Livres de Femmes Livres de Vérités

Livres de Femmes, Livres de Vérités (20) La révolution française, c’est la résurrection de la femme – 1ère partie

« SPERO »

1er chapitre : Introduction – Aux origines: La guerre des sexes
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
2ème chapitre : Révolution religieuse en Egypte
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
3ème chapitre : Les Aryas – Guerre des sexes chez les Perses et les Hindous
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
4ème chapitre : La guerre des sexes dans la Chine antique
5ème chapitre : La guerre des sexes dans la Grèce antique
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
6ème chapitre : De l’Israélisme au Judaisme
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE – 4ème PARTIE
7ème chapitre : Origine et histoire du christianisme
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE – 4ème PARTIE
8ème chapitre : Vierge Marie et mystère de l’Immaculée Conception
9ème chapitre : Faits et temps oubliés
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
10ème chapitre : Celtes et latins
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE – 3ème PARTIE
11ème chapitre : Conséquence de l’invasion romaine – La délivrance viendra de France
LIRE LA 1ère PARTIE  2ème PARTIE
12ème chapitre : La Gaule romaine
13ème chapitre : L’EDDA, La VOLUSPA, Les SCANDINAVES et ODIN
14ème chapitre : Fin du 4ème siècle et début du Moyen-âge
LIRE LA 1ère PARTIE – 2ème PARTIE
15ème chapitre : La chevalerie, la Table Ronde et le Graal
16ème chapitre : Islamisme et Ismaéliens – Les Touareg
17ème chapitre : Les Croisades
18ème chapitre : Les Templiers
19ème chapitre : Les Cathares

Chapitre 20

ORIGINE DU FÉMINISME EN EUROPE

C’est par les Femmes que l’œuvre de rénovation sociale s’accomplit au XVIIIème siècle ; cette œuvre prit un élan extraordinaire et se manifesta dans tous les pays à la fois.

– En Angleterre, Mary Hartelle, qui mourut en 1731, fut le véritable pionnier du mouvement féministe anglais. Elle publia un livre intitulé Sérieuses propositions dédiées aux femmes pour l’avancement de leurs vrais et plus grands intérêts.

Elle réclamait des droits égaux à ceux des hommes, comme toutes les Anglaises.

– En Suède, Mme Anna-Charlotte Leffler fut un des écrivains les plus en vue de l’école réaliste suédoise ; elle dit que pour elle « la féministe est une révoltée », comme, du reste, tous les êtres bons, généreux et nobles, hommes ou femmes, sont des révoltés. Ils poursuivent le développement intégral de leur individualité, ils veulent être eux-mêmes, et non des personnages conventionnels, façonnés d’après des formules. Elle développa cette thèse dans des comédies : Vraies femmes, Bonheur de famille, Tante Malvina ; dans toutes le même sujet revient : le combat des révoltés contre la convention et le mensonge du monde, contre la corruption des soutiens de la vieille société.

– En France, une femme extraordinaire, Marie-Pauline de Lezardière, publia un livre qui ouvrit une voie nouvelle aux études historiques. Pour nous expliquer qui elle fut, nous laissons la parole à Mme Marie de Sédière, qui, dans La Chevauchée (Revue mensuelle, 15 décembre 1902, p. 637), dit ceci :

« Les érudits, les fouilleurs d’archives et de grimoires, découvrent à chaque pas des œuvres émanées d’une plume de femme et dont la signature d’homme a rapporté l’honneur à leur sexe. Je cite au hasard cette amie de Malesherbes et de Necker, Marie-Pauline de Lezardière, née au château de Verrie en pays vendéen. Son œuvre considérable, intitulée Législation politique de la Monarchie française, devait compléter l’Esprit des Lois de Montesquieu, y remplir cette lacune déplorée par les lettrés, chercheurs des traditions historiques. C’est-à-dire que cet ouvrage avait pour but de découvrir la véritable loi de la Monarchie française succédant aux périodes gauloise et romaine.

« Les bouleversements révolutionnaires anéantirent la première édition de cette œuvre anonyme ; en 1844, elle reparut dans les lettres françaises sous le titre de Théorie des lois politiques de la Monarchie française. L’honneur en revint à MM. Guizot et Villemain, sous les auspices desquels cette publication en fut faite. Ouvrage profondément pensé, s’appuyant sur des textes originaux, fragments latins accompagnés de versions françaises, de preuves puisées aux meilleures sources législatives. Travail considérable qui ne rapporta aucune gloire à cette femme érudite, qui l’avait conçu et exécuté. Pour accomplir cette œuvre, la jeune Vendéenne dut surmonter l’opposition violente de toute sa famille. Celle-ci ne voyait qu’une bizarrerie presque déshonorante dans ce goût anormal d’études législatives. Pour ménager ces inconcevables susceptibilités, la jeune fille dut abandonner toute revendication de son œuvre. Sous une signature anonyme, elle publia un des plus importants ouvrages historiques qui aient été imprimés. ».

RÉVOLUTION FRANÇAISE – RÉSURRECTION DE LA FEMME

La Révolution française est due à la résurrection de la Femme.

C’est son esprit émancipé qui jeta dans le monde les grandes idées de Liberté et de Justice. C’est elle qui fit un retour vers la Nature, inspira à l’homme l’idée d’en étudier les lois et l’aida dans cette étude. C’est elle qui jeta la première le cri de liberté, l’amour de la liberté étant le plus fort de tous ses instincts : pour elle il renferme tout, il signifie : Bonheur, Justice, Progrès, Lumière, Amour. Dès que les Femmes s’aperçurent qu’une issue était possible pour sortir de leur servitude, elles travaillèrent avec ardeur à conquérir ce bienfait immense. Il y eut des héroïnes et des martyrs.
C’est alors que Condorcet, dans son admirable aperçu des Progrès de l’Esprit humain, déclara nettement l’égalité des deux sexes et affirma que de la reconnaissance de cette égalité dépend le perfectionnement social.

Donc, les femmes entraînaient les hommes. Chaque pas que l’on faisait pour sortir de la domination de l’Église était un pas fait vers l’avènement de la Femme.

Les prêtres eux-mêmes élevaient la Femme symbolique parmi eux, et Clément XI, en 1708, fit de la fête de l’Immaculée Conception une fête obligatoire. Saint Alphonse de Liguori, dans son livre Les Gloires de Marie, chanta la Femme et contribua beaucoup à gagner des partisans à la doctrine de l’Immaculée Conception, doctrine qui semble absurde dans la forme d’exception que lui donnent les Catholiques, et qui a cependant un sens profond caché sous le symbole, et s’appliquant à toutes les femmes.

La Nature reprenait ses droits, et saint François de Sales apprenait à Mme de Chantal que par des amourettes même on peut s’élever jusqu’à la vie dévote. Donc ce prêtre, qui condamnait l’amour, y revenait cependant sans savoir pourquoi et en faisait le fond même de la religion. Le besoin d’adorer le Principe féminin est si fort chez l’homme que les révolutionnaires qui voulaient renverser la Religion n’ont trouvé à lui substituer que la Raison représentée par une Femme. Ce fut Melle Maillard qui joua ce rôle, dans lequel on ne sut pas mettre toute la grandeur que cette idée comportait.

Le mouvement féminin du XVIIIème siècle fut représenté sur les trônes, dans les salons, dans la bourgeoisie, dans le peuple.

La Femme s’éveilla partout à la fois

Depuis la Renaissance, ne voyons-nous pas la grande Elisabeth d’Angleterre, de qui date la prospérité de l’Angleterre?

– En Espagne, la Reine Isabelle, qui protégea Christophe Colomb.

– En Autriche, Marie-Thérèse, qui savait entraîner les Margraves de Hongrie.

– L’empire de Russie doit sa civilisation à quatre femmes qui y règnent avec éclat.

La France ne voulut pas de Reine. Elle paya cette impiété par la Révolution qui, elle, ne voulut plus de rois.

Descendant des trônes, le mouvement se propagea dans la haute société, et c’est dans les salons que vont naître les idées d’indépendance et de progrès. Les femmes de cette époque brillent dans les sciences ; à côté des étoiles de première grandeur auxquelles il faut consacrer des pages spéciales, que de satellites oubliés !

C’est la marquise de Fonseca, une naturaliste qui travaillait avec Spallanzani, et qui fut pendue a 30 ans à Naples en 1799. Elle était du parti français à la suite de la République parthénopéenne, et fut condamnée à mort malgré un traité formel.

C’est Lady Montagu, femme d’un ambassadeur anglais, qui vécut longtemps sur les rives du Bosphore et profita de sa situation privilégiée de femme de diplomate pour étudier les mœurs et nous les décrire dans une relation traduite en 1805. C’est elle qui rapporta en France le vaccin, dont les hommes firent gloire à Jenner qui sut exploiter à son profit l’Idée d’une femme.

En même temps, un mouvement populaire se produisit. Le 5 octobre 1789, les femmes se massèrent sur la place Louis XV ; elles ne réclamaient ni émancipation, ni droits politiques, elles demandaient du pain. Théroigne de Méricourt, l’illustre Liégeoise, les entraînait, Maillard les conduisait.
Le 25 octobre, les femmes de Paris adressèrent à l’Assemblée Nationale une motion dans laquelle elles demandaient l’égalité des deux sexes, l’accès aux places et emplois qui sont à leur portée.

Une autre, Marie Wollstonecraft, publia, en 1791, un ouvrage intitulé Revendication des droits de la femme.

C’était une réfutation des doctrines de Rousseau, un livre à tendances religieuses, comme le sont souvent les œuvres féminines, c’est-à-dire qu’elle envisageait la question des devoirs et des responsabilités de la vie familiale.

Ce n’est pas sur l’homme que l’auteur conseille aux femmes de prendre du pouvoir, c’est sur elles-mêmes ; elle veut qu’elles soient « un pouvoir bienfaisant ». Bravo, Madame, voilà la vraie formule du rôle de la femme.

Dans un autre de ses livres, intitulé : Le Legs du Docteur Gregory à ses filles et le Sermon du docteur James F…, elle donne aux femmes des conseils qui semblent bizarres ; elle dit que la dissimulation est la plus indispensable des vertus féminines.

« Si les femmes possèdent quelque intelligence, qu’elles se gardent de la faire paraître, surtout aux yeux des hommes, qui, généralement, n’ont que des regards malveillants et jaloux pour toute femme bien douée et d’esprit cultivé. »

Elle dit encore :

« Un esprit cultivé et un cœur sensible pourront toujours se passer des règles empesées du décorum… Ayez le cœur pur, donnez de la pâture au cerveau, et je me permets d’affirmer qu’il n’y aura rien à reprendre dans votre conduite. »

« Un droit comprend toujours un devoir », telle est sa devise.

Elle réclame pour les femmes une plus grande liberté, une plus complète éducation de leurs facultés, afin qu’elles puissent mieux accomplir leurs fonctions naturelles. Elle demande aussi pour les femmes l’exercice de la profession médicale.

Cette dame prit part aux mêmes luttes que Mme Roland, Théroigne de Méricourt, Olympe de Gouges, Rose Lacombe, la comtesse de Lamotte-Valois, Mlle d’Orbe, Sophie Lapierre, la marquise de Fontenoy et la Hollandaise Palm-Aelder, pendant les premières manifestations de la tourmente révolutionnaire.

LE MOUVEMENT EN ITALIE

Marie Agnesi (1718-1799)

C’est à Milan, d’une famille noble, que naquit Marie-Gaétane Agnesi. Son père aimait les sciences, il était riche et intelligent. Il se maria trois fois et eut 23 enfants, parmi lesquels deux filles qui s’illustrèrent ; la sœur de celle dont nous allons parler, Marie-Thérèse Agnesi, fut une musicienne qui composa trois opéras.

Marie Agnesi commença par étudier les langues, elle apprit le latin, l’hébreu, l’allemand, l’espagnol, le grec, le français ; c’est ce qui lui valut d’être appelée l’oracle des sept langues. Elle récitait tous les soirs l’office de la Vierge en grec, et, à l’âge de cinq ans, un Français lui fit ce compliment : « Une nymphe ne parle pas sur les bords de la Seine d’une manière plus douce. »

Nous empruntons ces détails à M. Rebière (Les Femmes dans la science)

A dix-neuf ans, Marie Agnesi avait soutenu dans son salon 191 thèses philosophiques. Le recueil en a été imprimé à Milan chez Malatesta et réimprimé à Padoue.

Un misogyne du temps, le comte Robbio de Saint-Raphaël, publia sous le couvert de l’anonyme un pamphlet contre les femmes intitulé Disgrâce d’Uranie. Mais, faisant exception pour Marie Agnesi, il lui adresse un magnifique éloge.

De Brosses, dans ses Lettres d’Italie, parle aussi d’elle et nous donne des détails sur son salon. Il dit :

« Je veux vous faire part, mon cher Président, d’une espèce de phénomène littéraire dont je viens d’être témoin et qui m’a paru una cosa più stupenda que le dôme de Milan, et en même temps j’ai manqué d’être pris sans vert. Je reviens de chez la Signora Agnesi, où je vous avais dit hier que je devais aller. On m’a fait entrer dans un grand et bel appartement où j’ai trouvé trente personnes de toutes les nations de l’Europe, rangées en cercle, et Mlle Agnesi assise seule avec sa petite sœur, sur un canapé. C’est une fille de 18 à 20 ans, ni laide ni jolie, qui a l’air fort simple et fort doux. On a d’abord apporté force eau glacée, ce qui m’a paru de bon augure. Je m’attendais, allant là, que ce n’était que pour converser tout ordinairement avec cette demoiselle ; au lieu de cela, le comte Belloni, qui m’y amenait, a voulu faire une espèce d’action publique ; il a débuté par adresser à cette jeune fille une belle harangue en latin, pour être compris par tout le monde. Elle lui a répondu fort bien ; après quoi, ils se sont mis à disputer dans la même langue sur l’origine des fontaines et sur les causes du flux et reflux que quelques-unes ont comme la mer. Elle a parlé comme un ange sur cette matière ; je n’ai rien ouï là-dessus qui m’ait plus satisfait. Cela fait, le comte Belloni m’a prié de disserter de même avec elle sur quelque sujet qui me plairait, pourvu que ce fût sur un sujet philosophique ou mathématique. J’ai été fort stupéfait de voir qu’il me fallait haranguer impromptu et parler dans une langue dont j’ai si peu l’usage. Cependant, vaille que vaille, je lui ai fait un beau compliment ; puis nous avons d’abord disputé sur la manière dont l’âme peut être frappée des objets corporels et les communiquer aux organes du cerveau ; et ensuite sur l’émanation de la lumière et sur les couleurs primitives. Loppin a disserté avec elle sur la transparence des corps et sur les propriétés de certaines courbes géométriques, où je n’ai rien entendu… »

Voilà donc une jeune fille qui reprend le rôle de la Femme primitive, le rôle divin, et dont la parole vivifiante étonne et charme les hommes comme le Logos antique, cette parole de la Femme primitive, que rien alors n’entravait dans sa libre expression.

Voilà le commencement de la résurrection du Logos.

LE MOUVEMENT EN RUSSIE

CATHERINE II (morte en 1796)

La Russie était tombée dans un état lamentable quand apparut la grande Catherine II, qui fut pour son pays une sorte de Providence vivante, une rénovatrice de la vie intellectuelle, morale, matérielle.

A ce moment, le pays était livré à l’ignorance, au luxe, à la grossièreté. Cela faisait une société où le désordre allait de pair avec le pouvoir.
Il fallut une femme pour arranger tout cela.

Catherine fut d’abord une femme malheureuse ; c’est cela qui la grandit et lui donna la connaissance de la nature humaine. « Mes deux maîtres, disait-elle, furent l’isolement et l’adversité. » Pendant 18 ans, elle vécut ainsi, isolée et désolée. Abandonnée de son époux Pierre III, qui passait ses journées à jouer avec des poupées et des soldats, et ses nuits dans des orgies immondes, Catherine fut à bonne école pour étudier l’homme. N’étant encore que fiancé, ce prince absurde et cynique se plaisait à entretenir la jeune fille qui allait devenir sa femme, de ses maîtresses et de ses intrigues amoureuses.

C’est pendant que son mari s’amusait, que Catherine employait son temps à étudier la Russie, cette nouvelle patrie sur laquelle elle, princesse allemande, allait régner. Elle lisait, étudiait, cherchait, se rendait compte de toutes choses ; c’était le temps des idées nouvelles, elle connaissait les œuvres de Montesquieu, de Bayle, de Voltaire, de Rousseau, et s’assimilait l’esprit du siècle, qui du reste était le sien. Elle s’appliqua très sérieusement à devenir une grande souveraine, et ses efforts furent couronnés par l’attachement profond que le peuple russe lui témoigna pendant les 34 années de son règne. La Russie tout entière l’appelait sa « Mère ». Ce fut une véritable restauration du régime féminin.

Dans des notes qu’elle laissa et qu’elle écrivait dans sa solitude, on trouve ces phrases :

« Dieu m’est témoin que je ne souhaite que le bien du pays où sa volonté m’a appelée à régner. La gloire de la Russie est ma gloire. C’est mon principe. Je veux ce but général ; rendre tout le monde heureux.

« La liberté est l’âme de tout ; sans elle, tout est mort. La liberté politique anime tout.

« Pour un souverain qui veut être aimé et veut régner avec gloire, un pouvoir dépouillé de la confiance de son peuple ne signifie rien. Cette confiance est facilement atteinte par le vouloir du bien public et par la justice.

« La paix est indispensable pour un grand empire comme la Russie. Nous avons besoin d’accroître la population, non pas de la diminuer. Ceci pour la politique intérieure ; pour l’extérieur, la paix nous assure plus de grandeur que les hasards d’une guerre toujours ruineuse.

« Réunir la mer Caspienne à la mer Noire et la mer Baltique à la mer du Nord, et diriger par là tout le commerce indo-chinois, aurait pour résultat d’élever la Russie à un degré de puissance supérieur à celui des autres puissances.

« Qu’est-ce qui pourrait s’opposer au pouvoir sans limite d’un souverain gouvernant un peuple de guerriers ? » (Bilfacoff, Catherine II, p. 246).

Catherine II estimait que le gouvernement des peuples est soumis comme celui des individus à des règles fixes, et c’est l’évolution sociale qu’elle s’efforçait d’étudier, cherchant à réaliser dans les limites de son pouvoir les rêves de justice et de progrès des philosophes de son temps.

C’est dans le but de faire des réformes qu’elle convoqua à Moscou, en 1767, des députés de toutes les parties de la Russie ; ils furent 545, à qui elle proposa l’examen d’un projet grandiose de réformes sociales. Elle se faisait l’illusion de croire que tous ces hommes allaient d’emblée comprendre ses idées généreuses. C’est dans son célèbre Nakaze, qu’elle leur présenta, que l’esprit de Catherine II se révéla surtout.

Ce travail comprenait 655 paragraphes, entièrement composés par l’Impératrice qui y mit toute sa sagesse, toute la force de sa pensée, se faisant législatrice sans consulter aucun homme, ne voulant même pas connaître leur opinion pendant qu’elle travaillait, de peur d’en être impressionnée. Elle disait : « Il s’agit de passer un seul fil et de s’y tenir fermement. »

Naturellement, son entourage la critiquait, les députés devant elle furent confus et indécis, mais elle eut le courage de persévérer dans sa grande entreprise, elle ordonna aux députés d’examiner ce Nakaze et leur demanda de lui faire connaître les besoins du peuple dans chaque province qu’ils représentaient. Le Nakaze fut appelé « le Grand Édit ». Leurs exposés furent appelés « Petit Édit ».

Les travaux commencèrent par la lecture du « Grand Édit ». Les députés furent littéralement transportés, d’enthousiasme par le clair bon sens de l’Impératrice. Habitués à l’assujettissement servile, attachés eux-mêmes à l’ancien ordre de choses, ils recevaient du pouvoir suprême un exemple unique dans l’histoire de la Russie. Contrairement à tous les anciens usages, on les appelait « citoyens ». On les engageait à rendre compte de toutes choses cachées sous des apparences trompeuses et mensongères. Ainsi, le pouvoir suprême proposait à l’examen la conception d’un principe souverain de justice ordonnatrice ! Cette conception, offerte à des hommes ignorants, demeura obscure dans la plupart des esprits, qui ne comprirent pas les principes du Nakaze, tels que ceux-ci :

« L’égalité de droit est dans l’égalité de lois pour tous les citoyens indistinctement.

« Faites que les gens craignent les lois et ne craignent personne, excepté elles.

« La liberté consiste dans la possibilité pour chacun d’agir selon ses facultés, sans se voir obligé à faire ce qui leur est contraire.

« Nul ne doit porter condamnation pour ses paroles. Les paroles ne sont pas des actes qui souffrent châtiment. Parfois le silence exprime plus que la parole.

« La défense ou la poursuite de certain culte est un mal pour la paix et le repos des citoyens.

« C’est un grand malheur de ne pouvoir dire librement son opinion sous certains gouvernements. »

Ces idées nouvelles étaient trop élevées pour être appréciées de l’esprit public qui régnait alors en Russie, et qui instinctivement les repoussait.

Cependant, les députés furent vivement impressionnés en entendant les dernières phrases du Nakaze :

« Tout cela n’est pas fait pour plaire aux flatteurs qui, possesseurs des biens terrestres, croient que le peuple est fait pour eux, alors que nous croyons et mettons notre gloire à croire que c’est nous qui sommes faits pour notre peuple ; en raison de quoi nous sommes obligés de dire les choses comme elles devraient être. Que Dieu nous préserve, après les travaux de ce Code, qu’il y ait un peuple plus équitable, et par conséquent plus heureux : l’intention de nos lois ne serait pas accomplie. Je souhaite de ne pas voir ce malheur. »

Ces idées réformatrices étaient l’expression de la pensée féminine, enfin libre de se manifester ; c’était une brillante résurrection de la Justice et du Droit planant par-dessus les institutions existantes, reniant implicitement le despotisme des mœurs de la Russie moscovite, reniant les édits tyranniques de Pierre le Grand, et entrant d’emblée dans une période humanitaire jusque là inconnue dans les États masculins.

Catherine, en femme supérieure, comprenait la raison d’être du Pouvoir, et le représentait comme une autorité morale exerçant une action providentielle pour le bien de tous.

« Où est la raison du gouvernement autocratique ? Non celle d’ôter aux hommes leur liberté naturelle, mais celle de diriger leurs actes vers la plus grande part du bien. Par conséquent, le meilleur des gouvernements est celui qui est le plus en rapport avec la raison qu’on doit supposer aux êtres pensants pour la fin que tout gouvernement doit poursuivre sans relâche. La raison et la fin de l’autocratie, c’est la gloire des citoyens, du pays et du souverain. De cette gloire découlent pour les peuples l’unité de pouvoir, la liberté raisonnable pouvant produire pour les peuples, par le gouvernement autocratique, autant de bien que la liberté. »

Elle comprenait le rôle des souverains autrement que les hommes. « Si chacun remplissait son devoir, disait-elle, on n’aurait eu besoin ni de souverain, ni de gouvernants. »

Ces idées sont celles des théoriciens de l’anarchie ; son Nakaze, écrit depuis plus de 220 ans, ne serait pas renié par eux ; ses principes, appelés les Lois de la Justice, sont de tous les temps, parce qu’ils ont toujours été l’expression de la pensée féminine, mais il fallait qu’une Femme, par sa haute situation, fût à même de les proclamer et de les faire écouter. Catherine II eut cette gloire ; elle ne fut pas un souverain ordinaire, occupant un trône, elle gouverna réellement la Russie. Et ce gouvernement supérieur sembla aux hommes politiques de ce temps un événement presque miraculeux. Le comte Minich, un des personnages les plus considérables du XVIIIème siècle, disait en 1765 : « Le gouvernement russe a cette supériorité sur tous les autres, il est régi par Dieu lui-même ; autrement, on ne saurait s’expliquer comment il se soutient. »

Voilà la puissance féminine rendue à sa première forme : la Divinité, la Dêva régnant sur les hommes.

Le prince Souvaroff, admirant ce résultat, disait à ce propos : « De la chance une fois, deux fois, à la fin il faut du savoir. »

La Russie n’eut jamais de jours plus glorieux que ceux pendant lesquels elle fut régie par une femme.

Et, si ses grands projets n’aboutirent pas à une réforme complète dans la forme du gouvernement, c’est parce que les hommes qui l’entouraient, sur lesquels forcément elle devait s’appuyer, avaient des opinions contradictoires qui entravaient ses vues ; les 545 députés réunis à Moscou apportèrent à cette mémorable réunion leur scepticisme autant que leur bon vouloir. Elle les appelait pour fonder le « Bien » de l’Empire, elle leur disait : « Instruisez-moi de vos nécessités. Communiquez-moi vos sujets de plainte. Quels sont vos maux ? Je n’ai nul système préconçu, je ne veux que le bien général, qui est du même coup le mien propre. Travaillez, réunissez les matériaux, édictez des lois, sachez ce que vous voulez. » Et, successivement, les opinions se manifestaient, chacun exposant ses idées, ses méthodes, ses principes. De tout cela sortirent, cependant, des réformes importantes. Les députés ouvrirent le débat sur les conséquences du Nakase. Leurs vues étaient étroites, alors que l’idéal politique de l’Édit était d’une ampleur qui dépassait leur portée et se rapprochait des principes de la Convention. La théorie de l’équilibre économique de l’Impératrice se rapprochait de celle des socialistes au point de vue du sacrifice de l’individu à l’État.

Les réformes proposées furent diversement acceptées par les députés, et, si quelques-unes n’aboutirent pas, c’est à eux qu’il faut s’en prendre et non à elle.

Cependant, le Comité législatif des députés s’occupa de rédiger de nouvelles ordonnances (Oulogénie, prolongement du Nakase), en vertu de cette tendance qu’ont les hommes d’imiter ce que font les femmes après les avoir critiquées, et de prétendre faire mieux. Ils y travaillèrent pendant deux ans sans aboutir, et furent interrompus, du reste, par ce cri jeté sur les frontières de la Turquie : « La Patrie est en danger ».

On était en 1768 et la guerre se faisait menaçante. Les députés, presque tous militaires, se rangèrent sous les drapeaux, et le Comité fut provisoirement dissous. Une sous-commission continua ses travaux et prépara la mise en œuvre de quelques-unes des mesures juridiques et administratives de l’Impératrice, celles par exemple qui concernaient l’administration des gouvernements (des provinces), le faire-part à toutes les villes de Russie, les lois sur le sel, sur la navigation, la transformation de l’usine d’armement de Toula, l’amélioration des voies de communication, etc., etc.

Catherine II fut une novatrice qui voulait équilibrer ses réformes et les mettre en rapport avec les nécessités du pays.

Son décret fut appelé la « Bulle d’or » de la Russie.

C’est que l’esprit du Nakaze était la justice raisonnée pour résoudre le problème social d’une manière directe. Quel but immense ! Et quelle résolution, quelle audace ! Seule des souverains russes, elle arriva au pouvoir avec un programme précis qui représentait la pensée des plus grands esprits du siècle. La valeur de cet acte apparaît comme un trait de génie à ses contemporains, comme à la postérité. Il ne dépendit pas d’elle de réaliser les idées émises dans le décret, mais des représentants des classes privilégiées, peu préparés à comprendre les idées d’égalité et de justice.

L’Impératrice adapta son outillage gouvernemental aux conditions de son siècle. Sa pensée exerça une influence immense sur une génération qui produisit des grands hommes faits à son image. En faisant appel à la raison, à la solidarité des forces sociales, elle lia sa politique au progrès, aux intérêts de tous, tout en affirmant le principe d’autorité qu’elle représentait, le pouvoir absolu, qu’elle incarnait et qui n’avait de limite que dans l’action entravante de ses auxiliaires, elle reconnut un pouvoir propre à une assemblée de délégués, et sut ainsi imposer le respect pour l’opinion des autres.

C’est pour respecter elle-même l’opinion des autres qu’elle sacrifia ses idées sur l’émancipation des serfs et l’abolition de l’esclavage.

Dans la première rédaction du Nakaze se trouvait un paragraphe « sur la nécessité de libérer les serfs ». L’opinion générale y fut si défavorable que l’Impératrice se vit forcée de le supprimer de la rédaction définitive de son décret, sacrifiant son opinion personnelle qu’elle avait soutenue déjà n’étant encore que Grande-Duchesse.

Voici comment elle avait d’abord formulé ce paragraphe : « Il aurait fallu établir, disait-elle, que dorénavant, après l’achat d’une propriété par un nouveau possesseur, tous les serfs soient libérés à partir de ce moment. Comme, dans le courant d’une centaine d’années, les terres changent de propriétaire, cent ans suffiraient pour la libération de tous les paysans. » Plus tard, quand l’expérience lui fit constater ce que les formes d’État renferment de survivances, de rétrogradation, elle se préoccupa surtout des relations de justice entre le maître et le serf. Ayant ainsi appris que le Sénat avait ordonné l’extermination de tout un village pour cause de meurtre d’un propriétaire, l’Impératrice écrivit au-gouverneur général : « Une mesure comme le massacre de tout un village pour venger la mort d’un propriétaire, prophétise des désordres plus grands encore. La situation des serfs est critique, des mesures de paix et d’humanité peuvent seules assurer le repos. »

Le Nakaze fut, selon ses propres paroles, changé, transformé, dans le but d’unifier les lois avec les faits dus à l’expérience. L’Impératrice avait écrit son Décret dans le but de le faire lire au plus grand nombre possible de personnes. Le Sénat en jugea autrement ; ces hommes eurent peur des idées libérales de leur souveraine, ils limitèrent le nombre d’exemplaires à expédier dans toute la Russie à 57, envoyés aux établissements les plus importants, pour être consultés à titre de renseignements, mais avec défense absolue de les donner en main aux fonctionnaires, non seulement pour être copiés, mais même pour être lus. Et voilà comment l’action, bienfaisante de la Femme est toujours entravée par la volonté réactionnaire de l’homme, même quand cette femme est une souveraine. Quelle leçon !

Malgré tout, le Nakaze eut un résultat considérable, et, si le règne de Catherine sembla finir moins libéralement qu’il n’avait commencé, c’est qu’elle se vit forcée de sacrifier ses impulsions féminines au courant du despotisme masculin qui régnait malgré elle par la force de l’habitude et des traditions. C’est pour cela que les évolutions sont lentes ; chaque effort de la Femme est suivi d’une réaction de l’homme, et c’est toujours à recommencer.

Cependant, elle accomplit de grandes choses. En voici un exemple :

En 1778, quand les États-Unis s’armaient contre la métropole, sous prétexte de guerre, les bateaux marchands d’Arkangelsk étaient poursuivis par les croiseurs américains et anglais. L’Impératrice s’en plaignit vertement à l’ambassadeur d’Angleterre, qui essayait de la tranquilliser : « Vous paralysez notre commerce, vous arrêtez notre navigation ; je donne à cela une grande importance. Le commerce est né de mes soins, et vous ne comprenez pas que je me fâche ! » D’autre part, l’Impératrice écrivait : « Savez-vous le mal que me font ces croiseurs ? Ils se saisissent des bateaux de commerce partant d’Arkangelsk. Ils se livrent à ce beau métier en juillet et en août, mais, ma parole, le premier qui touchera au commerce d’Arkangelsk aura à s’en repentir cruellement. Je ne suis pas Georges III, et on ne peut pas me mener par le nez comme on l’entend ».

Tout ceci se passait en 1779, et, le 28 février 1780, la célèbre « Déclaration des lois de neutralité pour le commerce » était signée.

Le Danemark, la Suède, l’Autriche, la Prusse, le Portugal, le royaume des Deux-Siciles, approuvèrent ce traité de Justice supérieure imposé à l’Europe par la conscience droite d’une Femme, et l’Angleterre dut céder et retirer les instructions secrètes par lesquelles elle soutenait le brigandage des mers.

Cette « Déclaration de la neutralité du commerce », ce « miracle », selon l’expression de Frédéric II, est entièrement l’œuvre de la grande Catherine.

Elle représente le « régime du Droit » fondé sur la Justice, qui émane spontanément de l’esprit féminin, et qui est le secret du bonheur social. Ce principe de droit, est en opposition absolue avec le régime injuste basé sur l’arbitraire de l’homme.

L’esprit de reconnaissance qui anima le peuple russe prouve combien les victimes du despotisme avaient fondé d’espoir sur le gouvernement d’une Femme, et, s’ils ne furent pas entièrement soulagés par elle, c’est que cela ne fut pas en son pouvoir. Elle voulut plus de bien pour la Russie qu’elle ne put lui en faire. Catherine mettait les réformes intérieures au-dessus des succès extérieurs.

Ce tableau, fait en 1781 par le célèbre Bezky, le prouve.

Dans le cours de ces derniers dix-neuf ans :
23 gouvernements organisés d’après les nouvelles ordonnances.
144 villes fondées et réorganisées.
30 conventions et armistices.
78 lois et édits publiés.
88 lois et mesures prises pour l’allégement du peuple.

Cela fait un total de 384 affaires intérieures.
On ne compte dans le même temps que 108 affaires extérieures.

Les conclusions à tirer de ce glorieux règne d’une femme, c’est que, quand la femme peut exercer son autorité, elle le fait dans l’intérêt des autres, dans l’intérêt général, c’est qu’elle cherche à faire régner la Justice, à faire respecter le droit, à augmenter le bien-être, à supprimer les charges.

Avec ces grandes femmes ainsi que celles plus contemporaines, nous voyons renaître la Justice féminine qui régna dans les premiers temps de l’histoire, et fut la base du matriarcat ; c’est l’impulsion donnée par ces grandes femmes d’État qui créa le courant nouveau des idées que des hommes arrivent enfin à comprendre et à accepter, se croyant une avant-garde quand ils ne font que suivre une pensée féminine émise depuis plus de deux siècle. Mais peu importe si l’idée fait son chemin, puisque du reste la femme ne peut rien sans le concours de l’homme. Mais combien il est lent dans l’œuvre du progrès !…

Catherine II mourut en 1796. C’est elle qui démembra la Pologne trois fois, qui acheta la Crimée, développa la civilisation en Russie, et introduisit dans le code russe des lois libérales pour les femmes.

Catherine II continua les desseins de Pierre le Grand, possédant aussi bien que cet empereur le sens des intérêts slaves imposant ses propres vues à tous ses ministres, joutant avec une aisance incomparable contre les plus rusés diplomates de l’Angleterre, justifiant enfin ce mot de Frédéric II : « La Russie, avant la fin du siècle, fera trembler l’Europe. ».

A suivre…

https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer la source et le site: http://www.elishean.fr/

Copyright les Hathor © Elishean/2009-2018/ Elishean mag



Print Friendly, PDF & Email
Articles similaires

Suivez nous sur les réseaux sociaux

Votre aide est importante…

MilenaVous appréciez mon travail et vous voulez soutenir ce site?

Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site en faisant un don libre par PayPal ou autre.

Même une somme minime sera la bienvenue, car je gère seule tous les sites du réseau Elishean/ les Hathor. Avec toute ma gratitude, Miléna

 

Recherchez sur le réseau

Enseignants d’humanité

enfants-abraham-bannierrre

Articles Phares

Les + partagés cette année