Livres de Femmes Livres de Vérités

Livres de Femmes, Livres de Vérités (20) La révolution française, c’est la résurrection de la femme – 3ème partie

« Un événement de l’ampleur de la Révolution Française n’est jamais terminé. » Max Gallo

1er chapitre : Introduction – Aux origines: La guerre des sexes
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
2ème chapitre : Révolution religieuse en Egypte
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
3ème chapitre : Les Aryas – Guerre des sexes chez les Perses et les Hindous
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
4ème chapitre : La guerre des sexes dans la Chine antique
5ème chapitre : La guerre des sexes dans la Grèce antique
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
6ème chapitre : De l’Israélisme au Judaisme
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE – 4ème PARTIE
7ème chapitre : Origine et histoire du christianisme
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE – 4ème PARTIE
8ème chapitre : Vierge Marie et mystère de l’Immaculée Conception
9ème chapitre : Faits et temps oubliés
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
10ème chapitre : Celtes et latins
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE
11ème chapitre : Conséquence de l’invasion romaine – La délivrance viendra de France
LIRE LA 1ère PARTIE  2ème PARTIE
12ème chapitre : La Gaule romaine
13ème chapitre : L’EDDA, La VOLUSPA, Les SCANDINAVES et ODIN
14ème chapitre : Fin du 4ème siècle et début du Moyen-âge
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
15ème chapitre : La chevalerie, la Table Ronde et le Graal
16ème chapitre : Islamisme et Ismaéliens – Les Touareg
17ème chapitre : Les Croisades
18ème chapitre : Les Templiers
19ème chapitre : Les Cathares
20ème chapitre : La révolution française, c’est la résurrection de la femme
LIRE LA 1ère PARTIE 2ème PARTIE

LES HOMMES DE LA RÉVOLUTION

DANTON

Voyons ce qu’était cet homme que le peuple a glorifié.

M. Taine a fait son portrait. Voici ce qu’il en dit :

« Sans naissance, sans protection, sans fortune, trouvant les places prises et le barreau de Paris inabordable, reçu avocat après des efforts, il a longtemps vagué et attendu sur le pavé ou dans les cafés, comme aujourd’hui ses pareils dans les brasseries. Au café de l’École, le patron, bonhomme en petite perruque ronde, en habit gris, la serviette sous le bras, circulait autour des tables avec un sourire, et sa fille siégeait au fond, comme demoiselle de comptoir. Danton a causé avec elle et l’a demandée en mariage ; pour l’obtenir, il a dû se ranger, acheter une charge d’avocat au Conseil du roi, trouver dans sa petite ville natale des répondants et des bailleurs de fonds. Une fois marié, logé dans le triste passage du Commerce, chargé de dettes plus que de causes, confiné dans une profession sédentaire où l’assiduité, la correction, le ton modéré, le style décent et la tenue irréprochable étaient de rigueur, confiné dans un ménage étroit qui, sans le secours d’un louis avancé chaque semaine par le beau-père limonadier, n’aurait pu joindre les deux bouts, ses goûts larges, ses besoins alternatifs de fougue et d’indolence, ses appétits de jouissance et de domination, ses rudes et violents instincts d’expansion, d’initiative et d’action se sont révoltés ; il est impropre à la routine paisible de nos carrières civiles ; ce qui lui convient, ce n’est pas la discipline régulière d’une vieille société qui dure, mais la brutalité tumultueuse d’une société qui se défait ou d’une société qui se fait…

«… Avec de telles dispositions pour jouer un rôle, on est bien tenté de jouer sitôt que le théâtre s’ouvre, quel que soit le théâtre, interlope ou fangeux, quels que soient les acteurs, polissons, chenapans et filles perdues, quel que soit le rôle, ignoble, meurtrier et finalement mortel pour celui qui le prendra. Pour résister à la tentation, il faudrait les répugnances que la culture fine ou profonde développe dans les sens ou dans l’âme ; et, chez Danton, ces répugnances manquent. Ni au physique, ni au moral, il n’a de dégoûts…

« Supprimez la Révolution, et il y avait des chances pour que Danton devînt un flibustier du barreau, malandrin ou brave dans quelque affaire interlope, finalement égorgé et peut-être pendu. »

Cependant, Danton a trouvé des défenseurs et des admirateurs qui lui ont fait une biographie embellie, qui ont arrangé les faits de manière à les montrer sous un autre jour ; ils en font un avocat ayant reçu une forte éducation classique (à Troyes), font de son beau-père un contrôleur des fermes, quoiqu’ils soient bien obligés de le laisser tenancier d’un café, présentent sa femme comme une fille apportant une dot de 20.000 livres, et le montrent comme un avocat gagnant de 20 à 25.000 livres par an ; enfin, s’il est dans la misère, c’est parce que c’est un excellent cœur qui donne tout ce qu’il a.

Cette façon d’écrire l’histoire est connue et a toujours été pratiquée par ceux qui, de parti pris, veulent glorifier les mauvais instincts de la nature humaine. Et, malheureusement, c’est presque toujours le mensonge qui reste.

Danton avait tous les défauts des politiciens. C’était un agité, un arriviste, se jetant dans toutes les aventures pour faire parler de lui, faisant de beaux discours avec les idées des autres, donnant au peuple de belles phrases et de belles promesses, attaquant ceux qui étaient tombés, flattant la force, fomentant la plus terrible des révolutions tout en disant dans un fameux discours en latin : Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font.

C’étaient des mots entendus et répétés, et qui étaient en complet désaccord avec ses actes. Il n’avait du reste aucun courage réel, car, lorsque éclata la Révolution, il se montra modéré par prudence, s’absenta lors de la pétition au Champ de Mars pour ne pas la signer, et ne se manifesta que quand il crut pouvoir le faire avec sécurité, prêchant la défense nationale, poussant les autres, préparant les luttes, les laissant réaliser aux autres. Les hommes de ce genre arrivent toujours à gagner une grande popularité. Ce sont des acteurs jouant les héros, et les naïfs s’y laissent prendre.

Danton était un homme sans idées, ne comprenant pas le grand mouvement de la pensée qui se faisait, mais cherchant cependant à s’en attribuer la gloire.

Il ne comprenait pas le grand souffle de liberté qui animait les Girondins ; d’un caractère despotique, comme tous les inférieurs arrivés à des positions supérieures, il flattait les passions du peuple plutôt qu’il ne les dirigeait. C’était un vrai politique, tout le contraire d’un philosophe ; sa liberté, c’est la révolte d’en bas, non l’émancipation de l’Esprit ; c’est pour cela qu’il l’aime à sa manière et se trouve en contradiction avec les Girondins qui la veulent autrement.

Il n’est pas étonnant, après cela, que Mme Roland ait refusé le concours de cet homme. Elle repoussa la main qu’il lui tendait, disant : « Cette main est tachée des massacres de Septembre… », ces massacres qu’il n’a pas inspirés, dit-on pour le défendre, mais qu’il n’a pas empêchés, alors qu’il pouvait le faire, étant ministre.

Garat écrivait en 1794 : « Danton a été accusé de participation aux massacres de Septembre. J’ignore s’il a fermé les yeux et ceux de la justice quand on égorgeait ; on m’a assuré qu’il avait approuvé, comme ministre, ce qu’il détestait sûrement comme homme ; mais je sais que, tandis que les hommes de sang auxquels il se trouvait associé par cette victoire de la liberté exterminaient leurs ennemis, Danton, couvrant sa pitié sous des rugissements, dérobait à droite et à gauche autant de victimes qu’il lui était possible, et que ces actes ont été relatés comme des crimes envers la Révolution dans l’acte d’accusation qui l’a conduit à la mort. »

« Danton, écrira Lamartine, on l’achetait tous les jours et le lendemain, il était encore à vendre. »

Mme Roland avait une antipathie instinctive pour cet homme « d’une laideur repoussante » et dont tout le physique annonce une âme basse et un caractère despotique ; du reste, elle avait été la victime de ses calomnies, car il était, comme tous les médiocres, un envieux, et c’est toujours en avilissant les autres que les inférieurs se vengent de leur infériorité ; il avait, faisant allusion, à la tribune, à l’influence de Mme Roland, insinué qu’elle la devait à son sexe, non à son esprit. Calomnie grossière qui peint l’homme dégénéré.

Mme Roland ne pardonna pas l’outrage, elle préféra la ruine de son parti au sacrifice de sa dignité. Du reste, les Girondins étaient destinés a être vaincus dans la lutte des partis à cause même de cette aristocratie de l’Esprit qu’ils représentaient. Ils avaient, comme tous les supérieurs, une grande répugnance pour les rudesses de la rue, pour les violences populaires, pour les intempérances de langage, « la nausée de la rue », a-t-on dit, alors que Danton en était l’âme. C’était un parti animé de l’Esprit féminin.

La Gironde et la liberté furent perdues parce que l’homme brutal qui voulait s’en faire un marchepied fut repoussé.

Hypocritement, il disait : « Vingt fois, je leur ai offert la paix : ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me perdre. » A l’entrevue de Sceaux, nous le voyons adresser un sanglant reproche à l’imprudent Guadet, qui se montra intransigeant : « Guadet, Guadet, tu ne sais pas faire le sacrifice de ton opinion à ta patrie, tu ne sais pas pardonner ; tu seras victime de ton opiniâtreté. »

Garât, qui défendait Danton, a voulu lui prêter de beaux sentiments quand les Girondins furent mis en accusation. Il dit :
« J’allai chez Danton, il était malade ; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation de tout ce qui se préparait ; je ne pourrai pas les sauver, furent les premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes les forces de cet homme, qu’on a comparé à un athlète, étaient abattues ; de grosses larmes tombaient le long de son visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d’un Tartare ; il lui restait pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos… »

Donc, Danton ne sauva pas les Girondins.., et avec eux c’en fut fait de la République et de la liberté. Les Girondins, suivant le grand exemple de Mme Roland, eurent jusqu’à leur dernière heure une fermeté admirable et un courage héroïque. Précurseurs des grandes idées que nous cherchons à réaliser, ils en furent les premiers martyrs. Danton assista à leur mort. Eut-il le pressentiment que son tour allait venir ?

En relisant cette terrible histoire, on est frappé de deux choses :

– L’erreur des masses qui glorifient le traître, car Danton trahit l’idée révolutionnaire.
– L’ingratitude des hommes pour la grande femme qui fit la Révolution.

Les hommes du XIXème siècle tombés dans la décadence morale et intellectuelle ont statufié Danton, ont perpétué l’horrible masque de l’homme pervers, et ont élevé son image près de l’Abbaye où Mme Roland fut enfermée, alors qu’elle, la grande citoyenne, la plus belle figure de notre histoire moderne, n’a pas sa statue sur cette place où elle souffrit pour la liberté. C’est là une des ironies de l’esprit masculin.

Donc, ce sont toujours les monstres qui renversent une idée qui sont glorifiés pour l’idée qu’ils ont massacrée.

Danton est debout, les générations nouvelles le regardent comme un héros. Mme Roland n’est pas représentée, elle qui fut le plus beau caractère de la Révolution.

ROBESPIERRE

Présenté à Mme Roland par Brissot, longtemps il fréquenta son salon, s’inspirant de ses grandes idées, mais avec la pensée secrète d’en faire sa gloire personnelle, un marchepied pour arriver au pouvoir, et nul pressentiment ne semble avertir Mme Roland qu’elle recueille un traître, qu’elle réchauffe un ennemi dans son sein, un homme qui, après avoir conspiré avec elle, conspirera contre elle, renversera la puissance de son parti et prendra sa place, et l’enverra elle-même à l’échafaud. Le contraste est frappant entre la bonté de la femme et la perfidie de l’homme.

Le 10 août, Mme Roland se livra à un mouvement de générosité pour sauver Robespierre.

Après la journée du Champ de Mars, il fut accusé d’avoir conspiré avec les rédacteurs de la pétition de déchéance, et, menacé comme factieux de la vengeance de la garde nationale, il fut obligé de se cacher. Mme Roland, accompagnée de son mari, se fit conduire à onze heures du soir dans sa retraite pour lui offrir un asile plus sûr, dans sa propre maison ; il avait déjà fui ce domicile ; elle supplia Buzot d’aller aux Feuillants disculper Robespierre, pour elle, pour la liberté qu’ils défendaient ensemble ; il y alla, après avoir hésité un moment.

Ces trois amis dévoués devaient tomber victimes de l’homme qu’ils s’efforçaient de sauver.

Quand Mme Roland fut arrêtée et enfermée à Sainte-Pélagie, elle eut l’idée d’écrire à Robespierre, se rappelant l’ancienne amitié qui avait existé entre elle et lui ; elle était malade à l’infirmerie de la prison, pensait à sa fille, à son mari, eut un moment de faiblesse ; un médecin qui se disait ami de Robespierre était venu la voir, il lui parla de lui, peut-être pour lui rapporter les propos qu’il entendrait.

Elle lui répondit : « Robespierre, je l’ai beaucoup connu et beaucoup estimé. Je l’ai cru un sincère et ardent ami de la liberté. Je crains aujourd’hui qu’il n’aime la domination et peut-être la vengeance. Je le crois susceptible de prévention, facile à passionner, lent à revenir de ses jugements, jugeant trop vite coupables ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je l’ai vu beaucoup : demandez-lui de mettre sa main sur sa conscience et de vous dire s’il pense mal de moi. »

Et cette noble femme, qui ignorait la nature perverse de l’homme, faisait appel à des bons sentiments qu’il n’avait pas, à une conscience droite comme la sienne…

Elle eut jusqu’à la naïveté de lui écrire, mais elle déchira sa lettre et ne l’envoya pas, mais elle en garda les morceaux ; sa dignité de femme l’avertit à temps qu’on n’implore pas un traître.

« Robespierre, homme de volonté, sans lumière, ayant toute sa force dans l’instinct, doit être regardé comme l’expression d’une tyrannie populaire dont l’action se réfléchissait dans les moindres comités révolutionnaires ; il n’existait pas d’opinion publique hors de lui, ceux qui avaient le malheur de s’y confier étaient perdus. Tyran subalterne… » (Fabre d’Olivet, De l’étal social de l’homme, p. 334).

Mini glossaire de la révolution française

Convention : assemblée qui siégea du 27 septembre 1792 au 4 brumaire an IV (26 octobre 1795).
Girondins : républicains.
Jacobins : démocrates exaltés.
Montagnards : révolutionnaires outrés.

LA RÉVOLUTION

A peine les États Généraux se sont-ils réunis à Versailles au commencement de mai 1789, que, dès le mois de juin, les députés des communes, alors appelés Tiers-État, y ont pris la domination sur la noblesse et le clergé. L’autorité royale, qui a voulu s’y opposer, n’a fait que donner au torrent plus d’impétuosité, et précipiter la fameuse déclaration des Droits de l’homme qui, à l’imitation de celle des États-Unis d’Amérique, consacre l’insurrection.

Au mois de juillet, l’insurrection éclate. Paris se soulève ; le château de la Bastille est enlevé en un moment et son gouverneur égorgé. On massacre plusieurs magistrats du peuple qui voulaient s’opposer au tumulte. La France imite Paris. A la voix de Mirabeau, elle se hérisse de gardes nationales. On s’arme de toutes parts.

Trois millions de soldats paraissent sortir de terre ; au mois d’août, la faible barrière qui enveloppait encore le trône est renversée. La noblesse déchire elle-même ses titres et les foule aux pieds. Vainement, au mois de septembre, l’Assemblée nationale, effrayée du précipice où elle se sent jetée, veut revenir sur ses pas en décrétant l’inviolabilité de la personne du roi. Cette inviolabilité illusoire est violée le 6 octobre. Une multitude de femmes furieuses inonde le palais de Versailles. Quelques brigands qui les suivent en égorgent les gardes et portent leurs mains teintes de sang sur le monarque et sur sa famille. On l’entraîne à Paris.

En 1789, les femmes de Paris jettent enfin un cri de révolte ; elles s’éveillent de leur torpeur, demandent du pain et marchent sur Versailles (le 5 octobre 1789). Ce cri retentit jusqu’aux confins du monde civilisé.

« L’année 1790 s’ouvre par la persécution des prêtres qui refusent de prêter serment à une constitution nouvelle et que le Pape ne reconnaît pas, et par l’institution du fameux club des Jacobins.

« Le 14 juillet, plus de cent mille Français, réunis à Paris de tous les points de la France, se lient des mêmes serments. Ce jour était grand dans son inconcevable nullité ! Si la Providence (la Femme) y eût été présente, je ne crois pas que rien dans l’Univers en eût égalé la magnificence.

« En 1791, les persécutions contre les prêtres réfractaires acquièrent plus d’intensité ; la noblesse émigre ; les puissances étrangères commencent à jeter les yeux sur la France, et paraissent s’inquiéter des suites de la lutte qu’elles y voient établir. Ces suites n’étaient plus douteuses. L’Assemblée nationale, toute-puissante dans l’opinion, déclare qu’à elle seule appartient le droit de se renouveler et que le roi n’a pas celui de la dissoudre.

« Le roi, auquel cet acte arrache la Couronne, essaie, mais trop tard, de la conserver en fuyant ; on l’arrête avant sa sortie du royaume, on le ramène en triomphe à Paris où il se voit contraint d’accepter l’ombre de puissance qu’on veut bien lui laisser, dans une Constitution que ses fondateurs croyaient immortelle et qui ne vécut que dix mois. Le trône s’écroule le 10 août 1792 sous les coups d’une poignée de factieux » (État social, p. 324).

« D’abord, la Convention, partagée entre la Gironde et la Montagne, se heurte et se brise. La Gironde est sacrifiée, et ses partisans meurent sur l’échafaud. Alors commence, au 31 mai 1793, l’époque formidable qu’on appelle le règne de la Terreur. Robespierre en est le chef. Le sang coule par torrents dans l’intérieur, la famine la plus affreuse y dévore les habitants, et cependant la Victoire pousse en avant le colosse républicain. La guerre est générale. L’Europe est ravagée par les armées les plus nombreuses qu’elle ait encore rassemblées. Celle de la France seule dépasse 800.000 hommes. Tout cède à leurs efforts, la France se couvre d’une gloire immense, qui malheureusement, privée de principes, ne doit amener aucun résultat. La Convention, déjà divisée, se divise encore.

La faction de la Montagne, triomphante depuis 15 mois, se renverse sur elle-même en 1794.

« Une nouvelle division amène l’abolition du club des Jacobins et la suppression du Tribunal révolutionnaire. La violence du mouvement diminue sensiblement ; plusieurs traités de paix sont conclus. Le gouvernement français, jusqu’à ce moment sans force, en prend une. Les législateurs populaires, encore divisés entre eux, divisent le peuple. Paris prend parti contre eux. Les 48 sections de cette capitale s’insurgent et lancent contre la Convention plus de 50.000 hommes déterminés à la détruire. Alors paraît sur la scène du monde un homme fatidique (fatal), Napoléon Bonaparte, qui sauve la Convention perdue sans lui » (État social, p. 328).

Le 3 Ventôse an III (1795), sur la proposition de Boissy d’Anglas, les hommes de la Révolution résolurent équitablement la question des rapports des Églises et de l’État en supprimant le budget des cultes.

A ce moment, il n’est point question de compensations ni d’obligations nationales envers le clergé. Les religions durent vivre de leurs propres ressources, sans obstacles et sans faveur d’aucune influence administrative.

Aucune secte n’était protégée au détriment des autres. Tous ceux qui voulaient établir un culte pouvaient s’intituler prophètes et même dieux. Les libres-penseurs n’avaient pas le droit de se prétendre opprimés ou lésés comme aujourd’hui, puisqu’ils n’entretenaient pas de leurs deniers la religion des croyants. Cette ère de justice devait finir le 18 Brumaire. Elle avait duré cinq années.

LES ENCYCLOPÉDISTES ET LES SAVANTS

On fit une guerre acharnée aux Encyclopédistes, surtout à Diderot et d’Alembert.

Le Bélisaire de Marmontel excita une tempête.

On reprocha à Buffon d’avoir émis sur la formation de la terre et son ancienneté une opinion contraire à la Bible. La Sorbonne allait lancer ses foudres à propos de 4 propositions reconnues coupables quand elle fut distraite par les Encyclopédistes, bien plus redoutables.

Mais Diderot, ce penseur génial, méconnu de ses contemporains, fut l’esprit le plus hardi de son temps. Il substitua à la Bible chrétienne la Bible nouvelle, l’Encyclopédie ; au livre divin, le livre humain, résumé des vérités découvertes par l’effort de la pensée humaine ; c’est l’œuvre d’une pensée qui ne s’arrête pas.

Diderot éducateur fut le dépositaire de l’idée laïque, opposant la cité terrestre à la cité céleste. L’Église, en effet, a trouvé une solution simpliste de la question sociale : heureux ceux qui pleurent, dit-elle, heureux ceux qui souffrent, le paradis est à eux. Mais pourquoi donc les riches ne se dépossèdent-ils pas de leurs biens terrestres pour acquérir ce bien céleste ? Le Paradis appartiendra aux pauvres le jour où les riches seront dégoûtés de ces biens de la terre.

Diderot a dit : « Avez-vous oublié tous les maux que les moines ont faits à notre nation : les horreurs de la Ligue, que leurs cris fanatiques ont excitées, le massacre de la Saint-Barthélemy, dont ils ont été les instigateurs, et tous les torrents de sang qu’ils ont fait répandre en France pendant deux cents ans de guerre de religion ?

« Ils en feraient répandre encore, si les mêmes circonstances revenaient ; ils n’ont pas changé d’esprit ; ils gémissent de voir le siècle éclairé. Que les temps d’ignorance reparaissent, vous les verrez sortir encore des ténèbres pour gouverner et bouleverser les États. »

Kant (1724-1804) eut un bon mot : « Traiter les autres comme une fin, non comme un moyen. »

« On a vu la raison la plus extraordinaire dans Kant manquer son but faute d’intelligence ; on avait vu l’intelligence la plus exaltée dans Bœhme s’écrouler faute de raison. Il y a eu dans tous les temps et parmi toutes les nations des hommes semblables à Kant et à Bœhme ; ces hommes ont erré faute de se connaître » (Fabre d’Olivet, Vers dorés, p.341).

« Je m’enthousiasme pour ces savantes, patientes, extraordinaires, abracadabrantes folies, ces raisonnements, ces déductions si serrées, si savantes… Il n’y a qu’une chose qui me désole, c’est que je sens que c’est faux et que je n’ai pas le temps ni la volonté de trouver pourquoi » (Marie Bashkirtseff, Mémoires, t. II, p. 84, à propos de Kant).

Cependant, on n’en avait pas fini encore avec le monstre aux cent bras. Son dogme était jeté par terre, ses biens confisqués, cela lui donna le prestige de la persécution et la lutte s’engagea.

De 1792 à 1793, on discuta très âprement sur la question de la liberté des cultes et la séparation de l’Église et de l’État.

Cette discussion divisa les hommes en deux fractions. Dans l’une, les Girondins et Cambon, continuateurs de l’esprit de l’Encyclopédie. Dans l’autre, Robespierre et Danton, qui restent croyants, malgré tout.

Voici comment parlaient les premiers :

Lorsque, le 23 avril 1792, le ministre de l’Intérieur vint annoncer à la Convention les troubles provoqués par les prêtres réfractaires, Vergniaud s’écria : « Il faut examiner si, lorsque la nation emploie toutes ses ressources pour combattre ses ennemis extérieurs, elle doit entretenir à sa solde ceux qui, à l’intérieur conspirent contre elle. »

Les Girondins veulent une République exempte de toute confession religieuse et basée sur la science.

Lorsque, en 1792, Cambon, député de Montpellier, vint, au nom du comité des finances, présenter un projet de loi tendant à laisser à chaque secte religieuse le soin de payer les ministres de son culte, Robespierre indigné déclara « qu’attaquer le Catholicisme, c’était attenter à la moralité du peuple ». Il avait découvert « que la religion nous présente une morale analogue aux principes de la Révolution ».

Si la déclaration des Droits était déchirée, il assurait qu’on la trouverait encore dans l’Évangile.

Cette idée absurde devait faire son chemin, et, depuis la Révolution, il est une foule de gens qui trouvent tous ses principes dans l’Évangile ; évidemment, ils y mettent de la bonne volonté, car alors comment ces principes auraient-ils produit tout le contraire de ce que promet la Révolution ?

Et Robespierre concluait : « Qu’y a-t-il de plus funeste à la tranquillité publique que de réaliser la théorie du culte individuel ? » Il faut donc une religion reconnue et patentée ; et il en persuada si bien la Convention que, en juin 1793, elle décréta « que le traitement ecclésiastique faisait partie de la Dette publique ». Les prêtres ne sont même pas des salariés ou des fonctionnaires ; ils sont bien plus : ce sont des créanciers de l’Etat. Proposer de ne plus les payer, c’est proposer quelque chose comme une banqueroute.

L’Église romaine eut alors à subir un quatrième choc, mais bien plus formidable que les précédents. Jusque là, on n’avait attaqué qu’une partie de sa doctrine ; la nouvelle école philosophique qui s’élevait la rejeta tout entière. Elle fut symbolisée par une négation libératrice.

Malgré les efforts des oppresseurs pour étouffer ce cri de liberté, les nouvelles idées se répandirent rapidement dans toute l’Europe. L’esprit public était partout préparé à les recevoir, et les accepta sans hésitation ; les gouvernements, même les plus arbitraires, les accueillirent avec sympathie. Les souverains de la Prusse, de la Russie, de l’Autriche, comptèrent parmi les partisans des idées libérales.

Partout, la conscience et la dignité humaine, rendues à elles-mêmes, réclamaient leurs droits, quelquefois avec modération, souvent avec violence.

La conscience fut secouée, le réveil fut terrible. L’Église de Rome était encore ostensiblement aussi splendide et aussi solide, mais ses fondements étaient minés ; depuis que tout le monde pensait, lisait, écrivait, le niveau intellectuel des nations avait sensiblement monté, et, comme les peuples ont le gouvernement qu’ils méritent, partout on annonçait par la révolte qu’on ne voulait plus être gouverné par la stupidité, l’ignorance, la folie.

Le premier événement qui signala cette situation fut la chute de la Société de Jésus, qui avait pris un tel accroissement que, en 1710, elle comptait 20.000 maisons d’éducation (d’après le Père Jouvency).

Sur ses ruines, le mouvement philosophique déborda avec une effrayante rapidité, et enfin, quand la Révolution éclata, la vieille Église de France tomba avec sa pompe et ses richesses.

Ayant à écrire au Pape au sujet de quelques persécutions qu’avaient éprouvées à Rome les artistes français, le gouvernement de la République ne lui donna que le titre d’Évêque de Rome (en 1792).

Au moment où les premiers symptômes de la Révolution se manifestaient en Amérique, les Jésuites n’étaient plus.

Cette institution formidable, rongée par le mouvement du siècle, s’était écroulée presque sans résistance. Ceci est un des plus grands phénomènes qui se soient montrés sur l’horizon religieux et politique. Qui l’eût cru ? Le Parlement de Paris se déclara contre eux. La France, l’Espagne, le Portugal, le Pape ! le Pape lui-même les proscrivit.

Le clergé disposait d’immenses ressources qui le rendaient propriétaire d’une partie considérable du sol.
Il les tenait de la piété des fidèles, souvent aussi des terreurs tardives du lit de mort. Les rois de France avaient largement disposé de leurs domaines en sa faveur, et, s’il fallait évaluer le nombre et l’importance de leurs péchés par celui de leurs donations, la liste de leurs méfaits serait effrayante. Le clergé avait à sa tête 11 archevêques, 116 évêques, 11 chapitres de chanoines nobles, 520 collèges ou petits chapitres, 715 abbayes, 3 ou 4.000 Ordres de religieux et religieuses. Le revenu du clergé était de plus de 250 millions, sans compter les dîmes prélevées sur les récoltes des particuliers, le casuel. La loi de l’aliénation des biens du clergé fut votée le 2 novembre 1789.

Le 12 décembre 1792, Jacob Dupont tente à la Convention la glorification de la Science, et il la voit déjà remplacer la religion : « En vain, dit-il, Danton nous dit que le peuple a besoin d’un prêtre pour rendre le dernier soupir. Je lui montrerai Condorcet fermant les yeux à d’Alembert. »

Robespierre ne pardonna jamais aux Girondins leurs doutes sur l’immortalité de l’âme.

La même année, Guadet, parlant après Robespierre, lui répond :

« J’ai entendu souvent, en cette enceinte, répéter le mot de Providence. Je crois même que la Providence nous a sauvés malgré nous. J’avoue que, ne voyant aucun sens à ces idées, je n’aurais jamais pensé qu’un homme qui a travaillé avec tant de courage pendant trois ans, pour tirer le peuple de l’esclavage, pût concourir à le remettre ensuite sous l’esclavage de la superstition. »

« Gardons-nous des abstractions métaphysiques, réplique à son tour Vergniaud, le 2 novembre 1792 ; la nature a donné aux hommes des passions : c’est par les passions qu’il faut les gouverner, et les rendre heureux. »

« Je ne sais pas si nous devons être très reconnaissant à l’Incorruptible de cette conception, et si les « partisans du bloc » estiment que nous devons l’accepter dans cet héritage de la Révolution, qu’ils veulent nous imposer, sans bénéfice d’inventaire !

« Quant aux Girondins, le crime d’avoir contristé l’âme sensible de Robespierre et les mânes de Jean-Jacques, par leur audacieuse négation de Dieu et de l’immortalité de l’âme, ne fut pas la moins grave des accusations qu’ils expièrent sur l’échafaud. Le même crime, quelque temps après, valut la même peine aux Hébertistes et à Danton lui-même. Décidément, les opinions métaphysiques relevaient du Comité de salut public. Le tribunal du Saint-Office était, au nom de la Révolution, restauré contre les hérétiques qui refusaient de se soumettre à l’orthodoxie jacobine.

« Les Girondins ont eu, en cette question, incontestablement la vraie conception de la société civile selon l’esprit de la Révolution. Ce qui ne veut pas dire qu’à nos yeux ils renfermaient toute la Révolution. Il faut les compléter par Danton quelquefois et par les Hébertistes. Ce qu’il y a de certain, c’est que ces derniers ont continué l’œuvre philosophique des Girondins, en l’étendant et en la popularisant.

« Les Girondins avaient rêvé de décléricaliser la France, de la laïciser par en haut, c’est-à-dire par la loi. Les Hébertistes, juste au moment où les Girondins montent à la guillotine, rêvent de la déchristianiser à fond, et ils tentent de le faire par en bas, par l’initiative surexcitée du peuple.

« Et ils tâchent d’instaurer le culte de la déesse Raison.

« Cette tentative païenne a été jugée avec différentes passions ! Elle a paru, naturellement, aux Catholiques et même à certains formalistes du déisme et de la théophilanthropie, une abominable mascarade. D’autres, et parmi eux Edgard Quinet, y ont deviné un mouvement réellement populaire qui eût complété et affermi, par une radicale révolution religieuse, la révolution civile et politique.

« L’ardeur des iconoclastes, écrit Quinet, fut peut-être le seul mouvement où le peuple ait pris l’initiative. » C’est aussi celui qui fut le mieux écrasé par l’autorité jacobine, à laquelle on ne s’est jamais vainement adressé » (Xavier de Ricard, Journal du Peuple, 13 mai 1899).

Et c’est cette réaction catholique de Robespierre et de ceux qui, comme lui, ne pouvaient pas s’élever jusqu’à une conception nouvelle de la vie sociale, qui arrêta le magnifique essor de la Révolution.

Edgard Quinet le constate quand il dit : « II n’est pas sans utilité de remarquer combien, dans ses discussions les plus extrêmes, en matières religieuses, la Révolution française a été timide en Comparaison des empereurs catholiques, Constantin, Théodose, Arcadius, Honorius, Valentinien, etc., qui ont fait passer l’âme de Rome impériale dans le génie de l’Église. Ces empereurs ont osé proclamer la chute de l’ancienne religion, et finir par là l’ère ancienne, ce que n’a jamais osé la Révolution française, et je ne doute guère que ce manque d’audace d’esprit n’ait été pour quelque chose dans sa défaite, car, tandis qu’elle se donnait toute l’apparence de la persécution religieuse, et qu’elle déchaînait contre elle tout le passé, elle n’osait pourtant frapper le passé religieux et y mettre légalement un terme.

« En sorte qu’elle n’ôtait pas à ses ennemis l’espoir de renaître, quoiqu’elle fît tout pour se les rendre irréconciliables. Situation qui est la pire de toutes et qui contenait infailliblement ces retours, ces revers que nous avons vus et que nous voyons encore. Les temps qui ont suivi ont enseigné ceci : il fallait, ou laisser de côté la religion ancienne, ou, si la nécessité obligeait de déchaîner cette religion contre soi, il fallait en finir. »

A suivre…

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer la source et le site: http://www.elishean.fr/

Copyright les Hathor © Elishean/2009-2018/ Elishean mag



Print Friendly, PDF & Email
Articles similaires

Suivez nous sur les réseaux sociaux

Votre aide est importante…

MilenaVous appréciez mon travail et vous voulez soutenir ce site?

Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site en faisant un don libre par PayPal ou autre.

Même une somme minime sera la bienvenue, car je gère seule tous les sites du réseau Elishean/ les Hathor. Avec toute ma gratitude, Miléna

 

epitalon

Recherchez sur le réseau

Enseignants d’humanité

enfants-abraham-bannierrre

Articles Phares

Les + partagés cette année