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Le Prêtre du Temps avec Pierre Jovanovic


Le Prêtre du Temps – Partie 1

(vidéo en haut de l’article

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Extrait

Je suis prêtre d’Amon, le dieu caché, le dieu unique, celui qui est, qui a été et qui sera de toute éternité. Son royaume est le non-temps, là où chaque instant est une Lune, et où une Lune dure dix-sept mille moissons.

Mon sacerdoce est inné.

Depuis mon enfance, j’ai toujours su que je serai son outil, sa faux, son Prophète. Et il en a été ainsi parce que les destinées humaines lui appartiennent.

Je contemple le Soleil, son disque d’or. Râ. Ma tâche consiste à jeter des sorts et, surtout, à prédire l’avenir. Sinon, je prépare des amulettes, des ouvertures et des incantations. On marche jusqu’à cinq journées pour écouter mes oracles. Pour rien, parce que le futur s’est déjà réalisé.

La seule chose que j’apprécie vraiment, ce sont mes bijoux : mes colliers sacrés de prêtre d’Amon en lapis-lazuli, mes bagues en or, mes bracelets, mon pectoral et mon sceau. Ce sont mes seules possessions avec mes vêtements de lin. Je ne possède rien d’autre. Son temple est ma maison.

Je suis prisonnier de son temps.

Pourquoi suis-je ici ? Je ne sais pas. Pourtant, le temps est mon ami puisque je suis prêtre d’Amon celui qui illumine les Deux Terres de ses rayons, qui crée la semence des hommes et des dieux, et surtout qui se rajeunit lui-même. Mais malgré cela, je ne peux m’empêcher de trouver le temps long.

J’ai hâte de mourir pour ne plus avoir à attendre. La mort est la seule porte de l’éternité mais peu osent l’ouvrir d’eux-mêmes.

Lorsqu’on connaît le futur, l’existence perd son goût. En ce moment même, un homme marche jour et nuit pour me voir. Son cœur bat d’impatience, son âme frisonne par avance. Parce qu’il ne connaît pas la réponse à sa question. Moi, je la connais et c’est pour cela que j’attends la mort car connaître le futur c’est connaître l’ennui. Le futur est l’ennemi du progrès. Si l’archer sait où sa flèche va frapper avant même qu’il ait bandé son arc, il a perdu une guerre qu’il n’a pas menée.

Lorsqu’on connaît le futur, on ne peut pas aimer. Je suis prêtre parce que je ne peux aimer. Si j’aime, je perds mes pouvoirs. Et si j’aime, avec mon pouvoir, je connaîtrai à l’avance la fin de mon amour. C’est cela être prisonnier du temps, ne pas pouvoir aimer, mais lire l’avenir dans les flammes ou les roseaux.

Tous me regardent comme Dieu. Mais ils ne savent pas que j’envie leur aveuglement et leurs impatiences. La mort ne vient jamais chercher ceux qui la contemplent. Au contraire, elle s’enroule autour de celui qui la désire comme une femme. Elle laisse supposer, elle laisse deviner mais elle ne se laisse pas goûter. Je me marierais bien avec elle. Au moins, je serai assuré que ma femme ne prendra jamais une ride. Mais la mort est déjà la compagne d’Anubis, le peseur d’âmes et le scrutateur de reins.

Aujourd’hui, les rayons de Râ ne percent pas mes yeux et la douceur de l’air caresse mon crâne chauve. J’ai allumé un roseau pour éloigner les moustiques et sa fumée âcre me tourne l’âme. Comme les anciens, je mâche sa tige et ce goût sucré de fruit mûr me donne l’impression de manger du bois. Le bout du roseau brûle lentement en formant des cercles qui se rapprochent progressivement du centre. Je le hume, je le respire, je le laisse m’enivrer jusqu’à ce que mes yeux ne puissent plus le supporter, piqués par la fumée épaisse. Ce soir, pas un seul moustique ne m’approchera le crâne. Et une fois de plus, je donnerai l’avenir à l’imprudent qui me le demande dans le sanctuaire.

Ce qui les pousse à vouloir connaître l’avenir ? La peur. La peur du futur. Mais Il accueille leurs peurs avec bienveillance puisqu’Il leur répond à travers mes lèvres.

Devant moi se tient un marchand, riche d’après ses vêtements, et s’il ne cache pas leur qualité, c’est qu’il a fait un don important au temple. Il me regarde un peu surpris, sans doute s’attendait-il à voir un vieillard. Il s’est assis et tourne et retourne ses mains l’une dans l’autre. Je mâche la tige du roseau et continue à respirer sa transformation. Mon esprit s’allège, s’allège, et ce marchand, dégoulinant maintenant de sueur, se demande même s’il n’a pas commis une erreur, tandis que le Cherheb me tend le rouleau où ses questions sont inscrites. Clignant des yeux, je lis à travers les couches de fumée. Rendant le papyrus au prêtre scribe, je baisse mes paupières pour supprimer toute lumière afin que le roseau puisse enrober mon esprit. Et soudain, ma bouche s’ouvre sans même que je ne pense à quoi que ce soit, ou même que je lui demande de s’ouvrir.

Je ne m’entends pas très bien lorsque je parle. Amon parle à travers moi.

Un silence d’Ouverture de bouche s’est abattu sur l’assistance. Pendant que mes lèvres s’agitent, j’observe la scène : Ue’bs, Troisièmes Prophètes et Seconds Prophètes écoutent, et autant de musiciens, membres du palais, fidèles et esclaves disséminés devant les colonnes. Je m’écoute aussi :

Celui par lequel tu respires,

Celui qui t’a créé avant même que tu n’existes,

Celui qui tient l’univers dans sa main,

Te parle enfin.

A peine Ses paroles ont-elles franchi mes lèvres que l’assistance s’est agenouillée sur le sol, front contre terre. Devant moi, que des dos blancs. En même temps, je vois la vie de cet homme défiler devant mes yeux. De sa naissance, de son enfance jusqu’à sa mort. Au ralenti. Sa vie complète, dans les détails, de ce qui lui a été fait et de ce qu’il va faire, de sa femme, de ses esclaves et de ses comptes. Je suis lui et je comprends, sens, vis, analyse chacune de ses actions. Je ne peux pas le juger car je suis lui en même temps que moi. Et lui, comme les autres, sent l’absence de temps. Le sang s’est retiré de son visage, et, gris comme un brouillard, il a une envie saisissante de se soulager de son urine.

Lorsque Amon est présent, le temps s’arrête. Seul le doux et intermittent crépitement du roseau reste audible. Même l’esclave chargé de m’éventer a interrompu son geste, tremblotant.

Ainsi est la sagesse de l’Unique. Quand Amon se mêle au temps humain, celui-ci se comprime, s’arrête pour lui rendre hommage. Les hommes ne savent pas qu’on peut parler au Temps et ils seraient bien surpris d’apprendre que lui aussi possède une âme. Même s’il commande aux vents, aux océans, au Soleil et à la Lune et s’il caresse de ses mains les seins des jeunes filles, peu savent qu’il nous entend. Moi, je parle au Temps, mais pour d’autres raisons. C’est le seul qui soit suffisamment patient pour m’écouter des nuits entières.

Le parfum du roseau m’emplit, m’enivre et mes lèvres s’ouvrent à nouveau :

Tu attends beaucoup d’or de la vie.

Tu en auras, plus qu’il ne t’en faut.

Mais tu as peur pour ta survie,

Et c’est ton défaut.

Tes créances seront payées, toutes, n’aie crainte,

A la prochaine Lune.

De tout temps il était dit que cet homme viendrait Le/me voir dans ce sanctuaire. Je le savais, il ne le savait pas. Je devais être au rendez-vous temporel pour qu’il puisse donner, dans une centaine de lunes, une partie de son or au temple, afin qu’il puisse survivre au temps. Sans lui et sans moi, les colonnes du temple d’Amon ne se dresseraient pas pour prouver sa splendeur aux générations futures.

Les vrais dieux sont ceux dont les temples résistent au temps. Les autres n’ont simplement pas assez de pouvoir. Et Lui, l’Unique, le Seul, le savait. C’est pourquoi Amon répondra toujours aux humains, à ceux qui lui posent des questions.

Maintenant j’avale directement la fumée du roseau. Mon esprit est comme une barque sur le Nil, transporté par les vagues clapotant à mes oreilles. Quelqu’un d’autre se trouve devant moi, mais cela ne m’intéresse plus. Je ne m’entends plus parler, je ne sens plus mes lèvres bouger. Je n’existe plus. Il prend ma place et je meurs à ce moment-là. Je ne sais même pas si mon cœur continue à battre.

Quelle importance ? Je suis hors du temps. Ils découvriront dans une ou cent lunes, peu importe, que les paroles qui viennent de traverser mes lèvres se réaliseront mot pour mot et ils frissonneront d’angoisse : le futur n’est pas aussi aléatoire qu’ils le pensaient. Et ils commenceront alors à craindre.

Comment en effet un événement peut-il se réaliser avec autant de précision quatre-vingt-dix-sept lunes plus tard ? Parce que Amon a déjà écrit le destin de chaque homme. Et moi, j’ai reçu le don de lire dans les rouleaux de mon dieu. A cause de cela, ils viennent tous me demander l’avenir. Et moi, je ne rêve que de pouvoir aimer. Mais dès que je lève les yeux sur une femme, que son sourire parle à mon cœur, aussitôt mes sens se transmuent et je vois mon avenir avec elle. Parfois cela dure moins d’une Lune parfois plus. Parfois elle meurt avant moi, parfois je meurs avant elle. Moi, je voudrais qu’on ouvre la porte de l’éternité ensemble. Mais je ne crois pas que cela soit possible, c’est pourquoi je ne peux rester avec une femme dont je connais à l’avance la date du départ sur la barque d’Amon. Car ma tristesse et mon deuil ne seraient jamais sincères.

Quelquefois, je pose simplement mon regard sur un homme et aussitôt, sa destinée s’ouvre devant moi, tel un rouleau. Quelle triste existence pour un homme que de vivre parmi ses semblables et de ne pouvoir partager leurs joies et leurs misères. Je ne peux que partager leurs deuils. Car toute existence a un début, un milieu et une fin. Eux ne voient ni la fin, ni le début, seulement la période instantanée de l’existence du milieu qu’ils appellent « présent ».

Amon, mon Dieu unique, quel cadeau empoisonné m’as-tu donné ? Car aucun autre de tes prêtres ne bénéficie d’un don semblable au mien, celui d’arrêter le temps et de dérouler une vie entière comme un simple rouleau de papyrus. Certes, dès mon enfance, j’avais remarqué que je pouvais accélérer ou ralentir les événements en fonction de mon humeur. Mais ce n’est qu’à la Maison de Vie que j’ai pu déterminer avec certitude, et ce à ma plus grande stupéfaction, la singularité de mon don étrange. Et très vite, bien avant que ma boucle ne soit coupée, je le mis à contribution en pressentant qu’un mystère, encore plus étrange que tous ceux qui se trouvent dans les temples, se nichait entre les cuisses des femmes. Dès lors, je n’ai cessé d’arrêter le temps afin de regarder en toute quiétude car il me suffisait simplement de soulever le fin voile de lin pour découvrir la deuxième bouche des femmes. A ces moments, j’étais persuadé qu’elles possédaient cette seconde bouche pour parler en secret avec Dieu et que, pour une raison mystérieuse, mais très précise, cette faculté n’était pas partagée par l’homme. Je me montrais alors très méfiant vis-à-vis de ma mère et de nos esclaves et redoublais, par crainte, mes prières et mes offrandes. Aucun enfant, je crois, n’a déposé autant de fruits et d’huiles dans le temple d’Amon que moi.

Je pense que c’est pendant cette période d’intense curiosité que j’ai vraiment appris à communiquer avec le Temps. Après la méfiance et le doute, ma quête reprit le dessus : pas une seule esclave de la maison n’a échappé à mes premiers examens minutieux. Il m’arrivait aussi de descendre dans le village voisin, à l’heure du marché, et d’arrêter le temps. Au début, ce fut quelque peu confus, mais progressivement, j’établis une méthode qui consistait à commencer par la rue des lessiveuses et remonter jusqu’à l’obélisque du roi Amenemhat, premier du nom, mon point central, car toutes les villageoises et visiteuses passaient obligatoirement devant, à un moment ou à un autre, pour y lire l’heure de la journée, indiquée par l’inclinaison de l’ombre sur la terre. Ensuite je revenais sagement sur mes pas. Que de secondes bouches n’ai-je vues, avec des lèvres charnues, des lèvres maigres, en forme de papillon, de jarre et même avec des anneaux en or, du lapis-lazuli et bien d’autres choses encore accrochées dessus. Néanmoins, ce jeu commença à perdre de son intérêt, jusqu’au jour où je découvris une nouvelle bouche, avec une barbe en forme de pyramide à l’envers. Celle-ci m’intrigua encore plus que les autres. Pas parce que je ne pouvais voir la seconde bouche, cachée (suite dans le livre.. 200 pages.)

Le Prêtre du Temps – Partie 2

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