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Le mythe de la déesse Soleil disparue Amaterasu ou Déméter

L’étude des mythes japonais les plus anciens, et notamment compilés dans le Kojiki, peuvent nous entrainer dans un voyage aux détours souvent inattendus.

La mythologie japonaise me semblait, avant de finir cet article, relativement autonome et à part des autres mythologies de part le monde. Néanmoins il n’en est rien. Elle présente des points communs évidents avec de nombreuses mythologies. Cet article s’orientera principalement autour du mythe principal du « miroir d’Amaterasu » et son analogue grec « l’hymne homérique à Déméter ».

Vous remarquerez un lien évident entre des ces deux mythes qui ont été écrits à la même époque (8ème siècle).

Amaterasu by GENZOMAN
Amaterasu by GENZOMAN

J’ai découvert toute une foule de mythes analogues à ceux du Kojiki, néanmoins il me semble important de poursuivre les recherches avant de vous les exposer. Cet article ne serait alors que la partie émergée d’une vaste étude impliquant la majorité des mythologies du monde et qu’il faudrait situer dans un contexte politique et social planétaire.

Chapitre 1er, le Kojiki

Comme base de recherche de cet article, je renvoie au Kojiki terminé en 712 après JC., une commande de l’Impératrice Gemmei qui souhaitait prouver que chaque Impératrice et Empereur du Japon était le descendant direct de la Grande déesse Amaterasu, la déesse du Soleil japonaise. Le compilateur de ce texte est Ôno Yasumaro. Il s’est basé notamment sur les souvenirs d’Hieda no Are, un sage réputé si intelligent qu’il pouvait répéter oralement tout ce qu’il avait entendu ou lu. Trente ans plus tôt, l’Empereur Temmu – considéré comme le principal partisan des Grandes Réformes de l’Etat japonais – réalisait une demande similaire mais elle n’avait pas pu être aboutie. Comme le signale Delmer Brown (cf. sources bibliographiques), la demande de Temmu était dans l’intension d’augmenter son pouvoir aussi vite que possible étant donné la crainte qu’il avait pour d’éventuelles rebellions ou invasions de l’étranger.

Même si nous n’avons pas une image complète des motivations de Temmu pour sanctifier sa souveraineté, les enregistrements historiques montrent que lui et ses successeurs ont donné de sérieuses et continuelles attentions pour construire une religion nationale pour la vénération de la Grande déesse Amaterasu. La preuve la plus évidente du support du gouvernement pour la Grande Déesse Shinto a été trouvée dans une mise à jour du code de loi officiel japonais appelé « Engi Shiki ». Les 10 premiers volumes (au total 50 volumes) sont dédiés à la loi Kami qui inclut une très grande quantité de détails concernant l’autel de la Grande Déesse Amaterasu et les rituels à réaliser en son honneur.

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Chapitre 2, le miroir d’Amaterasu

Comme je l’ai précisé plus haut, l’objet de cet article tourne autour de cette déesse essentielle Amaterasu. Comme présenté dans la photo précédente, nous l’apercevons sortant d’une caverne. Le Kojiki raconte qu’elle s’y est enfermée suite à conflit avec son frère appelé le dieu de l’orage Susanoo, né de la purification du nez d’Izanagi. Amaterasu, quant à elle, est née de la purification de l’œil gauche d’Izanagi. Les hostilités de son frère débutent lorsqu’il désire partir pour le pays de sa mère défunte Izanami (que Kagu Tsuchi aurait tué à sa naissance par le feu), alors qu’il est désigné par son père pour régner sur la Mer. Izanagi ne comprend pas les plaintes de son fils et pour le punir il le condamne à régner à Taga dans l’Afumi. Irrité, Susanoo détruit des cultures de riz, et souille le palais de sa sœur en y éparpillant des excréments.

Amaterasu semble l’excuser en précisant qu’il s’agirait plutôt de vomissement dû à une consommation excessive d’alcool (noter qu’Indra, le dieu de l’orage hindou, est tout comme lui réputé pour ses nombreux excès). Malgré ses excuses, Susanoo continue ses actions malveillantes et devient de plus en plus violent. Il se rend au Ciel pour voir sa sœur mais il clame qu’il n’a pas d’intension négative. En preuve de sa bonne foi, il échange son sabre (brisé en trois morceaux) contre cinq bijoux d’Amaterasu, chacun étant chargé de transformer ces éléments en divinités. Comme il parvient à créer cinq divinités, son exploit supérieur à celui d’Amaterasu lui monte à la tête et il détruit tout sur son passage. L’outrage ultime est de lancer un cheval fouetté dans le Hall Céleste du tissage, si bien qu’une tisseuse se pique et meurt.

A la suite de cet évènement, Amaterasu est terrifiée et elle se réfugie dans une caverne. L’absence de sa lumière provoque l’éclaircissement du ciel et la mort de la nature. Les huit-cent myriades de dieux sont affectées par cette disparition. Elles se concertent dans une Assemblée divine et un plan est élaboré. Un miroir est construit et est placé au milieu d’un arbre (appelé cleyera japonica) composé de cinq-cent branches. Dans les branches supérieures, on place des guirlandes de perles et dans les branches inférieures des bandes d’étoffes bleues et blanches. Le tout est positionné à la sortie de la caverne.

Toutes les divinités y sont également présentes. La déesse Ame no Uzume danse et chante. Elle réalise un striptease qui provoque l’hilarité générale et Amaterasu intriguée souhaite savoir qui est cette déesse. Ame no Uzume déclare : « nous nous réjouissons et sommes heureux car il y a une déesse plus glorieuse qu’Amaterasu ». Celle-ci intriguée s’avance en direction de la sortie. Le fameux miroir est positionné au dehors de la caverne. Il suscite la curiosité d’Amaterasu qui s’approche progressivement de la sortie. Le dieu « Ame-no-ta-jikara-wo-kami » (le dieu-à-la-Puissante-Main-Céleste) l’attrape par la main et la fait sortir de sa caverne. La lumière est ainsi restaurée sur le monde provoquant le renouveau de la nature.

Chapitre 3, l’enlèvement de Perséphone

L’absence de la déesse Amaterasu et la manière dont elle attirée à l’extérieur de son refuge est lié intimement à un mythe grec impliquant la déesse Déméter : « l’enlèvement de Perséphone ». Par soucis de clarté je résume ci-dessous ce mythe : Pérséphone, fille de Démeter est enlevée par Hadès, régnant sur le royaume des morts, par la volonté de Zeus. Sa mère entend ses cris d’appels à l’aide et elle cherche alors sa fille sur la terre et sur la mer accompagnée d’Hékaté qui tient dans ses mains des torches ardentes avant de rejoindre Hélios. Celui-ci lui apprend à Déméter que sa fille a été donnée en mariage à Hadès par Zeus. Quand elle découvre la raison de la disparition de sa fille, elle dérobe sa beauté et sa jeunesse. Elle devient ainsi méconnaissable.

Elle quitte l’Olympe et se rend vers les villes des hommes. Les quatre filles de Kéléos, nourrisson de Zeus, l’aperçoivent sous un olivier à proximité du puits où elles viennent prélever de l’eau mais elles ne la reconnaissent pas comme une déesse. Elle se dit être Déo et elle aurait été enlevée par des pirates mais elle aurait réussi à s’enfuir. Se déclarant être une excellente nourrisse et bonne, elle se sent prête à vivre dans la demeure d’un homme ou d’une femme qui pourrait lui donner ces rôles. Les filles de Kélos lui apprennent que sa mère Métaneirè a donné naissance à un jeune enfant malgré qu’elle soit âgée. Métaneirè accepte de la recevoir pour lui proposer un rôle de nourrice. Une fois dans la maison de Kéléos, la lumière resplendissante de la déesse saisit Métaneirè de respect et de terreur. Celle-ci lui propose alors son siège éclatant qu’elle refuse. La sage Lambé approche alors un siège recouvert d’une peau blanche et Déméter accepte dès lors de s’asseoir. Cette sage Lambé réussit à l’amuser par des plaisanteries et change ainsi son état d’esprit.

Déméter accepte le rôle de nourrice que lui propose Métaneirè. Démeter oint le nourrisson avec de l’ambroisie et l’entoure d’un feu durant la nuit. Métaneirè découvre horrifiée son enfant entouré de grandes flammes. Déméter entre alors dans une terrible colère déclarant qu’elle aurait mis à l’abri de la vieillesse son fils, néanmoins il resterait toujours honoré car il a dormi dans ses bras. Elle fait part de son envie d’être honorée comme il se doit notamment par la construction d’un temple en son honneur. La déesse quitte la demeure en changeant de stature et de forme (« en rejetant la vieillesse ») et la lumière jaillit de son corps. La demeure s’emplit de splendeur et Déméter s’en va. Métaneirè est complètement affecté par ce qui vient de se passer et ses nourrices informent Kéléos qui décide de construire un temple magnifique en l’honneur de Déméter. Celle-ci toujours affligée dans sa peine par la disparition de sa fille affecte la terre et les hommes par une profonde famine (Déméter ayant caché toutes les semences de la terre). Zeus envoie de nombreux dieux avec d’innombrables présents en son honneur mais son cœur ne fléchit pas. Il décide donc de flatter Hadès, via son messager Hermès, afin de laisser revenir à la lumière la fille de Déméter.

Le souverain des enfers accepte de laisser partir Perséphone mais il la force à manger des grains de grenade. Ayant gouté à la nourriture de l’enfer et condamnée dès lors à vivre aux enfers selon la loi de ce royaume, Déméter lui propose de retourner un tiers de l’année dans le royaume d’Hadès. La retrouvaille de cette déesse avec sa fille est heureuse. La tendresse de la déesse Hékatè envers Perséphone est également évoquée (nombreuses caresses) car celle-ci « l’avait accompagnée et suivie ». Zeus envoya Rhéia afin de ramener Déméter parmi les dieux lui promettant tous les honneurs et également que sa fille ne resterait qu’un tiers de l’année dans le royaume souterrain. Rhéia tente d’apaiser par ses propos Déméter (le récit précise que Déméter est irritée contre Zeus), qui accepte à la fin du récit d’initier plusieurs rois aux rites sacrés.

Triptolème recevant de Déméter et sa fille Perséphone les céréales pour apprendre l’agriculture à l’humanité. Bas-relief d’Éleusis (440 av. J.-C.) exposé au Musée national d’archéologie d’Athènes. Sources : Wikipédia

Chapitre 4, lien entre le miroir d’Amaterasu et l’enlèvement de Perséphone

On aurait ainsi un parallèle entre Déméter et Amaterasu. Toutes deux sont des déesses de la fertilité en chagrin. Leur rôle sur terre est indispensable et les dieux sont affectés par son absence. Dans les deux mythes, la déesse est triste et semble contrainte à cacher son éclat. Dans le mythe de Déméter, sa lumière se reflétant dans la maison de Kéléos est comparable à celle d’Amaterasu illuminant la caverne dans laquelle elle s’est réfugiée. Nous avons dans ces deux mythes un symbolisme fort concernant le rôle divin d’Amaterasu et de Déméter. La frivolité d’ Ame no Uzume est une des étapes du changement d’état d’esprit d’Ameterasu, tout comme le rôle de Lambé dont les plaisanteries changent l’état d’esprit de Déméter. La nudité n’est pas clairement évoquée dans les Hymnes homériques mais ce n’est pas le cas de toutes les versions de ce mythe grec. En effet, une version de attribuée à Philochore explique que Lambé énonce des frivolités et réalise des gestes futiles. La notion de nudité est également évoquée dans la version de Clément d’Alexandrie lorsqu’il précise que Baubô « se montre de tout son corps tout ce qu’il y a d’inconvenant ». Notez que Baubô signifie en grec vulve. L’Hymne à Déméter de Philikos (un contemporain de Ptolémée II) nous apporte un élément important : le silence de Déméter est brisé par l’intermédiaire de Lambé qui tient des propos sans retenue et permet ainsi à la déesse de « se lever d’un rocher nommé sans sourire ».

Ce rocher semble évoquer la caverne d’Amaterasu. Outre l’intervention d’une déesse frivole, la symbolique du miroir ou du siège est comparable. Nous y retrouvons un stratagème afin de faire assoir la déesse dans son rôle divin : dans la version japonaise, un miroir est placé au milieu d’un arbre et il est sensé refléter une image d’elle rayonnante ; dans la version grecque, Déméter est assise sur un trône d’or caché par un drap blanc. Ce moment caractérise le changement d’état d’esprit opéré pour les deux déesses qui doivent dévoiler à nouveau leur image lumineuse. On pourrait considérer le siège brillant de Déméter comme une image du reflet de la lumière solaire d’Amaterasu dans le miroir. Le symbolisme va bien plus loin : nous avons également un rappel du péplos bleu de Déméter et du drap blanc posé sur le siège qui se retrouve dans les bandes bleus et blanches suspendues dans l’arbre japonais. Celui-ci se retrouve aussi dans la version grecque (arbre à feuilles persistantes) lorsque Déméter attend sous celui-ci les filles de Métaneiré avant d’entrer dans la maison de Kéléos. Cela n’est pas un hasard. La grande différence consiste en la précision du mythe grec. Il ajoute notamment la retrouvaille de Déméter avec sa fille et les honneurs auquel elle a droit. Le point final commun de ces deux mythes considère la sortie d’Amaterasu de sa caverne et de Déméter de la maison de Kéléos. Cet évènement s’accompagne dans les deux cas du retour de la lumière sur le monde et que les deux déesses ne semblaient plus assumer.

Comparaison entre « le mythe du miroir d’Amaterasu » et l’hymne homérique de Déméter ».
Mythe japonais Mythe grec
Déesse principale du mythe Amaterasu, la déesse du soleil et de l’agriculture Déméter à la belle couronne, déesse de l’agriculture, elle est capable de changer d’apparence et lorsqu’elle reprend son apparence normale une lumière jaillit de son corps.
Cause du départ de la déesse de l’agriculture Susanoo envoie un taureau fouetté dans hall du ciel et une tisseuse de Déméter se tue Zeus demande à Hadès (Aidôneus) son frère, le dieu des enfers, d’enlever Perséphone
Action de la déesse et conséquence sur Terre Fuite dans une caverne obstruée par un rocher, disparition de la lumière du soleil Interruption des activités agricoles de Déméter qui part à la recherche de sa fille, changement d’apparence en une vieille femme sans lumière
Conséquence pour les Dieux Les dieux sont inquiets de l’absence de lumière et se réunissent en un conseil pour trouver une solution Zeus le chef du panthéon grec s’inquiète de la famine des humains
Réticence de la déesse à reprendre sa place divine La déesse est réticente à l’idée de sortir de sa caverne Dans la demeure Kéléos, Déméter est réticente à s’assoir sur le trône de Métaneirè.
Comparaison symbolique des éléments du miroir-arbre et du siège Un arbre aux feuilles persistantes est placé devant la caverne Un peu plus tôt dans le récit grec, la déesse était assise au bord de la route (non loin du puits Parthénien) et un olivier touffu croissait, soit un arbre aux feuilles persistantes, au-dessus d’elle. « Elle était semblable à une vieille femme privée du pouvoir d’enfanter et des dons d’Aphrodite »
On accroche à l’arbre, aux branches supérieures des guirlandes de joyaux, aux branches moyennes un miroir. Noter que plus tard dans le récit, Amaterasu s’empare du miroir et également de la guirlande de joyaux La déesse est invitée à s’assoir sur un siège éclatant (le récit ne le précise pas mais probablement que le siège reflète sa propre lumière tout comme un miroir)
Aux branches inférieures de l’arbre, on place des bandes d’étoffes blanches et bleues La Sage Lambè approche pour la déesse un siège solide qu’elle recouvrit d’une peau blanche. Noter qu’un peu avant d’entrer dans la demeure, Déméter est décrite : « le péplos bleu flottait autour des pieds légers de la déesse »
Déesse dansante Ame no Uzume danse , chante et dévoile son sexe devant l’Assemblée divine. Amaterasu sort de la caverne intriguée de savoir qui est cette déesse La déesse Lambè (la frivole Baubô), plaisante ce qui fait rire Déméter et réjouît son âme
Conséquence finale du récit Renouveau de la nature. La vérité sur la vraie nature de Déméter est racontée au mari Kéléos et celui-ci convoque la multitude du peuple pour construire un temple dédié à Déméter. Elle reste malgré tout amère et il faudra le retour de sa fille et également tous les honneurs qu’elle désire sur l’Olympe pour qu’elle s’apaise et qu’elle reprenne son rôle dans l’agriculture.

Pour d’avantage de précisions concernant l’archéologie japonaise et son lien avec le Kojiki, je vous invite à lire l’article de Rémy Valat « Le mythe de la création japonais et l’archéologie : à la(re)découverte de la période jômon (16500 ans bp – 900 ans bp) » Merci à lui pour m’avoir mis sur la voie fructueuse de la mythologie japonaise !

Sources bibliographiques

BROWN D. Kojiki. Japanese Historical Text Intiative. University of California at Berkeley. http://sunsite.berkeley.edu/jhti/Kojiki.html. Consulté le 15/10/2012.

CHAMBERLAIN B. H., 1981. The Kojiki. Records of Ancient Matters. Periplus Editions, Boston.

HOMÈRE, 1893. Hymnes homériques. Traduction de Leconte de Lisle. A. Lemerre, pp. 441-456 http://fr.wikisource.org/wiki/Hymnes_hom%C3%A9riques/%C3%80_D%C3%A8m%C3%A8t%C3%A8r_2 Consulté le 17 novembre 2012.

OLENDER M., 1985. Aspects de Baubô. Textes et contextes antiques. Revue de l’histoire des religions. Volume 202, Numéro 202-1. pp. 3-55.

Source: http://www.mythes-religions.com

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