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Le régime des ayatollahs tire-t-il à sa fin?

On se pose bien des questions sur la situation en Iran et sur la possibilité que les manifestants iraniens finissent par renverser le régime des ayatollahs après quarante ans de désillusion et de souffrance.

par  Magali Marc

J’ai traduit pour les lecteurs de Dreuz ce long texte de l’expert, Malcolm Lowe, paru le 6 juin dernier sur le site du Gatestone Institute. Sa comparaison avec la débandade du régime est-allemand après quarante ans de répression est très encourageante.

L’éviction du régime iranien

Le 28 décembre 2017, de grandes manifestations contre le régime iranien ont éclaté à Mashhad et se sont rapidement étendues à de nombreux autres centres urbains.

De simplement bruyantes la plupart du temps, certaines sont devenues violentes et finalement le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (IRGC) y a mis fin en tuant des contestataires et en en arrêtant des milliers d’autres.

Les protestations ont continué, mais les nouvelles à leur sujet se sont faites rares. Comment doit-on les considérer?

On peut faire des parallèles intéressants avec le crépuscule du régime est-allemand. Par coïncidence, le régime iranien est dans sa quarantième année et le régime de l’Allemagne de l’Est s’est soudainement effondré juste après que ses dirigeants eurent organisé une grande fête pompeuse de son quarantième anniversaire dans la capitale, Berlin-Est.

Au moment de sa chute, le gouvernement et l’appareil de sécurité de la soi-disant « République Démocratique Allemande » semblaient être, comme toujours, complètement maîtres de la situation, mais il a suffit de quelques occasions pour que soit déclenché un effet domino qui l’a emporté. Il y a eu d’abord la vague des vacanciers qui conduisaient leurs «Trabis» polluantes vers la Hongrie ou la Tchécoslovaquie et de là, via l’Autriche, vers l’Allemagne de l’Ouest, parce que ces pays d’Europe de l’Est avaient cessé de les en empêcher. À partir du 4 septembre 1989, il y a eu les marches du lundi qui débutaient après la prière du matin à l’église Saint-Nicolas de Leipzig.

La célébration du quarantième anniversaire eût lieu le 6 octobre. Le 9 octobre, la marche du matin à Leipzig comprenait 70 000 personnes. En un revirement décisif, les dirigeants locaux du régime avaient décidé de ne pas envoyer la police par peur de pertes massives. Par la suite, les marches étaient sans limites et pas seulement à Leipzig. Le 9 novembre, un porte-parole du gouvernement, essayant d’apaiser les citoyens en leur accordant une mince concession, a bredouillé une annonce concernant le fait qu’il était plus facile d’obtenir des permis pour visiter l’Allemagne de l’Ouest. Les Berlinois de l’Est se sont mépris, comprenant que la frontière était maintenant ouverte et ils se sont précipités vers les checkpoints de Berlin-Ouest. Les gardes, eux aussi dans la confusion, les ont laissé passer. Là où une centaine de milliers de personnes avaient défilé le 6 octobre pour célébrer le régime, des dizaines de milliers de personnes ont commencé à circuler quotidiennement dans les deux sens.

En un an, l’Allemagne était réunifiée. L’arbre vigoureux qu’était l’Allemagne de l’Est s’est effondré à cause de quelques rafales de vent parce qu’il avait été miné de l’intérieur par la fin de l’estime que les citoyens avaient pour leurs dirigeants ou par le fait qu’ils avaient cessé de s’identifier à l’idéologie dominante (du régime).

Il est crucial de comprendre que ni en Allemagne de l’Est ni en Iran, le régime n’est arrivé au pouvoir grâce aux agissements d’une petite clique, comme lors de la Révolution russe d’octobre, mais en vertu d’une base idéologique qui a reçu un soutien populaire considérable.

C’est le déclin de ce soutien qui a transformé l’Allemagne de l’Est en un arbre creux et qui menace maintenant de faire de même en Iran. Considérons d’abord le cas allemand. Nous verrons ensuite le cas iranien.

Le régime SED est-allemand

Le parti communiste allemand avait été un mouvement de masse dans la République de Weimar.

Lors des élections fédérales allemandes de novembre (versus celles de mars) 1932, les résultats des plus grands partis étaient: Nazis 196 (-34), Sociaux-démocrates 121 (-12), Communistes 100 (+11) sur 584 (-24) .

Ainsi, aucune coalition majoritaire ne pouvait exclure à la fois les nazis et les communistes.

Ce qui a amené Hitler au pouvoir, c’est que le président Hindenburg a, cette fois, invité Hitler à diriger une coalition de droite avec une petite majorité, alors que dans les précédents parlements, il avait invité un politicien centriste à la tête d’un gouvernement minoritaire. Ceci, en dépit du fait que les nazis avaient perdu des sièges et que les communistes en avaient gagné.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union Soviétique a permis à plusieurs partis d’avant-guerre d’exister (au moins nominalement) dans la zone allemande occupée, mais a fait pression sur les anciens Sociaux-Démocrates et sur les communistes en avril 1946 pour les obliger à fusionner avec le Parti socialiste unifié (SED: Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Ce parti (au moins nominativement) régna alors tout au long de l’existence de la République Démocratique Allemande (DDR: Deutsche Demokratische Republik), la zone soviétique ayant été renommée en octobre 1949. Le parti ainsi constitué hérita d’une certaine légitimité de la République de Weimar. les composantes avaient été les principaux partis et leur programme commun annoncé comprenait des politiques socialistes typiques de la période de Weimar.

Bien sûr, le SED et le DDR se sont rapidement révélés être des instruments du totalitarisme communiste et de l’impérialisme soviétique (ou plutôt russe). Cependant, pour ceux qui avaient commencé et persévéré à se bercer d’illusions, le régime n’était pas entièrement privé d’une base idéologique authentique. C’est pourquoi la désaffection ne fût pas écrasante au départ, mais un lent processus d’évidement qui s’était établi chez les opposants idéologiques tranchés, s’est étendu au nombre croissant de victimes malheureuses, déçues et désillusionnées, et a finalement sapé l’enthousiasme même des fidèles du régime.

Quelques exemples illustreront comment l’évidement a fonctionné. Une de mes connaissances à Berlin-Ouest avait l’habitude de faire de nombreuses visites au DDR pour des raisons familiales. Selon elle, le moment décisif de la décadence est venu précisément lorsque le régime a cru qu’il avait atteint tous ses objectifs initiaux. En dépit de la nationalisation générale de l’industrie et des services, qui avait également eu lieu dans une certaine mesure sous les gouvernements socialistes d’Europe occidentale, les très petites entreprises locales avec une poignée d’employés étaient légalement autorisées depuis longtemps. En définitive, le régime a annoncé la perfection du socialisme mettant ainsi fin à ces derniers vestiges du capitalisme. Après cela, dit-elle, une apathie générale s’est installée.

Un deuxième exemple concernait la fourniture universelle de logements subventionnés. Le régime était très inefficace pour faire réparer tous ces bâtiments. Comme les résidents payaient peu pour leur logement, ils avaient les moyens de les repeindre eux-mêmes, mais estimaient que ce n’était pas à eux de s’en occuper. C’est pourquoi, lors de l’ouverture de la frontière, les visiteurs ont été choqués de voir partout les façades écaillées et le délabrement des maisons solidement construites à l’origine. Les chefs-d’œuvre architecturaux étaient dans un état catastrophique de délabrement. Par exemple, il a fallu 25 ans après la réunification allemande pour restaurer le célèbre quartier hollandais de Potsdam.

Un troisième exemple vient d’un autre visiteur, qui a offert en cadeau à ses hôtes de l’argent de l’Allemagne de l’Ouest. Comme dans d’autres parties de l’empire soviétique, ils ont pu alors se rendre dans des magasins spécialisés où les biens étrangers n’étaient accessibles qu’à ceux qui avaient de fortes devises étrangères. Là, ils ont acheté des denrées alimentaires. Les conserves et les boîtes vides ont ensuite été placées de façon décorative sur la cheminée du salon à côté d’objets plus anciens. Interrogé à ce sujet, les hôtes ont dit qu’une fois la nourriture consommée, il semblait dommage de jeter les conteneurs avec leurs extérieurs joliment conçus. Le visiteur a ensuite remarqué que d’autres ménages avaient des petites «décorations» similaires. La nourriture de base subventionnée, emballée dans des contenants neutres, avait peut-être autrefois gagné leurs cœurs, mais maintenant leurs cœurs avaient évolué.

Le régime des ayatollahs

Le régime iranien actuel a également commencé avec un certain degré de légitimité et une auto-justification plausible.

Ce fait crucial doit être expliqué puisqu’il semble être inconnu des politiciens étrangers qui traitent du régime et des commentateurs de l’Iran à partir de leurs lointains pays. En particulier, c’est une erreur de rejeter la révolution de 1979 comme une prise illégitime du pouvoir par des fanatiques religieux dépassés. Au lieu de cela, en un mot, la révolution de 1979 était initialement largement considérée – et pas seulement par les ayatollahs – comme la réintégration légitime de  révolution constitutionnelle avortée de 1906.

Dans ces premiers jours, la dynastie régnante était les Qajars.

Son fondateur, Mohammad Khan Qajar, avait mené une campagne particulièrement brutale durant quinze ans pour envahir tout le pays, où il avait commis des massacres de populations entières et l’aveuglement de 20 000 hommes à Kerman, une ville qui lui avait résisté. Heureusement pour les autres Iraniens, il fût assassiné en 1797 un an après son couronnement.

Son neveu et successeur s’est distingué en produisant entre cent et quatre cents enfants dans un harem où il avait jusqu’à 1000 femmes et en perdant un vaste territoire lors de deux guerres désastreuses avec la Russie.

Les dirigeants ultérieurs de la dynastie étaient diversement corrompus ou incompétents ; ils ont également essayé de financer leurs dépenses excessives en accordant des concessions aux gouvernements étrangers. À la fin du dix-neuvième siècle, il n’est pas surprenant qu’un puissant mouvement constitutionnaliste se soit développé en Iran. Ses objectifs étaient d’introduire un gouvernement parlementaire sur le modèle européen et de libérer le pays de la servitude envers les étrangers.

Les constitutionnalistes ont eu leur chance lors des troubles populaires qui ont commencé en 1905. Sans entrer dans les détails, on peut noter trois similitudes avec les événements de 1979. Premièrement, les troubles ont commencé non seulement chez les Farsis mais aussi chez les Azéris, la plus grande minorité du pays. Deuxièmement, la révolution a réuni des réformateurs libéraux avec la classe marchande du bazar et le clergé chiite. Troisièmement, la Constitution de 1906 avait une structure à deux niveaux : ses articles d’ouverture exigeaient que toutes les lois votées par le parlement soient soumises à un comité d’ecclésiastiques chiites afin d’être jugées conformes à l’Islam.

Le Qajar Shah d’alors a signé la constitution à la fin de 1906, mais est mort cinq jours plus tard, sur quoi son fils et successeur a entrepris de l’annuler, un but qu’il a atteint en 1908 avec l’aide des Russes et des Britanniques. L’année suivante, les constitutionnalistes ont rassemblé leurs forces, l’ont expulsé et ont installé sur le trône son fils en bas âge. Dans la pratique, toutefois, ni le parlement ni le jeune Shah, lorsqu’il a essayé de coopérer avec lui après sa majorité, n’ont été des dirigeants très efficaces, bien qu’un programme de modernisation considérable ait été tenté.

La Première Guerre mondiale a apporté de nouveaux malheurs : d’abord le régime britannique puis le régime communiste russe ont envahi le pays alors que les Britanniques tentaient d’inverser la révolution russe d’octobre depuis l’Iran.

La misère et la confusion qui en résultèrent permirent à un jeune officier de l’armée, Reza Pahlavi, de prendre le pouvoir dans les années 1920, d’expulser les Qajars et de devenir Shah lui-même. Il a adopté une politique de modernisation et de sécularisation similaire à celle initiée par Ataturk en Turquie. Au début de la Seconde Guerre mondiale, cependant, il a été soupçonné d’accumuler de vastes richesses. Il s’est également opposé au souhait des Britanniques de ravitailler l’Union Soviétique par rail via l’Iran.

Les forces britanniques et soviétiques envahirent le pays le 25 août 1941 et le contrôlèrent en un mois. Les Britanniques lui firent une offre qu’il ne pouvait refuser : abdiquer en faveur de son fils, Mohammad Reza Pahlavi, et s’exiler.

La carrière du fils (1941-1979) est assez connue pour ne pas avoir besoin de la rappeler en détails. Il est important de noter, cependant, qu’il n’a pas dû seulement sa chute à son extravagance personnelle ou à son service de sécurité oppressif.

Ce n’était pas seulement les excentricités mégalomaniaques de ses dernières années, comme le concours incroyablement coûteux de 1971 pour célébrer les 2500 ans de la monarchie perse, bien que sa propre monarchie n’ait rien à voir avec l’ancienne Perse et ne provenait que de son père. Ou bien sa décision en 1976 de changer l’année un du calendrier (un calendrier mixte islamique / persan introduit par son père en 1925) de la période de l’Héjire du prophète Mohammed à la conquête de Babylone par Cyrus, ce qui a inutilement incommodé toute la population.

Au-delà de tout cela, Mohammad Reza Shah Pahlavi a aliéné les trois classes impliquées dans la révolution de 1905/06, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Les constitutionnalistes étaient furieux de l’abolition par Pahlavi du Parti communiste et de tous les autres partis en faveur de son propre parti en 1975. Les réformes économiques et agricoles de sa soi-disant révolution blanche de 1963-1978 (« blanc » signifiant « sans effusion de sang ») offensaient les marchands de bazar et les grands propriétaires fonciers, y compris les fondations religieuses chiites. Son abolition de la discrimination contre les femmes et les minorités religieuses, y compris les Bahaïs perpétuellement persécutés, a exaspéré les dignitaires religieux conservateurs.

Quand son successeur éventuel, Ruhollah Khomeini, s’est exilé volontairement en 1964, c’était pour protester contre la révolution blanche et plus particulièrement contre la perspective intolérable qu’un homme musulman puisse être jugé par une juge chrétienne.

Au cours des décennies précédentes, les deux Shahs Pahlavi avaient réussi à ne pas tenir compte de l’exigence constitutionnelle de soumettre des lois aux clercs pour obtenir l’approbation islamique, mais cela allait trop loin.

Ainsi, lorsque tous ceux qui s’opposaient au Shah pour des raisons non religieuses s’unirent autour de Khomeiny pour l’amener au pouvoir en 1979, ils s’imaginaient surtout qu’il ne ferait que rétablir les dispositions religieuses de la Constitution de 1906.

Ils découvrirent bientôt  que leurs aspirations politiques , fortement réduites par Mohammad Reza, disparaîtraient et qu’ils subiraient une persécution bien pire sous le nouveau régime orienté religieusement. Inconnu d’eux, ou non pris au sérieux par les rares personnes qui en ont trouvé des copies au marché noir dans les bazars, était un livre sur les conférences données par Khomeini en exil (1970) dans lequel il expliquait sa propre conception de gouvernement à deux niveaux.

Le projet de Khomeiny de mettre sur pied un gouvernement religieux chiite fût rapidement et complètement mis en œuvre avec la Constitution de 1979 de la République islamique d’Iran.

Au lieu d’un simple comité de clercs pour examiner la législation, il devait y avoir tout un niveau de contrôle religieux parallèle au niveau inférieur des représentants élus. Ainsi, le président élu et le parlement seraient simplement responsables des tâches quotidiennes de la gestion des affaires courantes, tandis que le cours fondamental du pays serait entre les mains d’un guide suprême (Khomeiny lui-même) et d’un conseil des gardiens composé exclusivement des plus hauts dignitaires et juristes chiites. Seules les personnes approuvées par le Conseil des gardiens pourraient devenir candidates à un poste élu au niveau inférieur. De plus, tout le système judiciaire serait subordonné au Guide suprême.

Amir Taheri, rédacteur en chef du journal iranien le plus prestigieux avant 1979, a récemment donné un exemple éloquent de la manière dont fonctionne le système à deux niveaux. C’est pourquoi le président actuel, Hassan Rouhani, qui est arrivé au pouvoir en souhaitant libérer certains réformistes de leur assignation à résidence, a été incapable de le faire. C’est aussi pourquoi la peine de mort a été appliquée plus fréquemment après son élection que sous son prédécesseur dément et fondamentaliste, Mahmoud Ahmadinejad. (La folie de ce dernier a été jugée trop dangereuse même par le Conseil des Gardiens, qui a opposé son veto à sa récente tentative de se représenter à la présidence.)

C’est aussi pourquoi les choses n’ont pas beaucoup changé même si lors des récentes élections, les réformistes (eslahtalaban, littéralement «appelants à la réforme») ont repris la municipalité de Téhéran aux fondamentalistes (osulgarayan) et se sont imposés comme la plus grande faction du parlement détenue par des indépendants.

Les désirs des réformistes sont fréquemment frustrés par le niveau supérieur du régime, qui est rempli de fondamentalistes. De plus, ce sont des réformistes « apprivoisés » que le Conseil des gardiens a jugés non dangereux pour l’élection et qui peuvent facilement être écartés si ce jugement s’avère faux. En effet, une excuse a rapidement été trouvée pour encourager la démission  de Mohammad-Ali Najafi, le nouveau maire réformateur de Téhéran. Son remplaçant est aussi un réformiste, qui devra aussi être dompté.

Entre-temps, la double structure a été étendue à d’autres régions de l’État. Le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGR) est une armée parallèle qui réalise les vœux du Guide Suprême ; c’était devenu d’autant plus nécessaire après que des éléments de l’armée eurent tenté un coup d’État en 1980. Il agit à la fois pour réprimer les troubles internes et mener les interventions militaires de plus en plus nombreuses de l’Iran dans les pays arabes.

Tous les grands facteurs de l’économie ont été déclarés propriété de l’État à l’article 44 de la Constitution de 1979, mais entre-temps une économie parallèle est apparue sous le contrôle du Corps des Gardiens et des trusts islamiques.

(De même, la Stasi est-allemande possédait également des usines, tout comme une grande partie de l’économie égyptienne appartient à l’armée égyptienne.)

Ces dernières années, on estime que le Corps des Gardiens possède un tiers ou plus de l’économie iranienne. Lorsque l’article 44 a été modifié – il y a plus de dix ans – pour permettre la privatisation, certaines entreprises d’État ont simplement été achetées par des entreprises appartenant au Corps des Gardiens.

Plus récemment, le successeur de Khomeiny en tant que chef suprême, l’ayatollah Ali Khamenei,  a été persuadé par le président Rouhani d’ordonner au Corps des Gardiens de se défaire des industries non militaires. Pourtant, la privatisation elle-même a souvent signifié que l’État a transmis des entreprises au secteur privé afin de leur rembourser des dettes. De nombreux ex-gardes ont poursuivi une carrière dans le secteur privé. Même les médias officiels ont admis que le programme de privatisation est bourré de problèmes.

L’enthousiasme débordant pour Khomeiny s’est poursuivi jusqu’à sa mort en 1989, lorsque des millions de personnes se sont rendues à son enterrement, provoquant un chaos massif.

Peu importe qu’il ait tué des dizaines de milliers d’opposants politiques et qu’il ait envoyé des centaines de milliers de personnes, en particulier des enfants, mourir par vagues humaines lors de la guerre Iran-Irak de 1980-1988.

Il a fallu quatre décennies aux Iraniens pour comprendre pleinement les dommages causés à leur pays par leur régime hybride et percevoir comment cela facilite la corruption, le copinage et l’incompétence, ainsi que les incursions militaires coûteuses à l’étranger.

Les catastrophes environnementales sont un exemple. Mohammad Reza avait lancé une série de projets de barrage avec des conseillers israéliens. Les Israéliens ont été expulsés en 1979 et plus tard des projets de barrages ont été entrepris par des individus du régime dans des endroits choisis maladroitement afin de favoriser leurs circonscriptions personnelles. Ajoutez à cela les années de sécheresse et le lac d’Ourmia, en Azerbaïdjan iranien, autrefois le plus grand lac d’eau salée de la terre, qui s’est en grande partie asséché. La Zayande Rud – la «rivière vivante» – qui coulait majestueusement à travers Ispahan sous une série de ponts pouvant atteindre 33 arches, se meurt maintenant avant d’atteindre Ispahan. Les agriculteurs de la province d’Ispahan  sont confrontés à la ruine parce que leur eau a été détournée.

En septembre 2017, l’Iran semblait enfin faire face au problème de l’eau en nommant Kaveh Madani – un éminent expert iranien enseignant à l’étranger – pour s’occuper de cela.

Le président Rouhani a exprimé l’espoir qu’il serait le premier de nombreux professionnels iraniens de retour au pays. Sept mois plus tard, Madani a démissionné et s’est empressé de quitter le pays  après que les services de sécurité aient commencé à enquêter sur lui et qu’il ait été accusé dans la presse, de débauche et d’agir en tant qu’agent étranger. Cet exemple montre bien que le régime est incorrigible.

Les adieux de Madani : « Oui, l’accusé a fui un pays où les tyrans virtuels combattent la science, la connaissance et l’expertise et recourent aux théories du complot pour trouver un bouc émissaire pour tous les problèmes parce qu’ils savent bien que trouver un ennemi, un espion ou quelqu’un à blâmer est beaucoup plus facile que d’accepter la responsabilité et la complicité dans un problème ».

Les villes iraniennes excellent aussi dans la pollution de l’air. Dans la liste des 500 villes les plus polluées du monde, l’Iran avec 19 villes vient au cinquième rang après l’Inde, la Chine, la Pologne et la Turquie.

Mashhad sous un nuage de pollution

Alors que de tels malheurs ont provoqué des protestations locales dans le passé, les dernières perturbations ont une qualité fondamentalement différente. Elles peuvent être comparées aux protestations plus violentes d’un plus grand nombre en 2009 contre les irrégularités du vote lors de la réélection du président Ahmadinejad.

À ce moment-là, les protestations étaient contre l’abus de la Constitution de 1979, acceptant implicitement la validité du régime à deux niveaux. Aujourd’hui, les protestations sont contre le régime lui-même.

Nous avons vu que la disparition de l’Allemagne de l’Est a été provoquée par des revirements individuels, voire accidentels, après une longue période d’évidement. Il est peut-être possible d’identifier un tournant décisif dans les cas des ayatollahs.

Un des principaux projets de la présidence de Rouhani était de soulager le mécontentement populaire en mettant fin aux sanctions économiques contre l’Iran. Après l’accord sur le plan d’action global commun (JCPOA), le président américain Obama a libéré plus de 150 milliards de dollars d’actifs iraniens gelés. Rouhani et le public iranien ont supposé que l’argent serait disponible pour soulager la pauvreté et les dettes de nombreuses familles iraniennes. Au lieu de cela, le Guide suprême a décidé d’utiliser cette aubaine pour relancer les aventures militaires du Corps des Gardiens et des milices chiites étrangères dans les pays arabes.

L’Ayatollah Khamenei a ainsi démoli la longue et patiente politique de Rouhani et les espoirs de millions d’Iraniens.

L’Iran dépense également de vastes sommes en essayant de se donner de l’influence en Afrique.

Pire encore, en 2017, Rouhani avait tenté de réduire les subventions accordées aux institutions religieuses, qui sont souvent les fiefs privés de dignitaires religieux éminents et qui n’ont pas besoin de rendre compte de leurs finances. Lorsque le budget a été annoncé en décembre, toutefois, il comprenait des coupes dans les subventions au grand public et des augmentations pour les institutions religieuses. Le résultat est que, malgré la suppression des troubles initiaux, de grèves et de protestations s’est poursuivie. Il est évident que de nombreux travailleurs estiment que le niveau religieux du régime les considère comme des pions et que les élus ne peuvent pas les aider.

Le fait qu’une telle arrogance puisse s’avérer être l’erreur fatale des ayatollahs est corroboré par un curieux incident  survenu à l’aéroport de Mashhad le 24 mai dernier. Tout d’un coup, les informations de vols sur les écrans électroniques ont été remplacées par un message d’un soi-disant « Throbbers Group » (vraisemblablement, des gens qui ont le cœur blessé). Comme le message peut être lu sous une photo téléchargée sur Internet, qui a reçu de nombreux « likes » avec pseudonymes iraniens, il vaut la peine de le traduire intégralement.

Nous, le groupe «Throbbers» avons pris le contrôle des moniteurs de l’aéroport afin de protester. Au cours des cinq derniers mois, le Corps des Gardiens a détruit la vie et le trésor du peuple iranien à Gaza, au Liban et en Syrie. Jusqu’à quand pourra t-il étouffer notre voix dans la gorge ? Nous nous unissons avec les nobles gens de Kazerun. Ce n’est que le début de nos actions. Si vous êtes des compagnons d’infortune avec nous, téléchargez et partagez la photo.

« Kazerun » fait ici référence à la violence qui avait éclaté une semaine plus tôt quand les forces du régime avaient affronté les manifestants qui étaient contre le projet de diviser cette ville en deux, un plan avancé par un membre du parlement pour son propre avantage personnel.

La violence  a provoqué des messages sur Internet  tels que « soutient Gaza et commet des crimes à Kazerun » et « Tout le temps, ils ont dit que l’Amérique était l’ennemi, l’ennemi est juste ici ».

Quant à Mashhad, la deuxième plus grande ville d’Iran, c’est un très important site sacré chiite considéré comme étant un bastion des fondamentalistes, pourtant c’est là que la série de grandes manifestations a éclaté en décembre 2017.

L’évidement du régime est évident aussi chez les femmes.

En janvier 1936, Reza Shah avait introduit une interdiction des couvre-chefs islamiques pour les femmes. Malgré des années de planification pour en arriver à cette étape, l’interdiction avait rencontré une opposition violente et son application était devenue une tâche majeure pour la police. Son fils a assoupli son application, de sorte que beaucoup de femmes ne se couvraient pas la tête mais d’autres pouvaient continuer à le faire. Après la révolution de 1979, cette politique a été complètement inversée et les femmes reçurent l’ordre de se couvrir toute la tête sauf le visage et aussi de porter des vêtements amples. Le tchador – littéralement « tente » – était spécifiquement recommandé, mais pas obligatoire. Ceux qui avaient été des partisans de Khomeiny pour des raisons non-religieuses étaient de nouveau terriblement déçus et ont protesté, mais la nouvelle loi a été appliquée aussi brutalement que l’ancienne.

Le 27 décembre 2017, la veille des troubles, Vida Movahed a eu l’inspiration de se rendre dans la rue de la Révolution islamique à Téhéran, de se tenir debout sur une boîte électrique et  de tenir son foulard sur un bâton. Vida purge actuellement une peine de prison de deux ans et la boîte recouverte de graffitis a été retirée, mais elle a encouragé un mouvement d’imitation des « filles de la rue de la Révolution » (dokhtaran-e Khiyaban-e Enqelab) dans les villes iraniennes.

Même les piliers du régime ne savent pas comment faire face à ce phénomène. Des images ont émergé de femmes couvertes de tchador et agitant des couvre-chefs dans le but de souligner qu’elles aiment les vêtements traditionnels, mais ne veulent pas qu’ils soient imposés à d’autres femmes.

Quand quelqu’un a filmé une femme qui avait été frappée par une policière de moralité vêtue d’un tchador pour avoir mal mis son couvre-chef, la vidéo postée sur Internet a attiré des millions de vues et des dizaines de milliers de commentaires. Même la vice-présidente des affaires féminines – qui porte elle-même un lourd tchador – a dénoncé la violence, déclarant lors d’une conférence de presse que le gouvernement devait dialoguer avec une jeune génération qui ne partage plus les valeurs de la génération de 1979. Le chef de la police de Téhéran a pour sa part, insisté pour dire qu’il allait continuer à appliquer vigoureusement la loi. Oui, Téhéran a maintenant un conseil municipal réformiste et un maire réformiste, mais la police reste la police.

Le mode de vie des femmes a en effet changé de manière décisive depuis 1979. À cette époque, les femmes avaient en moyenne sept enfants. En 2012, ce taux était tombé à 1,9 avant de monter à environ 2,1 aujourd’hui, ce qui est généralement considéré comme le taux de remplacement dans une société moderne. Les femmes constituent également la majorité des étudiants universitaires. Curieusement, les dernières fatwas de Khomeini autorisant le contrôle des naissances furent en partie responsables de ce développement.

D’autres femmes ont récemment pénétré dans le stade Azadi de Téhéran, déguisées avec de fausses barbes, dans le but de regarder un match de football. Elles ont posté une photo joyeuse sur Internet.

Un autre message récent montre des fans de football dans le même stade criant « Reza Shah, que votre âme soit heureuse » (Reza Shah, shah ruh-ash). Il est difficile de vérifier l’authenticité de la vidéo car les fans ne peuvent pas être distingués individuellement dans la foule.

Dans une autre vidéo du début des troubles, cependant, on peut voir des individus criant le même chant, comme aussi lors des funérailles récentes d’un acteur. (Dans cette dernière vidéo, les hommes chantent « Reza Shah » et les femmes répondent « ruh-ash shad », c’est une liturgie de la nostalgie.)

Avant la révolution de 1979, le stade était appelé « Aryamehr » (« Lumière des Aryens »), un titre conféré à Mohammad Reza par le parlement en 1965. Les ayatollahs l’ont changé en « Azadi », signifiant « liberté », dans le cadre de leur imposition de la servitude. Donc, actuellement, il est en effet exploité pour des libertés subreptices.

La nostalgie de la période Pahlavi (de 1921, quand Reza Pahlavi a pris le pouvoir pour la première fois, jusqu’en 1979) s’est développée dans les années 1990 ; elle émerge maintenant à l’air libre. Mis à part les quarante ans écoulés qui permettent d’oublier les problèmes de cette période, plusieurs facteurs favorisent de tels sentiments.

Le premier est la langue persane elle-même (le farsi plus ses légères variantes le dari et le tadjik). Il n’y a pas de grande différence entre le persan parlé et écrit, en fait moins qu’entre le français parlé et écrit. Une grammaire persane peut résumer les principales différences en deux pages.

Comparez cela avec les différences entre l’arabe standard moderne (ASM) et les six principaux groupes de dialectes arabes modernes parlés (les extrêmes sont mutuellement incompréhensibles). L’ASM a des structures grammaticales entières qui ont été remplacées dans les dialectes parlés. Même pour exprimer « venir », « aller » et « voir », il y a des verbes qui sont toujours utilisés dans l’ASM mais jamais utilisés familièrement et des mots qui sont familièrement parlés mais jamais utilisés dans l’ASM. Avec le résultat que les locuteurs compétents de l’ASM sont principalement des ecclésiastiques, des politiciens, des radiodiffuseurs et des universitaires – et ils retournent à leur dialecte parlé quand ils sont « hors service ». Il n’y a pas de façon standard d’écrire les dialectes, bien que les gens improvisent maintenant des orthographes pour les courriels et les messages Internet.

En revanche, en Iran, la plupart des gens peuvent prononcer un discours respectable en farsi ou l’écrire de façon grammaticalement correcte. La même chose est vraie, d’ailleurs, de l’hébreu israélien, de sorte que la plupart des Arabes israéliens peuvent parler l’hébreu.

Deuxièmement, l’imprimerie a bien mieux démarré en Iran. Contrairement à l’imprimerie en Europe, toute l’imprimerie arabe est la reproduction d’une écriture cursive. Ainsi, une police nécessite jusqu’à quatre caractères pour chaque lettre plus de nombreuses ligatures (combinaisons de lettres) et peut compter plus de 200 caractères. Au milieu du dix-neuvième siècle, il y avait très peu de presses dans le monde arabe. En Iran, bien que le persan utilise le même script et des lettres supplémentaires, ils ont contourné les problèmes par l’impression lithographique de pages entières. Compte tenu de la proximité entre les langues écrites et parlées, trouver un marché était également plus facile. Les livres européens distribués en traduction ont été rapidement disponibles, accélérant ainsi la modernisation.

Troisièmement, les normes de la prose et de la poésie persanes modernes ont été établies à l’époque des Pahlavi par des écrivains qui pouvaient être anticléricaux ou antimonarchistes ou les deux. Après 1979, les ayatollahs ont essayé de censurer ou de réprimer des livres d’auteurs tels que l’essayiste Sadegh Hedayat (1903-1951) ou la poétesse féministe Forough Farrokhzad (1935-1967, une cible fréquente du guide suprême Ali Khamenei), mais de telles tentatives ont eu succès limité parce que ces écrivains sont des normes indispensables pour l’écriture persane contemporaine. Ainsi, alors qu’avant 1979, les bazars tenaient un marché noir des écrits de Khomeiny, aujourd’hui les gens y vont pour trouver de vieux exemplaires de Forough.

Un poète iranien contemporain a connu une horrible expérience avec l’appareil de censure. Il a finalement quitté l’Iran à cause de l’échec des présidents réformistes à arrêter la terreur, comprenant des assassinats d’auteurs par l’appareil de renseignement de l’État.

En général, la modernisation a progressé plus largement et plus profondément en Iran qu’en Turquie, ou encore dans le monde arabophone.

Ajoutez cela aux échecs de la République Islamique dans les sphères économiques et environnementales et vous avez la base sous-jacente de la nostalgie de l’ère Pahlavi et les perspectives de changement de régime.

Que faut-il faire?

Les analogies avec l’ancienne Allemagne de l’Est suggèrent que l’Iran est lui aussi mûr pour un changement de régime.

Elles suggèrent également qu’un changement peut survenir dans des semaines, des mois ou des années, en fonction des événements aléatoires et en particulier de la question de savoir si les autorités locales et leurs forces de sécurité, au moins dans certaines régions, en ont assez de tuer les gens.

Avant d’en discuter plus avant, une illusion commune doit être dissipée.

Ceux qui ne connaissent pas l’histoire moderne iranienne sont parfois impressionnés par la carte linguistique de l’Iran. Ils remarquent que les locuteurs natifs de la langue farsi ne représentent que la moitié de la population et s’imaginent que le pays pourrait facilement se scinder en zones linguistiques. C’est une illusion, d’abord parce que la plus grande minorité, les Azéris (estimés entre 13% et 22% de la population totale) sont fortement représentés dans le régime. Le père du guide suprême Ali Khamenei, Sayyed Javad Khamenei Tabrizi (1896-1986), était lui-même un Azéri ethnique. (Tabriz est la plus grande ville azerbaïdjanaise en Iran.)

Les dynasties azéries dirigeaient le pays dans le passé, tout en utilisant le farsi comme langue officielle. Un cas notable a été les Safavides (1501-1736), la dynastie qui a imposé le chiisme duodécimain comme religion d’État. (Il est significatif de constater qu’il n’y avait pas assez d’enseignants en Iran pour cette tâche, donc les Safavides ont recruté des enseignants auprès des chiites du Liban.)

La relation Iran-Hezbollah, d’un point de vue historique, n’est pas une simple relation clientéliste, c’est une dépendance inversée.

Les deux partenaires en sont conscients, mais les politiciens étrangers et les commentateurs l’ignorent totalement. La Constitution de 1979 autorise l’usage auxiliaire des langues locales où elles prédominent, donc il pourrait en principe y avoir une éducation scolaire en azéri, mais cela n’arrive pas et il semble y avoir peu d’intérêt pour cela. Les Azéris sont gouvernants autant que dirigés en Iran.

L’autre minorité notable non iranienne, les Arabes du Khuzestan (où se concentrent les champs pétroliers iraniens), s’est parfois montré rétive. Mais ils ne forment que 2-3% de la population. Ils ont donné peu de souci au régime pendant la guerre Iran-Irak à cause de la façon dont Saddam Hussein traitait ses propres Arabes chiites.

Parmi les minorités parlant une langue iranienne, seuls les Kurdes (7% -10%) ont causé des problèmes significatifs. Ils ont souffert, cependant, plus sous les Pahlavis que sous le régime actuel et ils ont obtenu leur propre province du Kurdistan il y a plus de trente ans, alors que les Kurdes irakiens n’ont reçu l’autonomie qu’après la chute de Saddam Hussein.

Les Kurdes syriens et turcs n’ont pas d’autonomie du tout. En outre, les Safavides ont déjà simplifié le problème kurde de l’Iran en transportant de nombreux Kurdes du Kurdistan à Khorasan dans le coin opposé du pays, où un million d’entre eux sont encore présents.

Les grandes perturbations de décembre 2017 à janvier 2018, comme leurs résurgences sporadiques, se sont produites dans tout le pays – indépendamment de l’appartenance ethnique – et même dans les bastions supposément fondamentalistes. Entre autres choses, les manifestants ont demandé l’abolition du poste de « chef suprême ». Le projet initial de la Constitution de 1979 n’incluait pas ce poste, il a été ajouté à l’insistance de Khomeini contre l’opposition des autres ayatollahs.

Le mécontentement à propos de ce poste s’est accru parmi les hauts dignitaires religieux depuis les années 1990. Un opposant actuel est l’ayatollah Hussein Shirazi, tout comme son père vénéré le grand ayatollah Sadiq Shirazi (né en 1942). Le jeune Shirazi a été arrêté le 6 mars ou, semble-t-il plutôt, kidnappé par le Corps des Gardiens sur les ordres du Guide suprême et condamné sommairement à 120 ans de prison. Son prétendu «crime» consistait à avoir fait référence au guide suprême en tant que «Pharaon». Les protestations généralisées qui ont suivi ont mené à sa libération et à sa capacité de rendre visite à ses amis et admirateurs dans l’importante communauté chiite du Koweït. En effet, les protestations étaient les plus fortes en dehors de l’Iran, en Irak et dans les pays arabes du Golfe, où les Chiites forment la majorité, comme au Bahreïn et constituent jusqu’à un tiers de la population du Koweït.

Lors des élections législatives irakiennes du 12 mai, le parti du religieux chiite Muqtada al-Sadr a étonnamment remporté le plus grand nombre de sièges. Il est un fervent défenseur de l’exclusion de l’influence iranienne de l’Irak, alors que l’Iran s’est expressément opposé à l’inclusion de son parti dans tout futur gouvernement irakien. La tentative du régime iranien d’éliminer Hussein Shirazi ne peut que favoriser le succès d’al-Sadr. Il s’agissait d’un autre événement important qui a gravement endommagé un objectif majeur du régime iranien: miner les États arabes par l’intermédiaire de leurs communautés chiites.

Le souhait du Corps des Gardiens de s’établir définitivement en Syrie a également subi de sérieux revers.

Cela inclut non seulement les attaques attribuées à Israël mais aussi la demande de l’armée de l’air syrienne que l’armée iranienne quitte ses installations et, surtout, la déclaration de la Russie selon laquelle toutes les armées étrangères – et en particulier les Iraniens et le Hezbollah – doivent quitter la Syrie quand la guerre civile sera terminée.

La question est donc la suivante : qu’est-ce qui est susceptible de faire progresser de tels développements ? La réponse est que la nouvelle politique américaine, que ce soit par hasard ou par intention, pourrait apporter la solution.

Cette politique a deux composantes. La première est la décision du président Trump, le 8 mai dernier, de réimposer les sanctions contre l’Iran. Cela a mis fin à l’occasion pour le régime iranien de soulager de manière significative les misères économiques de ses citoyens. Nous avons vu que beaucoup d’Iraniens ne blâment pas Trump mais leurs propres dirigeants. Plus surprenant encore, des milliers d’Iraniens ont utilisé l’Internet pour applaudir la décision de Trump.

Même lorsque les sanctions étaient suspendues, les souffrances des Iraniens ordinaires allaient en augmentant. Le 29 mars, le Fonds Monétaire International a signalé que les faiblesses du système financier iranien continuaient de s’aggraver et que le niveau supérieur du régime, comme d’habitude, en était largement responsable.

Selon le FMI, au moins deux institutions de crédit – dont la plupart sont liées à des religieux ou au Corps des Gardiens de la Révolution Islamique – ont récemment connu des faillites bancaires. (Des Iraniens désespérés ont cherché à échapper à une inflation élevée en investissant dans de tels «établissements de crédit», mais ils ont perdu de l’argent quand le soupçon a été répandu qu’il s’agissait de montages financiers frauduleux de type Ponzi.) En outre, « Les trois plus grands régimes de retraite publics (90% du système) sont insolvables ».

Un résultat a été une précipitation pour acheter des dollars, de nouveaux bonds de la valeur du dollar sur le marché noir, et une nouvelle tentative par le régime d’interdire totalement le marché noir. La tentative a échoué parce que le régime a fait en sorte que trop peu de dollars soient rendu disponibles, les files d’attente pour en acheter sont devenues très longues et ils ont effectivement disparu du marché officiel. Les banques iraniennes offrent un taux annuel de 20% sur les dépôts, mais l’inflation a récemment augmenté à un rythme supérieur en six mois. Les Iraniens ont donc fait confiance à la devise du Grand Satan, diminuant encore davantage la confiance dans leur propre régime.

Le trio ouest-européen des P5 + 1 (Royaume-Uni, France et Allemagne) a exprimé son souhait de poursuivre l’accord nucléaire avec l’Iran. Le leader suprême Khamenei a réagi, selon des déclarations récentes sur son site internet, en faisant au trio deux demandes principales : « Les banques européennes doivent protéger le commerce avec la République islamique. Nous ne voulons pas nous battre avec ces trois pays, mais nous ne leur faisons pas confiance non plus … L’Europe doit garantir pleinement les ventes de pétrole iranien. Au cas où les Américains chercheraient à nuire à nos ventes de pétrole …, les Européens doivent compenser en achetant du pétrole iranien ».

Les deux demandes de Khamenei sont aussi impudentes qu’ignorantes. Les grandes banques européennes ne peuvent pas risquer leurs liens avec le système bancaire américain en violant les sanctions américaines dans leurs transactions avec l’Iran. Ainsi, les entreprises européennes devraient également abandonner le commerce avec les États-Unis pour faire de même, auquel cas elles ne recevront pas de crédit de ces banques.

En fait, les compagnies pétrolières européennes sont déjà en train de se retirer des affaires potentielles avec l’Iran. Selon Bloomberg, trois leaders du secteur pétrolier ont déclaré qu’il serait pratiquement impossible de contourner les sanctions américaines : le président Ian Taylor de Vitol (« premier négociant pétrolier mondial »), Patrick Pouyanne, PDG de Total, et Bob Dudley, PDG de BP. Reliance of India, « propriétaire du plus grand complexe de raffinage au monde », prévoit d’arrêter les importations de pétrole en provenance d’Iran, tandis que Lukoil, « deuxième plus grand producteur de pétrole de Russie », a annoncé son intention de mettre en pause son implication dans deux champs pétrolifères iraniens.

L’autre composante de la nouvelle politique américaine, c’est la « nouvelle stratégie iranienne » présentée par le Secrétaire d’État, Mike Pompeo lors de son discours à l’Heritage Foundation du 21 mai dernier. Il s’agit de seize demandes inconditionnelles envers le régime iranien. Nous ne pouvons qu’être en accord avec lui, après avoir recommandé une approche similaire dans un article récent.

La question posée dans l’article était : Qu’est-ce qui a fondamentalement changé depuis qu’Israël s’est emparé des archives iraniennes cachées témoignant de l’existence d’un programme iranien à part entière pour produire des missiles nucléaires, malgré les dénégations iraniennes insistantes pendant les négociations concernant l’accord sur le nucléaire ?

La réponse était que les objectifs poursuivis par les États-Unis lors des négociations avec l’Iran sont maintenant devenus des impératifs que l’Iran doit accepter avant toute négociation.

Tout ce qu’il est maintenant possible de discuter, ce sont les modalités et le calendrier de la mise en œuvre des impératifs. Plus précisément, « les clauses de temporisation doivent être annulées, l’AIEA doit avoir la liberté d’inspecter tout ce qu’elle exige, et la capacité de l’Iran à lancer des missiles à longue portée doit être réduite ».

Une comparaison avec le discours de Pompeo montre que ces trois impératifs coïncident avec ses quatre premiers. Son cinquième impératif, la libération des otages américains détenus par le régime iranien, est évident en soi. Les sept autres sont simplement des subdivisions d’un seul impératif : le régime iranien doit mettre fin à toutes les menaces et interférences dans d’autres États et restreindre ses objectifs à la résolution de ses énormes problèmes internes, pour le bénéfice et la joie de tous les Iraniens et non pour profiter à une clique corrompue.

Cet impératif global ne faisait pas partie de la portée initiale de l’accord sur le nucléaire, mais depuis que les Israéliens ont démontré que l’Iran a négocié de mauvaise foi, les États-Unis peuvent légitimement imposer cet autre impératif comme une condition pour de nouvelles négociations.

Nous avons dit qu’il est impossible de prévoir quand le régime iranien évidé sera renversé et que les Iraniens seront libérés de leurs bizarres obsessions idéologiques. Mais les deux composantes de la nouvelle politique américaine devraient contribuer à rapprocher ce jour heureux.

*Malcolm Lowe est un spécialiste gallois de philosophie grecque, du Nouveau Testament et des relations judéo-chrétiennes. Il connaît la réalité israélienne depuis 1970.

Reproduction autorisée avec la mention suivante : © Traduction de Magali Marc (@magalimarc15) pour Dreuz.info.

Source : Gatestone Institute

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