A la Une Le Mystère JESUS Rudolph Steiner

Les MYSTÈRES et la SAGESSE MYSTIQUE – « Le fils paraît né d’une vierge »

Rudolph Steiner

Une sorte de voile mystérieux recouvre le fond des religions antiques.

Parmi leurs adhérents, nous rencontrons un certain nombre d’esprits altérés des vérités profondes. Ne pouvant assouvir leur soif de vérité dans la religion officielle, ils cherchent la connaissance dans une vie supérieure.

Si nous tâchons de les suivre, notre regard plonge dans le demi-jour de cultes énigmatiques. Toutes les personnalités qui réussissent à satisfaire ce besoin se dérobent pour un temps à nos yeux. Nous comprenons tout d’abord pourquoi les religions populaires ne peuvent leur donner ce que désire leur cœur. Comme le peuple, l’aspirant aux mystères reconnaît l’existence des Dieux, mais il s’est aperçu que les concepts populaires des Dieux et les images qu’en donnent les cultes ne dévoilent pas les grandes énigmes de la vie. Il réclame une sagesse que gardent jalousement une communauté de prêtres sages. Son âme angoissée cherche un refuge auprès de cette communauté. Si les sages le trouvent assez mûr, ils l’admettent en des lieux cachés à ceux du dehors et le conduisent, de degré en degré, à une vie supérieure. Ce qu’il apprend alors et ce qu’il voit dans le temple, demeure voilé aux non initiés. Pour un temps, il semble ravi à la vie terrestre et transporté dans un monde secret.

Quand il reparaît à la lumière du jour, l’initié est complètement transformé ; une autre personnalité est devant nous. Cette personnalité ne trouve pas de mots assez puissants pour exprimer le sens sublime de ce qu’elle a vécu. Il lui semble qu’elle a traversé la mort non pas métaphoriquement, mais en réalité, pour s’éveiller à une vie nouvelle et plus haute. Et l’initié est bien certain que personne ne pourra comprendre ses paroles s’il n’a pas vécu la même chose.

Voilà ce qui advenait des personnes initiées aux Mystères, à cette quintessence de sagesse qu’on soustrayait au peuple et qui donnait des lumières sur les plus grands problèmes.

Cette religion secrète des initiés subsistait à côté de la religion populaire.

Son origine remonte dans la nuit des temps et se dérobe aux regards de l’historien jusqu’à l’origine même des peuples. Nous la retrouvons chez toutes les nations anciennes dont quelques traditions nous ont été conservées. Les sages de ces nations parlent de ces Mystères avec le plus grand respect.

Qu’est-ce qu’on dévoilait dans cette religion secrète ? Qu’apportait-elle à l’initié?

L’énigme qui se cache sous ces faits devient plus impénétrable encore lorsqu’on s’aperçoit que les anciens considéraient les Mystères comme quelque chose de dangereux.

Le chemin qui menait aux secrets de l’existence passait par un monde de terreurs. Malheur à l’indigne qui osait s’en approcher. Le traître était puni de mort et de la confiscation des biens. On sait que le poète Eschyle fut accusé d’avoir trahi certains secrets des Mystères sur la scène. Il ne put échapper à la mort qu’en se réfugiant à l’autel de Dionysos et en prouvant devant le tribunal qu’il n’avait jamais été initié.

Ce que les anciens disent des secrets des Mystères est significatif et déconcertant. L’initié est persuadé qu’il commettrait un grand péché en disant ce qu’il sait et que le péché ne serait pas moindre pour celui qui l’entendrait.

Plutarque parle des terreurs des initiés avant la révélation finale et les compare à une préparation à la mort. Un certain genre de vie devait précéder les rites des Mystères. Il avait pour but de réprimer la sensualité. Le jeûne, la vie solitaire, certaines mortifications y contribuaient. Les choses auxquelles l’homme s’attache dans la vie ordinaire devaient perdre toute valeur pour lui. La direction de sa vie sensationnelle et sentimentale devait
changer du tout au tout.

Impossible de douter du sens de ces exercices et de ces épreuves. La sagesse qu’on offrait à l’initié ne pouvait produire son effet sur son âme que s’il avait précédemment transformé le monde inférieur de sa sensibilité. On l’introduisait dans le monde de l’esprit. Il devait contempler un monde supérieur, mais sans les exercices et les épreuves, il n’aurait pu entrer en rapport avec ce monde. Ce rapport était la condition de l’initiation.

Pour penser juste sur ces matières, il faut avoir une expérience des faits intimes de la connaissance spirituelle. Il faut avoir senti qu’il y a deux espèces de rapports diamétralement opposés avec l’objet de la plus haute connaissance.

Le monde qui entoure l’homme est tout d’abord le monde réel. Ce qui s’y passe il le tâte, il l’entend, il le voit. Et c’est parce qu’il le perçoit avec ses sens qu’il l’appelle le monde réel. Il réfléchit sur les événements de ce monde pour en éclaircir les rapports. Ce qui, par contre, s’élève dans son âme ne lui semble d’abord qu’une forme fantastique. Ce ne sont là que de simples pensées et des idées. Tout au plus y verra-t-il des images de la réalité. En elles-mêmes les idées n’ont pas de réalité pour lui. Car on ne peut ni les toucher, ni les voir, ni les entendre.

Il y a un autre rapport avec les choses. Celui qui ne connaît que le premier aura peine à le comprendre.

Pour certains hommes, ce rapport s’établit à un certain moment de leur vie. Pour eux, les rapports avec le monde extérieur et le monde intérieur se renversent. Pour eux, les formes qui surgissent de la vie spirituelle sont réelles. Par contre, ce que les sens entendent, touchent et voient, n’a pour eux qu’une réalité inférieure. Ils savent qu’ils ne peuvent pas prouver cette assertion. Ils savent qu’ils ne peuvent que raconter leurs nouvelles expériences.

Quant à leurs récits, ils feront sur les autres la même impression que ceux d’un voyant sur un homme né aveugle. Tout au plus se considèrent-ils comme des prédicateurs dans le désert, avec l’espoir que l’œil spirituel encore fermé chez leurs auditeurs s’ouvrira par la force de leurs discours. Car ils ont la foi en l’humanité et veulent ouvrir en elle les yeux de l’esprit. Ils ne peuvent que montrer les fruits cueillis par l’esprit. Les autres les verront-ils ? Si oui, leur œil spirituel s’ouvrira.

Il y a quelque chose qui empêche tout d’abord l’homme de voir avec les yeux de l’esprit.

Au premier moment, il ne sait même pas ce que cela veut dire. Il est ce que sont ses sens, son intellect n’est que leur explicateur et leur juge. Ces sens rempliraient mal leur mission s’ils ne s’appuyaient sur la fidélité et l’infaillibilité de leur témoignage. Un œil serait un mauvais œil, qui, de son point de vue, ne prétendrait pas à l’absolue réalité de ses perceptions. L’œil a raison en ce qui le concerne et il ne perd pas ses droits par l’adjonction de l’œil spirituel.

L’œil spirituel nous montre seulement les objets perçus par l’œil corporel sous un jour supérieur. On ne nie rien de ce qu’a vu l’œil physique, mais une nouvelle clarté jadis inaperçue, rayonne de tous les objets. Alors on sait que ce qu’on a vu d’abord n’était qu’une réalité inférieure. On la voit toujours, mais trempée dans quelque chose de plus haut qui est l’esprit. Il s’agit maintenant de savoir si l’on est capable de sentir et de vivre ce que l’on voit.

Celui qui n’a de sentiments et d’émotions vivantes que pour le monde des sens considérera les images et les impressions d’un monde supérieur comme une Fata-Morgana, comme un simple jeu de l’imagination. Son âme est tournée tout entière vers le monde des sens. Il ne touche que le vide quand il veut saisir les formes de l’esprit. Elles se retirent devant lui quand il veut les tâter. Ce ne sont pour lui que des pensées. Il les pense ; il ne les vit pas. Ce ne sont que des images, plus irréelles que des rêves fugaces. Elles passent devant lui comme des flocons d’écume
quand il se met en face de sa réalité ; elles disparaissent devant l’édifice massif et solidement bâti de la réalité dont lui parlent ses sens.

Mais celui dont le sentiment vis-à-vis de la réalité a évolué, la regardera avec d’autres yeux et d’autres sentiments. Elle aura perdu pour lui sa solidité immuable et sa valeur transcendante. Ni ses sens ni ses sensations n’en seront émoussés, mais il commencera à douter de leur valeur absolue ; au delà de l’espace connu, il en a vu un autre. Le monde de l’esprit commence à l’animer.

L’homme entré dans cette voie court un risque terrible. Il se peut qu’il ait perdu le sens de la réalité immédiate sans en acquérir un nouveau. Il flotte alors dans le vide. Il se fait l’effet d’un défunt. Les anciennes valeurs se sont effondrées sans qu’il en ait vu surgir de nouvelles. Le monde et l’homme ont disparu à ses yeux. Il est descendu dans le monde inférieur. Il accomplit sa traversée du Hadès ou de l’Enfer. Heureux s’il ne sombre pas pendant le passage et si un monde nouveau s’ouvre à ses yeux. Ou il disparaîtra du monde visible, ou il y rentrera comme un être transformé. Dans ce dernier cas, un nouveau soleil et une nouvelle terre seront devant lui. À ses yeux, l’univers est rené du feu spirituel.

Les initiés dépeignent ainsi ce que les Mystères ont fait d’eux.

Ménippe raconte qu’il a fait le voyage de Babylone pour être conduit au Hadès et en être ramené par les successeurs de Zoroastre. Il dit qu’il a nagé à travers la grande eau, qu’il à traversé le feu et la glace. Les mystes disent qu’ils ont été effrayés par le brandissement d’une épée nue et que le sang a coulé.

On comprend ces paroles, quand on connaît le passage de la connaissance inférieure à la connaissance supérieure. N’a-t-on pas senti que toute matière solide et toutes les choses sensibles se dissolvaient en eau ? On avait perdu terre. Tous les êtres qu’on avait connus vivants étaient morts. L’esprit a traversé le monde des sens, comme une épée traverse le corps chaud ; on a vu couler le sang de la sensualité. Mais une nouvelle vie est apparue. On est sorti du monde inférieur.

L’orateur Aristide parle de cet état d’âme « Je croyais toucher le Dieu, sentir son approche, j’étais entre la veille et le sommeil, mon esprit était tout léger. Aucun homme ne saurait le dire et le comprendre, s’il n’est pas « initié ». Cette vie nouvelle n’est pas soumise aux lois de la vie inférieure. Le devenir et la mort ne la touchent plus. On peut parler longuement sur l’Éternel ; celui qui n’en parle pas après la descente au Hadès ne sait ce qu’il dit ; ses paroles ne sont que « vain son et fumée »

Les initiés avaient une nouvelle conception de la vie et de la mort. Maintenant seulement ils se sentaient le droit de parler d’immortalité. Ils savaient que ceux qui parlent d’immortalité sans avoir été initiés parlent de quelque chose qu’ils ne comprennent pas.

Le non initié se contente d’attribuer l’immortalité à quelque chose qui obéit aux lois du devenir et de la destruction. Pour lui, ce qui est vraiment éternel n’existe pas.

Les mystes ne voulaient pas seulement acquérir la persuasion que le noyau de la vie est éternel. D’après la conception des Mystères, une telle persuasion n’aurait en elle même aucune valeur. Car, d’après cette conception, l’Éternel n’existe pas à l’état vivant dans le non myste. Le non initié, qui parle de l’Être éternel, parle d’un pur néant. Or c’est cet être éternel que cherchaient les mystes. Ils devaient éveiller l’Éternel en eux-mêmes ; alors seulement, ils avaient le droit d’en parler.

Pour eux s’avérait la dure parole de Platon que le non initié disparaît dans la fange et que celui-là seul entre dans l’Éternité qui a traversé la vie mystique. C’est dans ce sens seulement qu’on peut comprendre les paroles du fragment de Sophocle : « Bienheureux les initiés qui entrent au
royaume des ombres. Eux seuls y trouvent la vie. Pour les autres il n’y a que misère et souffrance. »

Ne sont-ce pas des dangers réels ceux dont parlent les Mystères ? N’est-ce pas ravir à quelqu’un le bonheur, n’est-ce pas lui faire prendre la vie en horreur que de le conduire à la porte des enfers ?

Elle est terrible la responsabilité dont on se charge par là. Et pourtant, devons-nous nous soustraire à cette responsabilité ?

Telles étaient les questions que l’initié devait se poser. Il était d’avis que sa science était à l’âme populaire ce que la lumière est à l’obscurité. Mais dans cette obscurité habite un bonheur innocent. Le myste était d’avis que troubler ce bonheur sans nécessité est un sacrilège. Car que serait-il arrivé tout d’abord si ce myste avait trahi son secret ? Il aurait prononcé des mots, rien que des mots. Mais les sensations et les sentiments, qui auraient pu faire
jaillir l’esprit de ces mots, il n’aurait pu les communiquer. Pour cela il aurait fallu la préparation, les exercices et les épreuves, un changement complet dans la vie des sens. Sans ceux-ci, on aurait lancé l’auditeur dans le vide et le néant. On lui aurait pris ce qui faisait son bonheur, sans rien lui donner à la place. On n’aurait même rien pu lui prendre, car on n’aurait pu changer sa vie sentimentale avec des paroles. Pour lui la réalité de la vie se bornait aux choses des sens. On n’aurait pu que lui donner un pressentiment terrible, destructeur de l’espérance, cette âme de la vie.

La sagesse des Mystères ressemble à une plante de serre chaude qui doit être cultivée et soignée dans un espace clos. Celui qui la transporte dans l’atmosphère de la vie quotidienne, la pose dans un air où elle ne peut prospérer. Elle s’évanouit devant le jugement caustique de la science et de la logique moderne.

Dépouillons donc pour un temps notre éducation, qui nous vient du microscope et du télescope oublions la mentalité que les sciences naturelles ont créée dans notre esprit, purifions nos mains devenues lourdes et rudes à force de manier des scalpels et des acides, pour pénétrer dans le pur temple des Mystères. Il y faut la spontanéité du cœur et la fraîcheur du sentiment.

Notre temps, qui ne place la connaissance que dans les plus grossières réalités, a peine à croire que, dans les choses les plus hautes, la perception dépende d’un état d’âme. La connaissance devient par là un événement intime de la personnalité. Que l’on dise à quelqu’un la solution de l’énigme de l’univers. Qu’on la lui pose toute faite dans la main ! Le myste trouvera que la réponse est un vain mot, si la personnalité ne vient pas au devant de la parole de vie dans l’attitude juste.

Cette parole n’est rien par elle-même ; elle s’évanouit si le sentiment ne prend pas feu, comme il le doit, à son toucher.

Qu’une divinité s’avance vers toi ! Elle sera tout ou rien. Elle ne sera rien, si tu vas au-devant d’elle comme au-devant d’un homme ordinaire. Elle sera tout, si ton âme est accordée pour la comprendre. Ce qu’elle est en elle-même ne saurait te toucher mais qu’elle te laisse tel que tu étais ou qu’elle fasse de toi un autre homme, voilà l’important. Or cela dépend essentiellement de toi. Il faut qu’une certaine éducation, un développement des forces les plus intimes de ta personnalité t’ait préparé, pour que s’allume et jaillisse ce qu’un Dieu peut allumer et faire jaillir de ton âme. Cela dépend de la manière dont tu reçois ce qu’on t’apporte.

Plutarque nous dit quelque chose de cette éducation. Il nous fait connaître le salut que le myste adresse à la divinité qui s’approche de lui « Car lorsque nous nous approchons du sanctuaire, le Dieu, comme pour nous saluer, nous adresse cet appel « Connais-toi toi-même ! » ce qui est une formule non moins significative que le vulgaire « Réjouis-toi » par lequel les hommes s’abordent entre eux. Alors nous, à notre tour, nous disons au Dieu « EI. tu es ! », comme pour affirmer que la vraie, la seule appellation qui lui convient, et convient à lui seul, c’est de déclarer « qu’Il Est. » Pour nous en effet l’existence n’est réellement en aucune façon notre partage. Toute nature périssable, placée entre la naissance et la destruction, n’offre qu’une apparence, qu’une vague et incertaine opinion d’elle-même… « On ne saurait, dit Héraclite, descendre deux fois dans le même fleuve. » On ne peut non plus saisir deux fois dans le même état une substance mortelle.

La promptitude et la rapidité des changements désunit les molécules, les rapproche de nouveau ; ou plutôt, il n’y a ni renouvellement, ni temps postérieur, mais simultanéité constante entre la cohésion et la dissolution, entre le fait de paraître et celui de disparaître…

En effet, l’homme mûr a disparu quand naît le vieillard ; l’adolescent s’était anéanti pour laisser place à l’homme ; l’enfant pour faire place à l’adolescent ; le nourrisson dans le maillot pour faire place à l’enfant. L’homme d’hier est mort aujourd’hui, celui d’aujourd’hui sera mort demain. Mais si l’individu n’est plus le même, c’est, aussi, qu’il n’existe pas ; c’est qu’il subit des changements perpétuels ; c’est qu’il passe toujours d’un état à un autre. L’erreur vient de nos sens, qui, dans l’ignorance où nous sommes de ce qu’est véritablement l’être, nous font croire à la réalité de ce qui n’est qu’apparence. »

Plutarque s’appelle lui-même souvent un initié. Ce qu’il nous décrit ici est la condition même de la vie du myste. Au début de cette nouvelle sagesse, l’esprit de l’homme transperce l’apparence mensongère de la vie des sens. Tout ce que les sens considèrent comme l’être et la réalité est plongé dans le fleuve du devenir. Telle est la condition de l’homme lui-même comme de tous les êtres. Il s’évanouit devant l’œil de l’Esprit : sa totalité s’émiette en morceaux, en apparitions éphémères. La naissance et la mort perdent leur signification distinctive ; elles ne sont plus que les moments d’une agglomération et d’une désagrégation d’atomes comme tous les autres phénomènes de la vie.

Nous ne saurions trouver l’Être suprême dans les rapports entre le devenir et la dissolution des êtres. On ne peut le trouver que dans ce qui est vraiment durable, dans ce qui regarde en arrière le passé et qui pressent l’avenir. Le nouveau degré de connaissance consiste dans ce regard jeté en arrière et en avant. C’est l’Esprit qui se manifeste dans le monde des sens. Il n’a rien à faire avec le devenir. Il ne naît ni ne meurt.

Celui qui ne vit que dans le monde des sens porte en lui l’esprit latent. Celui qui a transpercé l’apparence mensongère du monde visible possède l’esprit en lui-même comme une réalité évidente. Celui qui a acquis cette vie a développé en lui un nouveau membre. Il ressemble à une plante qui n’avait que des feuilles vertes et qui pousse hors de sa tige une fleur aux couleurs éclatantes.

Certes, les forces qui font pousser la fleur existaient avant la floraison, mais elles ne sont devenues une réalité qu’avec elle. Les forces divines et spirituelles existent aussi, à l’état latent, dans l’homme qui ne vit que par les sens, mais elles ne deviennent une réalité manifeste que dans l’initié.

En cela consiste la transformation qui s’est opérée chez le myste. Par son développement, il a ajouté au monde un élément nouveau. Le monde avait fait de lui un homme doué de sens et l’avait abandonné à lui-même. Par là, la nature a rempli sa mission. Son propre effort sur elle-même est épuisé, mais ses forces ne le sont pas. Elles dorment comme ensorcelée dans l’homme naturel et attendent leur délivrance. Elles ne peuvent se délivrer elles-mêmes elles s’évanouissent dans le néant, si l’homme ne s’en empare pour les faire évoluer, s’il n’éveille à la vie ce qui sommeille dans ses profondeurs.

La nature se développe de l’imparfait au parfait.

De la matière inanimée, elle conduit les êtres, par une série de degrés, à travers toutes les formes vivantes jusqu’à l’homme doué de sens. Celui-ci ouvre les yeux sur lui-même et se perçoit comme un être changeant. Mais il perçoit de plus en lui les forces d’où ses sens sont nés. Ces forces, que l’homme porte en lui-même, lui prouvent comme des signes indubitables qu’il y a en lui autre chose que ce qu’il perçoit avec ses sens. Ce qui peut devenir par elles n’est pas encore.

Alors l’homme se sent tout à coup traversé par cet éclair qui a tout créé, y compris lui-même, et il sent que cette puissance divine lui donnera des ailes pour des créations supérieures. Cette puissance est en lui, elle était avant lui, elle sera après lui. Il est devenu par elle, maintenant il peut la saisir et prendre part à sa propre création.

Tels sont les sentiments qui vivent dans le myste après l’initiation. Il sent l’Éternel, le Divin. Il sent que son action doit devenir un membre dans l’action créatrice de ce Divin. Il peut se dire : J’ai découvert en moi « un moi » supérieur, mais ce « moi » dépasse les limites de mon existence sensuelle ; il était avant ma naissance, il sera après ma mort.

Ce « moi » a créé de toute éternité, en toute éternité il créera.

Ma personnalité physique est une création de ce « moi ». Il m’a incorporé ; il travaille en moi ; je suis une partie de lui. Ce que je créerai désormais est supérieur aux sens. Ma personnalité n’est qu’un moyen pour cette force créatrice, pour le Divin qui est en moi.

Ainsi le myste a vécu la naissance du dieu en lui-même.

Les mystes appelaient un démon (Daïmôn) cette force qui jaillissait en eux comme un éclair. Ils étaient les produits de ce démon. Il leur semblait alors qu’un nouvel être avait pris possession de leurs organes. C’était un être qui se plaçait entre leur personnalité physique et la toute-puissante force de l’univers, la divinité.

Le myste cherchait son démon.

Il se disait à lui-même : Je suis devenu homme dans la grande nature ; mais la nature n’a pas achevé sa tâche. Cet achèvement, je dois m’en charger moi-même. Mais je ne puis accomplir cette œuvre dans le grand royaume de la nature à laquelle appartient ma personnalité physique. Ce qui peut se développer dans cet empire a été développé. Il faut maintenant que je bâtisse dans le royaume de l’Esprit, là où la nature s’est arrêtée. Il faut me créer un air vital que je ne puis trouver dans la nature extérieure.

Cet air vital on le préparait dans les temples où s’enseignaient les mystères. Là on éveillait ces forces dormantes ; on les transformait en forces créatrices, en natures spirituelles. Cette métamorphose n’était possible que par une délicate éclosion, qui n’eût pas supporté l’air du grand jour. Mais une fois que l’initié avait accompli sa tâche, il était devenu ferme comme un roc ; il pouvait sortir du temple et braver toutes les tempêtes. Seulement il devait se garder de communiquer aux profanes ce qu’il avait vécu.

Plutarque dit que les Mystères donnaient « les plus grandes révélations sur la nature des démons ».

Et par Cicéron nous apprenons que dans les Mystères, « lorsqu’ils sont expliqués et ramenés à leur sens ; on reconnaît plutôt la nature des choses que celle des dieux»

Par ces confidences on voit que les mystes recevaient de plus hautes révélations sur la nature des choses que celles données par la religion populaire. On y voit que les démons, c’est-à-dire les êtres spirituels et les dieux eux-mêmes avaient besoin d’une explication. On en venait donc à parler d’êtres d’une nature supérieure à celle des démons et des dieux. Et cela était dans l’essence de la sagesse des Mystères.

Le peuple se représentait les démons et les dieux en images empruntées au monde des sens et à la réalité matérielle.

Celui qui avait reconnu la nature de l’Éternel ne devait-il donc pas douter de l’éternité des Dieux ? Comment le Zeus de l’imagination populaire aurait-il pu être éternel, lui auquel on donnait les apparences d’un être éphémère ?

Un objet du monde extérieur nous force à une conception particulière et très précise. La forme des Dieux a par contre quelque chose de libre et d’arbitraire.

Le monde extérieur ne nous contraint pas de nous les figurer de telle ou telle façon.

La réflexion nous apprend que pour la représentation des Dieux il n’y a pas de contrôle. De là une grande incertitude de l’esprit. L’homme commence à se sentir le créateur de ses Dieux. Il se demande même : Comment en suis-je venu à dépasser la réalité dans le monde de mon imagination ?

Le myste devait se poser de telles questions. C’étaient pour lui des doutes légitimes. Que l’on regarde, pensait-il, les images de tous les Dieux. Ne ressemblent-ils pas aux êtres qu’on aperçoit dans la vie ? Est-ce que l’homme ne les a pas créés en leur prêtant ou en leur étant telle ou telle qualité du monde visible ? Le sauvage qui aime la chasse se crée un ciel où l’on se livre aux chasses les plus divines.

Le Grec peuplait l’Olympe de Dieux dont les modèles se trouvaient dans ses palais et dans sa maison.

Le philosophe Xénophane (né en 575 et mort en 480 av. Jésus-Christ), remarque ce fait avec sa rude logique. Nous savons que les anciens philosophes grecs dépendaient tous de la sagesse des Mystères. Nous démontrerons cela plus particulièrement à propos d’Héraclite. On peut donc considérer la pensée de Xénophane comme la conviction d’un myste. Il dit :

Les hommes se figurent les Dieux créés à leur image ;
Ils doivent avoir leurs sens, leur voix et leur corps.
Mais, si les bœufs et les lions avaient des mains,
Et savaient s’en servir pour peindre et modeler comme les hommes,
Ils peindraient et sculpteraient les Dieux d’après leurs propres corps.
Les chevaux les représenteraient comme des chevaux, et le bétail comme des bœufs.

Cette découverte peut induire l’homme à douter de tout ce qui est divin. Il peut rejeter la poésie des Dieux et ne plus croire qu’à la réalité de ce qu’il perçoit par les sens. Mais le myste ne devenait pas un douteur de cette espèce. Ce douteur, il le comprenait, est semblable à une plante qui dirait : Ma fleur rouge n’existe pas, car je me suis accomplie avec mes feuilles vertes ; ce que j’y ajoute n’est qu’une apparence trompeuse.

Mais le myste ne pouvait pas en rester aux Dieux ainsi créés, je veux dire aux Dieux de la religion populaire. Si la plante pouvait penser, elle reconnaîtrait que les forces qui ont créé les feuilles vertes ont aussi créé la fleur rouge. Et elle n’aurait de repos qu’après avoir contemplé ces forces. Voilà ce que le myste faisait avec les Dieux populaires. Il ne les niait pas, il ne les déclarait pas vains, mais il savait que ces Dieux sont créés par l’homme.

Les mêmes forces, le même élément divin qui agit dans la nature, agissait aussi dans le myste. Elles créent en lui des images des Dieux. Cette force qui crée les Dieux, il veut la voir ; elle est quelque chose de plus élevé. Xénophane y fait allusion.

Il est un Dieu plus grand que tous les hommes.
Son corps n’est pas celui des mortels, ni sa pensée leur pensée.

Ce Dieu était aussi celui des Mystères. On l’appelait un Dieu caché. Car l’homme ne saurait le trouver avec ses sens.

Regarde les choses qui sont au dehors de toi ; tu n’y trouveras rien de divin. Fais un effort de raison ; tu pourras reconnaître d’après quelles lois les choses naissent et périssent ; mais ta raison elle-même ne te montrera rien de divin. Sature ton imagination de sentiment religieux tu peux te créer des images qui te sembleront des Dieux ; mais ta raison les mettra en pièces ; car elle te prouve que tu les as créées toi-même et que tu en as pris la matière dans le monde des sens.

Au point de vue de la simple raison et du monde extérieur, on peut nier Dieu. Car Dieu n’apparaît ni aux sens ni à la raison explicative des choses.

Dieu est ensorcelé dans le monde et c’est sa propre force dont tu as besoin pour le trouver.

Cette force, il faut la réveiller en toi. Tels étaient les enseignements que recevait le myste avant son initiation.

Et maintenant commençait le grand drame du monde dont il faisait partie vivante et intégrante. Le but de ce drame n’était rien moins que la délivrance du Dieu caché. Où est Dieu ?

Cette question brûlait au cœur du myste. Dieu n’est pas, mais la nature est. C’est dans la nature qu’il faut le trouver. Car il s’est enseveli en elle comme en un tombeau enchanté. Ces mots : Dieu est l’Amour, le myste les entendait dans un sens supérieur. Car Dieu a poussé cet amour à l’extrême ; il s’est sacrifié lui-même par un amour infini ; il s’est répandu, il s’est morcelé dans la multiplicité des êtres : ils vivent et il ne vit pas. Il sommeille en eux.

L’homme peut le réveiller. S’il veut lui donner l’existence, il faut qu’il le délivre en créant.

L’homme, ainsi éclairé, tourne son regard en dedans et se regarde lui-même. Il s’écoute.

Comme une puissance créatrice cachée, mais encore dépourvue d’existence visible, il entend la pulsation du Divin dans son âme. Dans cette âme il y a une place où le Dieu ensorcelé peut revivre.

L’âme est la mère qui a conçu le Dieu de la nature. Que l’âme se laisse féconder par la nature et elle enfantera le Divin. Dieu est né de ce mariage de la nature et de l’âme. Or ce n’est plus un Dieu caché, mais un Dieu manifesté. Il est vivant, il marche parmi les hommes. C’est le Dieu réveillé de son sommeil magique, le fils du Dieu ensorcelé.

Ce n’est pas le grand Dieu qui était, qui est et qui sera, mais dans un certain sens il l’est quand même : pour l’homme le fils de Dieu est né de sa propre âme. La connaissance mystique devient par là un événement réel dans le processus du monde. C’est un événement aussi réel que tout autre événement de la nature, seulement il se déroule sur un plan supérieur.

Le grand secret du myste est qu’il crée lui-même son Dieu, mais qu’il se prépare d’abord à reconnaître ce Dieu créé par lui.

Un non myste ne peut pas connaître ce Dieu. Il lui manque le sentiment du père de ce Dieu. Car ce père est endormi d’un sommeil magique.

Le fils paraît né d’une vierge. L’âme semble l’avoir mis au monde sans avoir été fécondée.

Tous ses autres enfants elle les a reçus du monde des sens. Là on peut voir, on peut toucher le père. Il vit pour les sens.

Le Fils de Dieu seul est conçu du Dieu caché, du Père Éternel lui-même.

LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES de Rudolph Steiner Chapitre II –

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