Âme et Conscience Spiritualité

Pourquoi avons-nous besoin de rituels ?

Sylvie Angel & Frédérique Ildefonse

par Djénane Kareh Tager, Jean-Louis Servan-Schreiber

Pourquoi certains adorent-ils Noël alors que d’autres prennent la fuite ? Pourquoi réinvente-t-on les traditions? Peut-on vivre sans rituels? Une psy et une philosophe échangent leurs points de vue.

On adore ou on déteste les rituels. Pourquoi?

Sylvie Angel : Les rituels sont des moments de réunion plus importants qu’au quotidien, et qui dit réunion dit cristallisation des conflits, inquiétudes et anxiétés. Les repas de Noël, par exemple, sont souvent forts en tensions réactivées, surtout quand il faut aussi gérer la complexité des familles recomposées : tous les ingrédients sont là pour que ça explose ! De surcroît, celles-ci se retrouvent avec deux ou trois Noël à célébrer, à des dates parfois fantaisistes : le 28 février, pour une famille que je reçois en thérapie et qui ainsi est sûre de ne pas empiéter sur les autres Noël. J’en connais une autre qui a instauré « son » Noël le 14 juillet, qui a l’avantage d’être un jour férié.

Mais on peut aussi adorer ces fêtes et leurs rituels. Elles permettent de revoir la famille élargie. Chacun met du sien pour que ces retrouvailles se passent bien, il y a le plaisir de voir les enfants découvrir leurs cadeaux… Mais un mot maladroit peut tout gâcher, voire faire exploser le groupe. Noël est un rite culturel religieux d’appartenance et d’union familiale : on fête Noël « en famille ».

Frédérique Ildefonse : Je suis d’accord, on déteste les rituels quand on ne peut pas les associer à la fête, quand il n’y a pas de réunion possible entre les présents. On les déteste aussi parce qu’ils se sont réduits à la consommation : de nourriture plus ou moins luxueuse, de cadeaux qui s’accumulent sans qu’un sens soit exprimé, sans qu’une féerie permette d’aller au-delà du strict aspect compulsif.

Un rituel produit un entrelacement entre l’action et la perception. La féerie est l’état réussi de cet entrelacement. J’ai assisté à des rituels de candomblé, au Brésil. Il y a de la musique, de la danse, de la lumière, des gestes ; il y a la transe et ce qui vient l’envelopper – d’autres personnes sont là pour contenir ou assister celui qui est en transe. La perception est en permanence sollicitée : cette très grande richesse s’oppose à la désolation que l’on constate souvent chez nous où la seule richesse vient de la consommation. Dans nos sociétés, le rituel peut nous relier à notre enfance, ou à une autre, celle que nous n’avons pas eue et que nous vivons alors.

Peut-on réinventer les traditions?

Sylvie Angel : Comparés au candomblé où tout est codifié, programmé, organisé comme un spectacle, nos rituels se sont appauvris. La mort, par exemple, s’est banalisée : on ne porte plus le deuil, on ne prend plus le temps de la ritualiser et, dans les entreprises, une journée à peine est accordée aux salariés endeuillés. A l’inverse, les naissances, plus rares qu’autrefois, se sont fortement ritualisées et des rites personnalisés sont inventés. Il en va de même pour les mariages, bien qu’un sur deux finisse par un divorce : chacun organise sa fête, avec les amis, la famille, parfois dans des destinations lointaines, et en surinvestissant ce moment.

Dans notre société qui manque de rituels, on en invente de nouveaux, tel le baccalauréat, couvert par les télévisions et qui concerne l’ensemble de la famille. Certaines fêtes deviennent « traditionnelles » comme, depuis quelques années, le rassemblement des bacheliers sur le Champ-de-Mars, à Paris. Et on adopte des rituels venus d’ailleurs, tel le nouvel an chinois. L’innovation touche aussi des fêtes plus traditionnelles, y compris Noël, que l’on ne réinvente peut-être pas, mais que l’on peut célébrer de manière atypique, y compris à une autre date, tout en continuant de l’appeler Noël pour ne pas se démarquer de l’ordre établi. On n’annule pas la tradition, on se plie aux injonctions de la société, mais avec une créativité intéressante.

Frédérique Ildefonse : Le rituel est une sortie de la contingence – c’est ce que j’ai compris de l’expérience que j’en ai eue, et après y avoir réfléchi par rapport à l’Antiquité grecque. Autrement dit, il suspend la nécessité permanente d’inventer à laquelle nous voue la contingence : dans le rituel, on n’est plus dans la décision, on s’inscrit dans la tradition. On ne se pose même pas la question d’y entrer ou pas : on s’y trouve inscrit. Dans ce rythme imposé, le rassemblement s’opère de manière symbolique – j’entends par « symbolique » ce qu’on utilise sans être en mesure de le définir précisément. Je ne décide pas de la date ni de l’heure : l’année est rythmée de telle sorte que c’est à ce moment-là que la communauté se rassemble pour une cérémonie qui se déroule de telle manière et non d’une autre. Il y a levée de l’injonction permanente, que nous vivons tous, à nous investir, à produire de nouvelles significations, à être dans la vigilance.

C’est ainsi que le rituel est un apaisement. Je ne dis pas pour autant qu’il faille entrer dans une matrice aliénante, ni se soumettre et se démettre totalement de notre capacité à inventer.

Un rituel est il forcément d’essence religieuse?

Frédérique Ildefonse : Il me paraît essentiellement lié au religieux, en tout cas au sacré défini comme une chose qui se produit dans le voisinage d’événements fondamentaux. Vous parliez, Sylvie Angel, de la naissance et de la mort : ce sont des moments qui trouent à tel point la trame du réel qu’il faut les envelopper, les inclure dans une scène que nous n’aurons pas nécessairement à chercher à comprendre.

J’ai parlé de sacré, je pourrais aussi dire « divin », au sens où l’entend le philosophe Jean-Luc Nancy qui a travaillé à la fois sur le christianisme et le paganisme : le divin, dit-il, désigne le fait de ne pas en rester aux rapports que nous entretenons de manière ordinaire avec les choses et les êtres du monde. Dans un second temps, les rituels viennent assurer le rassemblement de la communauté.

Sylvie Angel : Il existe des rituels religieux par essence et, pour certains d’entre nous, ils répondent à un besoin de sacré. Mais je pense que la volonté de restaurer le lien social est le fondement de la majorité d’entre eux – ils répondent à un besoin de social. Prenons les rituels de la mort. C’est aux Célèbes, en Indonésie, que j’ai assisté aux plus belles cérémonies. Quand il y a un décès, on réunit toute la diaspora pour une grande fête qui dure plusieurs jours. Mais dans une société très pauvre, pour que tous puissent être là, il faut parfois attendre deux, trois, quatre ans. Le corps du défunt est embaumé, on le garde à la maison, on fait semblant de le nourrir tous les jours, on organise un rite quotidien autour de lui. Mais le vrai rituel, c’est la fête, et celle-ci est très gaie, dominée par l’idée de restaurer la cohésion du groupe. La mort est transcendée par les retrouvailles. Certes, au bout de ces années, le travail de deuil a été effectué, la douleur est modifiée et le rituel, qui mêle émotionnel et relationnel, est surtout là pour marquer l’identité du groupe. C’est pourquoi, quand je reçois une famille en consultation, j’évalue comment elle gère les rituels et si elle en invente : sans eux, la cohésion familiale se délite.

Est-ce structurant pour l’individu?

Sylvie Angel : Les rituels ont évidemment un rôle structurant pour chacun d’entre nous : ils nous permettent d’avancer dans la vie, de dépasser des traumatismes, des douleurs. J’invite souvent ceux qui viennent me consulter à inventer leurs propres rituels. Je me souviens d’un patient qui, chaque année, en octobre, n’allait pas bien. Il n’avait pas lié son état à la perte, quelques années plus tôt, en octobre, d’un être cher dont il n’avait jamais fait le deuil, faute de rituels. Je lui ai demandé d’en instituer un : d’allumer une bougie, d’appeler sa famille, de marquer ce jour de manière à permettre le cheminement émotionnel qui l’aidera à mieux gérer son vécu par rapport à cet événement significatif de son histoire.

Nous connaissons les étapes de la vie, mais nous ne les marquons pas toujours suffisamment. Cela aboutit à des désorganisations. Ce constat est valable au sein de chaque individu, de chaque couple, et bien sûr du groupe.

Frédérique Ildefonse : Ils libèrent surtout de la nécessité permanente d’un investissement qui ne soit que personnel, c’est-à-dire de la logique individuelle de clôture sur sa propre identité, dans un strict rapport à soi. Celui qui participe à un rituel n’est pas clos sur soi, il est dans un maillage, dans un tissage de la communauté. Le fait d’être dispensé du rapport à soi, ou du moins de le voir limité, apaise, voire libère. Je rejoins Alain Badiou qui, dans son « Eloge de l’amour », affirme que l’amour nous indique bien qu’on n’en reste pas à l’individu. Un rituel n’est jamais individuel : c’est toujours une rencontre entre au moins deux individus qui cessent alors d’être « individuels ». On donne l’exemple de l’explorateur anglais qui, seul dans la jungle, revêt son smoking pour le réveillon. Est-il seul ? Non, il se présente ainsi comme le membre visible d’une communauté invisible.

Peut on vivre en groupe sans rituels?

Sylvie Angel : La vie en société impose un minimum de rituels : les jours fériés, le rythme naissance-vie-mort… De fait, tout groupe établit des rituels, parfois à son insu, et parfois sous forme de non-rituels. Le fait même d’être dans la non-célébration nous place déjà dans une démarche rituelle, par opposition à tous ceux qui célèbrent ! Ne pas fêter Noël, « annuler cette fête », c’est se démarquer de l’ordre. Alors, certains choisissent cette date pour s’éloigner, voyager dans des pays où l’on ne fête pas Noël. Ce rituel leur permet d’éviter la confrontation douloureuse avec les autres.
La question est aussi de savoir quand une activité régulière devient un rituel. Je pense aux femmes qui se réunissaient autrefois au lavoir : au-delà de laver leur linge, elles se parlaient, échangeaient, mais ne voyaient pas ce travail comme un rituel. Ces réunions ont été qualifiées ainsi quand elles ont disparu, elles ont été érigées en rituel dans le souvenir, par leur absence. On a compris après coup qu’elles avaient une fonction de cohésion par rapport au groupe, bien plus importante que le simple fait de laver le linge. Et l’on peut étendre ceci à de nombreuses activités de ce type.

Frédérique Ildefonse : Quand il y a rupture au sein d’une famille, que les liens ne peuvent plus être restaurés, on se crée une communauté d’un autre ordre où se perpétue la fonction des rituels. Comme l’affirment les sociologues, un groupe a besoin de rituels pour se reconnaître comme existant. Nous avons besoin de leur féerie, de la temporalité et de l’espace différents qu’ils nous ouvrent, de la modification du régime ordinaire des affects qu’ils nous apportent. Nous avons besoin de sortir de notre régime ordinaire.

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Sylvie Angel
Son diplôme de médecin en poche, Sylvie Angel s’est d’emblée orientée vers la pédopsychiatrie et s’est, de facto, intéressée à toute la famille. Après un DEA en psychopathologie clinique, elle s’est formée à la psychanalyse, aux thérapies familiales (à Stanford) et aux thérapies courtes. En 1980, elle a inauguré le Centre de thérapie familiale Monceau, réputé en addictologie, puis, en 1999, le cabinet Pluralis où elle exerce aujourd’hui. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont “Bien choisir sa psychothérapie. Comment s’y retrouver dans la galaxie psy”, (Larousse, 2010)

Frédérique Ildefonse
Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, agrégée de philosophie, Frédérique Ildefonse est née à Poitiers, en 1964. Spécialiste de l’Antiquité grecque, en particulier de la grammaire et de l’histoire de l’intériorité, elle est directrice de recherche au CNRS. Familière de Salvador de Bahia, au Brésil, où elle participe régulièrement à des séminaires, elle vient de publier “Il y a des dieux”, un livre singulier, à la fois récit et essai, où elle s’interroge sur la place du rituel dans nos vies (PUF, 2012).

Source : http://www.cles.com/

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