Islam Le Grand Secret de l'Islam

Le Grand Secret de l’Islam – Partie 4 Le temps des premiers califes

Comment justifier le pouvoir acquis?

Lire la 1ère partie – 2ème partie 3ème partie

Nous allons nous intéresser maintenant à l’histoire des premiers califes.

C’est une histoire très difficile à démêler : de très nombreux documents d’époque ont été détruits à dessein (la quasitotalité des documents « musulmans » depuis la mort de Mahomet jusqu’au 9e siècle) et la tradition tardive a voulu reconstruire a posteriori une légende dorée des événements de ce qu’elle idéalise comme les premiers temps de l’islam. Cela explique les imprécisions de la chronologie que nous allons parcourir.

Cette tradition tardive veut établir Abu Bakr comme le premier calife, dont le règne n’aurait duré que deux ans. Celui d’Omar aurait alors débuté en 634, pour se finir en 644. Commença alors celui d’Otman, jusque 656. Ali lui succéda jusqu’en 661.

L’histoire musulmane a établi a posteriori ces quatre premiers souverains comme les califes « bien guidés », ou Rachidun. Les musulmans sunnites les considèrent toujours comme des souverains modèles, divinement inspirés, dignes successeurs de Mahomet ayant fidèlement appliqué les commandements d’Allah.

Ali affronta une guerre civile qui fit émerger Muawiya comme nouveau calife. Ce dernier régna jusqu’en 680. Puis une nouvelle période de guerre civile, à laquelle mit fin l’avènement d’Abd alMalik en 685. Son califat dura 20 ans, jusqu’en 705. Nous allons particulièrement observer cette période sur le plan religieux.

Que va-t-il advenir de la croyance des judéonazaréens après leur disparition? Comment va évoluer la «religion d’Abraham»? Comment l’islam va-t-il peu à peu se former?

Omar (634-644) et Otman (644-656): escamoter les judéonazaréens

Devant le non-retour du messie, Omar décide donc de se débarrasser des anciens alliés.

Les chefs judéonazaréens sont éliminés, leurs familles sont chassées78, les judéonazaréens de Syrie voient tomber sur eux un mépris indéfectible79.

L’oumma composite judéo-arabe se transforme de fait en une oumma arabe. Et de là, le statut de peuple élu échoit entièrement aux Arabes, et ce d’autant plus facilement qu’ils se retrouvent les nouveaux et seuls maîtres du Proche-Orient.

Mais de nombreuses difficultés apparaissent pour pouvoir légitimer le pouvoir acquis sans décevoir les promesses messianistes qui le sous-tendent : il faut parvenir non seulement à expliquer la mise à l’écart des judéonazaréens, voire à effacer des mémoires arabes le souvenir de l’alliance première, mais aussi à transformer le projet messianiste initial en faveur des nouveaux seigneurs arabes. Cela revient de facto à remplacer les anciens maîtres de la « religion d’Abraham » et à prendre les commandes du religieux en plus de celles du politique, déjà acquises. Tant bien que mal, Omar, puis son successeur Otman vont alors tenter de se justifier au cours de cette période chaotique.

Les chroniqueurs (Jacques d’Edesse), les archéologues et à leur suite les historiens sérieux80 observent ainsi à partir de 640 que les bâtiments de culte utilisés par les « musulmans » se cherchent de nouvelles directions pour la prière (la qibla), autres que Jérusalem, mais pas encore mecquoises.

On l’a relevé par exemple sur les très anciennes mosquées de Hajjaj à Wasit (à proximité de Bassora), ou celle d’Amr Ibn al-As, à Fustat (Le Caire). Alors que les premières mosquées (par exemple celle de Médine) pointaient naturellement vers Jérusalem, celles-ci pointaient, et certaines pointent encore vers la Syrie, où les Arabes ont connu le premier sanctuaire dédié à Abraham de leur mouvement politico-religieux.

Peut-être s’agissait-il d’un cube provisoire construit par les judéonazaréens après leur exil de Jérusalem au 1er siècle et également vénéré par les Qoréchites convertis81. On comprend ainsi qu’Omar et ses conseillers (puis Otman) ont cherché à escamoter le nsens du cube de Jérusalem qu’ils avaient aidé à construire, la raison d’être des judéonazaréens.

Il s’agit tout d’abord de dépasser l’échec du projet messianiste, l’échec du plan des judéonazaréens, et de proposer quelque chose à la place. On ne saurait continuer de pratiquer la «religion d’Abraham» comme elle a été enseignée par les prédicateurs arabes sous l’autorité des judéonazaréens.

Pour se l’accaparer, Omar et son successeur Otman82 vont présenter la nation arabe comme étant celle qui constitue la véritable descendance d’Abraham par le fils aîné Ismaël, la descendance élue par Dieu à l’exclusion de la branche juive issue d’Isaac.

Cet aspect « abrahamique » du proto islam n’a pas échappé aux meilleurs islamologues, même s’ils n’en comprennent pas tous les enjeux.

Conséquence logique de ce tournant : la nécessité de contrôler les textes laissés derrière eux par les judéonazaréens, ces textes qui accompagnaient la prédication de la « religion d’Abraham ».

Les autorités vont tenter de les récupérer. Maîtriser les écritures, c’est détenir la clé de la religion et de la mémoire des judéonazaréens. D’autant plus que dans leur conquête, les Arabes rencontrent des religieux chrétiens et juifs beaucoup plus structurés dans leur foi que les tribus christianisées d’Arabie. Ils ont des livres et des questions dérangeantes …83 Il faut donc rassembler à tout prix l’ensemble des textes, qu’il s’agisse des notes et aide-mémoire des prédicateurs, comme on l’a détaillé précédemment, ou bien des textes guidant la pratique religieuse (lectionnaires, florilèges de textes de la Torah et de « l’évangile » traduits en arabe…), qu’il s’agisse des feuillets des Emigrés à Médine ou des textes restés en Syrie, avant l’Hégire.

On pourra ainsi sélectionner dans ces textes ce qui pourra accréditer la nouvelle identité des Arabes comme fils d’Abraham, choisis par Dieu pour son projet.

Il faut en revanche faire disparaître tout ce qui pourrait contrevenir à cette nouvelle logique du pouvoir, comme par exemple toute mention trop explicite de l’alliance, de l’oumma judéo-arabe. C’est ainsi que va se constituer peu à peu le protoCoran, puis le Coran.

Mais ce faisant, deux terribles calamités vont s’abattre sur l’oumma : le bouleversement des assises de la religion (et donc du pouvoir politique) et la discorde qui sera semée entre les nouveaux maîtres du Moyen Orient.

Omar, et bien davantage Otman à sa suite, vont ainsi manipuler à leur profit la religion pour continuer de justifier la domination des conquérants arabes (et leur propre pouvoir).

Comment expliquer que les alliés judéonazaréens d’hier soient devenus les parias serviles d’aujourd’hui?

Ce sera fait en modifiant, en corrigeant les textes, en les réinterprétant. Le but de ces manipulations est d’occulter le souvenir des judéonazaréens, et la manière la plus efficace sera de faire disparaitre leur nom même, en l’attribuant aux chrétiens et en établissant que les « nasara » (nazaréens) dont il est fait mention dans ces textes sont en fait les chrétiens. Et ainsi de vilipender Juifs et chrétiens.

Mais il est possible que dans un tout premier temps, une mention telle que « Ne vous faites pas des amis parmi les Juifs et les nasara (Coran, s5, 51) », où « et les nasara » constitue un ajout manifeste, ait été une mise en garde adressée aux Arabes contre ce qui restait de l’influence des judéonazaréens. De nombreux autres ajouts de ce type ont été établis84, les études à venir éclaireront ce processus de manipulation et de réinterprétation des textes et feuillets proto-coraniques dans les prochaines années.

De nouveaux recueils de feuillets plus conformes aux vues du pouvoir sont alors produits.

C’est ainsi qu’est mis en œuvre le mécanisme qui conduira progressivement à la formation de toute la religion islamique : la logique de la conclusion à rebours, de la conclusion qui prédétermine le raisonnement, qui manipule ses fondements historiques comme religieux. Les conquérants devant justifier leur domination (une domination sans judéonazaréens), ils manipulent donc les présupposés qui la fondent (la religion, les textes, les lieux saints85) pour les faire correspondre à cette conclusion écrite d’avance.

Mais à toucher ainsi la mécanique bien huilée de la vision du monde selon les judéonazaréens, on en bouscule toute la cohérence. Cette manipulation n’ira pas sans poser de sérieux problèmes théologiques, comme nous allons le voir. Toutefois, dans l’immédiat, les problèmes sont davantage techniques et politiques que religieux.

Car pour arriver à une telle manipulation, il faut non seulement contraindre les consciences où s’imprime la religion, mais aussi l’ensemble des éléments matériels qui établissent cette religion, ce qui, évidemment, va se révéler très difficile. Techniquement d’une part, car il ne suffit pas d’occulter le sens du temple reconstruit à Jérusalem, il faut aussi rassembler une quantité de documents religieux (éparpillés dans toute l’oumma, selon ce que rapporte la tradition musulmane) et détruire les documents hétérodoxes.

L’expansion militaire complique ce processus au plus haut point : l’Egypte, perle de l’empire Byzantin, est conquise en 640-642, SéleucieCtésiphon tombe en 641 et les Perses sont vaincus à Nihâvend l’année suivante. D’autre part, le retournement d’alliance et l’élimination physique des chefs judéonazaréens ne sont pas si faciles à accepter. Ils compromettent l’unité idéologique et favorisent les divergences. Ils désorganisent les hiérarchies et tendent à faire perdre l’unanimité fragile que l’oumma présentait encore pour le projet de conquête de Jérusalem.

Naturellement, des chefs, des généraux, des émirs ont dû se rebeller, et d’autant plus franchement que les succès militaires leur ont permis d’acquérir un grand pouvoir – d’aucuns sont maintenant gouverneurs des territoires qu’ils ont conquis, hors de portée
de l’autorité somme toute discutable du généralissime des Arabes. Sans judéonazaréens, d’où la tiendrait-il? L’escamotage de toute la communauté judéonazaréenne, l’abandon du temple, cette collecte intrusive des textes, leur réécriture pour en extirper grossièrement le fait judéonazaréen, bref, l’atteinte à la « religion d’Abraham » que cette opération représente, constitue un réel outrage à ce que des décennies de propagande ont patiemment établi.

Un outrage au sens même des combats, de l’épopée de la conquête de Jérusalem. Un viol des mémoires et même une atteinte à la volonté de Dieu selon la « religion d’Abraham ». Il y a donc naturellement des incompréhensions, des résistances, des oppositions. C’est ainsi que l’on a refusé l’autorité d’Omar, qu’on s’est accusé l’un l’autre d’être un munafiq, un traître à la foi…

Ce sont là les racines et le commencement de l’incessante fitna, de la guerre civile qui a ensanglanté l’oumma pendant des siècles, jusqu’à aujourd’hui.

Il n’est dès lors pas étonnant qu’Omar soit rapidement assassiné en 644, quatre ans seulement après le « non-événement » de Jérusalem.

Otman, chef militaire issu du noyau qoréchite des Emigrés et grand artisan des conquêtes, s’impose alors face à Ali, autre Emigré, comme nouveau maître de Médine. Devant la contestation, alors que l’oumma s’englue dans le bourbier des manipulations religieuses et de la guerre civile, il saisit les enjeux et les leviers du contrôle du pouvoir religieux. Il poursuit la stratégie d’effacement du judéonazaréisme comme source de la religion des conquérants arabes, et l’ostracisation consécutive de la communauté judéonazaréenne de Syrie. Mais surtout, il entreprend la reprise en main politique et idéologique de l’oumma.

Cette reprise en main se révèle d’autant plus nécessaire qu’au delà même de la fitna, la « religion d’Abraham » est aussi contestée par les Juifs et les chrétiens. Bien que conquis militairement, ils forment l’écrasante majorité du nouvel empire et ne sont pas dupes devant les justifications religieuses avancées par les Arabes pour leur domination. Ils ont à l’appui de leurs religions ancestrales des livres sacrés savamment constitués, ce qui manque encore à Otman. Il lui faut donc absolument un livre pour établir son pouvoir et les prétentions de la « religion d’Abraham » à tout dominer par son entremise. Pour cela, il faut travailler la logique et la cohérence que l’élimination des judéonazaréens a considérablement affaiblies.

Le but initial était, rappelons-le, de sauver le monde en faisant revenir le messie, et d’établir les membres de l’oumma comme élus et maîtres du nouveau monde à venir ; les moyens consistaient à conquérir Jérusalem, y relever le temple, pour que les chefs judéonazaréens y réalisent les rites qui auraient dû faire revenir le messie, ce qui avait piteusement échoué.

Mais qu’à cela ne tienne, le projet tient toujours. Et il doit d’autant plus tenir qu’il justifie avantageusement la domination des nouveaux conquérants. A moins que ce ne soit l’inverse? A moins qu’il ne faille absolument établir une justification religieuse à la domination des Arabes et à leur conquête du monde qui se poursuit?

Les deux logiques se recoupent de toute façon, pour le plus grand bénéfice d’Otman. Avec ses scribes et ses conseillers, il poursuit donc la manipulation de la religion qui doit absolument le légitimer et travaille à lui donner une nouvelle cohérence qui oriente la volonté de Dieu dans le sens de la justification de son autorité. Un travail de démolition et de reconstruction à partir des débris … Car on ne peut certes pas asservir ad libitum toute la « religion d’Abraham », et avec elle la volonté de Dieu, qui est l’objet même de la religion. Il faut faire avec les fondamentaux.

Le messie reviendra à la fin des temps : cela on ne peut le renier, c’est l’espérance ultime. Mais si Dieu n’a pas voulu que cette fin des temps arrive selon le plan des judéonazaréens, c’est que ceux-ci se sont tout simplement trompés (et ont par là trompé leurs alliés Arabes qui les en ont bien punis). Leur plan était mauvais, il faut seulement en changer. Les élus de par la volonté de Dieu devaient y dominer Jérusalem et y rétablir la vraie « religion d’Abraham ». Cela aurait dû faire revenir le messie qui se serait alors appuyé sur leurs armées pour établir son nouveau royaume, éradiquer le mal sur terre et y établir partout la « religion d’Abraham ».

Force est de constater que Jérusalem n’a pas suffi. Les élus devront donc dominer le monde par des forces militaires humaines au nom de Dieu pour y établir la vraie « religion d’Abraham » ; et quand le monde sera conquis, le messie viendra, ce sera la fin des temps.

Les élus, ce sont bien entendu les Arabes, les descendants d’Abraham par Ismaël. Voilà comment fonctionne la logique de justification a posteriori de la domination arabe.

Une preuve en est le titre de calife que se donne alors Otman (les historiens ne sont pas sûrs qu’Omar, son prédécesseur l’ait porté). Il va de pair avec la nouvelle assise qu’il impose à la religion : le chef des Arabes prend le titre de « lieutenant de Dieu sur terre »86, titre complet typiquement judéonazaréen que ceux-ci attribuaient au messie pour le rôle qu’il aurait dû tenir lors de son retour sur terre.

Avec cette nouvelle torsion de la « religion d’Abraham », le calife y prend ainsi la place laissée vacante du messie. A lui donc la mission d’éradiquer le mal sur la terre !

On comprend mieux les ressorts du pouvoir absolu que veut ainsi exercer Otman : un pouvoir tant militaire et politique que religieux, ce qui lui donne théoriquement les droits absolus sur tous ces sujets. Et en particulier le droit de collecter, sélectionner et modifier les feuillets et les textes qui structurent la religion (et détruire ceux qui ne lui agréent pas). Il s’appuie pour cela bien entendu sur des figures d’émigrés historiques (la tradition a conservé le souvenir du dévoué Zayd).

Mais de fait, l’opposition interne à son autorité, la discorde entre partis musulmans, entre fidèles d’Otman et « munafiqun », les guerres d’apostasie (« houroub al ridda ») ne cessent de s’étendre à mesure que la conquête territoriale se poursuit depuis Omar.

L’expansion arabe agit parallèlement comme un rouleau compresseur face aux empires perse et byzantin épuisés par leurs siècles de guerres mutuelles. Otman, à la suite d’Omar, exploite un système redoutable d’efficacité pour soutenir et consolider la conquête : les campagnes d’expansion décidées par le calife sont en fait décentralisées, conduites et organisées par des émirs autonomes à la tête de leurs armées.

Les provinces conquises sont données à des gouverneurs quasiment tous Qoréchites (et de ce fait supposés fidèles). Otman a développé pour les soutenir l’établissement « d’amsar », des villes-garnisons qu’il fait construire ex-nihilo comme bases pour la conquête. Elles permettent d’y regrouper les troupes arabes, leurs servants et leurs familles. Ils y sont ainsi préservés ethniquement et idéologiquement de la fréquentation des populations à conquérir et à contrôler – c’est ainsi que sont créées Koufa et Bassora dans l’actuel Irak, Fostat en Egypte, et il semble bien que La Mecque fut elle aussi l’objet de la création d’une ville nouvelle, comme on le verra plus tard.

Pour entretenir ses troupes, Otman organise le système de domination militaire par la prédation : codification de la répartition du butin, des prises, des biens et esclaves selon la séniorité, et levée d’un impôt obligatoire sur les populations conquises, la jizya, qui doit soutenir l’entretien des troupes. Il n’est alors pas question de convertir ces populations à une quelconque religion, d’autant plus que ce qui sera appelé « islam » par la suite est encore bien loin d’être formalisé.

La religion et sa pratique s’assimilent en fait à l’origine ethnique et à la dynamique de conquête : le guerrier arabe, membre du peuple élu, porte naturellement la foi conquérante, la « religion d’Abraham », dérivée d’un judéonazaréisme dont on a estompé peu à peu l’origine et la judéité. Il s’agit pour l’essentiel d’une foi messianiste, de la conviction pour le croyant d’avoir été choisi pour combattre le mal sur la terre.

Une conviction d’agir au nom de Dieu qui galvanise toutes les énergies (c’est l’illustration de cette fameuse logique de surréalité que nous évoquions en note 44) et permet au passage de s’accaparer un butin de guerre – richesses, terres et esclaves – non négligeable. Cette foi n’est bien entendu réservée qu’aux uniques élus, qui laissent donc jouir les territoires occupés d’une relative liberté religieuse tant qu’ils paient la jizya87
.
De toute façon, pour éviter les critiques, surtout de la part des Juifs et des chrétiens, il leur est rigoureusement interdit dans tout le califat de prendre connaissance des recueils de textes de la nouvelle « religion d’Abraham ». Ces textes que mentionne la tradition musulmane (les fameux « corans d’Otman » envoyés aux quatre coins de l’empire arabe pour y servir de référence) sont d’ailleurs très peu diffusés, très peu consultables (ne serait-ce qu’en raison de la taille imposante des recueils), très peu connus (si ce n’est inconnus88) et restent sous bonne garde.

La religion des Arabes, surtout celle des soldats, relève davantage de l’exaltation des. victoires, de la justification messianiste du bien fondé de la domination arabe et de l’appât du gain que d’un endoctrinement très structuré. L’existence lointaine des textes servait de caution ultime.

C’est ainsi que le rouleau compresseur a avancé, en Egypte et en Afrique du Nord, dans toute la Perse et au delà. Choisir de résister à cette formidable puissance militaire, mobile et implacable, se révèle d’autant plus courageux que l’on sait qu’elle garantit aux territoires conquis une certaine liberté, notamment religieuse (pour le moment – ce qui n’a pas empêché quelques massacres, comme en Egypte). Nombreux sont donc ceux qui préfèrent se rendre sans combattre, particulièrement en Afrique du Nord où la domination byzantine pouvait être très mal acceptée.

Et le nouvel empire arabe d’accroître encore sa puissance militaire à mesure de son avancée. Mais il reste un domaine où celle-ci ne prévaudra pas : celui du combat naval, champ d’expertise de l’empire byzantin. C’est ainsi qu’après de nombreuses escarmouches, lorsqu’une expédition navale d’envergure est lancée contre les Byzantins en 654 par Muawiya, gouverneur de Syrie, ceux-ci parviennent à détruire les navires arabes. Ils négocient même une trêve avec lui plutôt que de pousser leur avantage. Il faut bien reconnaître que les Byzantins se seront totalement mépris sur le danger que constituaient pour eux la poussée arabe et leur projet politico-religieux de conquête. Cette trêve est plus que bienvenue pour le califat, car les affaires internes vont de mal en pis.

Comme expliqué précédemment, l’escamotage des judéonazaréens et donc des assises religieuses de l’oumma mine d’autant plus l’autorité du calife que la poursuite de l’expansion nourrit la constitution de baronnies.

Ce point particulier complique très sérieusement la tentative d’unification idéologique d’Otman. La destruction des textes originaux des judéonazaréens (leur évangile et leur torah en langue syriaque et en hébreu), la collecte de leurs feuillets de catéchèse, de prédication et de propagande (en langue arabe) que nous avons déjà mentionnées ne peut à elle seule suffire à constituer un corpus de textes ordonné.

Dès lors que l’on commence à réécrire l’histoire, l’incohérence se révèle, et pour l’éviter, une manipulation doit forcément en entraîner une autre.

L’exaltation de l’arabité de l’oumma nouvelle a forcé à la suppression des références à la composante juive de l’oumma originelle, comme on l’a vu.

L’abandon du cube de Jérusalem oblige à supprimer ou à déformer les mentions qui en ont été faites. Et l’on a beau employer les meilleurs scribes pour éditer le texte, le réassembler, le réarranger, changer son ordre de lecture, voire le modifier, l’ouvrage est titanesque : d’une part le texte résiste en lui-même, il est bien difficile de lui faire signifier ce qu’il ne voulait pas dire initialement ; et d’autre part, le texte résiste car il est toujours en circulation au sein de l’oumma sous forme de feuillets dispersés et surtout sous forme orale. Il ne peut pas être si facilement manipulé à volonté.

Lorsqu’on règne par la force, on peut certes procéder plusieurs fois de suite à des collectes forcées et par la suite à l’envoi de textes corrigés et approuvés en remplacement, mais l’on imagine volontiers à quel point cela peut générer des frictions. Elles dégénèrent à mesure que passe le temps et que se succèdent les chefs de l’oumma ; elles virent même franchement à la guerre civile entre Emigrés.

On retient ainsi la date de l’assassinat d’Otman à Médine en 656 comme début de celle-ci, la première fitna. Un assassinat politique somme toute très logique si l’on considère les faits comme nous venons de le faire.

Ali (656-661) et la première guerre civile

Ali, un des Emigrés qoréchites « historiques », prend le pouvoir à la suite d’Otman et tente de s’imposer comme calife à partir de 656. Face aux manipulations religieuses de ses prédécesseurs, la tradition lui a attribué a posteriori une certaine fidélité à la « religion », justifiée par ses liens familiaux envers Mahomet (il était son gendre) – on peut en effet l’imaginer comme particulièrement fidèle à la « religion d’Abraham » issue des judéonazaréens qu’il a longtemps côtoyés.

A cela s’ajoute le prestige de sa participation active à l’épopée des Qoréchites, à l’Hégire, à la conquête, prestige qui lui a gagné une aura, une certaine autorité idéologique et de nombreux partisans.

Il était pourtant partie prenante dans les faits de l’élimination des judéonazaréens, de leur effacement des mémoires et des manipulations de la religion à des fins politiques (peut-être at-il été lui-même un des prédicateurs arabes portant le projet judéonazaréen89).

Mais il semble insister davantage que ses prédécesseurs sur les visées eschatologiques (c’est-à-dire concernant la fin des temps, que l’on cherche à provoquer par la domination de la religion, la venue du messie, son affrontement final contre l’Antichrist, personnage clé du judéonazaréisme et d’abord de la révélation chrétienne).

Ses partisans lui attribueront dans l’avenir une opposition de fond aux manipulations d’Otman et Omar90. Cela révèle l’ampleur des querelles d’ambitions entre les premiers chefs arabes. Elles ont fait d’Ali et de son parti des artisans de la fitna qui déchire l’oumma, fitna dont nous avons proposé une explication moins simpliste que celle de l’histoire musulmane officielle.

La guerre civile (la première fitna dans la tradition musulmane) occupera donc l’essentiel du règne d’Ali.

L’expansion arabe est interrompue par les luttes fratricides. Nous retiendrons en particulier l’opposition féroce entre Ali et Muawiya. Ce dernier était parent d’Otman, nourrissait des vues sur le califat et s’était toujours opposé à Ali. Depuis son gouvernorat de Syrie, il étendit son contrôle à l’ensemble du Levant (Syrie, Palestine, Jordanie actuelle) et à l’Egypte. Il fit reculer Ali, qui s’établira à Koufa, dans le sud de l’actuel Irak, ville dont il fera sa capitale et où prospéreront ses partisans.

Et au-delà de ces deux protagonistes, les différentes factions contestataires se multiplient et s’affrontent au sein de ’oumma, au gré des renversements d’alliances, des corruptions et des scissions. Et c’est ainsi que la fitna aura finalement raison d’Ali, puisque celui-ci sera assassiné à Koufa en 661 par d’anciens partisans de sa cause s’étant retournés contre lui, les kharidjites.

Muawiya (661-680) : maîtriser pour gouverner

In fine, réduisant un à un ses opposants et leurs partisans, Muawiya aura réussi à prévaloir par la force et à se faire établir calife en 661 en l’emportant notamment sur le parti d’Ali et de ses deux fils Hasan et Hussein (bientôt liquidés eux aussi). Ils revendiqueront de leur côté la succession de leur père, succession qui fondera par la suite le chiisme.

Muawiya transfère la capitale du califat de Médine à Damas, siège de son gouvernorat, devenant le premier calife omeyade, fondateur de cette dynastie. Il s’appliquera dans son règne à renforcer le pouvoir califal, à unifier une oumma bien mal en point et à contenir ainsi la fitna. Il mettra en place un efficace système d’administration centralisée, exploitant notamment les compétences des experts chrétiens et juifs.

Soulignons à ce sujet que la fitna n’avait que relativement peu touché les populations autochtones, ou alors principalement comme « victimes collatérales ».

Poursuivant comme ses prédécesseurs le mirage des promesses messianistes tout en cherchant à les exploiter à son profit, Muawiya va à son tour tenter de justifier son pouvoir par l’établissement d’un fondement religieux. Comme Otman avait essayé de le faire avant lui, il s’agit pour lui de faire cesser la fitna et d’unifier l’oumma en tentant de donner davantage de cohérence et
« d’efficacité » à la religion, au service de sa propre autorité.

La destruction des textes « hétérodoxes », le remaniement et la sélection des textes « approuvés » se poursuivent ainsi au long de son règne, dans le but d’en constituer un corpus unique bien plus pratique que les collections de feuillets. Il sera définitivement appelé Coran (« qur’ân » en arabe), par analogie avec le fameux « qur’ân » auquel ces mêmes textes faisaient référence. Ce nouveau Coran décrit la volonté de Dieu d’établir les Arabes et leur calife comme seigneurs et maîtres au nom de la « religion d’Abraham» », ce qui se révèle un outil bien pratique pour un calife cherchant à justifier son pourvoir.

Par la force des choses, l’analogie va devenir une réalité de remplacement : le « qur’ân » mentionné dans le Coran de Muawiya va finir par désigner ce dernier, jusqu’à en occulter la signification première. Initialement, le mot de « qur’ân » désignait les lectionnaires des judéonazaréens (« qor’ôno » ou « qer’yana » en syriaque), c’est-à-dire les recueils des textes de la Torah et de leur évangile qu’ils employaient pour leurs liturgies, ces lectionnaires-qur’ân auxquels leurs feuillets de propagande et de prédication faisaient référence.

Les judéonazaréens n’auraient jamais pu imaginer que l’on change ainsi le sens du mot qur’ân, pour désigner un livre sacré nouveau, contenant la volonté de Dieu.

Cette manipulation est consécutivement source de problèmes logiques graves : comment un livre en fabrication (car en train d’être révélé par Dieu) peut-il faire référence à lui-même comme un tout terminé, et par définition extérieur à lui?  Nous verrons plus loin comment la théologie islamique tentera de résoudre cette contradiction.

Pour soutenir par ailleurs l’édification de sa religion, Muawiya saura exploiter certains événements providentiels : au début de son règne, un tremblement de terre a en effet fait s’écrouler en partie e cube de Jérusalem91 construit avec les judéonazaréens. Sa restauration92 s’avère indigne de la dévotion que continuent de lui rendre les Arabes par leurs pèlerinages et leurs prosternations, malgré la mise en avant de sanctuaires de remplacement en Syrie93.

Sans parler de ces Juifs fort inconvenants qui le vénèrent aussi, au nom de leur « fausse » religion d’Abraham, imaginant que ce serait le lieu du sacrifice d’Isaac. Tous les Arabes savent pourtant bien qu’Abraham avait tenté d’y sacrifier son fils Ismaël, leur patriarche, et non Isaac, le patriarche des Juifs. Qu’est-ce que des Juifs pourraient avoir de commun avec la vraie « religion d’Abraham », celle du vrai peuple élu, les Arabes?

Un certain flou commence même à entourer le but réel et l’utilité de ce temple, la raison de tant de dévotions. Voilà déjà près d’une génération que les judéonazaréens ont été escamotés et que la tourmente politique, les guerres et la réécriture de l’histoire de la conquête arabe brouillent les mémoires. Cette dernière oblige à répondre à beaucoup de questions nouvelles.

Comment expliquer que la « religion d’Abraham » des Arabes, leur « vraie » tradition abrahamique, prévale sur celle des Juifs? Comment justifier que les Arabes soient les « vrais » fils d’Abraham, chargés par Dieu de dominer le monde? Et donc, comment justifier l’antériorité de la révélation des Arabes sur la révélation des Juifs, et même sur toutes les religions?

Il faudrait pour cela qu’il existe quelque part, de préférence en terre arabe vierge de toute influence extérieure, un authentique sanctuaire d’Abraham préexistant au temple de Jérusalem.

C’est justement ce que va prétendre Muawiya. Il vient de retrouver ce fameux sanctuaire à 400 kilomètres au sud de Médine, idéalement placé dans un lieu désertique. Ce serait l’antique ville de La Mecque.

Plus sérieusement, il faut comprendre que Muawiya, ses scribes et ses conseillers se sont posé les questions mêmes que nous venons d’énoncer. Et que beaucoup que d’autres les leur ont posées, que ce soit parmi leurs opposants arabes ou dans les milieux juifs et chrétiens.

C’est ainsi qu’ils en sont arrivés à la nécessité de créer ex nihilo un sanctuaire arabo-arabe dédié à Abraham. Et d’en décréter l’antériorité absolue, puisque ce serait Abraham lui même qui l’aurait construit – si ce n’est Adam, le premier homme. Abraham y aurait même vécu. Ils l’imposent alors aux Arabes comme lieu de culte et de pèlerinage, à la place de Jérusalem et des sites de Syrie.  Ce lieu désert, vierge de toute présence, de toute histoire, est choisi dans le Hedjaz, en terre arabe, et de ce fait, il satisfait tous les critères pour répondre à ces embarrassantes questions.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement cet endroit?

La discussion est encore ouverte, à défaut de pouvoir y conduire les recherches archéologiques que les dirigeants saoudiens actuels interdisent (mais ont permis ailleurs, malgré des découvertes contredisant frontalement le discours musulman). Nous savons qu’il y avait une présence arabe à proximité : l’oasis de Mina se trouve non loin, et la ville ancienne de Taïf n’est distante que d’une soixantaine de kilomètres du site choisi, qui se situe à la même distance des rivages de la mer Rouge.

Quoi qu’il en soit, Muawiya y fait construire un temple, un sanctuaire d’Abraham et y installe une pierre noire, déjà vénérée auparavant94. Il demande qu’y soit pointée la direction de la prière dans toute l’oumma, la qibla. Il n’est pas établi que le nom de La Mecque lui ait été donné alors, il devait être désigné comme « masjid Ibrahim » (lieu de prosternation d’Abraham).

Ceci se passe au cours des années 670 95. Muawiya pense avoir réalisé un coup de maître dans ce long travail d’effacement puis de recréation des mémoires, quand bien même ce nouveau sanctuaire peine à être accepté de ses contemporains. Et si à moyen terme, il deviendra un ingrédient clé dans le long processus qui conduira à la formation de l’islam, il fut pourtant dès son origine une source de nombreuses contestations.

Contestations qui se changeront en affrontements et en guerres terribles au sein de l’oumma, tant il est vrai que toute manipulation nouvelle des mémoires et de la religion y devient fatalement matière à « fitna ».

Au-delà de cette contestation, la création de ce sanctuaire, comme tout mensonge, présente des failles structurelles dans lesquelles peut s’engouffrer la recherche de la vérité, même quatorze siècles plus tard : tout d’abord, le choix d’un lieu désertique, aride, sans végétation pour les troupeaux, sans terres cultivables, sans gibier, empêche de considérer raisonnablement qu’une ville ait pu y être fondée et y subsister depuis des temps immémoriaux. Et surtout, le site retenu pour la construction de ce sanctuaire est en fait une cuvette étranglée, entourée de collines et montagnes. Aussi, lorsque surviennent des pluies importantes, le ruissellement des eaux se révèle très problématique. Et en cas de pluies diluviennes, comme il en arrive de temps en temps, le site se trouve alors soudainement inondé, voire ravagé par des torrents d’eau et de boue.

Les chroniques des premiers siècles de l’islam rendent compte d’inondations en 699, 703, 738, 800, 817, 823, 840, 855, 867, 876 et 892.  En 960, une caravane de pèlerins d’Egypte fut même engloutie dans ces torrents alors qu’elle s’en approchait ! Nous avons vu précédemment comment la Kaaba faillit être détruite par une de ces catastrophes, en 1620 (cf. note 9). Elle dut être partiellement reconstruite et renforcée par le sultan Mourad. Et jusque récemment, avant que les Saoudiens ne finissent par traiter plus ou moins efficacement le problème, le cube était encore régulièrement inondé. Le reste de la ville de La Mecque, qui s’est construite depuis autour, continue d’ailleurs de l’être de temps à autre.

Il semble donc inimaginable qu’un tel sanctuaire ait pu ainsi traverser les siècles depuis Abraham96 dans ces conditions. Et a fortiori la cité commerçante prospère qu’on dit s’y être développée.

D’ailleurs, on ne trouve avant la fin du 7e siècle aucune mention de cette ville, de son sanctuaire ancien, de son commerce, des pèlerinages qui auraient dû la nourrir97. Elle n’est signalée par aucun chroniqueur, aucun géographe, aucun témoignage98. Elle n’est même pas citée dans la fameuse charte de Médine99, le document le plus ancien revendiqué par l’islam.  Et de plus, elle se situe à l’écart de tous les itinéraires caravaniers d’alors, abondamment documentés.

Tout le contraire par exemple de Yathrib, signalée par les historiens, et où l’on a trouvé des vestiges archéologiques que l’on serait bien en peine de déterrer autour de la Kaaba, alors même que les Saoudiens en bouleversent aujourd’hui le sous-sol dans des travaux titanesques.

Les graffitis dits « islamiques » du 7e siècle retrouvés en Arabie Saoudite ne mentionnent nullement cette ville ni son sanctuaire. Et d’ailleurs, les critiques contemporains des débuts de l’islam ne se sont pas privés de souligner ces absurdités : Jean de Damas100 pointait justement qu’il était impossible de trouver dans les environs de La Mecque le moindre bois nécessaire au sacrifice d’Abraham. Il aurait pu ajouter qu’Abraham n’aurait jamais pu y trouver le moindre moyen de subsistance lui permettant
de s’établir dans le milieu désertique de La Mecque pour y construire la Kaaba.

Le Coran lui-même décrit les habitants de La Mecque, les supposés « polythéistes » auxquels s’adressent les prêches de Mahomet101, comme des agriculteurs et des pêcheurs! Ils cultivent le blé, les dattes, l’olivier, la vigne, les grenades. Ils mènent aux pâturages leurs troupeaux de chèvres, de moutons, de vaches et de chameaux. Ils naviguent en mer sur leurs bateaux à voile, et mangent des poissons et coquillages fraîchement pêchés. Comment imaginer la possibilité d’une telle abondance au beau milieu de la région désertique et montagneuse de La Mecque?102

Mais revenons à Muawiya, qui ne devait certainement pas se soucier de tels détails. Le transfert dans le Hedjaz de la forme sacrée cubique, du nom de « Kaaba103 » et son attribution à Abraham lui permettent de justifier l’arabité de la « religion d’Abraham », son antériorité et sa prééminence. Mais ils ne peuvent répondre à eux-seuls à toute la succession de questionnements qu’induisent ces manipulations en chaîne. En ayant fait disparaître la source judéonazaréenne de la religion, les Arabes se retrouvent bien en peine d’expliquer comment ils en sont venus à connaître si bien cette volonté de Dieu qui les favorise tant.

D’où proviennent ce Coran en formation et cette doctrine nouvelle?

Le calife est le premier visé par ces questions puisqu’il veut tirer de la religion la légitimité de son pouvoir. C’est donc naturellement au sein des milieux contestataires de l’autorité califale qu’elles questions vont entrer en résonance et trouver des réponses de nature à justifier cette contestation.

En effet, occupé par l’offensive contre les Byzantins face à qui il est entré en campagne en 674 (allant jusqu’à assiéger Byzance), Muawiya n’a pu contenir la montée d’oppositions diverses à son pouvoir. L’oumma reste encore et toujours travaillée par les ferments de la guerre civile. A sa mort en 680, Muawiya, monarque absolu et fondateur de sa dynastie, transmet un fort méchant héritage à son fils Yazid. Pourtant les structures du califat n’ont jamais semblé aussi fortes, tandis que le travestissement des mémoires et de la religion, la constitution de sa doctrine au service du pouvoir semblent lui apporter la légitimité qu’exige l’absolutisme. Mais en profondeur, dans son cœur religieux, le califat est miné par la fitna. Elle va exploser dans une nouvelle guerre civile dès l’intronisation de Yazid. Ce sera la seconde fitna des traditions musulmanes

La deuxième guerre civile (680-685) : l’explosion du primo-islam

Il n’est certes jamais simple de succéder à un père monarque absolu, et encore bien moins dans les conditions dans lesquelles Yazid accède au pouvoir. Il est en effet le premier calife à tirer sa légitimité d’une succession dynastique – les précédents s’étant tous imposés par leur rang, leur détermination, voire par le coup de force.

Fatalement, son autorité est remise en cause par de nombreuses factions, se réclamant d’une multitude de courants : des Qoréchites partisans de leurs propres clans, ne reconnaissant pas Yazid (pourtant Qoréchite lui-même), des familles et partisans des anciens chefs et califes assassinés, en particulier les partisans d’Ali et de son fils Hussein (qui sera lui aussi assassiné durant la fitna), des partisans d’Ali s’étant retournés contre lui (les Kharidjites), des partisans d’Ali opposés à son fils Hussein, des partisans des grands gouverneurs des territoires de l’empire, des mécontents de la tyrannie omeyade, des stipendiaires du régime, des chefs de guerre faisant sécession, ainsi qu’un calife alternatif et autoproclamé … Un imbroglio d’autant plus complexe que les motivations politiques nourrissent les contestations d’ordre religieux, qui les justifient à leur tour.

Et comme nous savons désormais que celles-ci sont consubstantielles à la « religion d’Abraham » depuis qu’elle a échoué à faire revenir le messie à Jérusalem, comme nous savons qu’elles s’amplifient et se multiplient avec la succession de manipulations qu’elle subit depuis lors, nous comprenons un peu mieux ce phénomène récurrent de guerre civile, un phénomène qui semble n’avoir pas de fin.

En particulier, le calife va être contesté en étant opposé à la figure de l’ancien meneur qui avait galvanisé les héros de l’Hégire, certains se souvenant encore de son rôle dans la prédication de la « religion d’Abraham ».

Ce meneur, surnommé Muhammad (Mahomet), n’apportait pourtant rien de nouveau, ne faisant que transmettre la doctrine judéonazaréenne. Mais près de soixante-dix ans avaient passé depuis la première conquête de Jérusalem (614), une cinquantaine depuis sa mort. L’oubli relatif dans lequel il est tombé et surtout l’effacement de ses maîtres judéonazaréens permettent d’enjoliver les témoignages rappelant sa mémoire104. Puisqu’il prêchait, pourquoi ne pas croire et faire croire qu’il ait été un envoyé de Dieu, un « rasul »105 ?

Voici donc venir l’invention du prophétisme, qui permettra par la suite de fonder le texte coranique comme révélation nouvelle.

Historiquement, la prédication de Mahomet ne présentait pourtant rien de tel. Il n’était qu’indirectement lié aux textes aide-mémoire qui reproduisaient en arabe les prédications diverses des judéonazaréens, et à partir desquels s’élaborait alors à grand peine le recueil coranique (on peut voir originellement dans ces feuillets le travail de celui que la tradition islamique a appelé Waraqa).

Vers les années 680 apparaissent ainsi pour la première fois106 des mentions de Mahomet, qualifié de « rasul », parmi les partisans d’Ali et de ses fils qui s’opposent frontalement au pouvoir du calife.

Il est bien utile d’avoir avec soi l’autorité d’un envoyé de Dieu lorsqu’on conteste celui qui prétend régner au nom de Dieu. Et il semble d’autant plus commode d’associer Ali à la mémoire de Mahomet, son cousin, son beau-père, son ancien commandant et compagnon d’armes, que le défunt Ali n’est plus là pour en témoigner, 20 ans après son assassinat. Que ne l’avait-il lui-même,
du temps de son califat, pour mieux asseoir son autorité et faire taire ses opposants, Muawiya en tête !

Ces considérations n’arrêteront pas les partisans d’Ali, ni les autres opposants au calife. Ils trouvent, en instrumentalisant l’autorité qu’ils décident d’attribuer au « rasul », un moyen bien avantageux pour rejeter celle du calife (Yazid), celle de cette haïssable lignée omeyade, leur bête noire de toujours.

En réaction, évidemment, le califat affirmera la supériorité de son autorité sur celle du « rasul »107. L’apparition d’un prophétisme arabe rajoute ainsi à la discorde au sein de l’oumma. Ce prophétisme n’est pourtant, on le voit bien, qu’un des résultats des contradictions inhérentes à la manipulation religieuse, de ces contradictions qui fermentent dans la contestation politique du calife.

Du bouillonnement de cette deuxième fitna, il faut retenir tout d’abord la montée en puissance d’Abd Allah Ibn al-Zubayr108, plus ou moins lié à Ali et Hussein, qui refuse d’emblée l’autorité de Yazid, et établit son propre califat au « sanctuaire d’Abraham » (La Mecque). Il est le premier à se réclamer de Mahomet. Il attaque ainsi l’autorité du calife au moyen de celle de l’envoyé de
Dieu – autorité qu’il semble ainsi s’approprier, se présentant lui-même comme un nouveau « béni » ou « très loué », « envoyé de Dieu » en associant la formule « muhammad rasul Allah » à son effigie sur les pièces qu’il fait frapper.

Ces pièces (à voir en page suivante) sont le premier témoignage « islamique » de l’Histoire à mentionner Mahomet, vers 685 ou 686 (le terme d’islam n’étant pas encore utilisé pour nommer la « religion d’Abraham »). Ibn al-Zubayr parvient à dominer tout le Hedjaz jusqu’au Yémen, à l’Iraq, à l’Egypte et même à s’assurer certaines positions en Syrie.

A noter que le sanctuaire d’Abraham construit par Muawiya à La Mecque fut détruit par un incendie en 683 (un aléa de la guerre civile ?), et que Zubayr, maître des lieux, le fit reconstruire dans une curieuse forme d’hémicycle109, autre preuve s’il en était besoin de la considération toute relative dont le « masjid ibrahim » faisait l’objet à cette époque.

Yazid, quant à lui, eut un règne fort court, sans expansion territoriale (on observa plutôt un certain reflux) du fait des tourments de la guerre civile, et particulièrement de sa lutte face à Ibn alZubayr. On rapporte sa mort en 683 d’un accident de cheval à l’issue d’une bataille contre le parti d’Ibn al-Zubayr.

S’ensuit une période des plus troublées, sur laquelle la vérité historique n’est pas sûre. Les traditions musulmanes qui rapportent ces événements sont très difficiles à démêler tant elles les ont enjolivés a posteriori (toujours dans la même logique de justification à rebours). Le fils de Yazid, Muawiya II, devient ainsi calife, mais aurait abdiqué très rapidement, au bout de quatre mois, par refus de s’opposer à Ibn al-Zubayr et par répugnance à faire couler le sang dans des luttes fratricides. Il serait mort très peu de temps après d’une cause naturelle110.

Selon la tradition musulmane, Marwan, son cousin issu de germain, également cousin d’Otman, lui succède, provoquant un changement du clan régnant dans la dynastie omeyade dont il devient le quatrième calife (toujours un Qoréchite, donc). Il meurt également très peu de temps après son couronnement, dans des circonstances peu claires (assassiné par sa femme ?). Le peu dont nous disposons par les sources musulmanes à propos de ces deux califes aux règnes bien énigmatiques est très révélateur du travail de réécriture de l’histoire qui sera poursuivi dans les siècles suivants, par des « historiens » musulmans.

Leur premier objectif était de tenter de donner aux débuts de l’islam une apparence moins terrible que ce qu’elle fut, entre autres en masquant les sources réelles de la fitna (toujours cette logique à rebours).

Au total, on se souvient principalement de Marwan pour le fils qui lui succède en 685, le nouveau calife de Damas Abd Al-Malik. Celui-ci laissera en effet une forte empreinte dans l’histoire musulmane comme personnage clé dans l’unification de l’empire arabe et dans la construction du futur « islam ».

Abd Al-Malik (685-705) : les fondations de l’islam

Abd Al-Malik présente cette figure de souverain fort qui a ponctué l’histoire des conquérants arabes. Se revendiquant comme le seul et unique calife, il s’emploie dès les débuts de son règne à reprendre le contrôle de l’oumma : il consolide ses positions initiales, puis, une fois assurées ses bases, de Damas à l’Egypte en passant par Jérusalem, il peut alors résorber « l’anticalife » Abd
Allah Ibn al-Zubayr. Il s’appuiera sur le général Hajjaj, qui fut pour lui à la fois un grand ministre et un grand chef de guerre. Celui-ci s’étant distingué dans la campagne victorieuse contre Musab Ibn al-Zubayr, frère d’Abd Allah, qui régnait sur la Mésopotamie (peu ou prou l’actuel Irak), Abd AlMalik l’enverra régler le compte d’Abd Allah, retranché avec ses armées autour de La Mecque. Le rebelle finira décapité et crucifié en 692, et ses partisans seront massacrés sans pitié.

Eradiquant ainsi toute opposition et reprenant les guerres de conquête, notamment en Afrique du Nord et contre Byzance, le calife et son ministre travaillent à l’unification politique et militaire de l’oumma. Ils réorganisent le califat par des réformes centralisatrices, inspirées notamment du fonctionnement de l’empire byzantin (les experts chrétiens et juifs anciennement à son service ont été mis à contribution).

Notons en particulier la création d’un service de poste, l’institution d’une monnaie nouvelle, marque d’un Etat souverain – le dirham frappé à l’effigie du calife (voir ci-après) – et l’imposition de l’arabe comme langue officielle (de la cour).

La langue écrite va ainsi être fixée vers la fin du 7e siècle et évoluera relativement peu jusqu’à l’arabe littéraire actuel. Ce dernier élément se révélera décisif d’un point de vue religieux, puisque ce travail de « fabrication » de la langue arabe mené par des grammairiens ira de pair avec le travail d’interprétation et de fixation (jusqu’aux voyelles) du texte coranique. Ce dernier pourra être diffusé plus largement au sein de l’oumma – mais pas trop tout de même, restant en principe réservé à l’usage des chefs religieux, à l’appui des discours justifiant la supériorité des Arabes, leur domination voulue par Dieu et leurs conquêtes.

Parallèlement à la reconquête politique, Abd Al-Malik se livre donc lui aussi à un travail de remaniement de la « religion d’Abraham » héritée des Emigrés, dans une logique de justification de son propre pouvoir.

Abd Al-Malik reprend donc à son compte la figure de Mahomet. Il revendique l’héritage de la révélation que celui-ci aurait apportée et l’autorité « d’envoyé de Dieu » (c’est le sens de l’association sur ces pièces de l’effigie du calife à la formule « muhammad rasul Allah »). Il fonde ainsi l’origine divine de son pouvoir et justifie ses prétentions de conquête du monde.

Mieux, en se posant comme successeur de Mahomet, il s’attribue également son autorité religieuse, son statut de commandeur des croyants – et par là, il démonte l’argument principal des critiques qui lui opposaient l’autorité du « rasul » (cf. note 105).  Dans ce but, il fera collecter et refondre les monnaies représentant Zubayr comme « rasul Allah » pour les remplacer par les siennes.

C’est sous la férule d’Abd Al-Malik que la paternité du Coran sera attribuée au nouveau prophète Mahomet : le texte enfin fixé, il fallait lui donner un auteur. Il fallait surtout empêcher de laisser les opposants au pouvoir califal s’approprier la figure de Mahomet. Les modalités de la révélation restent encore assez floues111 ; elles n’en établissent pas moins la rupture définitive avec les origines judéonazaréennes, fondant une religion qui se veut inédite, comme le révèle la construction du Dôme du Rocher.

Que signifie en effet ce Dôme du Rocher que nous voyons Abd Al-Malik faire édifier à Jérusalem?

Le sens de cet édifice continue d’intriguer les historiens tant ils ne peuvent se départir des présupposés de l’histoire islamique (en particulier la pseudo-primauté de La Mecque). Construit à la fin du 7e siècle (il y a débat sur la date avancée de 692 comme correspondant aux débuts des travaux ou à leur achèvement), ce monument de prestige qui domine de sa splendeur tous les monuments religieux de Jérusalem (du moins ce qu’il restait des églises et sanctuaires chrétiens112 après les destructions du siècle – Jérusalem et la Palestine étant encore majoritairement chrétiennes) célèbre l’affirmation d’une religion nouvelle113 supposée prévaloir sur toutes les autres, sous l’autorité du calife.

Nous savons désormais que s’y élevait auparavant le « masjid Umar », le lieu de prosternation d’Omar (raison pour laquelle le Dôme du Rocher continue encore d’être appelé traditionnellement mosquée d’Omar114), c’est-à-dire le cube construit par les judéonazaréens à l’emplacement supposé de l’ancien temple de Jérusalem.

Lorsqu’Abd Al-Malik accède au pouvoir, il en reste cet édifice restauré sous Muawiya et attesté par les chroniques des voyageurs115.

Le nouveau sanctuaire du calife va détourner la mémoire « abrahamique » que certaines traditions juives (et également la foi judéonazaréenne) rattachaient au sommet du Mont du Temple (identifié au mont Moriah), comme lieu du sacrifice d’Isaac : il fait de ce sommet – qui formait peut-être la base de l’ancien autel des sacrifices au temps du temple – le centre de son Dôme, autour duquel les croyants sont invités à déambuler.

Ce faisant, Abd al-Malik s’écarte du sens eschatologique premier du cube judéonazaréen au profit de la célébration de ce qui semble bien être la volonté de placer les trois « religions abrahamiques » sous son autorité – c’est ce que suggèrent ses mosaïques.

Le Dôme du Rocher est donc dépourvu de qibla (mecquoise ou autre) : il est centré sur lui-même. C’est un peu plus tard qu’Abd Al-Malik intégrera La Mecque à son corpus religieux, affirmant ainsi son imperium sur l’ancien fief de son concurrent Ibn al Zubayr. Le sanctuaire qu’il y fera reconstruire aura la forme approximative d’un cube (à la place, semble-t-il, de l’hémicycle antérieur), et les figures d’Abraham et d’Ismaël y seront rattachées, vidant provisoirement de sa signification le rocher du dôme homonyme de Jérusalem (nous verrons par la suite comment le discours musulman évoluera pour intégrer ce rocher à son corpus).

Prophétisme, Coran, parachèvement des religions abrahamiques … Nous assistons sous Abd AlMalik à la liaison de l’ensemble des éléments fondateurs du futur islam. Ils sont mis au service d’un discours qui commence à afficher pour la première fois une cohérence, une logique interne tangible depuis l’escamotage du fondement judéonazaréen.

Pour le comprendre, il faut se représenter la façon dont la « religion d’Abraham » a été profondément modifiée au service des
intérêts des chefs arabes. Ses manipulations successives n’ont cessé d’en déclencher de nouvelles, sous l’effet de leurs propres incohérences, de la contestation au sein de l’oumma et aussi du fait  de l’influence des facteurs externes, comme l’explicite le schéma en page suivante.

Détaillons les facteurs extérieurs y figurant qui ont pesé sur la « religion d’Abraham »:

‐ Les incohérences de cette religion peuvent être dénoncées par des critiques externes, juives et chrétiennes notamment. Cela expliquera le grand soin qui sera porté à empêcher les non-musulmans d’accéder aux textes musulmans d’une part, et à empêcher les musulmans d’accéder aux textes des autres religions (ou de se les faire expliquer et prêcher), d’autre part.

La simple présence de ces autres religions, cohérentes, dotées d’écrits sacrés, de lieux saints et de prophètes agit d’ailleurs comme aiguillon pour l’évolution de la « religion d’Abraham » : celle-ci se veut « supra-confessionnelle », c’est-à-dire au dessus de toutes et parachevant toutes les révélations. Il faudra absolument qu’elle puisse donner, au moins en apparence, les gages de cette prétention à se présenter comme une religion véritable, fondée et honorable. Dans les faits, sa supériorité tiendra cependant davantage de la coercition exercée intérieurement sur l’oumma et extérieurement sur les infidèles.

‐ Le pouvoir du chef peut être contesté par les adversaires extérieurs de l’oumma, comme par exemple l’empire byzantin – contesté ou a contrario renforcé en cas de victoire et de conquête de nouveaux territoires. Ce qui a déclenché ce mécanisme est l’escamotage des judéonazaréens en 640, la première des manipulations. Depuis, celles-ci n’ont fait que se succéder, chaque calife tentant à la fois de contrôler l’oumma par la force et de justifier son pouvoir par cette logique à rebours de reconstruction de la religion et de l’histoire. Le phénomène n’a cessé de se répéter, ajoutant couche de manipulation sur couche de manipulation à la « religion d’Abraham » prêchée par les judéonazaréens.

Laquelle religion était elle-même fondée sur le projet fou de parvenir à éradiquer le mal de la terre – finalité que les Arabes, débarrassés des judéonazaréens, ont reprise à leur compte en en changeant les modalités. C’est ainsi que petit à petit, de destruction en réécriture, le phénomène produit le visage d’une religion nouvelle. Il amène tout aussi bien son lot de discorde, de guerre civile et de violence, et bien plus, il s’en nourrit : avant même d’entrer en guerre contre le monde, cette religion, le futur islam, est déjà par nature en guerre contre elle.

Par sa très ferme prise en main de l’oumma, Abd Al-Malik aura réussi le tour de force de ralentir, de calmer quelque peu ce cycle infernal, en parvenant à un certain équilibre entre le religieux et le politique. Il s’est appuyé sur deux leviers principaux : d’une part, l’affirmation du pouvoir califal, un pouvoir fort, centralisé, mieux organisé, à même de juguler plus ou moins efficacement les discordes au sein de l’oumma ; de l’autre, la constitution d’un corpus religieux répondant mieux aux besoins idéologico-politiques.

Ainsi, la religion islamique commence à prendre forme sous Abd Al-Malik même si La Mecque, par exemple, n’a pas encore le statut dont elle bénéficie aujourd’hui. C’est avec lui que se fixent les éléments fondamentaux, les piliers et la vision du monde qui la structureront et lui feront traverser les siècles.

Ces mêmes fondamentaux que nous avons cités précédemment dans la description du dogme musulman (page 11). Tout s’articule désormais de façon à peu près cohérente autour des concepts de volonté divine, de révélation de cette volonté par une succession de prophéties parachevée par la dernière, de livre saint, de lieu saint et de communauté élue pour porter et accomplir cette volonté dans le monde entier.

Le temps du « proto-islam », celui des Arabes et de leur allégeance aux judéonazaréens, est bel et bien révolu. Le temps du « primo-islam », celui des chefs arabes tentant tant bien que mal de justifier leur domination est en train de s’achever. Le temps de l’islam va pouvoir s’ouvrir.

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Notes

78 L’événement donne un tout autre sens au sort des tribus juives de Médine selon l’histoire musulmane que l’on a vu en préambule (massacre et expulsion). Leur souvenir s’est transmis en se déformant dans l’histoire canonique islamique, nous verrons comment par la suite. L’anathème qui frappe les judéonazaréens s’étendra aussi à leurs cousins Juifs rabbiniques de Jérusalem qui avaient pu y retourner lors de la prise de la ville par les Arabes. Associés par leur judéité à l’échec honteux du projet judéonazaréen, ils seront temporairement expulsés de Jérusalem, puis reviendront.

79 L’Histoire verra les descendants des judéonazaréens s’amalgamer peu à peu aux musulmans, à partir des 8 et 9ème siècles. Les travaux de Joseph Azzi (Les Nousaïrites-Alaouites: Histoire, Doctrine et Coutumes) établissent qu’ils forment l’origine de la communauté alaouite actuelle de Syrie. Le dégoût de toujours que leur portent les musulmans sunnites trouve là sa justification historique.

80 Notamment Tali Erickson Gini et Sir Keppel Archibald Cameron Creswell, Patricia Crone et Michael Cook

81 Plusieurs traditions mentionnent un « masjid Ibrahim » (lieu de prosternation d’Abraham) au sommet d’une colline nommée Abu Qubays, en Syrie, à proximité de Hama/Homs (Abu Qubays est d’ailleurs aujourd’hui le nom d’une ville de sa banlieue). Nous verrons un peu plus loin (pages 47 à 51) dans quelles circonstances une colline voisine de La Mecque a pu être nommée également Abu Qubays.

82 Difficile en l’état de faire la part des choses entre ce qui relève de la courte fin de règne d’Omar (jusqu’en 644) et de celui d’Otman (644-654)

83 Voir par exemple la controverse de 644 entre le patriarche jacobite de Syrie Jean 1er et l’émir Saïd ibn Amir, gouverneur d’Homs, détaillée en note 106

84 La découverte fondamentale de ces ajouts (les exégètes appellent cela des « interpolations ») revient à Antoine Moussali (cf. ci-après). Cette vidéo très complète explique ces interpolations..

85 Tout comme les textes, les sanctuaires connaitront leur lot de manipulations ; nous en verrons davantage par la suite.

86 En arabe « Halifat Llah fi l-‘Ard » ; avec l’invention du prophétisme par la suite, à la fin du 7e siècle, ce sens glissera vers celui de « successeur du prophète », toujours dans cette même logique à rebours qui vise à manipuler le passé pour justifier le présent. Pourtant, le Coran actuel conserve toujours ce sens de « lieutenant de Dieu », comme par exemple en s38,26 : « O David [le roi juif de la Bible que l’islam reprend à son compte comme prophète], Nous t’avons mis calife sur la terre ». Le roi juif David ne saurait être le successeur de Mahomet !

87 Jean de Fenek (Jean Bar Penkayé) moine syrien, écrivait à propos des Arabes de la fin du 7e siècle qu’ils ne cherchaient qu’à lever des impôts et ne portaient aucun intérêt aux religions des populations : « Il n’y avait pas de différence de traitement entre les païens et les chrétiens ; on ne distinguait pas les croyants des Juifs ».

88 Selon Ignacio Olagüe (Les Arabes n’ont jamais envahi l’Espagne, Flammarion 1969) citant Euloge de Cordoue (857) et Jean de Séville (858), la conquête de l’Espagne au 8e siècle s’est ainsi faite sans Coran ni recueil de textes religieux.

89 A ce sujet, il faudra s’interroger sur le fonds de réalité historique duquel dérive peut-être la tradition de ce soi-disant conseil consultatif du califat (califat dont il n’existe aucune trace avant Omar), le « mushawara » constitué autour de 640. Selon cette tradition, il était composé d’Emigrés, compagnons de Mahomet, parmi lesquels nous retrouvons trois chefs de l’oumma (Omar et Otman de leur vivant, et bien sûr Ali) et d’autres personnages (Zayd, Ubay, entre autres) très impliqués dans les manipulations de la religion : des « experts » du Coran, comme Ubay, qui en avait sa propre version que les califes (notamment Muawiya et Abd al Malik) ont cherché à détruire avec acharnement. Il nous en est malgré tout parvenu quelques traces, présentant des différences notoires avec le Coran « officiel ».

90 Nous verrons par la suite combien la poursuite de ces manipulations complique la recherche de la vérité historique, en particulier pour ce qui relève de la figure du très controversé Ali et de son orientation doctrinale, sans doute peu formée, et somme toute pas si éloignée de celle d’Otman. L’étude des divergences entre chiisme (issu des partisans et successeurs d’Ali) et sunnisme (issu des califes de Damas qui lui succèderont) permet toutefois d’en dresser certains contours, avec le danger de devoir trop attribuer à Ali ce que le chiisme fixera bien plus tardivement avec sa formalisation et la cristallisation religieuse de son opposition au califat.

91 En 661, selon les chroniqueurs syriaques.

92 Voici comment l’évêque gaulois Arculfe, dans ses souvenirs de pèlerinage à Jérusalem de 670, a décrit l’édifice « restauré » sous Muawiya : « Sur cet emplacement célèbre où se dressait jadis le Temple magnifiquement construit, les Sarrasins [« ceux qui vivent sous la tente », surnom donné aux Arabes] fréquentent maintenant une maison de prière quadrangulaire qu’ils ont construite de manière grossière sur des ruines. Elle est faite de planches dressées et de grandes poutres. On dit de cette maison qu’elle peut accueillir 3000 personnes à la fois ». Par ailleurs, un fragment hébreu d’apocalypse judéo-arabe, cité par Israel Levi en 1914, mentionne que Muawiya a « restauré les murs du Temple [de Jérusalem] » ; l’auteur (juif) assimile sa construction, sur l’emplacement du temple d’Hérode, au rétablissement de cet édifice.

93 Ce que laissent supposer les changements observés dans l’orientation des mosquées construites alors – cf. note 81.

94 Les Arabes de Syrie et avec eux d’autres populations nomades, vouaient depuis des siècles un culte à ces pierres aérolithes. On rapporte qu’une de ces pierres noires fut transportée en grande pompe d’Emèse (Homs) à Rome en 219 par l’empereur Marcus Aurelius Antoninus, né en Syrie, qui lui rendait un culte « obscène » (selon les commentateurs, d’où son surnom d’Elagabalus).

95 Comme le révèle le changement de l’orientation de la qibla dans les masjid/mosquées, observé peu ou prou à partir de cette époque.

96 Abraham aurait vécu environ entre -1900 et -1600 avant Jésus Christ selon les traditions musulmanes.

97 La Mecque ne se situait pas sur la route de l’encens, et encore moins au croisement de routes commerciales majeures. Les traditions islamiques mentionnent que le commerce mecquois concernait le parfum du Yémen, le cuir, les chameaux, et peut-être les ânes, le beurre clarifié et le fromage du Hedjaz. Qui donc les achetait pour n’en avoir laissé aucun témoignage ? L’industrie du parfum et du cuir était fort bien développée à Byzance, et les produits alimentaires et d’élevage étaient abondants en Syrie. Par ailleurs, les Mecquois sont dits par ces mêmes traditions ne pas commercer avec les pèlerins.

98 Certains musulmans d’aujourd’hui s’efforcent désespérément d’exhiber ces témoignages malgré tout, obéissant au principe de logique à rebours qui a construit l’islam. Ils veulent les voir dans la déformation du nom de la Bakkah de Pétra, en Jordanie ou de celui de la « Maccoraba » citée par Ptolémée – c’est-à-dire le « portus Mochorbae » de Pline (et donc- un port, ce que ne saurait être La Mecque, située à 80 m des côtes).Patricia Crone a réfuté cela dans son livre Meccan trade and the Rise of Islam.

99 Relevé par A.L. de Prémare : Mahomet, auteur de cette charte entre Emigrés et habitants de Yahtrib ne dit rien à propos de La Mecque.

100 Dans son Traité des Hérésies, de 746 ; il y mentionne alors Isaac et non Ismaël.

101 Nous verrons par la suite quel sens donner au « polythéisme » dont parle le discours musulman.

102 Cela a été particulièrement démontré par Patricia Crone dans son article « How did the Quranic Pagans make a living ? », au fil d’une étude méticuleuse des versets coraniques. Son travail n’a jamais été réfuté- voir le lien en annexes.

103 Un nom qui n’est pas sans rappeler « l’Abu Kaaba », haut lieu traditionnel des Arabes de Syrie (cf. carte de Dussaud, en page 31)

104 C’est le matériau de base qui constituera les hadiths.

105 Bien plus qu’un simple prophète (« nabyi » en arabe), un « rasul » est envoyé par Dieu, comme un « messager » ou « apôtre », pour accomplir une mission (donner un livre). La « religion d’Abraham » prêchée par les judéonazaréens n’en connaissait que deux, Moïse et Jésus.

106 La controverse de 644 entre le patriarche jacobite de Syrie Jean 1er et l’émir Saïd ibn Amir, gouverneur d’Homs et compagnon de Mahomet, ne mentionne encore aucun prophète, ni prophétie (ni Coran, d’ailleurs). Le patriarche Sophrone de Jérusalem n’en parle pas davantage dans ses chroniques pourtant très détaillées. Les graffitis ditsislamiques d’Arabie Saoudite ne le mentionnent pas avant 687.

107 C’est attesté dans une lettre d’Hajjaj, grand chef militaire du futur calife Abd Al-Malik, lorsqu’il sera pour lui le gouverneur de l’Iran.

108 Selon certaines traditions musulmanes, Zubayr fut un jeune compagnon du prophète, chargé par la suite par le calife Otman de la compilation et de la diffusion du Coran (avec Zayd). Fut-il lui aussi un des prédicateurs arabes des judéonazaréens ? Ce pourrait être possible, bien que ces mêmes traditions le fassent naître au début de l’Hégire.

109 Selon M. Gaudefroy-Demombynes, qui a étudié cette reconstruction alors réalisée en faisant appel à des ouvriers syriens et perses. C’est à ce moment que les mosaïques arrachées à la cathédrale de Sanaa furent incorporées au pavement du sanctuaire, et que ses colonnes furent prises pour servir à l’édification du « masjid » qui l’entoure.

110 C’est la version très contestable de l’histoire des successeurs de Yazid que propose le chroniqueur et « historien » musulman Tabari (enfin, un homme qui s’est révélé davantage manipulateur et hagiographe qu’historien). Il en rendit compte dans ses chroniques au 10e siècle, plus de 200 ans après les faits. Les traditions sunnites et chiites présentent d’ailleurs des versions différentes de la fin du califat de Muawiya II.

111 Les modalités concrètes de la révélation à Mahomet ont été longtemps fluctuantes. Saint Jean Damascène (Jean de Damas) écrivait en 746 (Traité des Hérésies) que les maîtres musulmans de Damas lui affirmaient que Mahomet l’avait reçue durant son sommeil. Il n’était alors pas encore question d’Ange Gabriel.

112 Les archéologues ont retrouvé en 1992, entre Jérusalem et Bethléem, les vestiges d’une église monumentale, l’église de la Kathisma. Antérieure au Dôme du Rocher, présentant elle aussi un plan en triple octogone centré sur un rocher, tout indique qu’Abd al Malik s’en soit inspiré pour la construction de son propre monument. Elle a été transformée en mosquée par les Arabes, puis détruite au 11e siècle.

113 Religion nouvelle qui s’appelle toujours « religion d’Abraham » ; on verra apparaitre la dénomination d’islam vers l’an 720. Voir à ce sujet les travaux de Manfred Kropp (ses conférences au Collège de France sont référencées en annexe).

114 Les historiens ne comprennent d’ailleurs toujours pas ce surnom. Miryam Rosen-Ayalon, écrit ainsi « [qu’] en dépit du nom de « mosquée d’Omar » qui lui est souvent attribuée, il ne s’agit pas d’une mosquée et on ne peut, en aucune façon, l’attribuer au calife Omar » (dans « Art et archéologie islamiques en Palestine »). Effectivement, ce serait alors la seule mosquée à ne pas présenter de qibla, c’est-à-dire de direction extérieure pour la prière (et encore moins de qibla dirigée vers La Mecque). Ils oublient simplement le cube antérieur, construit par les Emigrés, et la raison de sa construction.

115 cf. note 92 sur les chroniques du pèlerin Arculfe

Livre écrit par Olaf

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L’auteur est joignable à l’adresse odon.lafontaine@gmail.com

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