisme avec chauffeurs (VTC) d’Uber sont disponibles, la contestation gronde. Elle est le fait principalement des taxis, en colère contre cette concurrence qu’ils jugent déloyale, puisque les VTC n’ont pas les mêmes contraintes réglementaires qu’eux… Mais aussi, on commence à le voir, des chauffeurs qui utilisent ces services.

Image : Manifestations contre Uber, via Mail Online.

La surveillance comme principe d’organisation

Dans un intéressant ras le bol, publié sur son blog, Nicolas Robineau, grand utilisateur de Blablacar, le leader européen du covoiturage qui vient de lever 100 millions de dollars pour se développer à l’international, revient sur l’évolution du service ces dernières années.

Derrière le succès de Blablacar (8 millions de membres à travers l’Europe, 1 million de passagers par mois) et sa transformation (d’un modèle gratuit le temps de se constituer une base d’utilisateurs suffisante, le site a basculé à un modèle payant en France et en Espagne par une retenue de 3% sur les revenus des conducteurs qui font payer les covoitureurs), Nicolas Robineau montre que sous principe de sécurité (des profils, des paiements, des relations…) et de qualité de service (respects des horaires et des parcours…), le service a effectivement considérablement progressé, mais que l’esprit de départ a bien changé.

Et d’évoquer ces conducteurs en passe de devenir des chauffeurs professionnels et ces passagers qui payent pour un service comme de purs consommateurs, chaussant leurs écouteurs sur leurs oreilles plutôt que de faire la conversation…

Pour Nicolas Robineau, la principale raison de ce changement est à trouver dans la sécurisation des échanges : impossible de partager des numéros de téléphone entre conducteurs et passagers (et donc de faire de la microgestion de trajet de dernière minute), surveillance des échanges, invitation à payer par carte bleue, prix fixé d’avance quelque soit le nombre de covoitureurs, frais variables dans le temps,…

“L’équipe a certes élargi son champ d’inscrits, mais considérablement détruit l’esprit du covoiturage, mettant en avant des notions sécuritaires, monétaires, en oubliant le reste.”

La méfiance mène à la surveillance des relations.

Reste que, comme le montre le succès du service, la plupart des utilisateurs s’y retrouvent.

Le covoiturage demeure l’un des modes de transport le moins cher sur moyenne et longue distance et pour l’essentiel des utilisateurs, le service s’est amélioré : la sécurisation a mis fin aux réservations fantaisistes et non tenues, aux retards, etc.

L’évaluation comme principe régulateur : l’anxiété de l’économie collaborative

Partout, les services de consommation collaborative se professionnalisent pour se rendre plus attractifs et élargir la base de leur clientèle, exigeant de leurs utilisateurs de devenir de vrais professionnels. Airbnb a développé son système d’évaluation des hôtes et sanctionne par exemple ceux qui ne répondent pas à une demande dans les 24h ! Une exigence que beaucoup d’entreprises de location ou d’hôtels n’ont pas…

Les “utilisateurs” de ces services sont soumis à une évaluation constante : par les usagers, mais les usagers sont eux-mêmes évalués par les utilisateurs…

Chez Uber, l’entreprise emblématique de la consommation collaborative, les chauffeurs sont notés par les clients, mais les chauffeurs notent également les clients.

Ce que Kevin Rose dans un article pour New York Magazine, appelle “l’anxiété Uber” – qu’on pourrait élargir à toute l’économie collaborative -, quand un chauffeur lui a révélé qu’il ne prend pas de passagers s’ils n’ont pas au moins une note de 4/5.

Depuis, Kevin Rose se comporte excessivement amicalement avec les chauffeurs pour ne pas perdre sa bonne note (à laquelle seule les chauffeurs peuvent accéder)… Une nouvelle maladie psychosociale qui peut prêter à rire, “mais qui n’est peut-être qu’un avant-goût du syndrome d’anxiété de la notation à venir”.

L’appréciation de tout et de tous, des professionnels comme des usagers, est le moteur de la régulation et de la confiance sur ces plateformes, explique Jean-Laurent Cassely pour Slate.fr en revenant sur le dernier livre de l’économiste Tyler Cowen (@margrev) Average is over… et tenter d’y échapper – pour autant qu’on puisse, puisque ce sont les autres qui vous attribuent une appréciation à laquelle vous n’avez pas nécessairement accès – vous rendra seulement encore plus suspect et invisible.

Or, les communautés de la consommation collaborative sont fragiles et volatiles. Et la mise sous surveillance de la communauté nécessite de préserver un équilibre délicat, rappelle Pascal Verwaerde sur son blog en montrant l’optimisation en cours auprès des hôtes d’Airbnb.

La montée de l’exigence et du professionnalisme pour améliorer les services de la consommation collaborative seront-t-ils compatibles avec des utilisateurs qui ne sont pas des professionnels et sur lesquels une exigence de plus en plus tendue va peser ?

Vers des associations d’utilisateurs des services collaboratifs ?

En mai, une centaine de chauffeurs d’Uber a manifesté devant le siège de l’entreprise à San Francisco, rapporte le Time.

Ils manifestaient contre les fluctuations de tarifs que décide unilatéralement la société dans la plus grande opacité, contre l’absence d’écoute de leurs besoins et contre les menaces face à toute mauvaise note reçue d’un passager qui peut les faire exclure du service…

Autre raison du mécontentement, l’inflation du nombre de chauffeurs qui tend à diminuer les revenus et le développement de services concurrents. Plus récemment, rapporte une radio américaine, une autre manifestation de conducteurs a eu lieu, cette fois-ci organisée avec l’aide d’un syndicat. Ils protestaient contre l’obligation qui leur est faite de prendre des assurances spéciales, de présenter leur casier judiciaire avant de pouvoir devenir pilote et contre le fait que la société demande à tous ses conducteurs dont la voiture est plus ancienne que 2010 migrent vers UberX, le même service, moins cher, pour des voitures qui ne sont pas haut de gamme.

Les conducteurs d’Uber étant des indépendants (des “partenaires”) et non des employés, ils ne peuvent s’organiser en syndicats. Des conducteurs d’Uber, Lyft et Sidecar ont donc annoncé vouloir s’organiser en “association des conducteurs basés sur des applications”.

Dans le Massachusetts et en Californie, une avocate spécialiste des conflits sociaux a déposé des plaintes contre Uber qu’elle accuse d’exploiter ses pilotes en utilisant la formule d’entrepreneurs indépendants pour éviter de payer les charges afférentes s’ils étaient ses employés, rapporte le Boston Globe.

Un procès qui pourrait radicalement changer le modèle d’affaires de Uber, estime Denise Cheng, chercheuse au Centre pour les médias civiques du Berkman Center qui vient de terminer une thèse qui présente une infrastructure de soutien aux travailleurs dans l’économie pair à pair.

Elle en appelle à définir un nouveau statut social pour ce type de travailleurs, qui ne sont ni employés ni entrepreneurs indépendants.

Ce que cette histoire nous dit, c’est que les conflits liés à la consommation collaborative sont certainement appelés à se structurer.

Tant du côté des utilisateurs des services qui souhaitent réclamer des obligations pour ces entreprises et plus de transparence dans les technologies qu’elles utilisent, que des usagers, qui voudront aussi avoir leur mot à dire sur les choix techniques de ces entreprises et leurs implications économiques et politiques.

Des entreprises de l’économie collaborative peu loquace sur leur activité, qui, si elles envisagent de partager leurs données sur leurs clients pour construire une économie de la réputation, comme le souhaite Rachel Botsman, la gourou du secteur, ne sont pas très enclin à partager et ouvrir le reste de leurs données.

Janelle Orsi, pour Shareable, le soulignait très bien : “l’économie du partage a besoin d’un nouveau modèle d’affaires. (…) Vous ne pouvez pas vraiment remédier aux problèmes économiques d’aujourd’hui en utilisant les mêmes structures d’entreprises qui ont créé les problèmes économiques que l’on connaît”.

Et la seule façon de s’assurer que ces entreprises prendront des décisions dans l’intérêt des populations qu’ils servent est de faire entrer ces gens au contrôle de ces sociétés ! recommande-t-elle.

Ce n’est certainement pas ainsi que cela se passera, mais les utilisateurs et les clients de ces services devront certainement s’organiser pour faire valoir leurs droits, pour avoir accès aux données leur permettant de se rendre compte de leur position dans ces services. Et les travailleurs organisés risquent d’être une contestation encore plus délicate à gérer pour ces entreprises que celle provenant des entreprises établies et des acteurs traditionnels des secteurs qu’elle perturbe.

Hubert Guillaud

(2/3) : la régulation en question

L’incroyable boom du secteur de la consommation collaborative, la diversification des services et des secteurs qu’elle perturbe et la concurrence qui s’exacerbe entre les startups, cristallise chaque jour d’une manière plus aiguë les questions de régulations.

Le monopole algorithmique : la transparence en question

Le journaliste Matthew Stoller livre sur son blog une très intéressante critique du fonctionnement d’Uber. Pour lui, Uber vise un monopole algorithmique, c’est-à-dire le contrôle d’un marché par le contrôle du prix du marché. Le problème est qu’Uber, qui se positionne comme le courtier de ce nouveau marché, ne propose pas un algorithme très transparent.

Ni l’acheteur ni le vendeur ne disposent des informations qui permettent de calculer les prix des courses selon l’offre de chauffeurs et la demande des clients.

Pour Matthew Stoller, nous somme là face à un monopole algorithmique d’un nouveau genre dans lequel Uber contrôle la tarification. Certes, Uber participe à diminuer la discrimination, mais c’est pour en introduire de nouvelles, lui permettant de sélectionner les clients qu’il donne à voir aux chauffeurs ou de faire varier les tarifs selon les clients.

Sans compter que Uber contrôle totalement le marché de ses pilotes (le paiement, les clients… et même également le financement des voitures, tout passe par Uber).

Les chauffeurs sont soi-disant des entrepreneurs indépendants, mais dans les faits, ils sont complètement dépendants du système, souligne Stoller. Certes, Uber perturbe le marché inefficace de l’industrie des taxis, mais que se passera-t-il quand son offre deviendra dominante ?

Et Matthew Stoller d’inviter les autorités de la concurrence à s’intéresser aux monopoles algorithmiques tels qu’Uber les préfigure… et ce d’autant plus qu’ils vont très vite se répandre dans tous les secteurs de la consommation.

Comme le dit Nicolas Colindans une tribune que le patron du groupe G7 a attaquée pour diffamation – Uber propose certainement un nouveau modèle d’affaires dans un secteur sclérosé, est-ce pour autant que tous les verrous réglementaires doivent disparaître ? Oui, trop souvent les barrières réglementaires cherchent à protéger des monopoles établis au détriment des monopoles de demain.

Mais le mieux serait de trouver des formes de régulation qui ne cherchent pas à nous faire passer d’un monopole l’autre… ou plus précisément d’un monopole à un monopsone, comme le précise le journaliste Glenn Fleishman pour BoingBoing, c’est-à-dire une situation ou une plateforme dicte les termes de l’échange aux vendeurs, sans nécessairement contrôler le prix que les clients finaux payent.

Perturber vite, perturber fort !

“L’économie du partage favorise-t-elle les conflits ? Proposez un jouet à partager à vos enfants, et vous verrez !” ironise Jeff Mathews pour le Time.

Certes, nombre d’entreprises de cette économie sont de vraies réussites, reconnaît-il.

Leurs promesses sont énormes : éliminer le gaspillage, améliorer l’efficacité, relier les gens les uns aux autres, nous permettre de faire de l’argent de ce que nous sous-utilisons…

Au fur et à mesure de ses succès, elle va continuer à venir bouleverser de nouveaux secteurs (la nourriture, l’éducation, la finance, l’habillement…).

“J’exagère ? Les capitaux risqueurs ne viennent-ils pas de financer une application pour vous aider à trouver quelqu’un pour faire votre lessive à votre place ?”

Le problème est que cette économie pose de lourdes questions de responsabilité… et ouvre des conflits potentiels économiques, politiques et sociaux dans tous les secteurs qu’elle perturbe.

Qui est responsable si votre chien mord un enfant alors qu’un travailleur indépendant s’en occupe ?

Le problème, c’est que la plupart des pays n’ont pas l’infrastructure de gouvernance pour accueillir ces batailles qui vont se livrer sur bien des fronts…

“L’économie du partage menace de transformer tous les aspects de nos vies en zone de conflit potentiel. Pas sûr que ce soit une façon de vivre très agréable.”

Et c’est ce qui se passe à chaque fois qu’un nouveau service apparaît.

Dernier exemple en date, et non des moindres, les applications qui vendent des places de stationnement publiques !

Sur Silicon 2.0, Jérôme Marin revenait récemment sur les applications de parking qui sont nées à San Francisco. Les deux premières (Sweetch et Monkey Parking) permettant à l’utilisateur qui quitte une place de la vendre à quelqu’un qui en cherche une via une application dédiée et l’autre application (ParkModo) proposant d’embaucher des gens pour en chercher une à votre place, contre rémunération.

La municipalité de San Francisco a porté plainte, estimant que nul n’a le droit de vendre une place de parking public. Les start-ups répondent en pointant le fait qu’elles ne vendent pas des places, mais de l’information, qui permet de réduire la congestion.

L’innovation se glisse très bien aux endroits des plus vives tensions de la société.

L’exemple des applications de parking montre aussi qu’elle se déplace très vite.

Malgré les poursuites engagées, les startups veulent accélérer leur expansion pour conquérir une position stratégique et gagner de vitesse le régulateur, comme l’ont fait Uber ou AirBNB avant elles (pas toujours avec succès, puisque Uber a été interdit en Belgique et en Allemagne par exemple).

Face à la concurrence entre startups, l’enjeu est de se déployer le plus rapidement possible dans un nombre croissant de villes… pour atteindre une plus grande visibilité et engranger des utilisateurs sur la concurrence, mais aussi pouvoir faire pression sur le régulateur afin d’échapper à toute régulation.

Des entreprises… “dans le déni d’être”

Pour le journaliste Anand Giriharadas du New York Times, les entreprises de l’économie du partage, comme Uber ou Lyft, Airbnb ou Task Rabbit sont des entreprises “dans le déni d’être”.

Des entreprises qui refusent d’être des entreprises.

Elles se projettent comme des plateformes de partage, des communautés, de simples répertoires…

Leurs employés non salariés sont des indépendants qui doivent pourtant suivre à la lettre les règles qu’elles édictent. Des positions qui leur permettent de contourner la législation du travail, la réglementation, les licences, les impôts…

A l’heure où elles ne cessent de gagner en importance, elles posent néanmoins plusieurs questions pertinentes, estime Anand Giriharadas. La principale, qui n’est pas la plus simple à laquelle répondre, est de savoir si les gens ont besoin d’un meilleur accès aux marchés en tant que producteurs ou d’une meilleure protection en tant que consommateurs.

Faut-il limiter la régulation pour ouvrir les marchés ?

Les gens devraient-ils pouvoir acheter du lait non pasteurisé en connaissant les risques ?…

De quel côté la régulation doit être faite ?

Enfin, elle pose la question de la limite des régulations : si votre ami Bob vous propose de vous amener à l’aéroport et que je lui donne 20 $ pour le dérangement, personne n’appellera cela de l’économie collaborative, mais pas s’il le fait d’une manière régulière… A partir de quand ce type de revenus devient-il régulier ?

Pour beaucoup, les entreprises de la consommation collaborative veulent nous convaincre que les mécanismes internes qu’elles mettent en place seraient comme une place de marché idéale, autorégulée. C’est en tout cas ce que voudrait nous faire croire Leigh Drogen (blog), le PDG d’Estimize dans une tribune pour Linked-in où il explique pourquoi Airbnb ou Uber devraient ignorer toute régulation gouvernementale.

Drogen rappelle que partout les entreprises traditionnelles s’élèvent contre la libéralisation du marché que ce soit dans le transport ou l’hébergement au prétexte qu’il fasse chuter les prix (même si cette affirmation pourrait être questionnée, Uber n’étant pas particulièrement bon marché par exemple).

Pour lui, notre capacité à vendre nos excédents de capacités, va permettre d’améliorer notre niveau de vie et l’accès aux biens et services à moindres coûts…

Selon lui, les entreprises de la consommation collaborative ne devraient porter aucune attention aux tentatives de régulation. Pourquoi ? Parce que la boucle de rétroaction entre l’offre et la demande intégrée dans le logiciel même de ces entreprises est un système de réglementation plus efficace que ceux que ne pourront jamais mettre en place les gouvernements.

“Le gouvernement ne pourrait pas rêver d’un système de réglementation plus efficace que le système de notation d’Airbnb ou de Uber”.

De surcroît, les gouvernements sont incapables de réglementer quoique ce soit à cette échelle de dissémination. “Vous ne pouvez pas arrêter les résidents de New York d’enfreindre la loi en louant leurs appartements, car quand tout le monde enfreint la loi, son application sera ignorée”.

Pour lui, la clé pour les plateformes est de passer à l’échelle le plus vite possible afin de prendre de court les autorités et les réglementations.

Et c’est effectivement ce qu’il se passe avec les applications de parking ou les applications qui vous proposent un livreur ou un employé pour quelques heures…

En transformant tous les rapports sociaux en place de marché, l’économie collaborative pose des questions de fond sur le rôle de la puissance publique et les limites de ses possibilités d’intervention et de régulation. Elle pointe aussi le fait que la régulation classique ne sera pas suffisante pour répondre à la disruptophilie et imposer ses choix de société, comme l’égalité, la fraternité, l’équité voir la gratuité, qu’il va lui falloir également innover là même où les disrupteurs innovent.

Un vaste défi en perspective où les forces en présence, pour l’instant (notamment en matière de compétences, mais aussi de financement) ne sont pas égales. A mesure que l’innovation s’immisce dans tous les secteurs de la société, la question de l’innovation publique va se poser avec beaucoup plus d’acuité.

Hubert Guillaud

(3/3) : un capitalisme de catastrophe

economie de partage2Susie Cagle pour Medium revenait récemment sur la Share Conference, la conférence de l’économie du partage qui se tenait il y a quelques mois aux Etats-Unis, pour faire part de son exaspération.

“Le succès de l’économie du partage est inextricablement lié à la récession économique”, rappelait-elle.

Nous sommes face à un “capitalisme de catastrophe”. Un capitalisme qui prospère sur la crise de l’emploi…

Image : la consommation collaborative vue par Susie Cagle pour Medium.

L’hyperflexibilité partout

En développant des exigences professionnelles pour des particuliers qui louent leur appartements sur Airbnb, des amateurs qui fabriquent des objets sur Etsy, des covoitureurs qui sous-louent leur moyen de transport sur Blablacar, des habitants qui proposent des repas sur Cookening ou des bricoleurs leurs outils de bricolage sur Zilok… les plateformes de la consommation collaborative agissent sur la forme même des rapports sociaux.

Elles privilégient l’échange marchand contre l’échange non marchand, elle promeuvent l’efficacité contre l’inanité, le calcul contre le désintéressement, l’utilitarisme contre l’inutile, l’individualisme contre la solidarité, la propriété contre le bien commun.

Elles permettent, comme le disait récemment le patron d’Airbnb a tout un chacun de devenir “sa propre entreprise en 60 secondes”. Mais est-ce vraiment une forme d’entreprise ?

Jérôme Marin pour Silicon 2.0 revient en détail sur le fonctionnement d’Instacart, ce service de livraison lancé dans une dizaine de villes américaines qui propose à des particuliers de faire vos courses pour vous contre rémunération.

Jusqu’à présent, tous les efforts d’entreprises pour attaquer ce marché ont suivi un modèle similaire: bâtir une activité de bout-en-bout, incluant entrepôts, stocks, camions et modèle de livraison. Ce modèle a pour l’essentiel reproduit celui de la grand surface, avec ses coûts et sa complexité. A l’opposé, Instacart n’a ni entrepôt, ni stocks à gérer, ni camion de livraison.

Grâce à son modèle, Instacart n’emploie que 55 personnes – pour environ 1 000 livreurs indépendants, pour lesquels la société ne paie pas de charges. La start-up peut donc également opérer à moindre coût. Et proposer un service plus compétitif que les grands acteurs qui se lancent sur ce secteur comme Walmart, Amazon Fresh ou Google Shopping.

Reste à savoir combien gagnent les livreurs via ce système. “La startup fait miroiter jusqu’a 25$ par heure, mais se refuse à communiquer un salaire moyen”.

Task Rabbit est un service en ligne lancé en 2009 qui permet à des individus de proposer un microjob à d’autres selon un principe d’enchères (cf. “La technologie la plus libérale peut-elle être mise au service des services publics ?”).

Mais depuis l’été 2013, les offres ont diminuées et ce alors que le nombre de gens proposant leurs services et ceux en cherchant n’a jamais été aussi élevé… La raison de cette baisse n’est pas liée à la crise économique, pas plus qu’à la concurrence qui pourtant s’exacerbe, notamment avec l’arrivée de services sur le même créneau comme Handybook ou Thumbtack : elle est liée à la complexité du système d’enchère, rapporte The Verge.

Le système prenait trop de temps pour trouver un employé et les employés ne savaient pas à combien se vendre… Task Rabbit a donc décidé de supprimer les enchères et s’apprête à devenir un système plus proche d’Uber.

Pour chaque demande, Task Rabbit présentera désormais trois types de profils correspondants avec un niveau d’expérience et de prix différents et permettant d’accéder à chacun directement via une messagerie instantanée.

Le but : permettre aux clients de planifier un employé de service très rapidement et savoir avec qui vous allez travailler, quand et à quel prix.

Ce que montre ces exemples, c’est que le digital labor s’élargit au monde réel via des micro-boulots de plus en plus flexibles payés à la tâche…

L’économie collaborative propose-t-elle autre chose que de mettre sur le marché les miettes du marché de l’emploi, des emplois extrêmement précaires, à la tâche, très segmentés qui font paraître les horaires fractionnés des caissières comme un luxe ?

L’industrialisation de la consommation collaborative est-elle en train de créer sur la crise de l’emploi un nouveau digital prolétariat “d’indépendants”, de travailleurs à la tâches ?

Nous sommes bien loin d’un modèle de société très collaboratif que la consommation collaborative était censée soutenir !

Pire, les employés comme les utilisateurs sont plongés dans une opacité sur les critères qui influent directement sur leur visibilité et leurs tarifs… régulés par le seul marché, ou plutôt par les seuls algorithmes des plateformes de ces intermédiaires.

Derrière le joli mot de “consommation collaborative”, n”est-ce pas un modèle de société des plus libéral qui s’avance masqué ?

L’hypercapitalisme : bienvenue à l’ère de l’auto-exploitation

Le développeur Alex Payne (@al3x), qui travaille au “département pour une meilleure technologie”, une société qui développe des logiciels pour les administrations, signe une belle réponse à l’investisseur Marc Andreessen (@pmarca), qui dans un de ses derniers billets faisait une vibrante apologie néo-libérale de l’innovation technologique en s’en prenant à ceux qui pensent que les robots vont prendre leur travail et leur emploi.

“Ce que le travail veut est de l’auto-détermination, pas un ralentissement de l’évolution technologique”, lui répond Alex Payne.

Les chauffeurs de taxis qui protestent contre Uber ne disent pas qu’ils ne veulent pas d’application dans leur voiture. Ils veulent pouvoir négocier les salaires et les conditions de travail plutôt que d’être seulement démolis [par la technologie]. L’opposition repose sur les modèles économiques de l’exploitation, pas sur la technologie !

“Laissez les marchés fonctionner”, dites-vous, “afin que le capital et le travail puissent rapidement être ré-alloués pour créer de nouveaux secteurs et de nouveaux emplois”. Mais, voilà trente ans que nous sommes dans une ère de déréglementation systémique et de financiarisation. Pour quel résultat ? Récession mondiale, chômage structurel et persistant et accumulation du capital au sommet de la pyramide économique. Dans ce climat, le capital a effectivement été réaffecté… en classes d’actifs difficiles à taxer, difficiles à réguler (…). Les prêts aux petites entreprises sont toujours difficiles, et l’austérité règne alors que les dizaines de milliards de bénéfices de sociétés restent à l’abri de paradis fiscaux off-shore.”

La révolution technologique actuelle a mis les moyens de production à la portée de tout le monde, livrée sous la forme d’un smartphone ou d’une tablette connectée à haut débit à l’internet mobile, dit encore Andreessen.

Mais les “travailleurs prospèrent quand ils possèdent les moyens de production”, rappelle Payne en citant Marx.

“Le propriétaire de l’usine s’enrichit. Le travailleur à la chaîne pas tellement.”

C’est la même chose dans le monde des plateformes de l’économie collaborative…

“Posséder un smartphone n’est pas l’équivalent de posséder une usine. J’ai payé pour mon iPhone, mais Apple possède le logiciel qui tourne dessus, les brevets sur le matériel à l’intérieur et le droit exclusif sur le marché des applications. Si je veux participer à ce marché, Apple peut arbitrairement rejeter ma demande, que ce soit en coupant mes ventes quand ils l’entendent ou en changeant les termes du contrat quand ils le veulent. (…) On espérait que beaucoup de gens allaient devenir riche dans “l’économie des applications”. En dehors d’Apple et Google, il semble que ce ne soit pas vraiment le cas. (…) L’argent réel dans la technologie est dans les plateformes, dans les effets de réseau et d’échelle.”

Si nous choisissons collectivement un modèle de société qui assure à chacun un filet de sécurité, la technologie n’y parviendra pas seule, rappelle Payne.

Bien que les progrès technologiques n’aient cessé d’accélérer l’expansion capitaliste de ces dernières décennies, force est de constater que la plupart des habitants de cette planète ont plus que jamais besoin d’un filet de sécurité. Le marché ne le leur a pas fournit.

Pourquoi en serait-il différent dans un avenir robotisé ?, interroge Payne. “Ai-je râté une loi d’Asimov qui dirait que les androïdes sont toujours programmés pour avoir plus d’esprit social que les néo-libéraux ?”

Quand il évoque l’économie du partage sur son blog, Rob Honing, le rédacteur en chef du New Inquiry, n’y va pas avec le dos de la cuillère

“La montée de l’économie de partage est un reflet de la nécessité du capitalisme de trouver de nouvelles opportunités de profit dans les aspects de la vie sociale longtemps à l’abri du marché, comme le temps de loisir (…). Ce que les entreprises et les applications de partage nous invitent à faire est de transformer une plus grande partie de nos vies en capital, notre temps libre en temps de travail par hasard, étendant ainsi la portée du capitalisme et reconnaissant toujours plus avant le marché comme le moyen le plus approprié, efficace et bénéfique pour la médiation des interactions entre individus. Pour l’économie du partage, les relations de marché sont les seules relations sociales.”

“Bien que l’économie du partage s’approprie le langage du changement progressif et de la collectivité pour faire le prosélytisme de leurs applications et modèles d’affaires, leur effet est d’atomiser de manière plus approfondie les individus, exigeant qu’ils se considèrent comme une sorte de petite entreprise tout en réduisant leur utilité sociale à leur capacité à mobiliser sur les plateformes de ces courtiers. Les utilisateurs sont invités à purger leur vie du temps et des ressources commercialisables, les invitant à accomplir un travail que les entreprises de l’économie du partage organisent et dont elles les exproprient.

“Tout comme les usines ont permis aux travailleurs déqualifiés de coopérer et de créer de la valeur au profit du propriétaire de l’usine qui les a réunis, les applications de l’économie du partage coordonnent des utilisateurs disparates et extraient de la valeur de leurs êtres réunis en réseau. Mais, contrairement aux travailleurs qui se rencontrent sur le plancher de l’usine, les utilisateurs des applications ne se rencontrent que comme des adversaires commerciaux. Ils ne construisent pas de solidarité, mais simplement de la confiance qui facilite l’échange mercantile.

“Les applications de l’économie du partage discréditent le concept même de don et imposent une exploitation réciproque des utilisateurs au bénéfice des entreprises. La mascarade des applications en réseaux semblent un ersatz de communautés, alors que ces réseaux constituent en fait un moyen pour découvrir les avantages et les asymétries des utilisateurs pour mieux chercher les personnes à exploiter. Les liens sociaux non monétisés sont fait pour ressembler à des occasions manqués. Les seules “vraies” obligations entre personnes sont celles vérifiées et rationalisées par des échanges sur les marchés, expliquées en terme d’incitations économiques et d’intérêts. En dehors des plateformes, le partage réel est inexplicable, irréel.

“La rhétorique des sociétés de l’économie du partage tend à célébrer l’utilisation libératrice de la technologie, qui tord l’inefficacité des pratiques sociales héritées tout en libérant les utilisateurs des fardeaux des désagrément et des coûts de transaction. Or, en fait, l’économie du partage incarne le déploiement de technologies permettant d’intensifier les inégalités, notamment par la création de monopoles qui agrègent et cooptent l’effort et les ressources de nombreux utilisateurs, qui sont opposés les uns aux autres au sein des plateformes. Le réseau est en fait anti-communautaire… L’empathie et la convivialité n’y sont plus que des tactiques où aucun secours ne peut-être trouvé sans passer par le prix fixé.”

Pour Rob Horning, si ces services étaient génériques (nous dirions peut-être publics de ce côté-ci de l’Atlantique) peut-être permettraient-ils de tendre vers l’idéal communiste permettant à chacun de chasser le matin et d’écrire une critique le soir…

“Mais sans un revenu de base garanti, la précarisation du travail qu’annoncent ces plateformes, qui plongent les rapports humains jusqu’à l’inutilité, laisse les travailleurs dans une plus grande insécurité économique, les rendant encore plus désespérés de partager, c’est-à-dire, de s’auto-exploiter !”

Face à ce constat sans appel, Trebor Scholz (@TreborS), le père du concept de Digital Labor, lui, reste confiant. La politique de l’économie du partage ne doit pas nous leurrer. Ce qui importe, ce ne sont pas les entreprises qui profitent de l’économie du partage, “ce qui importe sont les collectifs et les pratiques économiques sans cupidité qui sont infusées avec des valeurs relatives à des problèmes écologiques”.

Bien sûr, nul ne souhaite devenir la roue d’un wagon d’un milliardaire en devenir… souligne-t-il en rappelant que nous devons être critiques vis-à-vis des entreprises qui prônent et profitent de ces nouvelles formes d’échanges.

Reste que “la valeur qui est créée par l’économie collaborative est basée sur la connectivité sociale, elle est fondée sur les communautés, elle est basée sur la connectivité, elle est fondé sur l’utilisation omniprésente des téléphones mobiles, la collaboration et les économies d’échelle.” Et c’est cela qui est important.

On voudrait pouvoir être aussi confiant que lui.

Hubert Guillaud

Vous pouvez copier ce texte dans son intégralité à condition de mentionner les sources et le site http://www.elishean.fr

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