Livres de Femmes Livres de Vérités

Livres de Femmes, Livres de Vérités (20) La révolution française, c’est la résurrection de la femme – 2ème partie

« Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes faisant partie de l’égalité des hommes, une grande femme était nécessaire ». Victor Hugo

1er chapitre : Introduction – Aux origines: La guerre des sexes
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2ème chapitre : Révolution religieuse en Egypte
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3ème chapitre : Les Aryas – Guerre des sexes chez les Perses et les Hindous
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4ème chapitre : La guerre des sexes dans la Chine antique
5ème chapitre : La guerre des sexes dans la Grèce antique
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6ème chapitre : De l’Israélisme au Judaisme
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7ème chapitre : Origine et histoire du christianisme
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8ème chapitre : Vierge Marie et mystère de l’Immaculée Conception
9ème chapitre : Faits et temps oubliés
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10ème chapitre : Celtes et latins
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11ème chapitre : Conséquence de l’invasion romaine – La délivrance viendra de France
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12ème chapitre : La Gaule romaine
13ème chapitre : L’EDDA, La VOLUSPA, Les SCANDINAVES et ODIN
14ème chapitre : Fin du 4ème siècle et début du Moyen-âge
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15ème chapitre : La chevalerie, la Table Ronde et le Graal
16ème chapitre : Islamisme et Ismaéliens – Les Touareg
17ème chapitre : Les Croisades
18ème chapitre : Les Templiers
19ème chapitre : Les Cathares
20ème chapitre : La révolution française, c’est la résurrection de la femme
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LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION

C’est dans les salons philosophiques que commença, le mouvement, qui ne fut, en somme, que l’écho des idées émises par les Femmes.

Elles jettent le grand cri de liberté, voulant la libération de leur sexe, asservi depuis le Christianisme ; les hommes répètent leurs mots, leurs phrases, leurs formules, sans en comprendre le sens profond ; elles réclament leurs droits, les hommes alors les réclament aussi, et, chose étrange, dans cette société où l’homme est tout et la Femme rien, nous voyons des révolutionnaires, appliquant à leur sexe les aspirations féminines, demander « les Droits de l’homme », parce qu’ils ont entendu dans les salons des dames demander les droits de la Femme !

Les hommes demandent leurs droits alors qu’ils les ont tous, alors que, pendant tout le Moyen Age et même la Renaissance, ils ont vécu en despotes, dépassant de beaucoup leurs « droits ».

Les Femmes initiatrices de l’idée furent : la princesse d’Hénin, la maréchale de Luxembourg, Mme de Bouillon, Mme Geoffrin, Mme Helvetius, la marquise de Condorcet, Mme Necker, Mme Roland, Mme Tallien, Mme Simon, Mme Candeilh, Mme de Tencin, Mme d’Houdetot, Mme d’Épinay, Mme du Châtelet, Melle de Lespinasse, Théroigne de Méricourt, et tant d’autres qui furent les amies des philosophes, véritables hétaïres modernes, qui continuèrent l’œuvre des « sorcières » et jetèrent dans le cerveau des hommes toutes les idées qui firent éclore la Révolution.

Les unes étaient érudites et lisaient le grec à livre ouvert, d’autres furent des savantes qui élargissaient le champ des connaissances humaines, il y eut des philosophes, et des psychologues, des physiciennes et des naturalistes, toutes étaient charmantes et, par le charme de leur conversation, stimulaient l’esprit masculin.

Madame Manon ROLAND (1754 – 1793)

C’est cette grande femme qui a joué dans la Révolution le rôle le plus important.

Mme Roland (Marie-Jeanne Philipon) était sortie du peuple. Fille d’un graveur, elle vécut d’abord dans un milieu pauvre et étroit, mais où, cependant, sa nature franche et ouverte trouva à se manifester. Éprise de liberté et de justice, elle s’émancipa avant l’heure, devançant son époque comme tous les grands esprits. Nourrie des livres de Voltaire, de Rousseau, des Encyclopédistes, surtout de Plutarque, elle se passionna pour les idées nouvelles et leur donna elle-même une grande impulsion ; donnant libre carrière à sa raison droite, à ses sentiments élevés, elle fut une vraie femme, et osa le montrer, un esprit juste qui s’affirme, un caractère qui ne subit aucune oppression, n’admet aucune tutelle.

Cependant, elle resta femme, elle resta bonne et n’eut rien de viril, quoi qu’en aient dit ses biographes ; elle fut inspirée et inspiratrice, c’est pourquoi, dès les premiers jours de trouble, elle fut l’âme de la Révolution.

En juin 1793, arrestation de Mme Roland, l’émotion est grande, elle est enfermée à l’abbaye. Le Père Duchêne raconte « comment a été découverte la grande conspiration des Brissotins, Girondins, Buzotins, Pétionistes mitonnant la contre-révolution, d’accord avec les brigands de la Vendée et surtout avec le Quibus d’Angleterre ».

Dès l’âge de 18 ans, nous la voyons s’affirmer. Elle écrit des lettres à ses amies d’Amiens, les demoiselles Cannet, dans lesquelles on trouve une science étonnante, des études profondes, en même temps que des saillies les plus spirituelles. Elle a la gaîté robuste d’un esprit droit, d’une belle nature, ce qui ne l’empêche pas d’aimer les hommes, c’est-à-dire de se laisser entraîner (sans dangers et sans suites, bien entendu) par des sympathies, et c’est là ce qui la complète.

La femme la plus élevée par l’esprit est toujours la plus aimante.

Mais elle rêvait dans l’homme les grands sentiments et les grandes idées qui l’animaient. Elle crut les trouver dans M. Roland de la Platière, que ses amies d’Amiens lui firent connaître.

Cependant, M. Roland de la Platière avait 20 ans de plus qu’elle et un caractère despotique ; elle l’accepta quand même ; après des vicissitudes de famille, elle l’épousa et vécut d’abord avec lui à Amiens, puis à Lyon et dans un petit domaine près de Lyon. Là, elle devient mère et s’occupe de sa maison comme le font toutes les femmes intelligentes, qui savent allier les soins de la vie matérielle au travail de l’esprit. En même temps, elle étudiait avec son mari toutes les questions sociales. Cependant, cette solitude lui pèse, elle se sent née pour les grandes missions, et une sorte de langueur l’avertit qu’elle n’est pas dans le milieu pour lequel elle a été créée.
Dans cette solitude, elle se livrait à une charité active ; adorée des paysans, elle se fit leur Providence. Elle appliquait au soulagement de leur misère le peu de superflu qu’elle avait. Elle avait étudié la médecine et se servait de ses connaissances pour soulager les malades. On venait la chercher de trois et quatre lieues, ayant plus de confiance en elle que dans les médecins. Le dimanche, les marches du perron de sa cour étaient couvertes d’infirmes qui venaient lui demander de les soulager. Elle était heureuse au milieu de ces gens qui l’adoraient.

En 1789, nous la trouvons dans l’action. On vient de prendre la Bastille ; elle est, dès ce moment, dans la plénitude de son rôle d’héroïne. Le 20 février 1791, elle vint habiter, avec son mari, un petit appartement de la rue de la Harpe. Brissot les mit en rapport avec Pétion, Buzot et Robespierre, qui bientôt amenèrent leurs amis, et ce fut chez Mme Roland qu’ils se donnèrent rendez-vous. Quatre fois par semaine, ils venaient, le soir.
Roland entra au ministère en 1792. C’était un homme estimable, mais médiocre, qui n’était quelqu’un que par sa femme.

C’est elle qui rédigea les circulaires de son mari et la fameuse Lettre au Roi ; c’est elle qui est le vrai ministre ; c’est chez elle que se décident les affaires de la France ; elle donne des dîners à ceux qu’elle groupe autour d’elle, surtout les Girondins. Elle sait se faire écouter et se faire aimer, et appelle ses habitués « les amis », nom que les Girondins continueront à se donner entre eux. Elle est la Déesse d’une nouvelle religion dont la Gironde est l’expression.

Ce petit cortège qui l’entourait était composé de grandes âmes, élevées au foyer rayonnant de son esprit, de beaux caractères qu’elle sut stimuler, de grands talents qu’elle encouragea.

Tous furent, à son contact, animés d’une sincère ardeur républicaine qui aurait dû triompher si les grandes causes n’étaient pas toujours dénaturées et dévoyées par des esprits médiocres, par des agitateurs ambitieux qui se jettent à la traverse des grandes idées pour les dévier à leur profit. C’est ce que Mme Roland vit se produire autour d’elle. A côté des hommes de valeur qui l’entouraient et qu’on appelait des rêveurs parce qu’ils voulaient réaliser le rêve idéal de la France, l’homme parfait, le peuple soulevé étalait toutes les brutalités, demandait des chefs qui le comprissent, c’est-à-dire qui le suivent dans le déchaînement révolutionnaire qui veut des actes violents, non des idées.

Les Girondins étaient des hommes de raison ; l’instinct populaire demandait des hommes d’instinct, des impulsifs, il s’en présenta, et le premier fut Danton, cet homme rude et brutal qui réalisait le type du forban révolutionnaire. Mais, sentant sa médiocrité, il voulut s’appuyer sur les Girondins pour monter par eux, puis sur eux, ce qui arrive toujours. Il offrit son concours à Mme Roland, que son instinct de femme avertit de ce qu’était Danton ; elle refusa. Dès lors, il devint son ennemi.

Lamartine a publié un « Portrait » de Mme Roland. Nous lui empruntons ces lignes :

« Depuis la retraite de son mari, Mme Roland désespérait de la liberté. Les froides théories de Robespierre glaçaient son cœur. Les haillons de Marat offensaient ses yeux. Renfermée dans la solitude, elle se demandait déjà si l’idéal de la Révolution qu’elle avait rêvé n’était pas un de ces mirages de l’âme qui trompent par des perspectives séduisantes les imaginations altérées de bien, et qui se convertissent en aridité et en soif quand on en approche. Il lui eût été doux de mourir avant son désenchantement. L’ardeur de la lutte et la grandeur de son courage avaient soutenu son âme pendant que son mari était au pouvoir. Maintenant, l’activité de sa pensée se retournait contre elle-même et la dévorait. L’ingratitude du peuple venait avant la gloire. De toutes les promesses de la République, Mme Roland n’avait vu se réaliser que des ruines et des crimes. La calomnie, qui s’acharnait sur elle et sur son mari, l’effrayait plus que l’échafaud. Elle avait conservé ses amis Barbaroux, Pétion, Louvet, Brissot, Buzot. Elle se préparait à quitter Paris et à se retirer avec son mari et son enfant dans sa maison du Beaujolais.

« Mais l’agitation du moment, les comptes que Roland avait à rendre de sa gestion, les dangers toujours croissants suspendaient ce départ de semaine en semaine ; elle subissait à la fois les angoisses de l’épouse, de la mère et du chef de parti. Elle connaissait à son tour l’amertume de la haine du peuple, les poisons de la calomnie, les alarmes nocturnes sur la vie d’un époux et d’un enfant.

« Le 31 mai 1793, pendant la séance qui décida la défaite des Girondins, le comité révolutionnaire de la commune envoya des hommes armés arrêter Roland dans sa maison.

« C’est alors que son admirable femme fait tout ce qu’il est possible de faire pour éloigner de lui le danger. Elle rédige une lettre à la Convention, elle écrit un billet au Président, court aux Tuileries, se fait ouvrir la salle des pétitionnaires ; là, elle entend le sourd retentissement des bruits de la salle et le tumulte des tribunes ; après mille angoisses, elle rentre chez elle et apprend que son mari a pu prendre la fuite. Elle retourne chercher des nouvelles et apprend que son parti est condamné. Elle se sent perdue et rentre chez elle embrasser sa fille, attendant qu’on vienne elle aussi l’arrêter ; cela ne tarda pas ; elle fut réveillée en sursaut au milieu de la nuit, les membres de la section avaient forcé sa demeure et l’attendaient dans son salon. On l’emmena au lever du jour. Le peuple et les femmes de la rue ameutés depuis le matin la suivirent en criant : « A la guillotine ! »

Elle ne voulut pas qu’on ferme les glaces de la voiture, disant que l’innocence ne doit pas prendre l’attitude du crime et de la honte. « Je ne crains pas les regards des hommes de bien et je brave ceux de mes ennemis. »

« Vous avez plus de courage que beaucoup d’hommes, lui dit le commissaire, vous attendez paisiblement la justice.
« Justice ! répondit-elle ; s’il y en avait, je ne serais pas ici ! J’irai à l’échafaud comme je me rends à la prison. Je méprise la vie. »
« C’est dans sa captivité qu’elle écrivit ses Mémoires.

« On la transporta à la Conciergerie. Là, elle trouva encore le moyen de se faire apôtre, de prêcher aux autres détenus, qui l’écoutaient à travers une grille, les grands principes pour lesquels elle allait mourir. On l’écoutait des heures entières et on se séparait aux cris de « Vive la République ! ». On l’adorait jusque dans les cachots. Elle ignorait le supplice de ses amis, les Girondins, tombés déjà sous le couteau de la guillotine.

« Son procès fut illusoire, elle était condamnée d’avance ; ses juges purent l’accuser, mais ses réponses furent étouffées sous la clameur publique. Le peuple était soulevé contre elle, toutes les jalousies s’étaient accumulées sur son génie.

« Cependant, elle put dire cette phrase à ses juges : « Je vous remercie de m’avoir trouvée digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés.

« Dans la charrette qui la conduisit à l’échafaud, elle eut l’attitude d’une héroïne, heureuse de marcher à la mort, de quitter un monde qui ne la comprenait pas, des hommes qui la trahissaient.

Sa physionomie rayonnait de gloire pendant que la foule l’insultait, lui lançant des injures grossières : « A la guillotine ! A la guillotine ! », lui criaient les femmes. « J’y vais, leur dit-elle. J’y serai dans un moment, mais ceux qui m’y envoient ne tarderont pas à m’y suivre. J’y vais innocente, ils y viendront souillés de sang »

« Une statue colossale de la Liberté s’élevait au milieu de la place, à l’endroit où se trouve aujourd’hui l’Obélisque. Arrivée sur l’échafaud, s’adressant à cette image ironique, elle dit :

« O Liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! » Et sa noble tête roula dans le panier. »

Quand son mari apprit le supplice de sa femme, il quitta la maison où il recevait l’hospitalité depuis six mois, erra pendant un jour et, dans une forêt, se perça le cœur d’un coup de poignard.

Un papier attaché à son habit portait ces mots : « Qui que tu sois, respecte ces restes, ce sont ceux d’un homme vertueux. En apprenant la mort de ma femme, je n’ai pas voulu rester un jour de plus sur une terre souillée de crimes. »

Buzot, qu’elle avait aimé secrètement sans le lui avoir jamais laissé voir, apprenant sa mort, il tomba comme frappé de la foudre, et resta plusieurs jours en démence.

Cette femme fut une véritable rédemptrice, elle venait sauver le genre humain, qui ne l’a pas comprise.

Combien le drame réel de sa mort est sublime, comparé à la légende grotesque du crucifié de Judée ! Et cependant, c’est lui qui est adoré dans des temples, elle n’est rien dans le souvenir de la postérité qu’une héroïne entre d’autres. Et cependant, combien ses grandes idées de Liberté et de Justice sont supérieures aux récits miraculeux du Nouveau Testament !

Sa grande conception de la « République » fut reprise et réalisée après elle, mais combien rapetissée par les hommes qui la réduisirent au niveau de leur médiocrité.

Madame Émilie DU CHÂTELET (1706 – 1749)

Celle-ci fut l’amie de Voltaire.

Elle naquit en 1706 et s’appelait Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil ; elle était fille d’un introducteur des ambassadeurs.

Sa première instruction fut soignée ; elle apprit le latin, l’anglais, l’italien et toutes les sciences connues à son époque, dont les premières leçons lui furent données par son grand-père, M. de Mézières.

On raconte qu’étant enfant, on lui donna un grand compas de bois à grosse tête qu’on habilla comme une poupée, elle l’examina, le dégarnit des chiffons qui l’entouraient, et, s’en faisant un jeu, elle en comprit l’usage et d’instinct traça un cercle.

On sait qu’elle étudia passionnément la géométrie depuis, ce qui peut faire supposer que l’histoire du compas a été trouvée pour agrémenter ses biographies. A 19 ans elle épousa le marquis du Châtelet-Laumont. Elle habitait le château de Cirey, près Chaumont en Champagne. C’est là qu’elle offrit l’hospitalité à Voltaire.

Ses principaux travaux sont :

1° Un Mémoire, sur le feu fait pour un concours proposé par l’Académie. Mme du Châtelet y soutient que la chaleur et la lumière ont la même cause.

Elle eut pour concurrent Euler à qui on donna le prix ; mais on dit d’elle, dans le rapport : « Le n° 6 est d’une Dame du plus haut rang, il est rempli de vues et de faits. » Arago disait de ce mémoire : « Le travail d’Emilie n’est pas seulement un élégant tableau de toutes les propriétés connues alors des physiciens, on y remarquait encore divers projets d’expériences, une entre autres qu’Herschell a fécondée. »

Le mémoire de Mme du Châtelet a été imprimé dans les Collections de l’Académie.

Son second ouvrage est intitulé Institution de Physique.

Elle dédia ce livre à son fils. Voici cette dédicace :

« J’ai toujours pensé que le devoir le plus sacré des hommes était de donner à leurs enfants une éducation qui les empêchât dans un âge plus avancé de regretter leur jeunesse, qui est le seul temps où l’on puisse véritablement s’instruire ; vous êtes, mon cher fils, dans cet âge heureux où l’esprit commence à percer et dans lequel le cœur n’a pas encore des passions assez vives pour le troubler. »

Dans ce livre, la marquise dissertait sur le temps, l’espace, la force. Une grande discussion divisait les esprits sur ces questions, on se demandait s’il faut mesurer la force par le produit de la masse par la vitesse ou par le carré de la vitesse ; d’un côté se trouvaient Descartes, Newton et Voltaire ; de l’autre, Leibnitz et Mme du Châtelet, à qui l’avenir devait donner raison en prouvant que, dans le monde physique, la quantité de matière et la quantité de force sont permanentes et ne font que se transformer.

Le troisième grand ouvrage de Mme du Châtelet est sa traduction du latin du célèbre ouvrage de Newton : Principes de la philosophie naturelle, que pour abréger on appelle les Principes.

C’est dans ce livre que Newton expose sa grande erreur : l’attraction universelle, qui devait, pendant deux siècles, entraver les progrès des sciences physiques. Cette traduction n’a paru qu’en 1759, après la mort de la marquise du Châtelet.

Elle y a joint un commentaire intitulé Solution analytique des principaux problèmes du monde.

Cette œuvre, que nous trouvons malsaine parce qu’elle servit à propager une erreur, n’était pas acceptée sans contestation quand elle parut. Mlle Delaunoy, aussi savante que Mme du Châtelet, la raillait spirituellement sur ce chapitre ; elle dit d’elle dans ses Mémoires : « Elle fait actuellement la revue de ses Principes : c’est un exercice qu’elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s’échapper et même s’en aller si loin qu’elle n’en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force et non pas le lieu de leur naissance. »

Mme du Châtelet a laissé aussi un Traité du bonheur, dans lequel nous lisons ceci à propos des femmes : « Quand par hasard il s’en trouve quelqu’une née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état. »

Emilie du Châtelet, dans son Traité du bonheur, dit : « Nous n’avons rien à faire en ce monde, qu’à nous procurer des sensations agréables. » Sensualiste et épicurienne, disent les hommes qui ne comprennent pas que c’est l’expression la plus haute du vrai spiritualisme.

Nous avons aussi d’elle des Lettres dans lesquelles nous la voyons en relations avec tous les savants de son époque.

Ses manuscrits sont presque tous à la Bibliothèque Nationale.

Mme du Châtelet a été différemment jugée.

Voltaire dit d’elle : « Une femme qui a traduit et éclairé Newton, en un mot un très grand homme. » Voilà bien l’orgueil masculin qui, pour glorifier une femme, la compare à un homme.

Ampère dit d’elle : « Mme du Châtelet est un génie en géométrie. »

Quant aux gens superficiels, leur opinion est résumée dans ces deux vers :
De l’esprit, des appas,
L’éventail et le compas.

Mme du Châtelet mourut en 1749 au Palais de Lunéville, en donnant naissance à une fille.

Il y a aux Estampes de la Bibliothèque Nationale une vingtaine de gravures et de dessins représentant Mme du Châtelet.
Ils sont faits pour la plupart d’après un pastel de Latour ou le portrait peint par Marianne Loir.

Mme Louise Colet nous la dépeint : « Mme du Châtelet était grande, svelte et brune. Nous avons vu un fort beau portrait qui la représente à vingt ans. Le jour où l’artiste a tracé pour la postérité cette vivante image, la marquise portait une agaçante robe bleue, pomponnée de blanc ; des cheveux légèrement poudrés faisaient paraître plus éclatant encore son grand œil noir qui rayonnait sous un épais sourcil ; sa bouche expressive souriait ; sa taille souple et fine s’épanouissait dans un corsage de soie. Sa beauté consistait surtout dans une vive physionomie, mélangée de force et de grâce. »
M. Rebière, un de ses biographes, dit d’elle : « Au moral, Mme du Châtelet était pleine de naturel, de simplicité et de franchise, son caractère était résolu et logique. Elle aimait la vérité et la justice. Elle refusa de lire un libelle publié contre elle et ne voulut pas qu’on punît le coupable. »

Nul doute que cette femme de génie a exercé sur les hommes de son époque une grande influence. Elle avait une cour de savants qu’elle appelait les Émiliens, et elle se proposait d’écrire ses mémoires qu’elle aurait intitulés Emiliana.

Le Prince royal de Prusse lui envoya un encrier d’ambre, en l’adressant à Vénus-Newton, et lui promettant d’étudier la physique.

L’Italien Algarotti, l’un des habitués du château de la marquise, écrivit un livre intitulé Newtonisme pour les Dames.

Maupertuis et Clairaut, mathématiciens de valeur, travaillaient avec elle, et s’inspiraient de son génie. Il faut citer aussi parmi ses fidèles Jean Bernoulli, Koenig et le Père Jacquier.

Mais c’est Voltaire qui subit, sans conteste, le plus profondément l’inspiration de la « Divine Emilie ». Au château de Cirey, il vivait près d’elle dans l’intimité de la famille. La pièce principale de l’appartement était une longue galerie servant de laboratoire de physique. L’abbé de Moussinot y recevait et y rangeait les ballots d’instruments ; on avait déjà des machines pneumatiques et des télescopes. Un jeune nomme appelé Cousin faisait à Paris des expériences pour le compte de la marquise.

C’est dans cette galerie que travaillait la marquise pendant que Voltaire écrivait, ce qui fait dire à Hénault : « L’un fait des vers, et l’autre des triangles »

Le soir était consacré à la conversation, et Voltaire, immortalisant le souvenir de ces jours heureux, nous dit :

Mais je vois venir le soir,
Du plus haut de son aphélie,
Notre astronomique Emilie
Avec un vieux tablier noir,
Et la main d’encre encore salie ;
Elle a laissé là son compas
Et ses calculs et sa lunette…

Combien cette vie d’un homme d’esprit et d’une femme de génie devait être douce et heureuse ! Quel charme pour l’existence d’un homme que la présence d’une femme qui élève son esprit et réjouit son cœur ! Et nous sommes pris de pitié en pensant que ce plaisir si noble et si légitime est sacrifié par les hommes envieux qui éloignent d’eux la Femme par basse jalousie, au lieu de venir près d’elle se réchauffer au foyer de son génie !…
Avec les grandes Femmes du 18ème siècle revenait la Religion naturelle, c’est-à-dire le lien moral qui unit l’homme à la Femme.

C’est pour cela que nous insistons sur le rôle joué par elles dans l’évolution de la pensée humaine ; elles furent les véritables auteurs du mouvement d’indépendance de l’esprit et du retour à la vie normale.

Emilie du Châtelet était déiste. Elle écrivit un petit mémoire sur les Preuves de l’existence de Dieu. C’est par reflet de sa pensée que Voltaire écrivit : Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Madame Anne-Catherine HELVÉTIUS (1722 – 1800)

Cette femme, dont on a peu parlé, tient cependant une grande place dans le mouvement révolutionnaire. Son salon était de ceux où se faisait une sourde fermentation des esprits.

Là se réunissaient des femmes d’élite et des hommes d’action ; Mme Cabanis, la marquise de Condorcet, Chénier, Vomey, Mirabeau, Condorcet, Ginguené, et tant d’autres qui venaient échanger leurs idées, et s’exciter mutuellement à l’action.

Helvétius y jouait un rôle effacé, sa femme l’éclipsait ; c’est peut-être pour cela qu’il a si bien peint l’intelligence féminine dans son livre « De l’esprit », dont Diderot disait : « Il y a dans cet ouvrage des vérités qui contristent l’homme, annoncées trop crûment. Les femmes y paraissent partout comme des idoles de l’auteur. C’est le plaidoyer des subordonnés contre leurs supérieurs. »

Mme Helvétius, née de Graffigny, resta veuve à l’âge où la femme est dans la plénitude de son esprit. Elle maria ses filles et acheta une propriété à Auteuil où elle tint salon ouvert. Là, elle recevait Franklin, un peu amoureux d’elle, Chamfort, l’abbé Morellet, l’ennemi de Voltaire, et surtout Cabanis qui venait près d’elle oublier les déboires d’une jeunesse agitée.

En 1789, les idées avancées prennent tout à fait corps dans le cénacle d’Auteuil ; Cabanis entre dans le mouvement, accepte une fonction, préside aux fêtes naïves et attendrissantes que l’on célébrait chaque jour, souscrit pour les guerres de la Vendée et assiste Mirabeau à son lit de mort.

Ce sont les fidèles du salon de Mme Helvétius que nous retrouvons dans l’action après la tourmente révolutionnaire. Ces hommes nourris d’idées féminines essayent de gouverner la société par la réflexion et l’analyse, par la raison substituée à la force, à l’égoïsme, à la routine, idée généreuse chez l’homme, mais imparfaitement conduite quand elle passe du cerveau féminin au cerveau masculin ; c’est pour cela qu’elle avorta.

Ces hommes furent les précurseurs des socialistes. Ils voulaient donner à l’individu tous les moyens d’expansion et ne laisser à l’État que le strict pouvoir indispensable. Ils ne furent pas compris de leurs contemporains ; on les appelait des poètes et des rêveurs, parce qu’ils voulaient la Vérité et la Justice et ne se pliaient pas aux petites roueries de la politique, aux honteuses compromissions de la diplomatie. Ils furent considérés comme des idéologues, et le mot resta dans la langue pour désigner les grands illuminés qui croient au bien et au progrès.

Mais, s’ils ne surent pas gouverner, ils firent un immense mouvement littéraire qui modifia toutes les idées alors régnantes, qui ouvrit un horizon nouveau sur la Nature et sur l’homme.

Le livre d’Helvétius en fut un des premiers jalons.

M. Guillois a écrit « Le salon de Mme Helvétius » et nous a restitué cette personnalité féminine dont l’influence a dû être très grande sur les hommes de son entourage.

Mademoiselle Jeanne Julie Éléonore DE LESPINASSE (1732-1776)

Délicieuse figure de femme du 18ème siècle, l’amie des philosophes, elle écrivit son histoire dans des lettres d’un intérêt profond. C’était un esprit d’élite. Son salon fut un rendez-vous charmant d’esprits élevés.

Cette femme, vraiment femme, se débarrassa de toutes les hypocrisies ; elle osa penser, elle osa aimer. Et c’est pour cela que les hommes d’esprit lui vouèrent un culte. Elle fut assez grande pour « haïr la prudence », comme elle disait, c’est-à-dire l’hypocrisie que tant de femmes, sinon toutes, acceptent comme le seul moyen de vivre en paix parmi les hommes.

Elle était incapable d’artifices et de restrictions, et, par-là, elle subissait pleinement le supplice de ses scrupules. « Si vous saviez dans quel trouble, dans quelles alarmes, je consume ma vie… Mon âme ne peut pas suffire à ce qu’elle sent, et à ce qu’elle souffre. »

L’amour en son temps était un jeu d’esprit. Elle le prit au sérieux, voulut le réhabiliter en le proclamant bien haut ; sans connaître le malentendu que ces sortes d’aveux font naître dans l’esprit des hommes toujours prêts à s’attribuer les privilèges de l’amour féminin, elle dit sans détours : « Je ne fais qu’aimer, je ne sais qu’aimer… je n’ai qu’un besoin, qu’une volonté, c’est d’aimer ! » Mais les hommes ne savent pas que cette tendresse infinie est la conséquence d’un esprit supérieur.

Elle fut une âme ardente, sensible, vibrante, en même temps qu’une claire lucidité d’esprit. Elle est la femme dans son essence même et ne craint pas de l’exprimer, et ce qui semble prodigieux aux gens médiocres, c’est que c’est justement cette audace qui enthousiasme les hommes.

Ses lettres à M. de Guibert sont remarquables.

Tout être qui aime retrouve dans ce bréviaire merveilleux d’amour ses propres sensations, avec tous les emportements, tous les troubles, toutes les faiblesses, toutes les contradictions de la passion. Dans ce domaine mystérieux de l’amour, Melle de Lespinasse n’a rien laissé d’inexploré. Elle fut coupable et touchante, effrayée des anomalies sentimentales dont elle subissait la torture, bouleversée de remords, tout en se livrant aux véhémences de sa nature, dont elle sentait les abîmes avec des fièvres et des sanglots, tantôt exaltée de joie, tantôt se pouvant comparer à une naufragée. Elle ignora toujours les tempéraments, quelquefois épouvantée de ses courts instants de bonheur, plus souvent écrasée d’un dégoût immense de la vie.

Pour la comprendre, il faut se débarrasser de la morale conventionnelle et remonter à la Nature, à la vraie morale.

C’est parce qu’elle voulut affirmer par sa conduite la Vérité morale qu’elle eut tant à souffrir ; « elle eut des souffrances quasi divines », dit M. Ginisty dans un article qu’il lui consacra.

Donc, la souffrance divine, c’est celle qui résulte de la violation de la nature féminine et de la lutte qu’il faut soutenir contre les hommes pour oser être soi, être vraie, pour oser s’élever par l’amour.

Ce que les hommes ne lui pardonnent pas, c’est qu’elle eut plusieurs amours : le marquis de Mora, un jeune et chevaleresque espagnol, qu’elle adora, mais qui cependant ne l’empêcha pas d’aimer le comte de Guibert.

Enfin, elle fut pendant seize ans l’amie de d’Alembert, l’ami « que lui tolérait le monde », et qui ne semblait pas connaître les amours que sa correspondance révèle.

Dans la dernière lettre écrite le matin de sa mort, à d’Alembert, lettre émouvante dans laquelle elle dit adieu à ce compagnon de son existence, elle lui révèle ses liaisons qu’il ignorait, et le charge de suprêmes missions qu’elle ne voulait confier qu’à lui, l’amour de la Vérité, le besoin de le dire l’empêcha d’apercevoir l’effet qu’elle produisit sur le cœur d’un homme qui s’était cru aimé et aimé seul. Tout en obéissant à son dernier désir, d’Alembert fut stupéfait de ses révélations ; il ne pouvait s’empêcher de s’écrier : « Le plus grand malheur n’est pas de pleurer ce qu’on aimait, mais de pleurer ce qui ne nous aimait plus. »

Mlle de Lespinasse a aussi laissé des lettres écrites à Condorcet, des lettres d’amitié dans lesquelles elle le grondait doucement de ses mauvaises habitudes, le priant de ne plus ronger ses ongles ou lui recommandant de ne pas poudrer ses oreilles et de ne pas se tenir le corps courbé en deux. Mlle de Lespinasse avait été une amie incomparable pour lui.

Ces lettres restées inédites se trouvaient entre les mains de Mme Laugier, la nièce d’Arago. Elle les offrit à l’Académie des Sciences.

 

CHARLOTTE CORDAY (1768 – 17 juillet 1793)

Charlotte Corday d’Armont, petite-fille du grand tragique Pierre Corneille, naquit au village de Lignerie près d’Argenton, d’une famille noble, mais ruinée.

Son père, gentilhomme de province, vivait dans un petit domaine qui était toute sa fortune et qu’il cultivait lui-même avec cinq enfants. Il avait des goûts littéraires, et partageait l’inquiétude politique de l’époque. Il pressentait une révolution prochaine et la désirait. Il avait écrit des ouvrages contre le despotisme et le droit d’aînesse. Sa seconde fille, Charlotte, était donc à bonne école pour être impressionnée, dès l’enfance, par les grandes injustices sociales.

A 13 ans, le manque de ressources de sa famille l’obligea à entrer dans un monastère de Caen où les filles nobles étaient recueillies. Là, cette enfant de la Nature essaya de devenir religieuse, elle goûta la vie calme du cloître, embellie par les illusions de la jeunesse, mais les dogmes religieux la captivèrent moins que les dogmes nouveaux de la philosophie qui pénétraient partout et franchissaient les murs des cloîtres ; elle voyait dans les idées nouvelles le triomphe de la raison, et la liberté reconquise. La vie, du reste, n’était pas austère dans cette abbaye de femmes nobles, qui recevaient leurs amis comme les femmes du monde.

Au moment de la suppression des monastères, Charlotte avait 19 ans. Elle fut recueillie alors par une vieille tante, Mme de Bretteville, qui habitait un vieux manoir à Caen. Cette tante, quoique appartenant à l’ancienne aristocratie, laissait à sa nièce toute liberté de donner à son esprit telle direction qu’elle voulait. Séduite elle-même par les idées nouvelles, elle les aurait plutôt partagées que combattues. Charlotte vécut près d’elle, dans cette solitude de la vie de province où les distractions sont rares. Sa gaîté douce rayonnait sur la vieille maison de sa tante qu’elle animait de son exubérante vie. La nature de son esprit la portait vers les choses sérieuses, elle connaissait les opinions, les journaux, les livres de son temps, elle dévorait les ouvrages de philosophie, les livres d’histoire. Jean-Jacques Rousseau l’avait passionnée, et, comme Mme Roland, elle lisait Plutarque. Les idées de liberté et de justice qui remplissaient son esprit n’y laissaient pas de place pour le roman.

C’était le temps où les Girondins luttaient avec un courage et une éloquence que toutes les femmes sérieuses admiraient. Ces députés proscrits et fugitifs vinrent se réfugier à Caen, y faisant une active propagande contre les crimes de Marat, qu’ils vouaient à l’exécration, et dont le nom faisait horreur. La province, qui n’a pas les engouements de Paris, s’indignait de voir cet homme, la lie et la lèpre du peuple, triompher des lois par la sédition, jouir de l’impunité, et, porté par les faubourgs à la tribune, prendre la dictature de l’anarchie, de la spoliation, de l’assassinat, menaçant la propriété, la liberté, la vie de tous pour satisfaire ses instincts de cruelle et abjecte tyrannie.

C’est la haine et la terreur qu’inspirait Marat, qui causait l’enthousiasme que l’on manifestait aux Girondins et l’espérance que l’on nourrissait de les voir triompher.

Charlotte Corday partagea cet enthousiasme, et crut qu’avec eux périrait la liberté en France ; elle fut effrayée de l’avenir qui se préparait si les crimes projetés par Marat se consommaient, Marat, l’homme dont l’ardeur vindicative et sanguinaire était la clef de voûte du drame infâme qui souillait la Révolution.

Elle fut hantée par l’idée de jouer un rôle actif dans ce drame, de hâter les dénouements, de sauver la France que les démagogues allaient perdre.

Mais cette idée, d’abord vague, ne se dessina que peu à peu dans son esprit ; son désir était immense, les moyens de le satisfaire semblaient irréalisables. Elle attendit. Dans les assemblées tenues par les Girondins, elle avait vu Pétion, Buzot, Louvet, Barbaroux ; ces orateurs qui avaient renversé la monarchie, soulevé le peuple de Paris, rempli la tribune et la nation de leur voix, étaient l’objet de l’enthousiasme et de la curiosité publique. Ces apôtres, presque tous jeunes et beaux, l’avaient intéressée au plus haut degré ; elle épousait leur cause, mais allait plus loin qu’eux dans le dévouement.

Le dimanche 7 juillet, Charlotte assista du haut de son balcon au départ des volontaires. L’enthousiasme des jeunes gens qui partaient sous la conduite du général Wimpfen, pour rétablir l’intégrité de la représentation nationale, l’électrisa. Elle eût voulu comme eux partir, aller à Paris, et délivrer avant eux la France du monstre qui répandait la terreur sur le pays. L’échafaud était dressé à Paris, on parlait de le promener bientôt dans toute la république. La puissance de la Montagne et de Marat, si elle triomphait, allait faire tomber des milliers de têtes. Cet homme sanguinaire avait déjà, disait-on, dressé la liste de ses futures victimes : 2.500 étaient désignées à Lyon, 3.000 à Marseille, 28.000 à Paris, 300.000 dans la Bretagne et dans le Calvados. C’était pis que l’Inquisition. Le nom de Marat faisait frissonner d’horreur. En 1789, il avait demandé 800 échafauds pour les 800 députés.
Charlotte voulut savoir ce qu’était l’état de Paris avant d’agir. Elle eut l’idée de s’adresser aux Girondins sans leur révéler ses projets. Elle vit Buzot, Pétion, Louvet, elle s’entretint deux fois avec Barbaroux, ce qui étonna un peu : pourquoi cette belle jeune fille allait-elle au palais de l’Intendance s’entretenir avec les jeunes orateurs ? Il y eut des sourires, peut-être des calomnies ; elle n’y prit pas garde et suivit son dessein.

Pétion la railla un jour en passant près d’elle dans la salle commune de l’Intendance où elle attendait Barbaroux : « Voilà donc, lui dit-il la belle aristocrate qui vient voir les républicains. »

« Citoyen Pétion, répondit-elle, vous me jugez aujourd’hui sans me connaître ; un jour vous saurez qui je suis. »

Dix jours plus tard, elle devait monter sur l’échafaud.

Elle partit pour Paris le 8 juillet, trompant sa famille sur le motif de son départ, et, dans la voiture, sa grande beauté troubla un jeune voyageur, qui, avant la fin du voyage, la demanda en mariage. Les autres voyageurs étaient des Montagnards exaltés qui se répandaient en imprécations contre les Girondins et en adoration pour Marat.

Elle entra dans Paris le 11 juillet. Là, seule, sans personne pour exalter son courage, pour la soutenir dans son projet, elle se réveilla le lendemain dans une chambre d’hôtel, retrouvant sa pensée audacieuse présente devant son esprit, sans trouble, sans hésitation, sans avoir la pensée d’échapper au supplice qu’elle se préparait volontairement.

Elle fit une visite chez Lauze de Perret, acheta au Palais-Royal un couteau-poignard de trois francs, puis chercha le moyen de voir Marat. Mais ce n’était pas facile, cet homme terrible avait peur des vengeances, il se faisait garder. Elle dut recourir à la ruse, et confesse combien ce moyen lui répugnait ; elle lui écrivit : « J’arrive de Caen, votre amour pour la patrie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure, ayez la bonté de me recevoir et de m’accorder un moment d’entretien. »

Son billet resta sans réponse. Elle en écrivit un second, et, cette fois, sans attendre la réponse, elle se rendit au domicile de Marat, qui vivait, rue des Cordeliers, 18 (aujourd’hui rue de l’École de Médecine). On a souvent décrit sa toilette, son attitude, sa beauté. Mais on ne pénétrait pas facilement chez Marat. Sans cesse occupé d’envoyer les autres à l’échafaud, il vivait dans la crainte perpétuelle d’être assassiné lui-même. Elle eut une altercation avec la maîtresse de ce monstre (il en avait une!…), et Marat, entendant ces bruits de voix et se doutant que c’était la personne qui lui avait écrit deux lettres, ordonna qu’on la laissât pénétrer. Elle entra dans la petite chambre où elle le trouva dans sa baignoire, occupé à écrire sur une mauvaise planche placée au travers, il était hideux et dégoûtant dans son drap sale et taché d’encre, les cheveux gras entouré d’un mouchoir sale, la bouche immense et ricaneuse, le front fuyant, la peau livide, un déséquilibré. Il lui demanda les noms des députés réfugiés à Caen. Elle les lui dicta : « C’est bien, dit-il, avant huit jours, ils iront à la guillotine. »

Ces mots tombèrent sur l’âme de Charlotte comme un nouveau forfait. Cela l’exalta, et en une minute elle tira son couteau et le lui plongea dans le cœur. Il mourut sur le coup. Il s’ensuivit un tumulte indescriptible, l’arrivée de la maîtresse, des employés de son journal, du public, car les nouvelles se répandent en une minute.

Charlotte fut jetée par terre, piétinée, insultée, ses bras furent liés en croix ; menacée par la foule, les soldats durent la protéger ; un fanatique fit un discours sur le cadavre de Marat, avec des gestes vengeurs ; le peuple gémissait sur la perte de son idole. « Pauvres gens, osa-t-elle dire, vous voulez ma mort et vous me devriez un autel pour vous avoir délivré d’un monstre. »

Cela souleva de plus furieuses imprécations et des gestes plus menaçants. Après un premier interrogatoire, Charlotte fut conduite à l’Abbaye. Mais tout Paris connaissait déjà l’événement. De toutes parts on venait voir la femme qui avait eu cette audace. Les députés Maure, Chabot, Drouet et Legendre vinrent sur le lieu du crime. Ils furent stupéfaits de l’audace et de la beauté de cette femme, autant que de son calme et de la fermeté avec laquelle elle répondait au commissaire. Jamais le crime ne s’était présenté à l’esprit des hommes sous cet aspect, ils y voyaient une sorte de justice divine et, s’attendrissaient sur l’assassin au lieu de plaindre la victime.

Cependant, les vociférations de la foule, les hurlements qu’elle entendait, l’excès de rage dont elle était l’objet lui firent croire que ses membres allaient être déchirés, et elle s’évanouit.

Dans sa prison, elle subit un second interrogatoire, et là encore fut un objet de curiosité et d’étonnement. Les hommes qui l’interrogeaient ne voulaient pas croire qu’une femme jeune, jolie, avait pu arriver seule à cette exaltation sublime contre le mal, et ils lui cherchaient des complices en même temps qu’ils la dévoraient du regard. Profondément impressionnés de cette inspiration et de cette intrépidité dans un être si frêle, ils étaient des admirateurs plutôt que des juges, et, quand Charlotte demanda en suppliant qu’on lui laissât mettre des gants pour que les cordes qui attachaient ses bras ne meurtrissent pas tant ses mains, Hamond ému ne put retenir ses larmes et s’éloigna pour les cacher.

Charlotte, dans sa prison, avait une grande sérénité, une grande joie de ce qu’elle avait fait ; racontant dans une longue lettre qu’elle écrivit à Barbaroux ses impressions, elle dit : « Qui sauve la patrie ne s’aperçoit pas de ce qu’il en coûte. Il n’est pas de dévouement dont on ne tire plus de jouissance que ce qu’il en coûte à se décider. Je prie ceux qui me regrettent de le considérer et de se réjouir. Chez les modernes, il y a peu de patriotes qui sachent s’immoler pour leur pays. Presque tout est égoïsme. Quel triste peuple pour former une République ! »

Charlotte dès lors était déjà entrée, par la pensée, dans l’immortalité ; elle ne pensait plus à sa personne, mais à son acte, elle pressentait l’apothéose.

Dans sa lettre d’adieu à son père, elle cite ce vers du grand Corneille son ancêtre :

« Le crime fait la honte, et non pas l’échafaud. »

L’heure du jugement était connue dans Paris, depuis la veille ; une foule immense ‘voulut y assister.

Nous laissons la parole à Lamartine, qui a décrit cette heure solennelle dans l’histoire :

« Quand l’accusée approcha, un bruit sourd s’éleva comme une malédiction sur son nom, du sein de cette multitude. Mais à peine eut-elle fendu la foule et fait rayonner sa beauté surnaturelle dans tous les regards, que ce murmure de colère se changea en un frémissement d’intérêt et d’admiration. Toutes les physionomies passèrent de l’horreur à l’attendrissement ; ses traits exaltés par la solennité du moment, colorés par l’émotion, troublés par la confusion de la jeune fille sous tant de regards, raffermis et ennoblis par la grandeur même du crime qu’elle portait dans l’âme et sur le front comme une vertu, enfin, la fierté et la modestie rassemblées et confondues dans son attitude, donnaient à sa figure un charme mêlé d’effroi qui troublait toutes les âmes et tous les yeux ; ses juges mêmes paraissaient des accusés devant elle : on croyait voir la justice divine ou la Némésis antique, substituant la conscience aux lois, et venant demander à la justice humaine, non de l’absoudre, mais de la reconnaître et de trembler ! » (Lamartine, Portraits et Biographies, p. 336).

Elle fut défendue par le jeune Chauveau-Lagarde, homme d’un grand courage.

Quand le président lui demanda : « Qui vous a inspiré tant de haine pour Marat ? » elle répondit : « Je n’avais pas besoin de la haine des autres, j’avais assez de la mienne.
– Que haïssiez-vous en lui ?
– Ses crimes.
– En lui donnant la mort, qu’espériez-vous ?
– Rendre la paix à mon pays.
– Croyez-vous donc avoir assassiné tous les Marat ?
– Celui-là mort, les autres trembleront peut-être. J’ai tué un homme pour en sauver cent mille. J’étais républicaine avant la Révolution. »

Voici la défense de Chauveau-Lagarde :

« L’accusée, avoue son crime ; elle avoue la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus accablantes. Citoyens, voilà sa défense tout entière : ce calme imperturbable et cette complète abnégation de soi-même, qui ne révèle aucun remords en présence de la mort ; ce calme et cette abnégation, sublimes sous un aspect, ne sont pas dans la nature ; ils ne peuvent s’expliquer que par l’exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main. C’est à vous de juger de quel poids un fanatisme si inébranlable doit peser dans la balance de la justice. Je m’en rapporte à vos consciences. »

Les jurés prononcèrent, à l’unanimité, la peine de mort. Leur conscience était absente ce jour là.
Elle entendit l’arrêt sans pâlir.

Pendant qu’on l’interrogeait, un peintre, dans l’auditoire, faisait son portrait. Derrière lui, un jeune homme blond tenait les yeux attachés sur elle, ses réponses le faisaient frissonner, il semblait s’associer par les yeux, par le geste, par l’attitude, aux sentiments de l’accusée, et avait de la peine à contenir son émotion. Il eut un mouvement d’horreur quand il entendit prononcer la peine de mort, et Charlotte le vit, il fut récompensé d’un regard d’elle. Il s’appelait Adam Lux et était Allemand.

Elle rentra à la Conciergerie, où le jeune peintre la suivit et continua son œuvre. Mais l’arrivée du bourreau vint l’interrompre. Son portrait commencé resta inachevé ; le peintre qui le faisait s’appelait Hauer, sa famille le possède encore.

Au moment où elle monta sur la charrette pour aller à la mort, un orage éclata sur Paris. Malgré la pluie, une foule immense encombrait la place. Des hordes de femmes la poursuivaient de leurs malédictions, elle promenait un regard rayonnant de sérénité et de pitié sur tout ce peuple. Sa chemise rouge donnait à son visage, une splendeur dont tous les yeux étaient éblouis.

« Le soleil couchant éclairait son front de rayons semblables à une auréole, dit Lamartine. On ne savait si c’était l’apothéose ou le supplice de la beauté que suivait ce tumultueux cortège. Robespierre, Danton, Camille Desmoulins s’étaient placés sur son passage pour l’apercevoir. Elle ressemblait à la vengeance céleste satisfaite et transfigurée. Adam Lux attendait la charrette à l’entrée de la rue Saint-Honoré ; il suivit pieusement les roues jusqu’à l’échafaud.

« Il gravait dans son cœur, dit-il lui-même, cette inaltérable douceur au milieu des hurlements barbares de la foule, ce regard si doux et si pénétrant, ces étincelles vives qui s’échappaient comme des pensées enflammées de ses beaux yeux dans lesquels parlait une âme aussi intrépide que tendre : yeux charmants qui auraient dû émouvoir un rocher ! s’écrie-t-il. Souvenirs uniques et immortels qui brisèrent mon cœur et le remplirent d’émotions jusqu’alors inconnues ! Émotions dont la douceur égale l’amertume et qui ne mourront qu’avec moi. Qu’on sanctifie le lieu de son supplice et qu’on y élève sa statue avec ces mots : Plus grande que Brutus ! Mourir pour elle, être souffleté comme elle par la main du bourreau ; sentir en mourant le froid du même couteau qui trancha la tête angélique de Charlotte ; être uni à elle, dans l’héroïsme, dans la liberté, dans l’amour, dans la mort, voilà désormais mes seuls vœux. Je n’atteindrai jamais cette vertu sublime ; mais n’est-il pas juste que l’objet soit au-dessus de l’adorateur ? »

La charrette s’arrêta. Charlotte monta d’un pas ferme les marches de l’échafaud et mit elle-même sa belle tête sous le couteau. Sa tête roula et rebondit. Un des valets du bourreau, nommé Legros, prit d’une main la tête et de l’autre la souffleta, croyant flatter le peuple dans sa haine. Il se trompait, il y eut un murmure d’indignation et d’horreur.

Tel est le résumé de l’acte héroïque de cette apôtre de l’idée moderne. Quel homme eut un pareil courage, une pareille volonté, une pareille abnégation ? Elle donna sa vie pour sauver celle des autres, qui étaient pour elle des inconnus. Et sa statue n’est pas encore élevée à la place où elle subit le martyr.

A suivre…

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