Evangile de Thomas Le Mystère JESUS

L’évangile de Thomas dévoilé – 2ème partie

par Pierre Mestdagh

Lire la 1ère partie

21

a dit mariam à jésus

à qui ressemblent tes disciples

il a dit

ils ressemblent à de jeunes enfants qui se sont installés dans un champ

qui ne leur appartient pas

quand les maîtres du champ viendront ils diront

laissez-nous notre champ

eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur champ

je dis donc ceci

si le maître de maison sait que le voleur arrive

il veillera avant qu’il ne vienne

et il ne permettra pas qu’il pénètre dans la maison de son royaume

et qu’il y prenne ses affaires

mais vous veillez face au monde

ceinturez vos reins d’une grande force

afin que les pillards ne découvrent le chemin vers vous

car l’acquit que vous attendez ils le découvrirons

que dans votre centre soit un homme averti

lorsque le fruit est mûr il est venu

rapidement sa faucille à la main il l’a cueilli

celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende

Mt 11. 16 et 24. 43-44 – Lc 7. 31-32 et 12. 39-40 – Mc 4. 29

Ce logion est composé de deux parties distinctes. Jésus commence par répondre à Mariam, ensuite il s’adresse à plusieurs personnes – mais vous, veillez…- probablement ses disciples. Mariam nous est mieux connu sous le nom de Marie Madeleine. Aussi bien de l’évangile de Philippe que de celui de Marie Madeleine elle-même – deux évangiles faisant également partie de la découverte de Nag Hammadi – nous pouvons déduire qu’un lien particulier unissait Mariam à Jésus. Philippe la présente même comme sa compagne de vie. Sa question indique bien qu’elle ne se considère pas comme une disciple.

Pour les disciples la réponse de Jésus n’est pas bien flatteuse… Ils utilisent le champ – leur entité biologique – pour en jouir comme des gamins, inconscients du fait que ce champ ne leur appartient pas. Quand les propriétaires viennent réclamer leur bien, ils doivent non seulement le leur laisser mais, en plus, se défaire de ce dont ils se sont parés. Il est clair que pour Jésus les disciples ne se sont toujours pas rendus compte de leur tâche véritable. Leur démarche intérieure n’a toujours pas commencé…

Notre entité biologique, ce corps physique et psychique qui est le nôtre, nous est offert non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu… Tout nous sera repris : la vie biologique comme tout ce dont nous nous sommes parés dans cette vie. Quel est le sens véritable de ce prêt, quelle en est la finalité…?

La seconde partie du logion met en scène le propriétaire d’une maison, qui a un souci évident de préserver son bien contre toute effraction. Aux disciples, qui n’ont pas à se soucier de biens matériels et qui n’ont donc pas de maison à protéger, Jésus dit : veillez face au monde. Car ce monde est le territoire du lion, où toujours subsiste la tentation de se laisser entraîner dans une confrontation avec les autres. Ceux qui désirent assumer une participation au royaume doivent maintenir une prudence alerte face aux valeurs éphémères du monde inférieur.

La démarche, qui mène à l’expérience du lien qui nous unit à l’Être absolu, est un processus évolutif dans la conscience individuelle. La route est longue et son cheminement ne peut se réaliser que pas à pas. (voir le logion 97) Chaque conception nouvelle franchit une limite et permet le développement d’une vision nouvelle. Elle est comme un fruit à cueillir. Tel que le pêcheur avisé nous devons maintenir une intelligence alerte, afin de distinguer les fruits qui ont une valeur absolue de ceux qui ne représentent qu’une valeur éphémère. Les pillards symbolisent en somme nos propres désirs égocentriques, qui sont toujours sous l’emprise du pouvoir du lion.

22

jésus vit des petits qui tétaient

il dit à ses disciples

ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le royaume

ils lui dirent

alors étant petits entrerons-nous dans le royaume

jésus leur dit

quand vous aurez fait le deux un

et que vous aurez fait l’intérieur comme l’extérieur

et l’extérieur comme l’intérieur

et le supérieur comme l’inférieur

en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un seul

pour que le mâle ne se fasse mâle ni la femelle se fasse femelle

quand vous aurez fait un œil à la place des yeux (*)

et une main à la place de mains (*)

et un pied à la place de pieds (*)

et une image à la place d’images (*)

alors vous entrerez dans le royaume

Mt 19. 13-14 – Mc 13. 15 – Lc 18. 15-17

2 Clém. 12. 2-6 : En effet, le Seigneur lui-même interrogé pour savoir quand viendrait le royaume dit : lorsque les deux seront un et l’extérieur comme l’intérieur, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle… lorsque vous ferez cela, dit-il, viendra le royaume de mon Père.

Afin de ne pas rompre une harmonie évidente, les lignes indiquées par (*) ont été transcrites dans l’esprit du logion. En fait il est écrit :

quand vous aurez fait des yeux à la place d’un œil

et une main à la place d’une main

et un pied à la place d’un pied

et une image à la place d’une image…

Veuillez excuser cette incartade directe dans le texte…

Chez les disciples la confusion est totale : comment pourraient-ils redevenir petits ? Le symbolisme dans l’image des enfants qui tètent leur échappe… Ils conçoivent l’image comme une réalité et celle-ci est totalement étrangère à leur attente juive. L’image de l’unité, dans laquelle sont unis l’enfant de sept jours et sa source de vie, représente une réalité qu’ils ne peuvent encore concevoir. Le nécessaire retour à la pureté originelle, celle qui était au commencement, est une conception pour laquelle leur conscience n’est toujours pas réceptive. Le sera-t-elle un jour…?

La vision nouvelle du royaume, en tant qu’une vie consciemment vécue dans son unité originelle, est au cœur même du discours de Jésus. Dans l’image de l’unité de la semence et la bonne terre cette réalité trouve un symbolisme parfait. Il est toutefois nécessaire de frapper plus d’un coup sur un même clou avant que celui-ci soit fixé !

La correction textuelle, que nous nous sommes permis d’apporter, nous semble justifiée. Jésus s’efforce en effet, presque désespérément, de préciser la notion d’unité : l’intérieur et l’extérieur, l’inférieur et le supérieur, le masculin et le féminin… En plus, nous lisons dans Mt 6. 22 et Lc 11. 34-36 cette parole de Jésus : si donc ton œil est simple (unique) , ton corps sera illuminé . La traduction du grec haplous par lucide ou clair est erronée ! Ainsi nous constatons que certains traducteurs évangéliques modernes et le transcripteur copte sont unis dans une même incompréhension…

Porter son regard vers la lumière intérieure ne nécessite pas deux yeux…Vers l’extérieur nous voyons avec deux yeux et discernons une impressionnante variation de couleurs. Qui discerne des couleurs, sans connaître la lumière, ne voit que des couleurs. Qui connaît la lumière, connaît toutes les couleurs…! Les images qu’observent nos yeux lors d’une projection cinématographique ne représentent qu’une réalité virtuelle. Dans l’obscurité d’une salle de projection elles nous paraissent pourtant réelles…

La réalité telle qu’elle se manifeste dans ce monde – l’extérieur qui est aussi l’inférieur – s’exprime par une harmonie d’énergie et de matière. Pour l’homme l’expérience en est dualiste. Tout y est polaire, chaque qualité y trouve son contraire ou son complément : chaud et froid, lumière et obscurité, joie et peine, masculin et féminin, yin et yang. La valeur unique, sous-jacente à cette réalité, est d’un ordre absolu et s’appelle harmonie . C’est elle qui dirige le tout , du nucléaire au cosmique. De cette valeur absolue la loi de karma , qui en fustige toute perturbation, est le gardien. Celui ou celle, qui élève sa conscience au niveau de l’unité dans l’ordre originel, transcende le phénomène de dualisme.

L’image de l’unité du mâle et de la femelle , du masculin et du féminin, a donné lieu à quelques élucubrations sexuelles, nous rappelant un état hermaphrodite ou androgyne soi-disant originel… Elles furent conçues afin de troubler la sérénité de cet évangile. Une interprétation peut pourtant s’avérer tellement plus simple ! L’image de l’unité de la graine et la bonne terre est accessible à chaque homme, ayant une connaissance de la vie champêtre. L’image de l’unité du masculin et du féminin peut aujourd’hui se traduire dans l’image plus subtile de l’unité du spermatozoïde mâle et de l’ovule féminin à l’origine de toute vie humaine. Ni la semence mâle, ni l’ovule femelle n’est à l’origine de la vie. C’est leur unité qui spontanément engendre la vie …

L’interprétation de l’image, la juste compréhension de la notion d’unité à la base de toute manifestation de la vie, n’est pourtant que le point de départ d’un cheminement, qui peut mener à une expérience réelle. L’expérience de l’état de conscience d’unité ne pourrait en effet se limiter à un processus cérébrale, dans lequel le dualisme ne serait transcendé que mentalement…

23

a dit jésus

je vous choisirai un entre mille

et deux entre dix mille

et unifiés ils se tiendront debout

Mt 22. 14

Dans ce logion la logique mathématique n’est pas à l’honneur ! Mais l’analyse mentale, tout en étant un moyen précieux, connaît elle aussi ses limites… Car la réalité pour laquelle Jésus tente d’éveiller notre conscience transcende le domaine aussi bien de la réflexion mentale que celui du vécu émotionnel. L’expérience est nouvelle, les lois qui la régissent également ! Au-delà du savoir mental seule une sincérité critique personnelle prévaudra comme guide véritable. Le nouveau ne serait pas nouveau si l’expérience n’en était pas différente, voir déroutante…

Le choix , dont il est question, ne se fait pas suite à quelque privilège fortuit, mais il est la conséquence d’une reconnaissance . (voir le logion 3) Dans un logion précédant Jésus reconnut en Thomas le disciple, dont la conscience s’était unifiée à la sienne. Raison pour laquelle il le choisit. Se considérer comme élu n’est qu’un vœu quelque peu vaniteux, appelé aussi «whisful thinking»… Ce fut l‘illusion d’un peuple entier, le rêve également d’un certain Paul et, dans son sillage, de l’Église qui s’appela catholique. Toujours elle se considère en effet comme l’épouse élue par l’époux appelé Christ. Ni Paul, ni l’Église ne pourraient être suspectés d’une modestie excessive…

24

ont dit ses disciples

enseigne nous le lieu où tu es

car il est nécessaire que nous le cherchions

leur dit jésus

celui qui a des oreilles qu’il entende

il y a de la lumière à l’intérieur d’un être lumineux

et il illumine le monde entier

s’il n’illumine pas il est une ténèbre

Jn 1. 38-39

Les disciples ne connaissaient-t-ils donc pas le lieu où demeurait Jésus … ? Il nous arrive des fois de souhaiter connaître la circonstance dans laquelle une parole fut dite. Probablement nous nous trouvons ici dans la situation du chapitre 14 de l’évangile de Jean. Jésus y réfère à son lien avec le Père, à la maison du Père où nombreux sont ceux qui peuvent trouver refuge. Thomas y témoigne du souci de connaître la voie vers le Père, tandis que Philippe formule cette demande : «montre nous le Père»… Tous deux ont le même désir : celui de partager l’expérience de Jésus.

La venue du royaume n’est pas un évènement sensoriellement perceptible. Le lieu où est Jésus n’est pas non plus un endroit délimité dans l’espace mais une réalité intérieure et donc spirituelle. Ceci fait partie de la vision nouvelle du royaume… En conscience Jésus est un avec l’Être, qui est source absolue. Quiconque est un avec lui demeure dans cette source. Qui demeure dans la source ne peut garder l’eau pour soi, ne peut en cacher la lumière… La finalité d’une connaissance est de servir, celle de l’amour est de se donner… La tache du disciple véritable, qui est devenu lumineux , est de rayonner la lumière. Qui n’est pas réceptif à la lumière, demeure dans les ténèbres et ne peut donc rayonner…

25

a dit jésus

aime ton frère comme ton moi intérieur (psychè)

veille sur lui comme sur la prunelle de tes yeux

Mt 22. 37-38 – Mc 12. 29-31 – Lc 10. 27

Dans cette vie nous sommes toutes et tous enfants du même Père. Bien sûr sommes-nous génétiquement différents, avons-nous subi des influences diverses par notre éducation, nos attaches culturelles, par les convictions éthiques ou religieuses de nos aînés. Surmonter ces différences relatives et focaliser notre esprit sur cette réalité unique, dans laquelle nous sommes unis dans une même loi absolue, voilà le défi qui nous concerne tous. À l’exemple de toutes les cellules de notre corps, notre tâche consiste à vivre en harmonie. Ceci implique également que tous et toutes nous sommes responsables les uns des autres.

«A ceci tous reconnaîtrons que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres.» (Jn 13. 35) Comme, dans leur naïveté, les disciples pensaient devoir redevenir petits pour avoir accès au royaume, nombreux sont ceux qui pensent qu’il suffit de respecter le commandement de l’amour du prochain, pour se garantir d’une vie éternellement bienheureuse… Il va de soi que le souci du prochain est une tâche essentielle dans l’expression de l’harmonie. L’amour du prochain ne pourrait pourtant être considéré comme le moyen suprême par lequel un but imaginaire – le royaume dans l’au delà – peut se réaliser.

L’amour est le fruit de notre union avec une source, qui à chaque instant nous délègue la possibilité d’aimer. Il ne convient pas d’accorder à nous-mêmes le mérite de la bonté, car tout ce que nous pouvons donner en amour nous le recevons ! Notre tâche principale consistera donc à fixer solidement nos racines dans cette source. («les hommes manquent de racines, ça les gène beaucoup… » Le Petit Prince XVIII) Dans une prise de conscience de notre intégration dans une loi absolue d’harmonie, de notre participation ici et maintenant dans la royauté du Père, réside notre responsabilité au service de notre prochain.

L’amour du prochain est sans aucun doute l’enseignement pratique principal, qui fut retenu des évangiles. Cet évangile laboure pourtant bien davantage le champ de notre conscience ! La valeur absolue à la base de toute expression de la vie s’appelle harmonie. Une harmonie dans les pensées s’exprime en intelligence, une harmonie dans les sentiments en amour… L’harmonie des deux est nécessaire pour qu’une action soit juste. Utiliser un savoir dans un état d’esprit égoïste est aussi peu justifiable que de vouloir exprimer la bonté sans posséder une connaissance nécessaire… Chaque conscience individuelle peut recevoir une inspiration , lui permettant de manifester harmonieusement amour et intelligence.

Chaque «moi» jaillit de manière égale d’une source absolue et a donc une valeur égale. Toute valeur accordée à sa propre personne est tributaire du psychisme individuel. Relativiser l’importance du moi dans une fraternité universelle permet de reconnaître dans chaque être, homme ou femme, blanche ou de couleur, arabe, juive ou chrétienne, cette qualité essentielle : d’être tous et toutes égaux dans notre unité avec l’Être absolu…

26

a dit jésus

la paille dans l’œil de ton frère tu la vois

mais la poutre dans ton œil tu ne la vois pas

lorsque tu auras ôté la poutre de ton œil

alors tu verras

et tu pourras ôter la paille de l’œil de ton frère

Mt 7. 3-5 – Lc 6. 41-42

Parce que vivre en harmonie est la finalité de cette vie, chaque être aspire au bonheur, le fruit naturel de l’harmonie. Mais les lois de l’inférieur, les règles que l’homme a conçues pour lui-même, le pousse à réaliser ses propres ambitions et à s’affirmer lui-même dans une confrontation avec les autres.

Depuis que l’homme fit de l’ un le deux, et aussi longtemps qu’il persiste dans cette séparation, l’inférieur restera isolé de la lumière du supérieur. La loi qui prévaut dans le monde inférieur est celle du lion. Cette loi nous incite à détecter les faiblesses chez l’autre, afin d’en tirer profit. De ce fait les défauts des autres sont davantage l’objet de notre sens critique que nos propres manquements. Un changement de mentalité s’impose donc…

Le point de départ de ce changement est une introspection personnelle et sincère. De quelles valeurs me suis-je donc paré ? Par quel subterfuge me suis-je accordé savoir, pouvoir et droits ? De quelle confusion suis-je devenu la victime ? La sincérité est le moyen le plus efficace pour reconnaître l’orgueil qui ne cesse de nous harceler, pour déceler dans notre œil la poutre qui nous empêche de voir.Dans la loi d’harmonie point il n’y a de lieu pour jugement ou discrimination, car tous nous sommes à valeur égale issus de l’Être absolu. Quoi que soit le délit commis par un ou une autre, jamais nous ne pouvons juger à sa juste valeur des circonstances personnelles qui l’ont poussé à la faute. Jamais la reconnaissance d’une erreur chez son prochain ne nous autorise à porter un jugement sur la personne elle-même…

«Aimer son ennemi» est une parole qui dans les évangiles fut malencontreusement attribuée à Jésus. En effet, le préalable à toute considération de quelqu’un comme son ennemi, est un jugement porté sur la personne elle-même. Ici se distingue la conception bouddhiste de la commisération : confrontés à une incompréhension envers l’autre, il convient d’être toujours conscient des restrictions de notre propre compréhension… À un aveugle nous ne pouvons faire le reproche de nous heurter… à moins que nous soyons aveugles nous-mêmes…

27

si vous ne jeûnez pas au monde

vous ne découvrirez pas le royaume

si vous ne faites pas du sabbat le sabbat

vous ne verrez pas le père

Une fois de plus des rites juifs sont mis en cause par Jésus. Son attitude de rejet face à ces rituels ne nous est plus étrangère. Qu’ont-ils donc de si dérangeants ? Aussi bien le jeun que le sabbat réfèrent à une abstinence, mais leur vécu ne correspond plus à leur conception originelle. Le jeun ne peut se limiter à une abstinence temporaire d’une alimentation traditionnelle. Le sabbat ne concerne pas un rite hebdomadaire où l’on s’abstient d’une activité journalière habituelle pour se consacrer à Dieu.

Au logion 21 Jésus disait : mais vous veillez face au monde . Ici il s’engage davantage : jeûnez au monde … Ce jeun ne concerne pas un rituel temporaire mais un état d’esprit permanent ! Si nous voulons éviter toute confrontation avec le lion du logion 7, il importe de renoncer aux valeurs que le lion impose. Jeûner au monde ne signifie pas renoncer au monde, mais refuser toute implication dans les valeurs trompeuses que nous propose le monde inférieur. Avoir une attention pour une alimentation saine, afin de maintenir un équilibre biologique harmonieux, est certes louable. S’astreindre durant une période limitée à de strictes règles de vie et d’alimentation, pour satisfaire à un imaginaire commandement divin, n’est pas une attitude justifiable ! Une nutrition harmonieuse ne nécessite aucun jeun particulier…

Un raisonnement analogue peut s’appliquer au sabbat. Le sabbat véritable ne nécessite aucune directive humaine… Une attention portée vers le supérieur ne pourrait se limiter à un rite hebdomadaire, mais devrait être un état d’esprit permanent dans notre conscience. Une participation à un rituel, qui tend à maintenir un juste état d’esprit intérieur, n’est certes pas à rejeter. Jamais pourtant un rite ne peut constituer un acte contraignant, dans le but d’obtenir pour soi une récompense éternelle… Une attention particulière portée à Dieu un jour sur sept, fut-ce le temps d’un rituel, ne pourrait compenser un attachement «au monde» durant les six jours restants ! La conscience d’un lien nous unissant à l’Être absolu se doit d’être un état permanent… Cet état implique tout naturellement un renoncement aux éphémères valeurs inférieures. Sabbat et jeun sont donc indissociables.

Voir le père ne pourrait évidemment être considéré comme une expérience sensorielle, mais comme une prise de conscience de cette réalité, que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père. Dans cet évangile les verbes «voir» et «entendre» sont quasiment toujours à prendre dans leur sens figuré.

28

a dit jésus

au milieu du monde je me suis tenu

en chair je leur suis apparu

tous je les ai trouvés ivres

personne parmi eux qui soit assoiffé

et mon moi intérieur (psychè) a souffert pour les enfants des hommes

car aveugles ils sont dans leur cœur

et ils ne voient pas que vides ils sont venus au monde

et qu’ils chercheraient à quitter le monde étant vides

si ce n’est que maintenant ils sont ivres

quand ils auront rejeté leur vin alors ils changeront de mentalité

Le constat que fait ici Jésus est accablant… Quel est le sens d’une source s’il n’y a personne d’assoiffé… L’homme n’a plus conscience ni de son origine, ni de sa finalité. Dans une complaisance égocentrique il s’est enivré…

Le corps physique, qui nous est confié et qui recèle tant de possibilités, est une entité précieuse mais servante. Pourtant, non sans une arrogance certaine, nous nous imaginons en être le propriétaire. Comme les gamins prirent possession de leur champ, nous aussi nous sommes devenus les orgueilleux possesseurs de notre corps. Nous vivons donc dans l’illusion d’être le seul maître de nos talents, de ce que nous possédons et croyons savoir. Nous nous sommes enivrés ! De la source de toutes nos possibilités nous nous sommes séparés. De cette ivresse l’enfant de sept jours, qui lui demeure toujours vide et donc pur dans l’unité avec sa source de vie, sera bientôt la victime… Car cela découle du pouvoir du lion, qui dicte sa loi dans le monde inférieur.

Comme la bonne terre représente pour la graine et son commencement et sa finalité, ainsi pour l’homme les deux ne font qu’un. Dans le rétablissement de l’unité dans sa source réside pour lui la réalisation de sa finalité : être source lui-même. Mais une coupe ne peut servir que si elle est vide… Alors seulement elle peut recevoir l’eau de la source et servir comme sert la source elle-même. Celui ou celle qui est parvenu à une juste connaissance de soi, qui a reconnu son ivresse, peut rejeter le vin et devenir à nouveau vide . La voie de la rédemption véritable passe par une purification intérieure. Ce cheminement là personne ne peut l’accomplir pour nous, ni Krishna, ni Bouddha, ni même Jésus… (voir le logion 38)

29

a dit jésus

si la chair a été à cause de l’Esprit c’est une merveille

si par contre l’Esprit a été à cause du corps

c’est la merveille des merveilles

mais moi je m’émerveille de ceci

comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté

44

a dit jésus

celui qui blasphème le père à lui sera pardonné

et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné

celui qui par contre qui blasphème l’Esprit pur

à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel

Mt 12. 31-32 – Mc 3. 28-30 – Lc 12. 10

Pour la première fois nous nous sommes permis d’associer deux paroles de Jésus. La raison en est que dans chacune d’elles nous est présentée une réalité nouvelle, ô combien importante : pneuma ou l’Esprit. Exceptionnellement nous avons utilisé une majuscule, afin de distinguer l’Esprit pur de l’esprit humain : ce guide intérieur que nous considérons comme faisant partie intégrante de notre moi intérieur. Dans le logion 44 l’importance accordée à l’Esprit est évidente : un blasphème de l’Esprit jamais ne sera pardonné…

Dans le logion 29 nous est présentée la relation entre la chair ( sarks ) en ligne 2 et le corps ( soma ) en ligne 3 d’une part, et l’Esprit de l’autre. Cette relation est également présente dans le prologue de l’évangile de Jean : « et la parole (l’esprit) est devenue chair… ».

Dans la tradition chrétienne le divin nous est présenté sous la forme d’une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son Fils unique et l’Esprit Saint, l’inspirateur divin de l’homme. Ils sont distingués tout en étant un seul. Ceci est appelé un mystère. Le mot mystère nous paraît comme un déguisement de l’orgueil humain, qui s’est octroyé la connaissance d’une «structure divine»… Dans cette structure Jésus est élevé au statut divin, malgré le fait que jamais il ne s’est explicitement présenté lui-même comme fils de Dieu. Ceux qui croyait reconnaître en lui un « fils de Dieu » – quelque soit la signification que cet épithète eût alors pu avoir – furent par contre clairement réprimandés par lui. (Lc 4. 41 – Mc 3. 12) Et pourtant, ce fut cette filiation divine qui fut fatale à l’homme, qui avait pris conscience d’un lien intérieur l’unissant à l’Être absolu… Car l’humain et le Divin devaient obligatoirement rester séparés…

La conception nouvelle de la trinité implique que le lien intérieur, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque homme. Chaque être humain est, dans une union spirituelle, enfant du Père . C’est la prise de conscience de cette unité qui fait toute la différence entre vie et mort. Mais comment l’homme peut-t-il avoir conscience d’un lien avec «cela», dont il ne peut s’acquérir une connaissance…?

Dans l’histoire de la genèse du monde, telle qu’elle nous est présentée dans le prologue de l’évangile de Jean, le «verbe» joue un rôle essentiel. Avant le commencement il était en Dieu. Dans le verbe est la vie. Il est la lumière par qui fut la vie et qui demeure toujours dans la création . Mais le monde ne l’a pas reconnu . À tous ceux qui l’ont reçu il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu…

Avant le commencement était absence de tout phénomène relatif, ni temps ni espace, que le vide : l’Être non manifesté, immuable et absolu… Dans ce vide réside toutefois le potentiel total de la création. Verbe est parole : vibration initiale. Vibration sous-entend : temps, espace et énergie. Le verbe symbolise donc l’expression de l’Être absolu, la manifestation du non manifesté, par qui la création toute entière et donc l’homme fut. En Orient cette impulsion initiale et toujours présente est symbolisée dans le mantra universel Aum . Le verbe n’était pas seulement au début : il est toujours présent, à chaque instant. Mais l’homme ne l’a pas reconnu … Pourtant l’homme peut le reconnaître, car à tout instant il peut recevoir cette vibration, qui est lumière intérieure. Dans cette expérience réside la prise de conscience de son état d’enfant du Père .

Le verbe symbolise l’Esprit. Par l’Esprit fut la création et donc l’homme. Il demeure toujours dans la création et donc dans l’homme, par qui il peut être reconnu. L’Être absolu, dans son aspect non manifesté, ne peut être connu par l’homme. Aucune parole, aucune image ne pourrait Le lui révéler. Toute représentation n’est que réalité virtuelle… L’Esprit est l’expression même de l’Être. De cette expression l’homme peut en faire l’expérience. Car l’Esprit est le lien spirituel unissant l’homme à l’Être absolu, qui s’exprime par une inspiration . La tâche du fils de l’homme consiste dès lors à transformer ce qu’il reçoit par l’Esprit, selon Sa loi d’harmonie.

La trinité n’est pas une spécification imaginaire, conçue par l’homme, pour exprimer sa connaissance de l’Être inconnaissable, mais une réalité essentielle et continuellement présente à l’intérieur de chaque être. Par l’Esprit l’homme peut redevenir conscient du lien qui l’unit à sa source de vie. Dans l’image d’une source l’unité du Père et de l’Esprit peut trouver un symbolisme révélateur. Une source est un vide duquel jaillit de l’eau. La source n’est ni le vide, ni l’eau, mais l’unité des deux : sans vide point d’eau, sans eau point de source… Le vide ne peut faire partie de l’expérience de l’homme, car vide est absence… De l’eau par contre il peut en faire l’expérience ! Mais quel est le sens de la source s’il n’y a personne d’assoiffé…, personne en qui ou par qui l’eau peut se transformer en vie… ? (voir le logion précédent) Voilà la tâche de l’homme, qui est aussi sa finalité : servir dans l’unité avec sa source . Cette vision de la trinité appartient au nouveau…

L’interprétation du logion 29 n’est certes pas simple. À la lumière de la nouvelle conception de la trinité nous pouvons tenter d’élucider quelque peu cette parole :

Si l’Esprit est à l’origine de l’homme de chair et de sang, c’est une merveille : la merveille de la genèse de la vie biologique. Si toutefois le corps, qui demeure dans les ténèbres de l’ignorance, porte en soi la possibilité de prendre conscience de l’Esprit et donc de retrouver la vie, voilà une merveille bien plus merveilleuse encore…

C’est le miracle de la vie biologique que l’Esprit est devenu chair. Le plus grand des miracles est toutefois que le corps, la base physiologique de la conscience, peut reconnaître l’Esprit et ainsi accéder à la vie. Voilà la naissance nouvelle ! La distinction faite ici entre sarks et soma est toute subtile… Sarks réfère au corps animé, à l’unité de soma et psychè . La condition pour que l’homme prenne à nouveau conscience de son unité originelle est toutefois que le corps, animé par le psychisme, devienne vide . (voir le logion précédant) Ceci implique que le psychisme doit retrouver son état originel de repos, de silence intérieur. Ce qui subsiste alors est l’état «non animé» du sarks : soma, le corps. Le personnel a déserté l’office, la porte s’est fermée, à l’intérieur ne subsiste que silence, paix, repos… Le repos est le moyen par excellence par lequel le psychisme peut se purifier. (voir le logion 53) Grâce à cette purification le pneuma pourra à nouveau manifester dans l’homme Sa loi d’harmonie.

L’Esprit est le plus grand des trésors qui soit à notre disposition, car porteur du potentiel total de la vie. Il est l’eau, par laquelle la source est reconnaissable. C’est Lui qui maintient l’harmonie dans la nature toute entière, qui vivifie les qualités du corps et du psychisme, qui est aussi la lumière intérieure, source de connaissance. Pourtant Il est toujours méconnu par l’homme… C’est la raison pour laquelle l’homme demeure dans les ténèbres de son ignorance.

celui qui blasphème le père, tire une flèche dans le vide …

celui qui blasphème le fils, se blasphème lui-même, ce qui est absurde…

mais celui qui, par ignorance, blasphème l’Esprit, méconnaît ce qui porte la vie en Soi…

Nous sommes bien éloignés du dualisme séparant le corps et l’Esprit, un dualisme qui caractérise la vision gnostique traditionnelle. Bien éloignés également de la vision dualiste de Paul, qui prétendait :

La chair et le sang ne peuvent avoir part dans de royaume de Dieu et le temporel ne peut avoir part dans l’intemporel… (1 Cor 15. 50)

30

a dit jésus

là où il y a trois dieux ce sont des dieux

là où il y en a deux ou un je suis avec lui

Lorsque les juifs entendaient Jésus parler en termes absolus de son père, ils comprenaient qu’il ne pouvait s’agir que de Jaweh. Mais se présenter comme fils de Jaweh était un blasphème, car aucun homme ne pouvait se réclamer d’une descendance divine. Un malentendu qui engendra des conséquences dramatiques… À ce sujet ils l’interrogèrent donc.

Une fois de plus sa réponse est perturbante. Que trois dieux sont des dieux est une évidence. Mais parler de deux ou un, auxquels il serait uni, est plus qu’énigmatique… Comment l’absolu, symbolisé dans le mot Dieu, pourrait-il se diviser de telle sorte qu’il y en ait deux…! Et pourtant…

Lorsque Jésus utilise l’image d’un père pour témoigner de son alliance à l’Être absolu, cette image est simple. C’est également le cas lorsqu’il utilise, comme au logion 74, l’image d’une source. Mais si nous distinguons, comme au logion précédant, dans l’image de la source le vide et l’eau en tant que symboles du le Père et de l’Esprit, l’image se décompose, devient «deux». Non pas deux comme une impossible division de l’Unique, mais comme deux aspects distincts d’une seule réalité : l’Être dans son aspect intemporel et immuable et l’Être s’exprimant dans une création. En termes savants ceci est appelé l’aspect transcendant et immanent du Divin. À cet Être absolu Jésus est uni : je suis avec Lui.

Jésus exprime donc un état de conscience d’unité avec l’Être absolu. Cet état de conscience n’engendre toutefois pas une identification à l’Être…! Unité et identification sont deux notions à ne pas confondre ! Le fils et son père sont un, mais pas identiques ! L’enfant de sept jours demeure lui aussi dans l’unité avec sa source de vie…

Puisque l’unité du Père et de l’Esprit fut considérée comme la source même de la vie, elle fut associée à l’image de l’unité du masculin et du féminin. Ainsi on retrouve dans des écrits gnostiques la représentation de l’Esprit – ruah en hébreux est du féminin – comme la Mère aux côtés du Père. La seule manière d’approcher l’Être absolu et inconnaissable est en effet de recourir à des images. Mais celles-ci ne sont qu’un moyen ! Jamais l’image ne peut être confondue avec la réalité qui en est l’objet. Ce qui en réalité est unique et absolu peut donc, dans une image relative, se décomposer …

Comme le Père et l’Esprit sont un, ainsi chaque être est unifié à cette réalité unique. Car en elle réside la source de toutes les qualités, que nous accordons pourtant si aisément à nous-mêmes. Parce qu’existe la création, existe l’homme, et parce qu’existe l’homme, existe la notion de Dieu. Avant l’apparition de l’homme sur terre tout était unité : le monde créé et le monde créateur, l’inférieur et le supérieur. L’homme les a séparés en naturel et surnaturel… Le sens de la démarche religieuse est de prendre à nouveau conscience de leur unité.

31

a dit jésus

un prophète n’est pas accepté dans son village

un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent

Mt 13. 57 – Mc 6. 4 – Lc 4. 23-24

La tâche d’un prophète est d’apporter une juste connaissance concernant le lien unifiant l’inférieur et le supérieur. Celle d’un médecin est de soigner une disharmonie physique ou psychique. En Jésus les deux tâches sont réunies. Cette double tâche est également celle de ses disciples. (voir le logion 14) Aussi bien une prétendue connaissance qu’une maladie ou une souffrance sont des symptômes d’une disharmonie. La connaissance de Jésus est holiste, car elle découle de l’harmonie de l’unité.

Il est probable que cette parole lui fut inspirée par sa propre expérience. En tant que juif il a du transcender les limites de sa propre culture, afin de parvenir à la connaissance qui maintenant est la sienne. La transmission de cette connaissance à ses proches n’est pas chose simple… Il est un fait que des voix étrangères attirent plus aisément notre attention que celles qui nous sont familières. Ainsi Jésus nous est plus familier que le Bouddha. Ses paroles inattendues dans cet évangile seront pourtant moins facilement acceptées par notre mental que celles, souvent fort intéressantes il est vrai, provenant d’un Dalai Lama…

32

a dit jésus

une ville construite sur une haute montagne et qui est forte

ni elle ne pourra être prise

ni elle ne pourra être cachée

33

a dit jésus

ce que tu entendras de ton oreille

de l’autre oreille proclame le sur les toits

car personne n’allume une lampe et la met sous un buisson

ni dans un endroit caché

mais il la met sur un lampadaire

afin que tous ceux qui vont et viennent voient sa lumière

Mt 5. 14 et 7. 24-27 – Lc 6. 47-49

Mt 10. 27 – 5. 15-16 et 4. 21 – Lc 12. 5 – 11.33 et 8. 16

Dans ces deux logia successifs Jésus tente, non sans un enthousiasme certain, de visualiser la richesse qu’il éprouve à l’intérieure de lui-même. Il compare la force qu’il reçoit à une ville fortifiée. Même si nous sommes encore fort éloignés de notre but final, chaque vision nouvelle que nous pouvons acquérir et qui est inspirée par le supérieur, a une valeur absolue. Cette richesse ne peut nous être prise, à moins d’une négligence de notre part… (voir le logion 35) Comme la lumière d’une lampe elle ne peut non plus rester cachée, car elle porte en elle une force qui dissipe les ténèbres…

L’image d’une ville fortifié évoque forcément l’idée de pouvoir. La lumière elle ne suscite pas cette idée. Parce que la lumière est le fruit d’une loi absolue – une ville fortifiée par contre est le produit de la main de l’homme – elle ne peut être source de pouvoir. La lumière ne peut que servir… Comme elle, toute connaissance n’a de valeur que lorsqu’elle sert. Le fruit d’une connaissance servante est autorité, jamais il ne peut dégénérer en pouvoir…!

34

a dit jésus

si un aveugle conduit un autre aveugle

ils tombent tous deux dans un fossé

Mt 15. 14 – Lc 6. 39

Tant que l’homme ignore sa véritable nature, qu’il reste séparé de la lumière de sa source intérieure, il demeure dans les ténèbres de la pauvreté. Sa compagne au quotidien s’appelle souffrance… La finalité de l’homme est pourtant ni de souffrir, ni de demeurer dans les ténèbres. Comme il dispose de deux yeux pour voir vers l’extérieur, il peut également diriger l’attention de son esprit vers l’intérieur et faire ainsi l’expérience d’une autre lumière, qui n’est pas perceptible à l’aide de ses deux yeux. La réceptivité pour cette lumière détermine qui est aveugle et qui ne l’est pas…

Suivre des guides, qui demeurent dans la présomption de connaître la voie, n’est pas le bon choix. Nombreux pourtant sont ceux qui pensent détenir la vérité et se croient appelés au rôle de balise lumineuse. Dans les ténèbres de notre ignorance nous ne sommes pas capables de distinguer l’aveugle du voyant… Mais celui ou celle qui reçoit la lumière intérieure n’a que faire de guides aveugles !

Dans l’évangile de Philippe, déjà cité au logion 21, nous lisons cette parole remarquable de Jésus. Lorsque des disciples lui font le reproche d’aimer davantage Marie Madeleine qu’eux-mêmes – car il l’embrassait souvent sur … – il leur dit : tant qu’un aveugle et un voyant demeurent ensembles dans l’obscurité, rien ne les distingue. Mais lorsque vient la lumière le voyant verra et l’aveugle pas… C’est ce qui distingue Marie Madeleine des disciples…

35

a dit jésus

il n’est pas possible que quelqu’un pénètre de force

dans la maison du fort

à moins qu’il ne lui lie les mains

alors il bouleversera sa maison

Mt 12. 29 – Mc 3. 27 – Lc 11. 21-22

Le logion 21 contenait déjà une recommandation à la vigilance. Celle-ci se répète ici. Ce que nous recevons de la source intérieure a, il est vrai, une valeur absolue qui nous fortifie, mais toujours nous sommes des êtres de chair et de sang… Toujours les tentations du monde inférieur sont présentes, nos faiblesses également… Par nos deux yeux nous observons tant de miroitements capables d’éclipser temporairement la lumière intérieure. Ainsi le fort se laisse duper, se laisse lier les mains…

L’ennemi qui est le plus à craindre, qui peut à nouveau nous priver de notre liberté, qui peut bouleverser notre harmonie intérieure, est de toute évidence notre «petit moi» et ses désirs égocentriques. La loi du lion nous pousse en effet à satisfaire nos propres désirs, car en cela réside précisément notre liberté… croyons-nous…! Mais celle ou celui qui cherche à se servir soi-même, se fragilise dans une dépendance, dans une assuétude psychique… Car nos désirs égocentriques nous entraînent à désirer toujours davantage !

La loi naturelle est ainsi faite que se sont nos désirs qui déterminent le contenu de notre volonté et qui dirigent donc nos actes. L’idéal d’une vie sans désirs est une aspiration mal comprise de la philosophie orientale. Vivre sans désirs n’est pas possible…! Ce qui, par contre, fait partie de notre tâche est de corriger l’objet de nos désirs. Notre force et notre liberté ne résident pas dans le moi dominateur mais dans le moi serviteur… La vie n’est pas un « self service »…

36

a dit jésus

ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin

de ce que vous revêtirez

Mt 6. 25-34 – Lc 12. 22-31

Ce logion s’associe tant au logion précédent qu’au suivant. Le souci pour ce que nous revêtirons , pour ce dont nous pouvons nous parer dans cette vie, est un souci abusif… Il va de soi que les vêtements symbolisent toutes les valeurs superficielles, qui peuvent faire l’objet de notre convoitise. La vanité, le souci de notre apparence, de l’image que nous présentons de nous-mêmes, n’en est qu’un aspect.

Il sied pourtant de ne pas tirer des conclusions trop hâtives ! Ce logion ne récuse en effet nullement l’intérêt que nous pouvons porter à nombre de valeurs relatives, qui font partie de la richesse et de la beauté de la vie. Jouir de ces valeurs là n’est pas en désaccord avec une vie spirituelle ! Toutefois, la loi de la vie est une loi d’harmonie et donc de mesure… Du matin au soir et du soir au matin est en dehors de toute mesure… Temps et discernement sont mis à notre disposition. Comment les vivre harmonieusement…?

37

ont dit ses disciples

quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous

a dit jésus

lorsque vous vous serez défaits de votre honte

et aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds

et que vous les aurez piétinés comme font les petits enfants

alors vous verrez le fils de celui qui est vivant

et vous n’aurez plus de craintes

Le logion 12 nous a appris que les disciples savaient que Jésus les quittera bientôt. À cette connaissance semble s’ajouter l’attente de son apparition parmi eux… Cette expectative n’est qu’illusion… comme n’est qu’illusion l’attente messianique, qui fait partie d’un concept religieux dans lequel un peuple entier se considère comme l’élu de Jaweh. Ce genre de considérations vaniteuses fait partie de la parure, dans laquelle l’homme honteusement a dissimulé son ignorance en créant l’espérance…

La metanoia , ce retournement dans notre état d’esprit, que préconise Jésus, est radicale ! Des visions imaginaires doivent faire place à une recherche réelle du fils de celui qui est vivant… Dans la foi chrétienne l’expression «fils de l’homme» fut réservée au Christ. Voir le fils de celui qui est vivant implique non seulement de reconnaître Jésus en tant que l’être, qui a pris pleinement conscience de son état d’enfant du père le vivant , mais surtout de reconnaître cette qualité essentielle en soi-même. Pour accéder à cette prise de conscience il est toutefois nécessaire, à l’image de l’enfant de sept jours, de retourner à la pureté originelle, de devenir intérieurement à nouveau vide et donc de se défaire de toute parure superficielle.

La honte , qui nous retient de nous voir nous-mêmes dans notre nudité originelle, est notre orgueil. Celui ou celle qui s’est défait de son orgueil, qui a rejeté son vin, qui a piétiné ses vêtements , peut reconnaître en soi-même son «soi» véritable : le fils ou la fille de l’homme qui est enfant de Celui qui est vivant … L’enfant égaré, qui a retrouvé le chemin de la maison paternelle et s’est reconnu comme enfant du Père, ne connaîtra plus de craintes . La réunification n’a qu’un nom : joie…!

38

a dit jésus

bien des fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis

et pour vous il n’y a pas d’autre de qui les entendre

il y aura des jours où vous me chercherez

et ne me trouverez pas

Lc 17. 22 – Jn 7. 33-34 et 8. 21

Le logion précédant précisait la voie des disciples : un dépouillement de leur ego, un démantèlement des valeurs et espérances illusoires, dans lesquelles ils se sont investis. Les «vérités» religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… C’est la raison pour laquelle les croyants restent confondus à des doutes et des angoisses. Ceux-ci ne peuvent se dissiper dans un espoir mais dans une connaissance véritable…

À cette connaissance tous et toutes nous aspirons, les disciples comme nous-mêmes. Seulement voilà, la connaissance que Jésus nous propose ne concerne pas le domaine du savoir mais celui de l’être… La gnose ne peut se révéler que dans une expérience personnelle. La voie de la connaissance de soi est un cheminement que personne d’autre ne peut parcourir à notre place, pas même Jésus… Sa tâche consiste à nous enseigner la direction à prendre. Et cette tâche là, envers ses disciples, lui seul peut l’accomplir…

L’espoir des juifs se fonde sur une apocalypse à venir. Selon Paul la rédemption s’est réalisée par la croix… La parole de Jésus est perturbante : la rédemption réside dans un cheminement que chacun de vous doit accomplir dans la solitude de sa nudité intérieure… Son nom est prise de conscience… Dans cette voie il importe, non pas que vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes…

9

a dit jésus

les pharisiens et les scribes ont pris les clefs de la gnose

et ils les ont cachées

ni ils sont entrés eux-mêmes

ni ils ont laissé entrer ceux qui le voulaient

vous par contre soyez prudents comme les serpents

et purs comme les colombes

102

a dit jésus

malheur à eux les pharisiens

parce qu’ils ressemblent à un chien qui dort dans la mangeoire des bœufs

car ni il ne mange ni ne laisse les bœufs manger

Mt 10. 16 et 23. 13 – Lc 11. 52-54

Les vérités religieuses, que d’autres nous proposent, n’ont qu’une valeur relative… La critique de Jésus concerne ces gens là, qui s’imaginent être investies d’une connaissance de l’Inconnaissable et empêchent ainsi d’autres à s’engager dans la voie d’une recherche véritable : celle de la gnose. Le procès qu’il intente ici concerne la distinction entre une croyance , comme un ensemble de vérités conçues par l’homme concernant Dieu, d’une part, et la gnose ou la conscience religieuse, en tant que l’expérience propre à la conscience individuelle du lien qui nous unit à l’Être absolu, d’autre part.

Par delà le monde et suivant la diversité des cultures, les croyances les plus diverses se sont développées. La fascination pour un pouvoir absolu, qui transcende les limites terrestres, est universelle. Depuis que l’homme existe il s’est octroyé une connaissance d’une réalité absolue et l’a transmise à d’autres. Tant le judaïsme que le christianisme et l’islam ont leur source au Moyen Orient et leurs racines dans la bible hébraïque. Leur ancêtre commun est Abraham. Tous ils partagent une croyance en un Dieu unique, mais ils ont chacun leur vérité concernant la relation séparant l’homme de Dieu. Pour ces vérités tous invoquent une révélation divine que certains auraient reçue. Seulement voilà, cette révélation n’a pas été perçue de manière égale… Chacun d’eux reste pourtant convaincu de sa propre prédilection divine. Des confrontations fratricides, au nom de Dieu, Allah ou Jaweh, ont laissé et laissent toujours de sanglants sillons dans notre histoire. L’orgueil humain nécessite-t-il des preuves plus évidentes…?

Il y a connaissance et ignorance, réalité et fiction… Jamais un homme ne pourra en empêcher un autre de dissimuler son ignorance par une fabulation. Tout savoir humain porte la marque de ses restrictions. Reconnaître cela en nous-mêmes est un premier pas sur la voie de la connaissance de soi. Dans ce que nous croyons savoir, ce que nous reconnaissons comme une vérité, nous sommes initialement totalement dépendants d’autres. Si nous voulons atteindre une maturité adulte religieuse, nous devons mettre un terme à cette dépendance ! La voie de la gnose est une voie libératrice. Jamais ce cheminement là ne pourrait entraver la liberté d’autrui, ni être la cause de confrontations.

Quiconque impose à autrui sa propre vision religieuse comme une vérité absolue, commet une faute d’orgueil et porte en cela une grande responsabilité ! À toute connaissance il convient de servir, d’être libératrice , non d’asservir. Jamais, par sa gnose, Jésus usa-t-il de pouvoir…

La recommandation de Jésus à la fin du logion 39 concerne d’une part les autres et d’autre part nous-mêmes : soyez prudents comme les serpents et purs comme les colombes. La prudence nous rappelle la vigilance du pêcheur avisé au logion 8. Une pureté intérieure, semblable à celle de l’enfant de sept jours, est la condition pour ne plus tomber dans le piège, dont nous avons été les victimes.

40

a dit jésus

un cep de vigne fut planté en dehors du père

et n’étant pas fort il sera extirpé par sa racine

et il périra

Mt 15. 13 – Jn 15. 5-6

Tout investissement en ce bas monde ne peut être que temporel et donc éphémère. Notre savoir y sera toujours relatif et donc limité. Le monde phénoménal, dont nous pouvons acquérir une connaissance, est lui aussi tributaire de «la loi des changements». Chaque expérience humaine est dépendante de l’état de la conscience individuelle et celle-ci aussi est continuellement en évolution. De cette évolution nous sommes nous-mêmes responsables…

Détacher l’attention de notre esprit du monde phénoménal pour la diriger vers l’intérieure, vers le repos du vide à l’intérieur de nous-mêmes, engendre une évolution purificatrice dans les structures physiologiques de notre conscience. (voir le logion 53) Toute connaissance, qui émane d’une conscience pure, est inspirée par l’Esprit. Elle a une valeur absolue, car : sa racine dans le Père . « Les hommes manquent de racines… ça les gène beaucoup. » (Le petit Prince XVIII)

41

a dit jésus

celui qui a dans sa main à lui sera donné

celui qui n’a pas

le peu qu’il a lui sera pris de sa paume

Mt 13. 12 et 25. 29 – Lc 8. 18 et 19. 26 – Mc 4. 25

Ce que nous avons dans notre main n’a de valeur que s’il s’agit du fruit de ce qui fut planté à l’intérieur du Père. (voir le logion précédent) Tout engagement dans une voie de recherche intérieure sera reconnu, car il aura des conséquences positives pour nous-mêmes comme pour d’autres. Ceci aussi est un aspect non négligeable de la loi de karma , reconnu par Krishna dans la Bhagavad Gita. Ce qui, par contre, nous est acquit selon des lois inférieures, nous sera irrémédiablement repris. Ceci est une suite logique du logion précédent et trouve sa conclusion naturelle au logion 42.

42

a dit jésus

vous soyez passant

Voici le logion le plus court de cet évangile. Être passant ni signifie nullement être indifférent ! Cette vie est un passage que nous avons à accomplir dans un engagement harmonieux avec la nature et les hommes. Par rapport aux biens de ce monde nous nous devons toutefois d’être passant .

Dans cette vie il nous est donné de jouir et de bénéficier de bien de richesses que nous offre la nature, de découvrir et d’apprécier d’autres personnes et d’autres cultures, d’accéder à une connaissance dans bien de domaines. Mais avant toute chose il nous est donné de vivre et donc d’agir en harmonie avec la nature et tous les êtres vivants. Agir en harmonie implique une action sans dépendance aucune de ses fruits , dénuée de toute attente d’un bénéfice personnel quelconque. Être détaché et rester libre, voilà l’état naturel de l’homme, l’état du monachos …

Au début du siècle fut découvert cette inscription sur le porche d’une porte de l’ancienne ville de Fateh pur Sikri, au sud de Delhi, construite par le Mogol Akbar le Juste :

Jésus – la paix soit sur lui – a dit

le monde est un pont

passe dessus

mais n’y établis pas ta demeure

Cette parole de Jésus était déjà connue dans le monde arabe au XI° siècle.

43

ont dit à lui ses disciples

tu es qui pour nous dire ces choses

par ce que je vous dis ne savez-vous pas qui je suis

mais vous êtes comme les juifs

car ils aiment l’arbre et détestent son fruit

et ils aiment le fruit et détestent l’arbre

Jn 8. 25 : Ils lui dirent : qui es-tu ? Jésus leur dit : d’abord ce que je vous dis. (Cette traduction est celle de l’École biblique de Jérusalem)

La question « qui es-tu ?» était pour les disciples – comme elle est toujours pour nous – une question intrigante… Qui est cet homme qui, comme en témoignent d’autres sources, guérit des malades, réalise des choses invraisemblables et surtout parle un langage imagé qui les perturbe ? Sa réponse est précise : ce que je vous dis … Plus important que ses actes est le contenu de sa parole. Avant toute chose sa tâche consiste à enseigner une connaissance qui témoigne du lien intérieur et spirituel qui est le sien. Son désir est d’instruire ses proches quant à la voie qui mène à cette expérience. Mais l’image de Dieu, qui leur a été imposée par la croyance juive, ne correspond pas à celle du père que Jésus leur présente pour visualiser son lien spirituel intérieur et le rendre accessible à leur conscience. C’est la raison pour laquelle il fustige ici l’erreur des juifs. Mais que signifie l’arbre qu’ils aiment et dont ils détestent le fruit, et quels sont les fruits qu’ils apprécient, mais dont ils détestent l’arbre…?

La croyance juive concerne un Dieu unique, mais les fruits de leur croyance ont un goût amer… Jaweh est en effet un Dieu tout-puissant et angoissant, car un jour Il sera le Grand Juge de chacun d’eux. Pour obtenir son indulgence il est donc nécessaire d’observer scrupuleusement Sa loi, de sacrifier consciencieusement à de nombreux rites… La relation qu’ils vivent avec leur Dieu est contraignante, pas agréable à vivre. Les fruits de leur croyance ont en effet un goût amer…

Les fruits qu’ils apprécient sont ceux qui sont appréciés par tous les hommes : une vie en harmonie avec soi-même et les autres. Ce fruit là appartient à l’arbre que Jésus appelle Père, mais que les juifs ne reconnaissent pas. Parmi les fruits de cet arbre point de lois ou de rites contraignants. L’homme qui a reconnu en lui-même son alliance avec le Père, reçoit spontanément Ses fruits – Son inspiration – comme un don. Pas à pas Il lui révèle la vie en une plénitude toujours croissante. C’est Lui l’arbre, que les juifs renient, mais dont ils aiment le fruit …

Ceci précise une fois de plus que la reconnaissance d’une concordance entre la croyance juive et l’enseignement de Jésus ne pourrait être que la conséquence d’un malentendu de sa parole ou, comme ce fut le cas chez Paul, d’une méconnaissance de celle-ci.

44 voir le logion 29

45

a dit jésus

des raisins ne sont pas récoltés sur des buissons épineux

ni sont cueillies des figues sur des chardons

car ils ne donnent pas de fruits

un homme bon produit le bien de son trésor

un homme mauvais produit des choses mauvaises

du trésor pervers qui est dans son cœur

et il dit des choses mauvaises

en effet de l’abondance du cœur il exprime le mal

Mt 7.15-20 et 12.33-37 – Lc 6. 43-45

Notre conscience, là où prennent naissance nos pensées et nos sentiments, détermine également le choix de nos actions. La cause de nos erreurs, de nos visions erronées, d’un mauvais état d’esprit, n’a pas son origine dans une influence ou le pouvoir d’un satan ou de quelqu’autre source du mal, mais en nous-mêmes, dans les perturbations dont est victime notre conscience. Toute action émanant de l’obscurité, d’un état disharmonieux, ne peut que produire des perturbations. La lumière ne jaillit pas des ténèbres, mais d’une source de lumière… L’obscurité-elle n’a pas de source. Elle n’est qu’absence, manque de lumière. C’est la raison pour laquelle les ténèbres n’ont pas de pouvoir sur la lumière et qu’il est donc insensé de lutter contre le manque , l’absence d’harmonie . Celle ou celui qui illumine dissipe spontanément les ténèbres…!

La représentation du monde comme le théâtre d’une lutte entre les forces du bien et du mal est une vision dualiste certes attrayante et inspirante pour l’imaginaire, mais qui fait partie du monde de l’imaginaire… L’imputation de l’origine du mal à un satan équivaut à la dénégation de notre propre responsabilité. Cette responsabilité est la conséquence naturelle de notre participation, consciente ou inconsciente, dans la royauté du Père.

La source de notre conscience est également la source d’où jaillit la lumière intérieure. Celui ou celle qui renie cette source intérieure et préfère se confondre dans les ténèbres extérieures, est soi-même responsable des troubles qui perturbent son cœur… Les fruits de ses actes sont en conséquence…

46

a dit jésus

parmi les enfantés de la femme

depuis adam jusqu’à jean le baptiste

il n’y pas plus élevé que jean le baptiste

en sorte que ses yeux ne seront point brisés

mais moi je vous dit

celui parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume

et sera plus élevé que jean

Mt 11. 11 – Lc 7. 28

La référence au petit ne nécessite plus de commentaire. La reconnaissance par Jésus de Jean le Baptiste comme le plus élevé parmi les hommes depuis adam , est quand même remarquable. Car, par cette reconnaissance, il dépasse en importance tous les personnages bibliques… Qui est cet homme ? Les évangiles nous le font connaître comme un personnage singulier, qui résidait dans le désert et y prêchait une metanoia dans l’attente de la venue du royaume. Son appel, transcrit en grec, était en effet metanoiete , ce qui fut malencontreusement traduit par : convertissez-vous . La metanoia est en effet un retournement de mentalité bien plus radical que ne le laisse supposer une conversion ! Il aurait également baptisé Jésus. Sa vision religieuse est juste, car : ses yeux ne seront pas brisés… Pourtant lui non plus n’a pas encore réalisé sa finalité, ne s’est pas encore fait petit …

Une fois de plus Jésus prend ses distances par rapport à ceux qui dans l’histoire religieuse juive l’ont précédé. Dans l’évangile de Jean il les fustige même comme « voleurs et brigands »… (Jn 10. 8)

47

a dit jésus

il n’est pas possible qu’un homme monte deux chevaux

ou qu’il bande deux arcs

et il n’est pas possible qu’un serviteur serve deux maîtres

car il honorera l’un et outragera l’autre

aucun homme ne boit du vieux vin

sans désirer aussitôt de boire le vin nouveau

et le vin nouveau n’est pas mis dans de vieilles outres

de peur qu’elles ne se fendent

et le vieux vin n’est pas mis dans une outre neuve

pour qu’il ne se gâte pas

et un vieux tissu n’est pas cousu à un vêtement neuf

car une déchirure se produirait

Mt 6. 24 et 9. 16-17 – Lc 16. 13 et 5. 36-39 – Mc 2. 21-22

Dans la première partie de ce logion Jésus précise que le choix, qui s’impose à nous, ne tolère pas de compromis. Notre expérience de vie nous apprend pourtant que, dans nos rapports humains, un compromis est bien souvent le meilleur des choix. Seulement voilà, il ne s’agit pas ici de rapports humains mais d’un choix essentiel et personnel, qui concerne l’orientation que nous donnons à notre vie. Quelle voie vais-je suivre…? Pour qui ou quoi ai-je à servir dans cette vie…?

Ceux, qui parmi nous ont fait un choix religieux et se proposent d’honorer la volonté de Dieu, méritent tout notre respect. Mais en quoi consiste cet engagement ? Est-ce honorer des commandements ou des prescriptions dictés par une autorité ecclésiastique et donc humaine ? En quoi la volonté d’Allah est-t-elle différente de celle de Jaweh ou de celle du Dieu des catholiques, des protestants ou des orthodoxes ? Quel Dieu interdit l’usage de préservatifs, refuse le sacerdoce aux femmes ou, tel que Paul le perçut, ne leur accorde pas les mêmes droits qu’aux hommes ? Tant que des humains décident du contenu de la volonté de Dieu, il nous reste bien des choix…

Projeter une qualité humaine – le vouloir – sur l’Être absolu est un exercice dépourvu de tout sens… «Cela», que Jésus nous présente par l’entremise de l’image d’un père, qu’il conçoit comme une source d’inspiration à l’intérieur de lui-même, n’est conciliable ni à l’image de Jaweh, ni à celle de «Dieu le Père», telle qu’elle nous est présentée par la croyance chrétienne… Le choix, que Jésus nous impose ici, est aussi radical que bouleversant ! Il fait partie du cheminement auquel il nous invite et qui constitue un défi pour la liberté et la responsabilité personnelle de chaque être.

La deuxième partie du logion nous est plus familière. L’amateur de vin se doit toutefois de prendre en considération les conditions précaires dans lesquelles ce liquide fut jadis conservé. C’est la raison pour laquelle le vin nouveau prévalait sur le vieux vin. En outre nous pouvons constater qu’une déviation commune est présente dans les évangiles canoniques. Dans ce logion il est en effet question d’une réparation d’un vêtement neuf , qui ne pourrait se faire à l’aide d’un vieux tissu . Ceci nous semble l’évidence même ! Chez les trois évangélistes synoptiques il s’agit par contre de la réparation d’un vêtement ancien à l’aide d’un tissu neuf, qui ne serait concevable… Que faisait notre arrière grand-mère lorsqu’un vêtement était usée à un endroit précis…?

Plus important toutefois est de sonder l’image afin d’y déceler le message. Que signifient le vieux vin et le vin nouveau, les vieilles outres et les outres neuves, le vêtement neuf et le tissu usagé ? Le nouveau , dont il s’agit dans l’enseignement de Jésus, est la prise de conscience du lien intérieur unissant chaque être, ici et maintenant, à l’Être absolu, sa source de vie. Ce lien est universel, car chaque homme peut le reconnaître. Il surpasse donc le domaine de l’imaginaire religieux… Le choix qui s’impose à nous est radical : ou nous accédons à la vision nouvelle et n’avons que faire de l’ancien, ou nous demeurons dans l’ancien… Servir deux maîtres, le Dieu de l’ancien et le Père du nouveau n’est pas conciliable…!

Et pourtant ce fut le Dieu de l’ancien qui devint celui de la croyance nouvelle, différente de la croyance juive… Nous pouvons essayer de comprendre maintenant comment cette nouvelle croyance a pu prendre racine. La condition essentielle, pour qu’une croyance nouvelle eût pu prétendre à quelque chance de survie, était qu’elle soit fondée sur la croyance des ancêtres et donc sur l’Ancien Testament. Mais, selon les autorités religieuses en place, la prédication de Jésus n’était pas conciliable à la croyance des ancêtres… C’est alors qu’intervient le personnage de Paul…

Paul était un pharisien convaincu et, selon ses propres écrits, le plus ardent parmi les persécuteurs des disciples de Jésus. Il n’est donc pas concevable qu’il n’eut pas eu, pour le moins partiellement, connaissance du contenu pernicieux de l’enseignement de Jésus. Ceci ne l’a toutefois pas empêché, après les évènements insolites sur le chemin de Damas et sa soudaine conversion, de reconnaître en Jésus crucifié et ressuscité le Messie tant attendu par les juifs. Seulement voilà, l’évangile de Jésus était toujours ce qu’il était : inacceptable pour la majorité des juifs, comme pour Paul… Le génie de Paul fit qu’il parvint à substituer son propre évangile à celui de Jésus, devenu superflu… car, comme il le précisa humblement dans son premier épître aux corinthiens : notre pensée est la pensée du Christ …! (2. 16)

L’évangile que Paul prêcha n’avait rien de commun avec l’évangile de Jésus ! La reconnaissance de Jésus en tant que Christ – christos étant la traduction grecque de mashiah – eut deux conséquences déterminantes. D’une part elle confirma le lien avec l’ancestral et, d’autre part, elle eut pour effet que Paul subit l’anathème de sa propre religion juive. Une croyance nouvelle, fondée sur la conception théologique de Paul et non pas sur l’enseignement de Jésus, était née…

48

a dit jésus

si deux font la paix entre eux dans cette seule maison

ils diront à la montagne éloigne-toi

et elle s’éloignera

Mt 17. 20 – 18. 19 et 21. 21 – Lc 17. 16 – Mc 11. 22-23

Le message est limpide : deux ont a faire la paix, à s’unifier. Dans cette seule maison peut référer au corps, le support physiologique dans lequel nous sommes invités à accomplir notre tâche. Cette maison pourrait aussi référer à la «demeure» du Père, dans laquelle tous nous sommes invités à résider.

Dans la création tout parait s’exprimer en notions dualistes. Notre jugement s’y fonde si aisément sur des normes de bien et de mal. Ainsi sont les règles dans le monde inférieur. En méconnaissant la loi d’harmonie l’homme s’est séparé de sa source d’inspiration. Il s’est nanti de lois, a présomptueusement prôné son savoir et a ainsi bouleversé une échelle de valeurs absolue. Ce qui à l’origine était un , est devenu deux …

Notre tâche, ici et maintenant, est évidente : rétablir l’unité . Quiconque s’est rendu compte de son erreur, peut s’engager dans une voie menant à l’unité originelle, peut parcourir le cheminement du fils prodigue. Ainsi chaque être peut à nouveau prendre conscience de son intégration dans l’autorité du Père, dans Sa loi d’harmonie. Son inspiration agit comme la lumière : elle dissipe les ténèbres, aplanit chaque obstacle, tel que nous le révèle l’image de la montagne.

Ce n’est donc pas une «foi» en qui ou en quoi que ce soit, qui est en mesure d’éloigner des montagnes, mais la réalisation de l’unité originelle . Comme les croyances ont méconnu le sens profond de cette unité, elles ont non seulement pas déplacé des montagnes, mais en plus, causé de profonds abîmes parmi les hommes…

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a dit jésus

heureux sont eux les monachos ceux qui sont choisis

parce que vous découvrirez le royaume

comme vous êtes issus de lui

vous y retournerez

Le cheminement nécessaire pour réaliser notre finalité, pour participer dans la royauté, est celui du monachos . La signification de monachos a déjà été précisée dans l’introduction ( traduire est trahir…) et au logion 16. Chaque être, désireux d’accéder à une maturité spirituelle, se doit de se libérer mentalement de liens contraignants, d’une assuétude à de valeurs trompeuses, religieuses ou autres, et de s’engager dans la voie libératrice d’une recherche personnelle. Les vérités rassurantes, que d’autres nous proposent, sont sans valeur… La richesse véritable est à découvrir individuellement au plus profond de soi. Voilà le défi du nouveau !

La finalité de la graine se réalise dans son retour à l’endroit de son origine. Dans cette unité elle cesse d’être graine pour servir comme semence et devenir germe… Pour l’homme, la réalisation de sa finalité consistera donc dans un retour à l’état de conscience originel : celui d’unité dans l’Être absolu. Cet état est celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera reconnu, sera choisi …

50

a dit jésus

s’ils vous disent vous venez d’où

dites leur nous sommes venus de la lumière

là où la lumière s’est produite

par elle-même elle s’est dressée

et elle s’est manifestée dans leur image

s’ils vous disent qui êtes-vous

dites nous ( sommes ) ses enfants

et nous (sommes ) les choisis du père le vivant

s’ils vous demandent

quel est le signe de votre père qui est en vous

dites leur c’est un mouvement et un repos

Voici une des paroles les plus impressionnantes de cet évangile. Il s’agit en quelque sorte d’un mini récit de la genèse, tel qu’il nous est proposé dans le prologue de l’évangile de Jean. Le symbolisme du verbe y est repris et précisé par celui de la lumière. L’accès à une juste compréhension du contenu de cette parole nécessitera temps et patience… Que celui (ou celle) qui cherche ne cesse de chercher…

La lumière est un symbole éminemment riche et universellement utilisé. Elle est non seulement la condition première pour toute expérience visuelle, elle détermine également le rythme des jours et des nuits, de l’activité et du repos, des saisons. En plus, en harmonie avec la matière, elle est responsable pour la chaleur comme pour la production de l’oxygène. Sans la lumière la vie sur terre ne pourrait exister… C’est la raison pour laquelle elle représente le symbole par excellence pour l’action ô combien essentielle de l’Esprit.

La qualité la plus évidente de la lumière est celle de permettre la visibilité. Symboliquement voir réfère à la faculté d’accéder à une vision, à une connaissance. Et pourtant, la lumière elle-même n’est pas visible… Des images ne se révèlent à nos yeux que grâce à une union harmonieuse de lumière et matière… Ainsi une projection cinématographique nécessite un écran pour révéler l’image que la lumière porte en elle.

Quel est le signe par lequel l’enfant du père le vivant , qui porte en lui la lumière et dont la tâche est d’illuminer, est reconnaissable ? C’est une expression d’harmonie, la loi unique à la base de toute vie. L’expression de l’harmonie est : équilibre, mesure… Le rythme essentielle dans la création est mouvement et repos, activité et non-activité, jour et nuit, été et hiver… C’est cette loi de mesure qui régit et soutient la nature toute entière, qui nous révèle l’unité au-delà du dualisme, l’ordre au-delà du chaos… Dans l’accomplissement de l’unité, dans l’état de conscience du monachos , mouvement et repos , activité et non-activité, sont un .

Dans l’évangile de Jean Jésus nous présente le signe de reconnaissance de ses disciples comme : si vous vous aimez les uns les autres . Ici le signe est : c’est un mouvement et un repos. Comment concilier ces deux paroles… ? Comme l’intelligence est l’expression d’une harmonie dans les pensées, l’amour est l’expression d’une harmonie dans les sentiments… Une complicité dans Sa loi d’harmonie est donc la condition première pour toute expression d’amour…

A suivre …

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