ADN et Conscience Quantique Âme et Conscience Peuples de la BIBLE Science et Conscience

La Naissance de la Conscience dans L’Effondrement de L’Esprit – Partie 3/3

conscienceJulian Jaynes

Lire les deux premières parties:

La Naissance de la Conscience dans L’Effondrement de L’Esprit – Partie 1/3

La Naissance de la Conscience dans L’Effondrement de L’Esprit – Partie 2/3

 

LIVRE III:

LES VESTIGES DE L’ESPRIT BICAMÉRAL

DANS LE MONDE MODERNE

1: La quête d’autorisation

Nous sommes parvenus désormais à un point où nous pouvons nous retourner et voir l’histoire de l’humanité sur cette planète telle qu’elle est pour la première fois, et considérer quelques-uns des traits essentiels des trois derniers millénaires comme des vestiges d’une mentalité antérieure. Notre vision, ici, de l’histoire humaine doit être celle d’une plus grande splendeur. Nous devons essayer de voir l’homme par rapport à tout son arrière-plan évolutionniste, où ses civilisations, y compris la nôtre, ne sont que des pics montagneux dans une chaîne particulière se détachant sur le ciel, et d’où nous devons nous efforcer de prendre une distance intellectuelle afin d’en mieux percevoir les contours.

Dans cette perspective, un millénaire est une période extrêmement courte pour un changement aussi fondamental que celui du passage de la bicaméralité à la conscience.

A la fin du IIe millénaire après J.-C, nous sommes toujours, dans un certain sens, au coeur de cette transition vers une nouvelle mentalité.

veau d'orNous avons nos maisons de dieu qui enregistrent nos naissances, nous définissent, nous marient, nous enterrent, reçoivent nos confessions et intercèdent auprès des dieux pour nous pardonner nos offenses. Nos lois sont fondées sur des valeurs qui, sans leur pendant divin, seraient vides et impossibles à appliquer. Nos devises et nos hymnes nationaux sont généralement des invocations aux dieux. Nos rois, nos présidents, nos juges et hauts fonctionnaires entrent dans leurs fonctions en prêtant serment aux dieux désormais silencieux, sur les écrits de ceux qui les ont entendus pour la dernière fois.

Le legs le plus évident et le plus important de la mentalité précédente est ainsi notre héritage religieux avec toute sa beauté mystérieuse et sa diversité de formes. L’importance écrasante de la religion tant dans l’histoire du monde en général que dans l’histoire de l’individu moyen apparaît naturellement très clairement de tous les points de vue objectifs, même si une vision scientifique de l’homme semble souvent gênée de reconnaître ce fait évident.

En effet, en dépit de tout ce que la science rationaliste et matérialiste a entraîné depuis la Révolution scientifique, l’humanité, dans son ensemble, n’a pas abandonné, n’abandonne pas et ne peut probablement pas le faire, sa fascination devant un type de relation humaine à un autre plus grand et totalement différent : un mysterium tremendum doté de pouvoirs et d’une intelligence qui dépasse toutes les catégories de l’hémisphère gauche; quelque chose de nécessairement indéfini et vague, que l’on doit approcher et ressentir avec crainte, émerveillement et presque vénérer silencieusement, plutôt qu’avec des idées claires; quelque chose qui pour les religieux modernes communique avec des sentiments vrais, plutôt qu’avec ce qui peut être exprimé par l’hémisphère gauche; et donc, ce qui, à notre époque, peut être plus véritablement ressenti quand il est dit le moins; une structure du moi et d’un autre mystérieux à laquelle, dans les moments de détresse la plus noire, aucun de nous ne peut échapper, de même que la détresse infiniment plus douce de la prise de décision fit naître cette relation il y a trois millénaires.

Il y a beaucoup de choses qu’on pourrait dire à cette étape, vraiment beaucoup. Un exposé complet ici préciserait que la réforme du judaïsme tentée par Jésus peut être interprétée comme une religion nécessairement nouvelle par des hommes conscients plutôt que par des hommes bicaméraux. Le comportement désormais doit être changé de l’intérieur de la nouvelle conscience plutôt qu’à partir de lois de Moïse qui façonnent le comportement (behavior) du dehors. Le péché et le repentir se trouvent désormais dans le désir et la contrition conscients, plutôt que dans les comportements externes du Décalogue et les pénitences du sacrifice au temple et de la punition par la communauté. Le royaume divin à reconquérir est psychologique et non physique. Il est métaphorique et non littéral. Il est à l’ « intérieur » et non in extenso.

Ceci dit, même l’histoire du christianisme ne reste pas, et ne peut pas rester, fidèle à son créateur.

L’évolution de l’Eglise chrétienne revient sans cesse à ce même désir d’absolus bicaméraux, loin des difficiles royaumes intérieurs d’agape vers une hiérarchie externe atteignant, à travers un nuage de miracle et d’infaillibilité, l’autorisation archaïque dans un ciel élargi. Dans certains chapitres qui précèdent, je me suis souvent interrompu pour souligner les divers parallèles entre les anciennes pratiques bicamérales et les pratiques religieuses modernes, et je ne développerai pas ces comparaisons ici.

De même, au-delà du champ de ce livre, on a l’exploration totale de la façon dont les développements séculiers des trois derniers millénaires sont liés à leur origine dans une mentalité différente. Je pense ici à l’histoire de la logique et du raisonnement conscient du développement grec du logos aux ordinateurs modernes, au spectacle historique impressionnant offert par la philosophie et à ses efforts pour trouver une métaphore de toute l’existence et y découvrir quelque familiarité consciente pour se trouver à l’aise dans l’univers. Je pense aussi à notre acharnement à trouver des systèmes éthiques, à nos tentatives de trouver, au moyen de la conscience rationnelle, des substituts à notre ancienne volonté divine qui pourraient nous apporter cette obligation qui pourrait au moins simuler notre obéissance passée aux voix perçues en hallucination. Et puis aussi l’histoire cyclique de la politique, le tracé de nos tentatives timides de faire des gouvernements avec des hommes plutôt qu’avec des dieux, des systèmes de lois séculières pour assurer cette fonction auparavant divine consistant à nous lier au sein d’un cadre stable assurant le bien commun.

Ces grandes questions sont les questions importantes. Ceci dit, dans ce chapitre, je souhaite introduire les problèmes du livre III en examinant une poignée de sujets anciens de moindre importance qui sont l’héritage précis et clair d’une mentalité antérieure. La raison pour laquelle je le fais ici est que ces phénomènes historiques versent une lumière nécessaire et clarifiante sur des problèmes obscurs déjà abordés aux livres I et II.

Une caractéristique distinctive de ces vestiges est qu’ils apparaissent avec plus d’évidence comparés à la complexité de l’histoire au fur et à mesure que l’on s’approche de la chute de l’esprit bicaméral. La raison en est tout à fait claire ; tandis que les caractéristiques universelles de la nouvelle conscience, comme l’autoréférence, l’espace mental, et la narratisation, peuvent se développer rapidement sur les pas de la construction d’un nouveau langag ; les grands contours de la civilisation, l’immense paysage de la culture dans lequel cela se passe, ne peuvent changer qu’avec une lenteur toute géographique.

La matière et la technique des premiers âges des civilisations survivent intacts, jusqu’aux nouvelles époques, emportant avec eux les vieilles formes périmées dans lesquelles la nouvelle mentalité doit vivre.

Cependant le fait de vivre dans ces formes est une recherche fervente de ce que j’appellerai l’autorisation archaïque. Après la chute de l’esprit bicaméral, le monde est encore, dans un sens, gouverné par les dieux, par des déclarations, des lois et des ordonnances gravées sur des stèles, écrites sur du papyrus ou gardées en mémoire par des vieillards, qui remontent aux temps bicaméraux. Mais c’est là qu’est la dissonance.

Pourquoi est-ce qu’on n’entend ni ne voit plus les dieux ?

Les Psaumes réclament des réponses. D’autres certitudes sont nécessaires que les reliques de l’histoire ou les assurances rétribuées des prêtres. Quelque chose de palpable, de direct, d’immédiat ? Une certitude sensible que nous ne sommes pas seuls, que les dieux sont seulement silencieux, pas morts, qu’au bout de toute cette recherche tâtonnante, subjective et hésitante, il y a une certitude à obtenir.

Ainsi, alors que le lent retrait de la marée des voix et des présences divines fait échouer une proportion croissante de chaque population sur les sables des incertitudes subjectives, la variété des techniques par lesquelles l’homme tente de rentrer en contact avec cet océan perdu d’autorité s’élargit.

Les prophètes, les poètes, les oracles, les devins, le culte des statues, les médiums, les astrologues, les saints inspirés, la possession par des démons, le tarot, les oui-ja, les papes et le peyotl sont tous le résidu d’une bica-méralité, progressivement réduite à des incertitudes ajoutées à des incertitudes.

Dans ce chapitre, et dans le suivant, nous examinerons certains des vestiges archaïques de l’esprit bicaméral.

LES ORACLES

L’héritage le plus immédiat de la bicaméralité réside simplement dans sa subsistance chez certaines personnes, notamment les prophètes itinérants, dont j’ai parlé en II.6, ou ceux qui étaient établis comme oracles, que je vais décrire ici. Alors qu’il existe une série de tablettes cunéiformes décrivant les oracles assyriens1, datant du VIIe siècle avant J.-C, ou l’oracle plus ancien d’Amon de Thèbes, en Egypte, c’est vraiment en Grèce que nous connaissons le mieux cette institution. Les oracles grecs étaient le moyen principal de prendre des décisions importantes pendant plus de mille ans après la chute de l’esprit bicaméral. Ce fait est généralement obscurci par le rationalisme excessif des historiens modernes. Les oracles étaient le cordon ombilical qui reliait la subjectivité au passé non subjectif nourricier.

L’oracle de Delphes

Ce qui confirme ma métaphore, c’est le fait qu’à l’oracle le plus célèbre, celui d’Apollon à Delphes, il y avait une pierre étrange en forme de cône appelée omphalos, c’est-à-dire le nombril. Elle se trouvait au centre présumé de la terre. Là, présidait certains jours ou, certains siècles, tous les jours de l’année, une prêtresse suprême, parfois deux ou trois se relayant, choisies, autant que l’on sache, sans raison particulière (à l’époque de Plutarque, au Ier siècle avant J.-C, c’était la fille d’un pauvre fermier) ‘. D’abord, elle se baignait et buvait dans un ruisseau sacré, avant d’entrer en contact avec le dieu à travers son arbre sacré, le laurier, comme les rois conscients d’Assyrie que l’on décrit barbouillés de pommes de pin par des génies. Elle le faisait, soit en tenant une feuille de laurier, soit en respirant de la fumée de feuilles de laurier brûlées (d’après Plutarque), ou bien encore en les mâchant (comme le soutient Lucien).

Les réponses aux questions étaient fournies sur-le-champ, sans réfléchir et sans s’arrêter. On débat2 encore la manière dont elles étaient prononcées : si elle était assise sur un trépied, considéré comme le siège rituel d’Apollon ou si elle se tenait simplement à l’entrée d’une grotte. Les auteurs anciens, à partir du Ve siècle, sont tous cependant d’accord avec Heraclite pour dire qu’elle parlait « en délirant, le corps parcouru de convulsions diverses ». Elle était entheos, plena deo.

Parlant à travers sa prêtresse, mais toujours à la première personne, répondant aussi bien au roi qu’à l’homme libre, Apollon ordonnait des sites pour l’implantation de nouvelles colonies (c’est le cas de l’Istanbul actuelle), décrétait quelles étaient les nations amies, quels étaient les meilleurs chefs, quelles lois devaient être promulguées, les causes des pestes et des famines, les meilleures routes commerciales et ce qui, de la prolifération des nouveaux cultes, de la musique ou de l’art, devait être reconnu comme étant le plus agréable à ses yeux ; toutes choses qui étaient décidées par ces filles à la bouche délirante.

En vérité, voilà qui est étonnant! L’oracle de Delphes nous est depuis si longtemps familier, grâce aux manuels scolaires, que nous le considérons, à tort, avec un haussement d’épaules. Comment est-il concevable que de simples filles de la campagne aient pu être formées à se mettre dans un état psychologique tel qu’elles prenaient immédiatement des décisions portant sur le destin du monde?

Le rationaliste endurci a beau jeu d’ironiser plena deo! De même que les médiums de notre époque ont été dénoncés comme des imposteurs, de même ces soi-disant oracles n’étaient que des numéros manipulés par d’autres devant un public de paysans analphabètes, à des fins politiques ou lucratives.

Mais cette attitude réaliste est, au mieux, doctrinaire. Il est possible qu’il y ait eu de la chicane dans les derniers jours de l’oracle; on a peut-être acheté les prophètes, ces prêtres ou ces prêtresses secondaires qui interprétaient le sens de l’oracle. En revanche, dans les premiers temps, entretenir une supercherie si énorme pendant tout un millénaire, au cours de la civilisation intellectuelle la plus brillante que le monde ait jamais connue, est impossible, absolument impossible. Pas plus qu’elle ne peut s’appuyer sur une quelconque critique de l’oracle jusqu’à la période romaine ou sur un Platon, politiquement avisé et souvent cynique, appelant Delphes avec respect, « l’interprète de la religion pour toute l’humanité »’.

Un autre type d’explication, ou plutôt une quasi-explication, dont on s’occupe encore dans la littérature populaire et parfois spécialisée, est d’ordre biochimique. Les transes étaient bien réelles, nous dit-on, mais elles étaient provoquées par des vapeurs d’une certaine sorte, qui s’élevaient d’un casium sous le sol de la grotte. Mais les fouilles françaises de 1903, ainsi que d’autres plus récentes, ont clairement montré que ce casium n’existait pas2.

On nous dit encore qu’il y avait peut-être une drogue dans le laurier, susceptible de produire un tel effet apollinien. Pour vérifier, j’ai écrasé des feuilles de laurier dont j’ai fumé des quantités dans une pipe et j’ai eu quelques nausées sans me sentir plus inspiré que d’habitude. J’en ai également mâché pendant plus d’une heure, et je me suis senti beaucoup plus jaynesien, hélas, qu’apollinien1. La fébrilité avec laquelle on cherche des explications externes à ces phénomènes est le simple signe que, dans certains milieux, on refuse de reconnaître l’existence de phénomènes psychologiques de ce type.

Quant à moi, je propose une explication toute différente et, dans ce but, je vais introduire l’idée du

Paradigme bicaméral général

Par cette expression, j’entends une structure que je suppose derrière une grande catégorie de phénomènes de conscience diminuée que j’interprète comme des héritages partiels de notre ancienne mentalité. Ce paradigme présente quatre aspects :

  • Vimpératif cognitif collectif, ou système de croyance, structure d’espoir ou de prescription qui définit la forme particulière d’un phénomène et les rôles à jouer à l’intérieur de cette forme ;
  • une induction, c’est-à-dire une procédure rituelle et formelle dont la fonction est de réduire la conscience en concentrant l’attention sur un petit ensemble de préoccupations ;
  • la transe proprement dite, réaction aux deux phénomènes précédents, caractérisée par un rétrécissement de la conscience, la diminution du «je » analogue, ou sa perte, donnant lieu à un rôle qui est accepté, toléré, ou bien encouragé par le groupe ;
  • et l’autorisation archaïque vers laquelle est dirigée la transe, généralement un dieu, mais parfois quelqu’un qui est accepté par l’individu et sa culture comme une autorité sur l’individu, et qui, par l’impératif cognitif collectif, est tenu pour responsable du contrôle de l’état de transe.

Il faut bien voir que je ne considère pas nécessairement ces quatre aspects du paradigme bicaméral général dans une succession temporelle, bien que l’induction et la transe viennent bien l’un après l’autre, en général. Par contre l’impératif cognitif et l’autorisation archaïque se retrouvent dans tout le processus. En outre, il y a une sorte d’équilibre qui se fait entre ces éléments, de telle sorte que lorsque l’un est faible, les autres doivent être forts pour que le phénomène se produise.

Ainsi, comme avec le temps, et plus particulièrement pendant le millénaire qui suit la naissance de la conscience, l’impératif cognitif collectif s’affaiblit (c’est-à-dire que la population en général tend au scepticisme quant à l’autorisation archaïque), on assiste à une insistance de plus en plus grande sur les procédures d’induction qui se compliquent, ainsi qu’à une accentuation de l’état de transe lui-même.

En donnant le nom de structure au paradigme bicaméral général, je ne parle pas seulement d’une structure logique au sein de laquelle ces phénomènes peuvent être analysés, mais aussi d’une structure neurologique encore indéfinie, de relations entre des régions du cerveau, un peu comme le modèle de l’esprit bicaméral présenté en 1.5. On pourrait ainsi s’attendre à ce que tous les phénomènes mentionnés au livre III engagent, d’une façon ou d’une autre, la fonction de l’hémisphère droit d’une manière différente de la vie consciente ordinaire. Il est même possible que, dans certains de ces phénomènes, nous ayons une dominance partielle et périodique de l’hémisphère droit dont on peut penser qu’elle est le résidu de neuf millénaires de sélection.

L’application de ce paradigme bicaméral général à l’oracle de Delphes est évidente: les procédures élaborées d’induction, la transe au cours de laquelle on perd conscience, la recherche fervente de l’autorisation d’Apollon. Ceci dit, c’est sur l’impératif cognitif collectif, la croyance collective, la prescription ou l’attente culturelles (tous ces termes renvoyant à ce que je veux dire) que je souhaite insister.

L’ampleur de la demande culturelle à la prêtresse en transe ne saurait être sous-estimée.

Tout le monde grec croyait, et ce depuis près d’un millénaire. Il arrivait que près de trente-cinq mille personnes par jour, de toutes les régions du monde méditerranéen, parvenaient, au terme d’un voyage périlleux, au tout petit port d’Itéa, niché le long de la côte accueillante juste au-dessous de Delphes. Eux aussi passaient par des procédures d’induction, se purifiant à la fontaine Castalia, faisant des offrandes à Apollon et aux autres dieux, en remontant la Voie sacrée. Dans les derniers siècles de l’oracle, une foule de plus de quatre mille statues votives longeait l’allée de deux cent vingt mètres montant vers le sommet du mont Parnasse jusqu’au temple de l’oracle. C’est, à mon avis, cette confluence d’énormes prescriptions et d’espoirs sociaux, plus proches de la définition que de la simple croyance, qui peut expliquer la psychologie de l’oracle, l’immédiateté de ses réponses. Il nous est aussi possible d’être sceptiques sur ce point que de douter que le langage de la radio provient d’un studio que nous ne voyons pas. Phénomène pour lequel la psychologie moderne se doit d’avoir le plus grand respect.

A cette attente récompensée par une chaîne de causes et d’effets, il faut ajouter quelque chose sur le décor naturel proprement dit. Les oracles naissent dans des lieux particulièrement impressionnants: paysages naturels de montagnes et de défilés, de vents et de vagues hallucinogènes, de jeux de lumière et d’horizons symboliques, dont je pense qu’elles étaient plus susceptibles de provoquer l’activité de l’hémisphère droit que les niveaux analytiques de la vie quotidienne. On peut peut-être dire que la géographie de l’esprit bicaméral durant la première moitié du Ier millénaire avant J.-C. se réduisait à des lieux d’une beauté impressionnante, où l’on entendait encore la voix des dieux.

Il est certain que les hautes falaises de Delphes illustrent parfaitement cette idée: un chaudron imposant de roche déchiqueté où mugissent les vents marins et collent les brumes salées, comme si la nature rêveuse se réveillait en se tordant de façon étrange et descendait jusqu’à la houle bleue des feuilles chatoyantes d’oliviers et la mer grise et immortelle.

(Il nous est cependant difficile d’apprécier un tel effet aujourd’hui, tant la pureté de notre réaction au paysage est ternie par nos mondes « intérieurs » conscients et notre habitude des changements de lieux rapides. De plus, Delphes aujourd’hui n’est pas tout à fait ce qu’elle était. Ses deux cent mètres carrés de colonnes tronquées, de graffiti joyeux, de touristes mitraillant les monuments, et les moignons de marbre blanc sur lesquels rampent des fourmis indécises et insouciantes ne sont pas tout à fait le matériau nécessaire à l’inspiration divine.)

Les autres oracles

Ce qui rend particulièrement acceptable cette explication culturelle de Delphes est le fait qu’il y avait des oracles semblables, quoique moins importants, dans tout le monde civilisé de l’époque. Apollon en avait d’autres : à Ptoa en Boétie, ainsi qu’à Branchidae et Patara en Asie Mineure. Dans ce dernier, la Prophétesse, dans le cadre de l’induction, était enfermée dans le temple pour passer la nuit avec son dieu, perçu en hallucination, afin de mieux lui servir d’intermédiaire1. Le grand oracle de Claros avait des prêtres servant de médiums, dont Tacite observa les délires au Ier siècle après J.-C.2. Pan avait un oracle à Acasèse mais qui tomba vite en désuétude3. L’oracle doré d’Ephèse, célèbre pour sa richesse, utilisait des eunuques comme porte-parole de la déesse Artémis4. (Le style de leurs habits, soit dit en passant, est encore utilisé par l’Eglise orthodoxe grecque.) Quant à l’étrange danse sur pointes des danseuses modernes, elle aurait pour origine les danses devant l’autel de la déesse5. Tout ce qui est opposé au quotidien peut servir de point de départ au fonctionnement du paradigme bicaméral général.

La voix de Zeus à Dodone devait être un des plus anciens oracles, puisque Ulysse s’y rend pour entendre s’il doit retourner à Ithaque ouvertement ou en cachette1. A l’époque, il est probable qu’il s’agissait simplement d’un énorme chêne sacré et la voix de l’Olympe était entendue dans le vent qui faisait trembler ses feuilles, ce qui amène à se demander si quelque chose de comparable avait lieu chez les druides pour qui le chêne était sacré. Ce n’est qu’au Ve siècle avant J.-C. que l’on n’entend plus Zeus directement, et Dodone possède un temple et une prêtresse qui parle en son nom au cours de transes inconscientes2, en conformité, là encore, à la séquence temporelle qu’indique la théorie bicamérale.

On entendait encore de façon bicamérale la voix des dieux mais aussi la voix des rois morts qui, comme nous l’avons suggéré plus haut, sont l’origine des dieux eux-mêmes. Amphiaraos avait été le prince héroïque d’Argos qui avait trouvé la mort dans un gouffre de Béotie, poussé, semble-t-il, par un Zeus en colère. On entendit sa voix dans le gouffre pendant des siècles, qui répondait aux problèmes posés par les voyageurs.

Mais, là encore, avec les siècles, la « voix » finit par n’être entendue que par certaines prêtresses en transes qui vivaient là. A cette époque plus récente, elles répondaient moins aux questions qu’elles n’interprétaient les rêves de ceux qui consultaient la voix3.

Du point de vue de l’hypothèse de l’esprit bicaméral, cependant, le plus intéressant est la voix hallucinée de Trophonius à Lébadée, à trente kilomètres à l’est de Delphes. En effet, il s’agit de la « voix » directe, c’est-à-dire parlant sans l’intermédiaire d’un prêtre ou d’une prêtresse, qui eut la plus grande longévité. Le site de cet oracle porte, encore aujourd’hui, quelques traces de sa splendeur antique : la rencontre de trois à-pics vertigineux, de sources chuchotantes sortant avec une vigoureuse aisance de ce sol sacré et glissant avec docilité vers des ravins pierreux. Un peu plus haut ensuite, à l’endroit où un ravin commence à serpenter vers le coeur de la montagne, il y avait autrefois un puits, pareil à une cellule, sculpté dans la roche, dont le fond rétréci, sanctuaire en forme de four, se situait au-dessus d’une rivière souterraine.

Quand l’impératif collectif du paradigme bicaméral général est moindre, quand la croyance et la foi dans ces phénomènes diminuent sous l’effet du rationalisme, notamment quand il est appliqué, non pas à une prêtresse expérimentée, mais à n’importe quel requérant, l’induction est plus longue et plus difficile à compenser.

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à Lebadée. Pausanias, le voyageur romain, a décrit la procédure d’induction élaborée qu’il y trouva en 150 après J.-C.1. Après des jours d’attente, de purification, de présages et d’espoir, il nous dit qu’une nuit, on l’emmena brusquement, et que deux garçons sacrés le baignèrent et l’oignirent ; qu’ensuite il but à la source du Léthé pour oublier qui il était (perte du « je » analogue), avant de boire un peu à la source de Mnémosyne afin de se souvenir plus tard de ce qu’on lui aurait révélé (comme une suggestion posthypnotique). Puis, on lui fit adorer une image secrète ; on l’habilla de lin sacré ; on le ceignit de rubans sacrés ; on lui mit des bottes spéciales ; ensuite, et ce uniquement après d’autres présages favorables, on le fit descendre par une échelle impassible dans le puits sacré avec son torrent noir, où le message divin se fit rapidement entendre.

Les six périodes des oracles

Au fur et à mesure que l’esprit grec passe du bicaméral universel au conscient universel, ces restes d’oracles du monde bicaméral et leur autorité changent jusqu’à ce qu’ils deviennent de plus en plus incertains et difficiles à obtenir.

Il y a ici, à mon avis, une structure assez lâche et, pendant les mille ans de leur existence, les oracles ont subi un déclin constant que l’on peut comprendre à travers six périodes. Périodes que l’on peut considérer comme six marches descendant de l’esprit bicaméral avec l’affaiblissement progressif de l’impératif cognitif collectif.

  1. L’oracle lié à un site. Les oracles sont apparus simplement comme des lieux précis où, à cause de la splendeur du paysage, d’un incident important ou d’un bruit hallucinogène, des vagues, des eaux ou du vent, les requérants, tous, continuaient à entendre directement une voix bicamérale. Leba-dée est resté à cette étape, probablement en raison de sa remarquable induction.
  2. L’oracle lié au prophète. Commençait alors généralement une période où seules certaines personnes, prêtres ou prêtresses, entendaient la voix du dieu à cet endroit.
  3. L’oracle du prophète formé, lorsque ces personnes, prêtres ou prêtresses, n’entendaient qu’après une préparation et des inductions élaborées. Jusqu’à cette époque, la personne était toujours « elle-même » et transmettait la voix du dieu aux autres.
  4. L’oracle possédé. Puis, à partir du Ve siècle au moins, commença la période de la possession, de la bouche délirante et des contorsions physiques, après encore plus de préparation et d’inductions élaborées.
  5. L’oracle possédé et interprété. Avec l’affaiblissement de l’impératif cognitif, les mots s’embrouillèrent et il fallut que des prêtres et des prêtresses secondaires, qui étaient eux-mêmes passés par les procédures d’induction, les interprètent.
  6. L’oracle capricieux. C’est alors que même cela devint difficile. Les voix devinrent irrégulières, le prophète possédé fantasque, l’interprétation impossible et ce fut la fin de l’oracle.

C’est l’oracle de Delphes qui dura le plus longtemps. Ce qui est la preuve frappante de son importance capitale pour la subjectivité d’une Grèce qui avait la nostalgie de ses dieux pendant son âge d’or, surtout lorsqu’on se souvient qu’il se range aux côtés de l’envahisseur presque à chaque fois : de Xerxès Ier au début du Ve siècle avant J.-C, de Philippe II au IVe siècle avant J.-C, voire pendant la guerre du Péloponnèse où il parla en faveur de Sparte. Telle est la vigueur des phénomènes bica-méraux dans les forces de l’histoire. Il survécut même aux tristes railleries, hilarantes et patriotiques d’Euripide dans les amphi-théâtres.

En revanche, au Ier siècle après J.-C, Delphes avait atteint sa sixième période. Comme la bicaméralité s’était retirée toujours davantage dans un passé oublié, le scepticisme avait pris le pas sur la croyance. Le puissant impératif cognitif culturel était dépassé et brisé, et il refusait d’opérer de plus en plus souvent.

Un exemple de cela est raconté par Plutarque en 60 après J.-C. La prophétesse essaya de mauvaise grâce de se mettre en transes, les présages étant terribles. Elle se mit à parler d’une voix enrouée, comme bouleversée, puis sembla possédée par « un esprit muet et méchant », avant de courir vers l’entrée en poussant des hurlements et de tomber. Tous les autres, y compris ses prophètes, s’enfuirent terrifiés. Le récit se poursuit en disant qu’on la retrouva ayant en partie repris connaissance, mais qu’elle mourut quelques jours plus tard1. Etant donné que c’était probablement une prophétesse, amie personnelle de Plutarque, qui avait observé la scène, nous n’avons aucune raison de mettre en doute son authenticité2.

Et pourtant, malgré ces échecs névrotiques, Delphes continua d’être consulté par les Romains hantés par la Grèce et avides de tradition. Le dernier à le faire fut mon homonyme, l’empereur Julien, qui, à la suite de son homonyme Julianus (qui avait écrit ses Oracles chaldéens sous la dictée de ses dieux), essayait de faire renaître les anciens dieux. Dans le cadre de cette quête personnelle de l’autorisation, il essaya de réhabiliter Delphes en 363 après J.-C, trois ans après sa mise à sac par Constantin. Par la bouche de sa dernière prêtresse, Apollon annonça qu’il ne ferait plus de prophéties. Cette prophétie se réalisa. L’esprit bicaméral avait atteint une de ses nombreuses fins.

Les sibylles

Le temps des oracles occupe tout le millénaire qui suit l’effondrement de l’esprit bicaméral. Tandis qu’il meurt peu à peu, apparaissent ici et là ce que l’on pourrait appeler des oracles amateurs, des gens sans formation qui se sentaient spontanément possédés par les dieux. Bien sûr, certains disaient vraiment n’importe quoi, comme les schizophrènes. Probablement une majorité. D’autres, par contre, étaient assez sincères pour qu’on les croie. Parmi eux se trouvaient ces quelques femmes étranges et merveilleuses, dont on ignore le nombre, connues sous le nom de sibylles (de l’éolien sios = dieu + boule – conseils). Au Ier siècle avant J.-C, Varro en comptait au moins dix au même moment dans le monde méditerranéen. Mais il y en avait certainement d’autres dans des régions plus éloignées. Elles vivaient dans la solitude, parfois dans des sanctuaires de montagne construits pour elles, ou dans des grottes souterraines en calcaire près des gémissements de l’océan, telle la grande sibylle de Cumes. Virgile avait probablement rendu visite à cette dernière vers 40 avant J.-C, quand il la décrit en transe, possédée par Apollon au livre VI de Y Enéide.

Comme les oracles, on demandait aux sibylles de prendre des décisions dans des affaires nobles ou triviales jusqu’au IIIe siècle après J.-C. Leurs réponses étaient tant habitées de ferveur morale que même les premiers pères chrétiens et les juifs de Grèce saluaient en elles des prophètes, à l’égal de ceux de l’Ancien Testament. La première église chrétienne, notamment, utilisait leurs prophéties, souvent inventées, pour appuyer sa propre authenticité divine. Encore mille ans plus tard, au Vatican, quatre des sibylles furent peintes dans des niches bien visibles au plafond de la chapelle Sixtine par Michel-Ange. Bien des siècles plus tard, des reproductions de ces dames musclées et de leurs livres d’oracles regardaient l’auteur de ces lignes étonné pendant un cours de catéchisme unitarien en Nouvelle-Angleterre. Telle est la soif d’autorisation de nos institutions.

Quand elles aussi eurent cessé, quand les dieux refusèrent d’entrer dans des formes humaines vivantes dans la prophétie ou l’oracle, l’humanité chercha d’autres moyens de resserrer les liens, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre.

Il y a de nouvelles religions, le christianisme, le gnosticisme et le néo-platonisme. Il y a de nouvelles règles de conduite destinées à relier les hommes privés de dieux à l’énorme paysage conscient d’un temps désormais spatialisé, comme dans le stoïcisme et l’épicurisme. Il y a une institutionnalisation et une sophistication de la pratique divinatoire inimaginables en Assyrie, où cette pratique est intégrée officiellement à l’état politique pour produire des décisions sur des questions importantes. De même que la civilisation grecque avait été ancrée dans le divin par les oracles, les Romains le sont désormais par les auspices et les augures.

Une renaissance des idoles

Ceci dit, tout cela ne peut pas satisfaire le besoin de transcendance de l’homme ordinaire.

A la suite de l’échec des oracles et des prophètes, comme pour les remplacer, on tente de faire renaître les idoles semblables à celles des temps bicaméraux.

Les grandes civilisations bicamérales avaient utilisé, comme nous l’avons vu, une grande variété d’effigies pour aider à entendre les voix bicamérales. Mais lorsque ces voix se turent lors de la transition vers la conscience subjective, tout ceci s’assombrit. La plupart des idoles furent détruites. Les derniers royaumes bicaméraux, sur l’ordre de leurs dieux jaloux, avaient toujours brisé et brûlé les idoles de dieux ou de rois qui leur étaient opposés. Pratique qui s’accéléra lorsque ces idoles ne furent plus entendues ni adorées. Le roi Josias, au VIIe siècle avant J.-C, ordonna la destruction de toutes les idoles de son royaume. L’Ancien Testament est plein de ces destructions d’idoles, ainsi que d’imprécations contre ceux qui en font de nouvelles. Au milieu du Ier millénaire avant J.-C, on ne trouve l’idolâtrie que par endroits, intermittente et secondaire.

Curieusement, il y a, à cette époque, un culte très mineur d’hallucination à partir de têtes coupées : Hérodote (4, 26) parle d’une pratique consistant à dorer une tête et à lui faire des sacrifices ; Cléomène de Sparte aurait conservé la tête d’Archo-nide dans du miel et l’aurait consultée avant toute entreprise importante ; plusieurs vases d’Etrurie, datant du IVe siècle avant J.-C, représentent des scènes de personnes interrogeant les têtes de l’oracle1 ; quant à la tête tranchée des rustiques Cariens qui continue de « parler », Aristote la tourne en dérision2 et c’est à peu près tout. Ainsi, après que la conscience subjective se soit solidement établie, la pratique de l’hallucination à partir d’idoles n’est présente que de façon sporadique.

Par contre, lorsque l’on se rapproche du début de l’ère chrétienne, au moment où les oracles sont réduits au silence par la dérision, on assiste à une véritable renaissance de l’idolâtrie.

Les temples qui blanchissaient les collines et les cités de la Grèce décadente et de la Rome montante regorgent désormais toujours plus de statues de dieux. Au Ier siècle après J.-C, l’apôtre Paul, désespéré, découvre une Athènes pleine d’idoles (Actes 17), et Pausanias, que nous avons rencontré quelques pages plus haut à Lebadée, dit qu’il en trouve littéralement partout dans ses voyages, et de toutes sortes : en marbre ou en ivoire, dorées ou peintes, grandeur nature ou, comme certaines, hautes de deux ou trois étages.

Est-ce que ces idoles « parlaient » à leurs adorateurs ?

Il ne fait aucun doute que c’est ce qui arrivait parfois, comme dans les temps bicaméraux. Ceci dit, en règle générale, dans l’ère subjective, il semble peu certain que ceci arrivât très souvent de façon spontanée. Si tel avait été le cas, il n’y aurait pas eu l’intérêt croissant pour des moyens artificiels, magiques ou chimiques, destinés à tirer des messages de dieux en pierre ou en ivoire par hallucination.

Là encore, on assiste à l’entrée dans l’histoire du paradigme bicaméral général : l’impératif cognitif collectif, l’induction, la transe et l’autorisation archaïque.

En Egypte, où le point de rupture entre la bicaméralité et la subjectivité est beaucoup moins marqué que dans les nations plus instables, il y eut le développement de la littérature dite hermétique. Il s’agit d’une série de papyrus décrivant les diverses procédures d’induction qui apparurent juste avant la certitude bicamérale et se répandirent dans tout le monde conscient. Dans l’un d’eux, il y a un dialogue appelé Esculape, du nom du dieu grec de la guérison, qui décrit l’art d’emprisonner l’âme des démons ou des anges dans des statues à l’aide d’herbes, de pierres précieuses et d’odeurs, pour que les statues parlent et prophétisent1. Dans d’autres papyrus, il y a encore d’autres recettes qui indiquent comment fabriquer ces images et les animer, comme, par exemple, celle qui montre que les images doivent être vides pour contenir un nom magique inscrit sur une feuille d’or.

Au Ier siècle après J.-C, cette pratique s’était étendue à presque tout le monde civilisé. En Grèce, les rumeurs donnèrent naissance à des légendes parlant du comportement miraculeux des statues, objet du culte public. A Rome, Néron tenait beaucoup à une statue qui le prévenait des complots contre lui2. Apulée fut accusé d’en posséder une3. Au IIe siècle après J.-C, les idoles hallucinogènes étaient si courantes que Lucien, dans ses Philopseudes, fit la satire de leur culte. Iamblique, l’apôtre néo-platonicien de la théurgie, comme on l’appelait dans son Péri agalmaton, essaya de démontrer que « les idoles sont divines et pleines de la présence des dieux », donnant ainsi naissance à une vogue pour ces idoles en dépit des imprécations rageuses des critiques chrétiens. Ses disciples obtinrent des présages de toutes sortes de ces idoles : un adorateur se vante de pouvoir faire rire une statue d’Hécate et allumer la torche qu’elle tient ; un autre a l’impression qu’il peut dire si une statue est animée ou inanimée par la sensation qu’elle lui donne ; même Cyprien, le bon évêque grisonnant de Carthage, se plaint, au IIIe siècle, de ce que « des esprits se cachent sous les statues et les images consacrées »’. Tout le monde civilisé, dans son effort de faire revenir l’esprit bicaméral après l’échec des oracles et des prophéties, était rempli d’apparitions de statues de toutes sortes avec cette remarquable renaissance de l’idolâtrie.

Comment tout cela était-il croyable ?

Etant donné que nous nous trouvons bel et bien dans l’ère subjective, lorsque les hommes étaient fiers de leur raison et de leur bon sens, et savaient enfin qu’il y avait des expériences comme de fausses hallucinations, comment était-il possible qu’ils pussent réellement croire que les statues incarnaient de vrais dieux et parlaient réellement ?

Rappelons la croyance quasi universelle de ces siècles dans un dualisme absolu de l’esprit et de la matière.

L’esprit, l’âme, ou la conscience (tous étant confondus) était quelque chose d’imposé par le ciel sur la matière physique pour lui donner la vie. Toutes les nouvelles religions de cette époque s’accordaient sur ce point. Alors, si une âme peut être imposée à une chose aussi fragile que la chair pour lui donner vie; cette carcasse vulnérable qui doit être farcie de matière végétale ou animale à un bout, rejetée sous forme d’excréments malodorants à un autr ; réceptacle pécheur vérole par les sens, ridé par les années, usé par le vent, cruellement traqué par les maladies,’que l’on peut détacher en un rien de temps de l’âme qu’il contient de la même manière que l’on pique un oignon; le ciel peut, à plus forte raison, imposer la vie, la vie divine à une statue d’une beauté exsangue, à un corps parfait et immaculé de marbre lisse ou d’or éternellement sai ! Voici Cal-listrate, par exemple, au IVe siècle après J.-C, qui parle d’une statue d’or et d’ivoire du dieu Esculape :

Comment pouvons-nous admettre que l’esprit divin descend dans le corps humain pour y être souillé par les passions, sans pour autant le croire dans le cas où il n’y a pas d’apparition consécutive du mal ?… Voyez en effet comment une image, après que l’art y a représenté un dieu, passe dans le dieu lui-même ! Bien qu’il s’agisse de matière, elle exprime l’intelligence divine1.

C’est ce que lui, et une grande partie du monde, croyait.

Nous disposerions de beaucoup plus de preuves éclatantes de tout cela si Constantin, au IVe siècle, tout comme le roi Josias en Israël un millénaire auparavant, n’avait pas envoyé ses armées de chrétiens convertis fracasser, à coups de masse, tous ces vestiges physiques dans tout le monde alors bicaméral.

Tout dieu est un dieu jaloux après la chute de l’esprit bicaméral.

Cependant, même cette destruction n’a pas pu mettre fin à la pratique idolâtre, tant il nous est vital d’obtenir une sorte d’autorisation à notre action: au Moyen Age, en Italie et à Byzance, on croyait aux idoles enchantées qui avaient le pouvoir de détourner les malheurs; les célèbres Templiers furent accusés de prendre leurs ordres d’une tête dorée appelée Baphome ; à la fin du Moyen Age, les idoles hallucinogènes étaient devenues si communes qu’une bulle du pape Jean XXII en 1326 dénonçait ceux qui, par magie, emprisonnent les démons dans des images ou d’autres objets, leur posent des questions et en tirent des réponses; et même jusqu’à la Réforme, les monastères et les églises se faisaient concurrence pour attirer les pèlerins (et leurs dons) en se servant de statues productrices de miracles.

A certaines époques, probablement lorsque les impératifs cognitifs de ces expériences néo-bicamérales commencèrent à se faner sous le soleil du rationalisme, la croyance dans l’animation des statues était parfois entretenue par l’utilisation de dispositifs frauduleux2.

Pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, on découvrit, au XVIe siècle, un crucifix médiéval grandeur nature à Boxley qui roulait les yeux devant les pénitents, versait des larmes, bavait et contenait « certains moteurs ainsi que des vieux fils et de vieilles tiges rouilles »’. Ceci dit, il ne faudrait pas être trop cyniques. Bien que cette animation artificielle ait souvent servi de stratagème pour duper le pèlerin avide de miracles, il se peut aussi qu’elle ait été destinée à pousser le dieu à s’incarner dans une statue paraissant plus vivante. Comme l’expliquait un pamphlet du XIVe siècle traitant de la question : « Le pouvoir que possède Dieu d’effectuer ses miracles descend dans une image plus que dans une autre. »2 Les idoles animées que l’on trouve dans certaines tribus contemporaines sont justifiées par leurs adorateurs de la même manière.

L’idolâtrie reste encore une force de cohésion sociale, sa fonction d’origine.

Nos parcs et nos jardins publics sont encore les demeures fleuries des effigies héroïques de chefs du passé. Bien que peu d’entre nous puissent percevoir leurs discours en hallucination, il nous arrive encore, à certaines occasions, de leur faire don de couronnes, de même que des cadeaux plus importants étaient donnés dans les gigunus de Ur. Dans les églises, les temples et les lieux saints, dans le monde entier, on continue à tailler, peindre des statues religieuses devant lesquelles on prie. Des figurines d’une reine du ciel pendent des rétroviseurs, en guise de protection, dans les voitures américaines. Des adolescentes que j’ai rencontrées, qui vivent dans des couvents profondément religieux, descendent souvent en cachette à la chapelle, au beau milieu de la nuit, et m’ont parlé du plaisir intense qu’elles ont ressenti à entendre parler la statue de la Vierge Marie, « voir » ses lèvres bouger ou sa tête se baisser, voire parfois ses yeux pleurer. Dans une grande partie du monde catholique, on continue de laver, d’habiller, d’encenser, de fleurir, de couvrir de bijoux et de porter sur les épaules les idoles bienveillantes de Jésus, de Marie et des saints, au son des cloches, les jours de fêtes, à travers les villes et les campagnes. L’offrande de mets particuliers, les danses et les hommages qu’on leur rend, continuent de provoquer ces fortes sensations1.

Ces célébrations diffèrent de sorties similaires des dieux dans la Mésopotamie bicamérale, il y a quatre mille ans, par le relatif silence de l’idole.

2: Des prophètes et de la possession

jamais seulDans la théorie des oracles que je viens d’exposer, je suis certain que le lecteur s’est aperçu du saut que j’ai fait dans mon développement. J’ai appelé le paradigme bicaméral général un vestige de l’esprit bicaméral et pourtant, l’état de transe, où la conscience est diminuée, voire absente, n’est pas, du moins à partir de la quatrième période, une réplique de l’esprit bicaméral.

Au lieu de cela, nous avons, pendant tout le reste de l’existence de l’oracle, une complète domination de la personne et de son discours par le côté divin, domination qui parle à travers la personne sans lui permettre de se souvenir ensuite de ce qui s’est passé. Ce phénomène est connu sous le nom de possession.

Le problème qu’il pose n’est pas limité à d’anciens oracles, loin de nous. Il se pose aujourd’hui. Il s’est posé tout au long de l’histoire. Il a une forme négative qui semble avoir été une des maladies les plus courantes dans la Galilée de l’Ancien Testament.

Et on pourrait démontrer facilement que certains des prophètes errants de Mésopotamie, d’Israël, de Grèce ou d’ailleurs ne se contentaient pas de transmettre à leurs auditeurs quelque chose qu’ils entendaient en hallucination, ou plutôt que le message divin venait directement des cordes vocales du prophète sans que celui-ci en ait conscience en s’exprimant ou s’en souvienne par la suite. Et si nous appelons ceci une perte de conscience, ce que je ferai, cette affirmation est tout à fait problématique.

N’est-il pas aussi possible de dire qu’il ne s’agit pas tant d’une perte de conscience que de son remplacement par une conscience nouvelle et différente ? Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ou bien encore s’agit-il de l’organisation linguistique qui parle à travers la personne soi-disant possédée, qui n’est pas consciente du tout, dans le sens où elle ne narratise pas dans un espace mental, tel qu’il a été décrit en 1.2 ?

On ne résout pas ces questions par des réponses simples.

Le fait que nous pouvons considérer la possession par des essences métaphysiques comme un non-sens ontologique ne doit pas nous empêcher de voir les éclairages psychologiques et historiques que l’étude de ces particularités de l’histoire et de la croyance peut nous fournir. Je dirais même que toute théorie sur la conscience et son origine se doit d’affronter ces mystères et, à mon avis, la théorie présentée dans ce livre est une torche qui éclaire mieux les recoins du temps et de l’esprit que toute autre.

En effet, si nous persistons à nous en tenir à une évolution purement biologique de la conscience ayant commencé environ chez les vertébrés inférieurs, comment pouvons-nous aborder ces phénomènes ou commencer à comprendre leur nature distincte du point de vue de l’histoire et de la civilisation ?

Ce n’est que si la conscience est acquise par le biais de l’impératif cognitif collectif que nous pouvons nous saisir de ces questions.

Le premier pas à faire pour comprendre tout phénomène mental est de délimiter son existence dans le temps historique. Quand est-il apparu pour la première fois ?

La réponse, en Grèce du moins, est très claire. Il n’y a rien qui ressemble de près ou de loin à la possession, que ce soit dans l’Iliade, YOdyssée, ou tout autre poésie antérieure. Aucun « dieu » ne parle à travers des lèvres humaines dans l’ère bicamérale proprement dite. Cependant, en 400 avant J.-C, le phénomène est apparemment aussi courant que les églises à notre époque, tant dans les nombreux oracles éparpillés en Grèce que chez les personnes privées. L’esprit bicaméral a disparu et la possession en est la trace.

Platon, au IVe siècle avant J.-C, fait dire à Socrate, en passant, au beau milieu d’une discussion politique que « les hommes possédés par Dieu disent très souvent la vérité, mais qu’ils ignorent tout de ce qu’ils disent »‘, comme si on entendait ces prophètes tous les jours dans les rues d’Athènes. Il était également très clair à propos de la perte de conscience chez les oracles de son époque :

… car la prophétie est une folie, et la prophétesse de Delphes ainsi que celle de Dodone, à chaque fois qu’elles déliraient, ont grandement contribué au bien de la Grèce, tant dans les domaines privé que public, mais peu ou pas du tout quand elles avaient toute leur raison2.

Il en est ainsi pendant les siècles qui suivirent: la possession entraîne l’effacement de la conscience ordinaire. Quatre cents ans après Platon, au Ier siècle après J.-C, Philon le Juif affirme catégoriquement :

Quand il (un prophète) est inspiré, il devient inconscient ; la pensée s’évanouit et quitte la forteresse de l’âme. Mais l’esprit divin y est entré et y a élu domicile et, plus tard, il fait résonner tous les organes si bien que l’homme donne une expression claire à ce que l’esprit lui demande de dire3.

De même, pendant le siècle qui suit, comme en témoigne Aristide parlant des prêtresses de l’oracle de Dodone :

(elles) ne savent pas, avant d’être saisies par les esprits, ce qu’elles vont dire, pas plus qu’elles ne se souviennent de ce qu’elles ont dit après qu’elles ont repris connaissance ; de telle sorte que tout le monde, sauf elles, sait ce qu’elles ont dit4.

Iamblique, quant à lui, soutenait que la possession divine « participait » de la divinité, avait une « énergie commune » avec un dieu, et « embrasse bien tout ce qui est en nous mais annihile notre propre conscience et notre mouvement »5. Cette possession, donc, n’est pas un retour à l’esprit bicaméral, à proprement parler. En effet, lorsque Achille entendait Athéna un millénaire plus tôt, il ne savait sûrement pas ce qu’on lui disait : telle était la fonction de l’esprit bicaméral.

Voici donc le véritable noeud du problème.

Le discours des prophètes possédés n’est pas vraiment une hallucination, n’est pas quelque chose qu’entend un homme conscient, semi-conscient, ni même non conscient, comme dans l’esprit bicaméral lui-même.

Il est exprimé à l’extérieur et entendu par les autres. Il apparaît seulement chez les hommes normalement conscients et correspond à la perte de cette conscience. Quel droit avons-nous de dire que ces deux phénomènes, les hallucinations de l’esprit bicaméral et le discours des possédés, sont liés ?

Je n’ai pas de réponse extrêmement solide. Je ne peux que soutenir humblement qu’ils sont liés :

1) parce qu’ils obéissent à la même fonction sociale ;

2) parce qu’ils produisent les mêmes messages d’autorisation et

3) parce que les quelques éléments dont nous disposons sur l’histoire des premiers oracles montrent que la possession chez quelques personnes représentatives, dans certains endroits, a été progressivement produite par les hallucinations des dieux perçues par quiconque s’y trouvait. On peut, en conséquence, avancer l’idée que la possession est une trans-formation d’un genre particulier, un dérivé de la bicaméralité dans lesquels les rituels d’induction, les différents impératifs cognitifs collectifs ainsi que les résultats provoqués aboutissent à la possession visible d’une personne donnée par le côté divin de son esprit bicaméral. Nous pourrions dire que, pour retrouver l’ancienne mentalité, la conscience en développement devait être de plus en plus effacée, inhibant ainsi le côté humain, et laissant au côté divin le contrôle du discours lui-même.

Mais qu’en est-il de la neurologie de cette mentalité ?

A en juger par le modèle que j’ai présenté en 1.5, nous devons naturellement faire l’hypothèse que, dans la possession, il y a une sorte de perturbation des relations de dominance hémisphérique normale, pendant laquelle l’hémisphère droit est un peu plus actif que dans la situation habituelle. En d’autres termes, si nous avions pu placer des électrodes sur le crâne d’un oracle de Delphes au moment de son délire, aurions-nous trouvé un EEG relativement plus rapide, et donc une plus grande activité, du côté de l’hémisphère droit, en liaison avec la possession ? Et tout particulièrement au niveau du lobe temporal droit ?

A mon avis, oui. Il est du moins possible que les relations de dominance entre les deux hémisphères étaient changées, et que la formation initiale de l’oracle consistait bien à provoquer une plus forte activité de l’hémisphère droit par rapport au gauche, en réaction au stimulus complexe des procédures d’induction. Cette hypothèse pourrait aussi expliquer les grimaces, l’apparition du délire et des yeux nystagmiques, produit d’une interférence anormale de l’hémisphère droit ou d’une inhibition relâchée dans l’hémisphère gauche1.

On peut ici ajouter un commentaire sur les différences sexuelles.

On sait bien maintenant que les femmes sont un peu moins latéralisées, du point de vue biologique, que les hommes. Ce qui signifie simplement que les fonctions psychologiques chez les femmes ne sont pas localisées dans les deux hémisphères au même degré que chez les hommes. Les facultés mentales chez les femmes sont davantage réparties sur les deux hémisphères. Même à six ans, par exemple, un petit garçon peut reconnaître des objets dans sa main gauche uniquement en les touchant mieux qu’avec sa main droite. Chez les filles, les deux mains sont équivalentes. Ce qui montre que la reconnaissance tactilo-kinétique, comme on l’appelle, a déjà été au préalable localisée dans l’hémisphère droit chez les garçons, contrairement aux filles2. D’ailleurs, tout le monde sait que les hommes d’un certain âge, victimes d’une attaque ou d’une hémorragie à l’hémisphère gauche, sont plus silencieux que les femmes du même âge souffrant du même mal.

En conséquence, on pourrait s’attendre à ce qu’il reste davantage de fonction du langage dans l’hémisphère droit chez les femmes, leur facilitant ainsi l’apprentissage de l’oracle. De fait, la majorité des oracles et des sibylles, du moins dans les cultures européennes, étaient des femmes.

La possession induite

L’expression inconsciente institutionnalisée chez les prophètes des oracles, comme venant d’un dieu, devient, comme nous l’avons vu en III. 1, fantasque et silencieuse vers les premiers siècles de l’ère chrétienne. Elle est assiégée par le rationalisme, par des salves de critiques et les charges irrévérencieuses de la comédie et de la littérature. Cette répression publique (en réalité urbaine) d’une caractéristique culturelle générale finit souvent par la reléguer dans la pratique privée, dans des sectes mystérieuses et des cultes ésotériques où son impératif cognitif se trouve à l’abri de ces attaques. Il en est de même de la possession induite.

Les oracles ayant été réduits au silence par la dérision, la recherche de l’autorisation est telle que des groupes privés tentent partout de faire revenir les dieux et de les faire parler par l’intermédiaire de presque n’importe qui.

Le IIe siècle après J.-C. vit croître le nombre de ces cultes. Leurs séances se passaient parfois dans des lieux de culte officiels, mais de plus en plus souvent dans des cercles privés. Habituellement, une personne appelée pelestike, c’est-à-dire le chef de séance, essayait d’incarner un moment le dieu dans une autre personne appelée katochos, ou plus précisément docheus, ou encore ce que la culture contemporaine appelle un médium1. On découvrit bientôt que si le phénomène devait marcher, le katochos devait venir d’un milieu simple et modeste, chose que l’on retrouve dans tous les écrits sur la possession. Iamblique, au début du nr siècle, le véritable apôtre de tout ceci, déclare que les médiums les plus appropriés sont « de jeunes gens simples ». Ce qui était le cas, on s’en souvient, des filles de la campagne sans instruction choisies pour être formées et devenir prêtresses de l’oracle de Delphes. D’autres écrits parlent d’adolescents, comme le jeune Edesius, à qui « il suffisait de mettre une guirlande et de regarder le soleil, pour produire immédiatement des oracles fiables dans le meilleur style de l’inspiration ». On peut supposer que ceci était le résultat d’une formation sérieuse.

On sait que cette possession bicamérale induite devait être apprise par la formation des oracles ainsi que par le commentaire de Pythagore de Rhodes au nr siècle, disant que les dieux viennent d’abord avec réticence, puis plus facilement quand ils ont pris l’habitude d’entrer dans la même personne.

Ce qu’on apprenait, à mon avis, c’était un état proche de l’esprit bicaméral en réaction à l’induction.

Ceci est important : nous ne pensons pas d’ordinaire à l’apprentissage d’une nouvelle mentalité inconsciente, probablement même une relation totalement nouvelle entre nos deux hémisphères cérébraux, comme nous pensons à apprendre à faire du vélo.

Etant donné qu’il s’agit de l’apprentissage d’un état neurologique désormais difficile, si différent de la vie ordinaire, il n’est pas surprenant que les conditions de cette induction devaient être absolument distinctes et totalement différentes de la vie ordinaire.

Et elles l’étaient certainement. Tout ce qui était bizarre, étrange : se baigner dans la fumée ou l’eau sacrée, se vêtir de tuniques avec des ceintures magiques, porter des guirlandes singulières ou des symboles mystérieux, se tenir debout dans un cercle magique enchanté comme les magiciens du Moyen Age, ou sur des charakteres comme Faust pour voir Méphistophélès en hallucination, se passer de la strychnine sur les yeux pour produire des visions comme on le faisait en Egypte, se laver avec du soufre et de l’eau de mer — vieille méthode apparue en Grèce, comme le dit Porphyre, au IIe siècle après J.-C, pour préparer Vanima spiritualis à accueillir un être supérieur — tout ceci, naturellement, n’avait d’effets que ceux qu’on imaginait, de même que nous n’avons de « libre arbitre » que celui que nous croyons avoir.

Ce qui était fait, cet « accueil du dieu », n’était pas différent du point de vue psychologique des autres formes de possession que nous avons étudiées. L’activité de la conscience ainsi que la capacité de réaction normale, chez le katochos, étaient habituellement totalement interrompues si bien qu’il était nécessaire que d’autres veillent sur lui. Dans une transe aussi profonde, le « dieu » était censé révéler le passé et le futur ou bien répondre à des questions et prendre des décisions, comme dans les anciens oracles grecs.

Quelle explication devait-on donner quand les dieux se trompaient ?

Eh bien, de mauvais esprits pouvaient avoir été invoqués à la place des vrais dieux, ou d’autres esprits importuns avaient habité le médium. Iamblique, lui-même, prétend avoir démasqué dans son médium un prétendu Apollon qui n’était que le fantôme d’un gladiateur. Ces explications se retrouvent dans toute la littérature décadente du spiritualisme qui suivit.

Lorsque la séance ne semblait pas marcher, le chef, lui aussi, subissait souvent une série de rites purificateurs qui le mettaient dans un état hallucinogène afin qu’il « voie » plus clairement ou bien « entende » du médium inconscient quelque chose que peut-être le médium n’avait même pas dit. Cette sorte de partage ressemble à la relation des « prophètes » avec leurs oracles et explique les divers récits de lévitations, d’élongations ou de dilatations du corps du médium1.

A la fin du IIIe siècle, le christianisme avait soudain submergé le monde païen de ses propres prétentions à l’autorisation et commença à s’approprier beaucoup des pratiques païennes déjà existantes. L’idée de possession en faisait partie. Ceci dit, elle fut absorbée de façon transcendantale. Presque au moment où Iamblique enseignait l’accueil des dieux dans les statues ou apprenait aux jeunes katochoi illettrés à « participer » de la divinité et à « partager leur énergie » avec un dieu, Athanase, l’évêque rival d’Alexandrie, se mit à affirmer la même chose à propos de l’analphabète Jésus.

Le messie chrétien avait jusqu’alors été considéré comme Yahvé, peut-être un demi-dieu, moitié humain, moitié divin, reflétant ainsi son origine probable. Mais Athanase persuada Constantin, son concile de Nicée, et la majorité du monde chrétien par la suite, que Jésus participait de Yahvé, qu’il était fait de la même substance, qu’il était le verbe bicaméral fait chair.

Je pense que nous pouvons dire qu’à ce moment-là l’Eglise en expansion, qui courait le risque d’éclater en sectes, exagéra le phénomène subjectif de la possession et l’érigea en dogme théologique objectif. Ce qu’elle fit pour renforcer sa prétention encore plus grande à l’autorisation absolue. Pour les chrétiens athanasiens, les véritables dieux étaient bien revenus sur terre et ils y reviendraient.

Assez curieusement, le christianisme en expansion ne remit pas en doute le fait que l’oracle de Delphes ou les sibylles étaient en contact avec une réalité céleste. Par contre, les séances païennes comme la possession divine induite chez de simples garçons semblaient bousculer la théologie, et être le fait de diables et d’esprits douteux. Ainsi, au moment où l’Eglise accède au sommet de son pouvoir politique au Moyen Age, la possession induite volontaire disparaît, du moins de la scène publique : elle tombe de plus en plus dans la clandestinité, la sorcellerie et les nécromancies liées, ne refaisant surface que de temps en temps.

J’aborderai dans un instant sa forme contemporaine. Mais nous devons examiner tout d’abord les effets secondaires culturels de la possession induite, phénomène troublant que j’appellerai :

La possession négative

Il y a un autre aspect de ce vestige tout à fait étrange de l’esprit bicaméral. Un aspect qui est différent d’autres sujets traités dans ce chapitre.

En effet, il ne s’agit pas d’une réaction à un rituel d’induction destiné à retrouver l’esprit bicaméral mais plutôt d’une maladie produite par le stress. Celui-ci remplace l’induction dans le paradigme bicaméral général comme dans l’Antiquité. Quand c’est le cas, l’autorisation est d’un genre différent.

Cette différence pose un problème passionnant.

Dans le Nouveau Testament, où nous entendons pour la première fois parler de cette possession spontanée, on l’appelle en grec daemo-nizomai, autrement dit la démonomanie1. Jusqu’à nos jours, les exemples de ce phénomène ont, la plupart du temps, cette qualité négative connotée par le terme. La raison de cette qualité négative reste pour le moment obscure.

Dans un chapitre précédent (II.4), j’ai suggéré que l’origine du « mal » se trouvait dans l’absence de volonté des voix bicamérales silencieuses. Par ailleurs, le fait que ceci eut lieu en Mésopotamie et plus particulièrement à Babylone, où les juifs s’étaient exilés au VIe siècle avant J.-C, pourrait expliquer la prédominance de cette qualité dans le monde de Jésus au moment où le syndrome est apparu.

Quelles que soient les raisons, elles doivent, dans le détail, ressembler aux raisons qui expliquent la qualité surtout négative des hallucinations schizophréniques. Il semble bien, d’ailleurs, qu’il y a une relation évidente entre ce type de possession et la schizophrénie.

Comme la schizophrénie, la possession négative commence généralement par une sorte d’hallucination2. Il s’agit souvent de la « voix » sévère d’un « démon » ou d’un autre être que l’on « entend » après une période de stress considérable. Ensuite, contrairement à ce qui se passe dans la schizophrénie, probablement à cause de la force de l’impératif cognitif collectif d’un groupe ou d’une religion particuliers, la voix évolue vers un système de personnalité secondaire, le sujet perdant alors le contrôle de lui-même et entrant pendant un certain temps dans un état de transe pendant lequel il perd conscience, moment auquel le côté « démoniaque » de sa personnalité prend le relais.

Les patients n’ont jamais d’instruction, croient tous fermement aux esprits et aux démons, ou d’autres êtres semblables, et vivent dans une société qui partage cette conviction. Les crises durent généralement entre plusieurs minutes et une heure ou deux, le patient étant à peu près normal entre les crises dont ils se souvient peu.

Contrairement aux histoires d’horreur, la possession négative est essentiellement un phénomène linguistique, et non un comportement effectif. Dans tous les cas que j’ai étudiés, il est rare de trouver un exemple d’attitude criminelle à l’égard d’autres personnes. Quand quelqu’un a une crise, il ne s’enfuit ni ne se comporte comme un démon : il se contente de parler.

Ces épisodes s’accompagnent généralement de contorsions et de convulsions, comme dans la possession induite. La voix est déformée, souvent gutturale, pleine de cris, de vulgarité, et se répand souvent en injures contre les dieux officiels du moment. Il y a presque toujours une perte de conscience, étant donné que la personne a l’air complètement différente de ce qu’elle est d’habitude. « Il » peut se présenter comme un dieu, un démon, un esprit ou un animal (en Orient, il s’agit souvent d’un « renard »), peut exiger d’avoir un lieu de culte ou d’être vénéré, provoquant les convulsions du patient s’il n’obtient pas satisfaction. « Il » parle couramment de lui à la troisième personne, comme s’il était un étranger méprisé, un peu comme Yahvé méprisant ses prophètes ou les Muses se moquant de leurs poètes1. « Il » semble également souvent beaucoup plus vif et plus intelligent que le patient dans son état normal, comme Yahvé et les Muses par rapport aux prophètes et aux poètes.

Comme c’est le cas dans la schizophrénie, il arrive que le patient fasse ce qui lui est suggéré et, plus curieusement encore, s’intéresse à des contrats ou à des traités passés avec des observateurs, comme la promesse qu’ « il » quittera le patient s’il fait telle ou telle chose ; marchés qui sont respectés aussi fidèlement par le « démon » que les alliances conclues parfois par Yahvé dans l’Ancien Testament.

Le fait que la guérison d’une possession spontanée provoquée par le stress, à savoir l’exorcisme, n’a jamais varié depuis les jours du Nouveau Testament, est un peu lié à ce rapport établi par la suggestion ou le contrat. Il s’agit simplement de l’ordre donné par une personne d’autorité, souvent à la suite d’un rituel d’induction, parlant au nom d’un dieu plus puissant. On peut dire que l’exorciste correspond à l’élément d’autorisation du paradigme bicaméral général, remplaçant ainsi le « démon ».

Les impératifs cognitifs du système de croyance qui définissaient, dans un premier temps, la forme de la maladie, définissent la forme de la guérison.

Ce phénomène ne dépend pas de l’âge, mais la différence sexuelle, suivant la période historique, est prononcée ; ce qui prouve qu’il se fonde sur une attente culturelle. Parmi ces possédés du « démon » que Jésus et ses disciples soignent dans le Nouveau Testament, la majorité écrasante sont des hommes. Au Moyen Age et par la suite, cependant, l’immense majorité est constituée par des femmes. Ce qui prouve également qu’il se fonde sur un impératif cognitif collectif, ce sont les épidémies touchant les couvents de soeurs au Moyen Age, à Salem, dans le Massachusetts, au XVIIIe, celles signalées au XIXe en Savoie, dans les Alpes, ou celles auxquelles on assiste parfois, de nos jours.

Là encore, face à une modification de mentalité aussi spectaculaire que celle-ci, on ne peut éluder la question neurologique.

Que se passe-t-il ? Est-ce que les zones du langage de l’hémisphère droit non dominant sont activées par la possession spontanée, d’après mon hypothèse sur la possession induite des oracles ? Les grimaces sont-elles dues à l’intrusion du contrôle par l’hémisphère droit ? Le fait que, la plupart du temps, il s’agissait de femmes, comme la plupart des oracles, et que les femmes sont actuellement, dans nos civilisations, moins latéralisées que les hommes, le laisse supposer.

Certains exemples de possession qui commencent par des contorsions de la partie gauche du corps semblent le confirmer. Voici un cas datant du début de ce siècle. La patiente était une Japonaise sans instruction, âgée de quarante-sept ans, qui était possédée par ce qu’elle appelait le renard, à raison de six à sept fois par jour et ce, toujours avec le même phénomène de latéralité. Comme l’observait alors ses médecins :

D’abord, il y avait de légères contractions de la bouche et du bras du côté droit. Au fur et à mesure qu’elles s’intensifiaient, elle frappait violemment du poing son côté gauche, déjà enflé et rouge, et me disait : « Ah, monsieur, le voilà qui recommence à bouger dans ma poitrine. » Puis, une voix étrange et incisive sortait de sa bouche : « Oui, c’est vrai, je suis là. Est-ce que tu pensais, petite gourde, que tu pouvais m’arrêter ? » Sur ce, la femme s’adressait à nous : « Oh, mon dieu, messieurs, pardonnez-moi, je n’y peux rien ! »

Tout en continuant à se frapper la poitrine et à contracter le côté gauche de son visage… la femme le menaçait, lui adjurait de se tenir tranquille, mais, au bout d’un certain temps, il l’interrompait et c’était lui seul qui parlait et pensait. La femme était maintenant passive comme un automate, ne comprenant plus, de toute évidence, ce qu’on lui disait. C’était le renard, et non elle, qui répondait méchamment. Au bout de dix minutes, le renard s’exprimait de façon plus confuse, la femme reprenait conscience peu à peu et retrouvait son état normal. Elle se souvenait de la première phase de la crise et nous suppliait, en pleurant, de lui pardonner la conduite scandaleuse du renard1.

Mais ceci n’est qu’un exemple. Je n’ai pas trouvé d’autre patient chez qui des phénomènes de latéralité sont aussi visibles.

Quant on s’interroge sur la neurologie de la possession négative, il peut être utile, je pense, d’étudier la maladie contemporaine connue sous le nom de syndrome de Gilles de La Tourette2, ou bien parfois « la maladie des jurons ». Cet ensemble étrange de symptômes apparaît généralement dans l’enfance, à cinq ans ou parfois plus tôt, avec, peut-être, un tic répété du visage ou un gros mot déplacé. Ceci s’accompagne ensuite de l’émission incontrôlable de franches obscénités, de grognements, d’aboiements et de jurons au beau milieu d’une conversation par ailleurs ordinaire, ainsi que de divers tics du visage, de langues tirées, etc. Tout ceci continue pendant la vie adulte, au grand désespoir du patient. Ces personnes finissent souvent par refuser de sortir de chez elles, à cause de l’effarement et de la gêne que provoque leur vulgarité passagère et incontrôlable.

Dans un cas dont j’ai eu récemment connaissance, l’homme prétextait qu’il souffrait de graves problèmes de vessie l’obligeant à uriner souvent. En fait, chaque fois qu’il se précipitait aux toilettes ou à la salle de bains, alors qu’il était au restaurant ou chez quelqu’un, c’était la montée des jurons dont il allait se soulager en les criant au mur1. Pour être sacrilège à mon tour, on peut comparer le sentiment linguistique qui l’habitait, au feu brûlant le prophète Jérémie (voir II. 6), bien que le produit sémantique soit légèrement (mais pas complètement) différent.

Ce qui est intéressant ici, c’est que le syndrome de Tourette rappelle de façon si frappante la phase initiale de la possession produite par le stress que nous sommes forcés de nous demander s’ils ne partagent pas un mécanisme physiologique.

En effet, il peut s’agir d’une dominance hémisphérique incomplète, dans laquelle les zones du langage de l’hémisphère droit (stimulées probablement par des impulsions des noyaux gris centraux) parviennent régulièrement à l’expression dans des circonstances qui auraient provoqué une hallucination chez un homme bicaméral. Ainsi, il n’est pas surprenant que presque tous ceux qui souffrent du syndrome , de Tourette présentent des formes d’ondes cérébrales anormales, des troubles du système nerveux central, sont généralement gauchers (chez la plupart des gauchers, il y a une dominance double), et que les symptômes apparaissent vers l’âge de cinq ans, quand le développement neurologique de la dominance hémisphérique, du point de vue du langage, est achevé.

Tout ceci, on le voit, nous révèle quelque chose d’important mais aussi de troublant, sur notre système nerveux. En effet, bien que je croie que le modèle neurologique présenté en 1.5 indique la bonne direction, nous nous en éloignons de plus en plus.

Il est très improbable que la possession moderne mette partout en jeu les centres du langage de l’hémisphère droit pour réellement s’ « exprimer ». Cette hypothèse contredit tant de faits cliniques qu’elle est à écarter, sauf dans des cas très exceptionnels.

Il est peut-être davantage possible que l’esprit bicaméral et les états de possession modernes diffèrent, du point de vue neurologique, en ce que, dans ce dernier, les hallucinations étaient effectivement organisées et entendues par l’hémisphère droit, tandis que dans le cas de la possession, le discours articulé est le discours normal de l’hémisphère gauche, contrôlé et dirigé par l’hémisphère droit.

En d’autres termes, ce qui correspond à la zone de Wernicke dans l’hémisphère droit utilise la zone de Broca dans l’hémisphère gauche pour produit l’état de transe et sa dépersonnalisation.

La possession dans le monde moderne

Je voudrais maintenant me tourner vers la possession induite à notre époque pour démontrer, de façon convaincante, qu’il s’agit d’un phénomène acquis. Le meilleur exemple que j’aie trouvé est la religion umbanda qui est, de loin, la religion afro-brésilienne la plus répandue chez plus de la moitié de la population du Brésil. Les gens de toute origine ethnique la considèrent comme une source de décisions et elle est, sans aucun doute, l’exemple le plus répandu de possession induite depuis le nie siècle.

Passons voir une gira caractéristique, c’est-à-dire « tourner en rond », comme on appelle si justement une séance umbanda1. Elle peut avoir lieu dans une pièce située au-dessus d’un magasin ou d’un garage abandonné. Environ une douzaine, voire moins, de médiums (70 % sont des femmes), portant tous des vêtements de cérémonie blancs, sortent d’une loge devant un autel drapé de blanc, recouvert de fleurs, de bougies, de statues et d’images de saints chrétiens ; une assistance d’une centaine de personnes se trouvant derrière une barrière à l’autre bout de la pièce. Les joueurs de tambour se mettent à jouer et l’assistance à chanter, au moment où les médiums commencent à se balancer et à danser, en décrivant toujours des cercles vers la gauche, c’est-à-dire sous les impulsions motrices de l’hémisphère droit.

Vient ensuite une sorte de messe chrétienne. Puis on bat violemment les tambours une nouvelle fois, tout le monde chante et les médiums se mettent à appeler leurs esprits : certains tournoient vers la gauche comme des derviches tourbillonnant, excitant, là encore, leur hémisphère droit.

Il y a ici la métaphore explicite du médium cavalo, c’est-à-dire cheval. Un esprit particulier est censé descendre dans ce cavalo. Quand ceci a lieu, la tête et le poitrail du cavalo, c’est-à-dire du médium, se secouent d’avant en arrière tel un bronco monté. Les cheveux tombent en désordre. Le visage se tord, comme dans les anciens exemples dont j’ai parlé. Le corps mime successivement plusieurs esprits. Quand l’état de possession est atteint, il arrive que les « esprits » dansent pendant quelques minutes, se saluent, exécutent d’autres gestes correspondant aux différents types d’esprit et ensuite, quand cesse le battement des tambours, ils s’installent à des places attribuées à l’avance et, assez curieusement, alors qu’ils attendent que les membres de l’assistance s’approchent pour les consultas, ils claquent leurs doigts avec impatience, leurs mains posées à côté du corps, les paumes vers le haut. Pendant les consultas, on peut demander au médium possédé, et parfois obtenir, des décisions concernant une maladie ou un problème personnel, la recherche ou la conservation d’un emploi, des problèmes financiers, des querelles familiales, des affaires de coeur, voire, pour les étudiants, des conseils pour obtenir un diplôme.

Il apparaît donc clairement que la possession est un état d’esprit acquis dans ces cultes brésiliens.

Dans l’aire de jeu d’un bairro, on peut voir, de temps en temps, des enfants qui s’amusent à imiter les secousses caractéristiques de la tête et de la poitrine utilisées pour induire et arrêter la possession. Si un enfant souhaite devenir médium, on l’encourage à le faire et on le forme spécialement, comme l’étaient les jaunes campagnardes qui devenaient oracles à Delphes ou ailleurs. En fait, certains des nombreux centres umbanda (il y en a 4 000 rien qu’à Sào Paulo) organisent régulièrement des stages, dont les procédures incluent diverses manières d’étourdir le novice afin de lui enseigner l’état de transe, ainsi que des techniques qui rappellent celles que l’on utilise dans l’hypnose. Dans l’état de transe même, on enseigne au novice comment se comporte chacun des esprits possibles.

Le fait de différencier les esprits est important, et je voudrais d’ailleurs le développer ainsi que sa fonction dans la culture.

Les vestiges de l’esprit bicaméral n’existent pas dans un espace psychologique vide.

C’est-à-dire qu’on ne doit pas les considérer comme un phénomène isolé qui s’est contenté d’apparaître dans une civilisation et de traîner sans rien faire en vivant sur ses anciens lauriers. Au contraire, ils continuent de vivre au coeur même d’une culture, principale ou secondaire, se déplaçant et remplissant l’espace de l’inexprimé et de l’irrationnel. Ils deviennent, en fait, la base irrationnelle et indiscutable de l’intégrité structurelle de la culture ; culture qui, à son tour, est le substrat de sa conscience individuelle, de la façon dont la métaphore du « moi » est perçue par le « je » analogue, de la nature du travail de sélection et de discipline effectué dans la narratisation et la conciliation.

Ces vestiges de l’esprit bicaméral que nous examinons ici ne font pas exception. Une religion de la possession, comme la religion umbanda, agit comme un soutien psychologique puissant aux masses hétérogènes de ses nécessiteux analphabètes. Elle est traversée par un sentiment de caridale, c’est-à-dire de charité, qui réconforte et unit cet ensemble hétéroclite de gens privés de pouvoir politique, que l’urbanisation et la diversité ethnique ont privé de leurs racines. Considérez d’ailleurs le schéma particulier d’organisation neurologique apparu sous la forme de divinités possédantes. Elles nous rappellent les dieux personnels de Sumer et de Babylone, qui représentaient leurs dieux supérieurs. Tout médium peut être possédé, n’importe quel soir, par l’esprit individuel de l’un de ces quatre groupes principaux.

Ce sont, par ordre de fréquence :

— les caboclos, esprits des guerriers brésilo-indiens, qui donnent des conseils relatifs à des situations qui nécessitent une action rapide et efficace, comme, par exemple, trouver ou garder un emploi ;
— les pretos velhos, esprits des vieux esclaves afro-brésiliens, experts dans l’art de régler des problèmes personnels anciens ;
— les crianças, esprits des enfants morts, dont les médiums font des suggestions espiègles ;
— les exus (démons), ou bien, s’il s’agit de femmes, pombagiras (pigeons tournants), esprits d’étrangers malveillants, dont les médiums font des suggestions vulgaires et agressives

Chacun de ces quatre types d’esprit représente un groupe ethnique différent correspondant aux origines hybrides de leurs adorateurs : indien, africain, brésilien (les crianças sont « comme nous »), et européen, respectivement. Chacun représente un parent différent du demandeur : respectivement, père, grand-père, frère et étranger. Chacun représente également un domaine de décision différent : décision rapide pour le choix d’une action, conseils réconfortants par rapport à des problèmes personnels, suggestions enjouées et décisions relatives à des problèmes de violence.

De même que les dieux grecs étaient, à l’origine, différents suivant le domaine de décision, il en est ainsi des esprits de l’Umbanda. L’ensemble, d’ailleurs, ressemble à un réseau ou à une matrice métaphorique à quatre branches reliant des éléments internes distincts, qui unit les individus et les maintient au sein d’une culture.

Tout ceci est donc, à mon avis, un vestige de l’esprit bicaméral, alors que nous traversons ces millénaires d’adaptation à une nouvelle mentalité.

On a toujours pensé que la vraie possession, telle que la décrit Platon et d’autres, a lieu sans l’intervention de la conscience, ce qui la différencie de l’action. Ceci dit, la formation des oracles devait tolérer des degrés et des étapes pour atteindre cet état. Dans les religions de la possession au Brésil, apparemment, c’est exactement ainsi que cela se passe. Il arrive que le jeune novice commence par faire semblant d’être possédé avant de continuer sa formation jusqu’à ce que, finalement, il puisse faire la différence entre ce qu’un esprit dirait et ce dont, lui, parlerait normalement.

Vient ensuite l’étape du va-et-vient entre la conscience et l’inconscience. Ensuite, avec la pleine possession, peut-être par la liaison entre la zone de Wernicke dans l’hémisphère droit et celle de Broca dans le gauche, vient l’état tant désiré d’inconscience, sans le moindre souvenir de ce qui s’est passé. Ceci n’est cependant valable que pour quelques médiums seulement. De plus, dans toute pratique pseudo-bicamérale aussi répandue que celle-ci, on peut s’attendre à de nombreuses différences en qualité et en intensité dans le jeu et les transes, y compris chez la même personne.

La glossolalie

Un dernier phénomène qui ressemble de loin à la possession induite est la glossolalie, ou ce que l’apôtre Paul appelait « parler en différentes langues ». Il s’agit d’un discours ininterrompu dans une langue étrange, que celui qui parle ne comprend pas lui-même, et qu’il ne se rappelle généralement pas avoir tenu. Il semble qu’elle soit apparue avec la première Eglise chrétienne1 au moment de la descente de l’esprit de Dieu sur les apôtres réunis. Cet événement fut considéré comme le jour de la naissance de l’Eglise chrétienne, commémoré à la fête de la Pentecôte, le cinquantième jour après Pâques1. Actes 2 en donne probablement ce qui est le premier exemple dans l’histoire, quand il décrit un grand vent rugissant, avec sa langue de feu fourchue, et que tous les apôtres se mettent à parler comme s’ils étaient saouls, dans des langues qu’ils n’ont jamais apprises.

Ce changement de mentalité, quand il arrivait aux successeurs des apôtres, devenait sa propre autorisation. La pratique s’étendit. Bientôt les premiers chrétiens l’exerçaient partout. Paul alla jusqu’à la mettre sur le même plan que la prophétie (I Corinthiens 14, 27, 29). Parfois, dans les siècles suivants, la glossolalie, comme recherche d’autorisation après la chute de l’esprit bicaméral, a connu ses heures de gloire.

Sa pratique récente, pas seulement par les sectes extrêmement conservatrices du point de vue théologique, mais aussi par les membres des principales Eglises protestantes, l’a poussé dans le champ de l’investigation scientifique avec des résultats intéressants. La glossolalie est d’abord toujours apparue dans des groupes et ce, toujours dans le cadre de services religieux.

J’insiste ici sur l’élément collectif, car je pense que le renforcement de l’impératif cognitif collectif est nécessaire à un type de transe particulièrement intense. On assiste souvent à ce qui correspond à une induction, notamment des chants religieux propres à faire vibrer, suivis des exhortations d’un chef charismatique : « Si vous avez l’impression que votre langue change, ne résistez pas, laissez-vous aller. »2

Le pratiquant, en assistant souvent à ces réunions et en observant les autres en glossolalie, apprend d’abord à se mettre en état de transe, pendant lequel sa conscience est réduite, voire absente, et où il est insensible aux stimuli extérieurs. La transe, dans ce cas, est presque automatique : le sujet tremble, transpire, a des convulsions et pleure. Ensuite, il ou elle peut apprendre, en quelque sorte, à « se laisser aller ». Ce qui arrive, fortement et distinctement, chaque phrase se terminant par un grognement : « Aria ariari isa, vena amiria asaria ! »’ Le rythme est martelé, probablement comme les dactyles épiques l’étaient pour les auditeurs des aoidoi. D’ailleurs, cette alternance caractéristique régulière de syllabes accentuées et non accen-tuées, qui rappelle tant celle des épopées homériques, ainsi que l’intonation montante et descendante à la fin de chaque phrase, ne varient pas, ce qui est surprenant, avec la langue de celui qui parle : que le sujet soit anglais, portugais, espagnol, indonésien, africain ou maya, et où qu’il soit, le schéma de la glossolalie est le même2.

Après la glossolalie, le sujet ouvre les yeux et redescend doucement de ces hauteurs inconscientes à la réalité poussiéreuse, se souvenant peu de ce qui est arrivé. En revanche, on le lui raconte. Il a été possédé par le Saint-Esprit. Il a été choisi par Dieu pour être sa marionnette. Ses problèmes sont résolus par l’espoir et ses peines s’évanouissent dans la joie. Il s’agit de la plus parfaite autorisation puisque le Saint-Esprit fait un avec la source la plus haute de tout être. Dieu a choisi d’entrer dans le sujet le plus humble et s’est exprimé par la propre voix du sujet. La personne est devenue un dieu, l’espace d’un bref instant.

Vu sous la lumière cruelle du jour, tout ceci est moins inspirant. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un simple charabia et qu’une personne quelconque ne peut pas reproduire la fluidité et la structure de ce qui est dit, il n’y a absolument aucun sens sémantique. Lorsqu’on passe des bandes de glossolalie à des personnes appartenant au même groupe religieux, les interprétations données ne sont absolument pas cohérentes1. Le fait que ce qui est dit respecte la même métrique quelles que soient la culture et la langue de celui qui parle indique probablement que les décharges rythmiques des structures subcorticales entrent enjeu, libérées par l’état de transe d’un contrôle cortical moindre2.

Cette capacité ne dure pas ; elle s’affaiblit. Plus elle est pratiquée, plus elle devient consciente, ce qui détruit la transe.

Un ingrédient indispensable au phénomène, du moins dans les groupes plus instruits où l’impératif cognitif a tendance à être plus faible, est la présence d’un chef charismatique qui d’abord enseigne le phénomène. Si on veut continuer à parler ainsi, et si l’euphorie qui en résulte fait qu’on désire sincèrement retrouver cet état d’esprit, il faut entretenir cette relation avec le chef autoritaire. C’est véritablement cette capacité à abandonner la direction consciente de son discours en présence d’une figure d’autorité, considérée comme bienveillante, qui compte le plus.

Comme on pourrait s’y attendre, les glossolalistes soumis au test de l’aperception thématique s’avèrent plus soumis, plus influençables et plus dépendants de figures d’autorité que ceux qui ne peuvent pas produire le phénomène3.

C’est donc cette structure d’ingrédients indispensables — le fort impératif cognitif de croyance religieuse dans un groupe uni, les procédures d’induction de la prière et du rite, la diminution de la conscience dans un état de transe, ainsi que l’autorisation archaïque dans l’esprit divin et le chef charismatique —, qui montre que ce phénomène est un autre exemple du paradigme bicaméral général et donc un vestige de l’esprit bicaméral.

Aria ariari isa, vena amiria asaria Menin aeide
thea Peleiadeo Achilleos

Ma comparaison entre le son de la glossolalie et le son de l’épopée grecque (le deuxième vers ci-dessus est le premier de Y Iliade) n’est pas seulement un effet de style. Il s’agit d’une comparaison tout à fait voulue, dont je me sers comme transition avant le chapitre suivant. En effet, nous ne devons pas laisser tomber notre enquête sur ces anciens phénomènes culturels sans noter au moins l’étrangeté, l’originalité, la véritable profondeur et, en fin de compte, la question de la poésie.

3: De la poésie et de la musique

Pourquoi tant de textes que nous avons utilisés pour fonder notre analyse des chapitres précédents ont-ils été de la poésie?

Et pourquoi, notamment dans les moments de stress, une énorme proportion des lecteurs de cette page ont-ils écrit des poèmes? Quelle lumière invisible nous conduit à une pratique si mystérieuse? Et pourquoi la poésie nous fait-elle reconnaître par éclairs des pensées que nous ignorions avoir, trouvant son chemin incertain vers ce qui en nous connaît, et a toujours connu quelque chose, je pense, qui est plus ancien que l’organisation actuelle de notre nature?

david psaumesOrienter un développement vers un sujet facultatif et peu fréquenté, à cette étape d’une démonstration jusqu’ici assez linéaire, peut sembler être un changement de direction injustifié, mais les chapitres du livre III, contrairement aux deux livres précédents, ne constituent pas une suite logique : il s’agit plutôt d’une sélection de différentes trajectoires de notre passé bicaméral à nos jours et je pense qu’il apparaîtra évident que le développement précédent, et notamment celui qui concerne les épopées grecques, doit être relié au présent chapitre.

J’énoncerai ma thèse en termes simples:

  1. les premiers poètes étaient des dieux;
  2. la poésie est apparue avec l’esprit bicaméral;
  3. l’aspect divin de notre mentalité ancienne, du moins pendant une certaine période de l’histoire, s’exprimait généralement, voire probablement toujours, en vers. Ceci signifie que la plupart des hommes, à un moment donné de leur journée, entendaient de la poésie d’un certain genre, composée et récitée dans leur esprit.

On ne peut s’appuyer ici que sur des déductions.

A savoir que tous ces individus qui restèrent bicaméraux jusqu’à l’époque consciente, quand ils parlaient du côté divin de leur esprit, le faisaient sous forme de vers.

Les grandes épopées grecques étaient, naturellement, entendues et dites par les aoidoi comme de la poésie. Les anciens écrits mésopotamiens et égyptiens gardent tout leur mystère puisque nous ne savons pas comment leur langue était prononcée mais si nous nous appuyons sur les translitérations que nous pouvons réunir, ces écrits, quand ils étaient récités, étaient de la poésie. En Inde, le plus vieil écrit, le Veda, fut dicté par les dieux aux rishi, c’est-à-dire aux prophètes; il s’agissait aussi de poésie. Les oracles s’exprimaient en vers. Leurs paroles, à Delphes ou ailleurs, étaient parfois transcrites, et toutes celles qui nous sont parvenues, et qui dépassent la simple phrase, sont en hexamètre dactylique, comme l’étaient les épopées. Les prophètes hébreux également, quand ils transmettaient la parole de Yahvé entendue en hallucination, étaient souvent des poètes, bien que leurs scribes n’aient pas conservé ce discours sous forme de vers dans tous les cas.

Au fur et à mesure que l’esprit bicaméral disparaît de l’histoire et que les oracles atteignent leur cinquième période, il y a des exceptions. L’expression poétique des oracles s’effondre ici et là. L’oracle de Delphes par exemple, au Ier siècle après J.-C, s’exprimait de toute évidence, tant en vers qu’en prose, cette dernière étant mise en vers par des poètes qui étaient au service du temple1. Ceci dit, le désir même de transformer la prose de l’oracle en hexamètres dactyliques fait partie, à mon avis, de cette nostalgie du divin de cette dernière période ; il est la preuve, là encore, que le mètre avait été de règle dans le passé. Bien plus tard, certains oracles continuaient de s’exprimer exclusivement en hexamètres dactyliques. Tacite, par exemple, qui était allé à l’oracle d’Apollon à Claros, vers 100 après J.-C, a décrit le prêtre en transe écoutant les requérants, puis

… avale une gorgée d’eau de source mystérieuse, et, bien qu’ignorant en général l’écriture et le mètre, donne sa réponse en vers réguliers1.

La poésie était alors la connaissance divine.

Après la chute de l’esprit bicaméral, la poésie fut le son et le véhicule de l’autorisation. La poésie ordonnait là où la prose ne pouvait que demander; ce qui rassurait.

Au cours des errances des Hébreux après l’Exode d’Egypte, c’est la châsse sacrée qui fut portée devant la multitude et suivie par le peupl ; en revanche ce fut la poésie de Moïse qui détermina quand ils partiraient et quand ils s’arrêteraient, où ils iraient et où ils resteraient2.

L’association d’une expression rythmique ou fondée sur la répétition et d’une connaissance surnaturelle continue pendant une bonne partie de la période consciente qui suit. Chez les premiers peuples arabes, le mot qui désignait le poète était sha’ir, c’est-à-dire « celui qui sait », quelqu’un qui est doué de connaissance par les esprits; son discours en mètres pendant la récitation était la marque de son origine divine.

La tradition a longtemps associé le poète et le prophète divin dans le monde antique et plusieurs langues indo-européennes les désignent par le même terme. La rime et l’allitération également ont toujours été la province linguistique des dieux et de leurs prophètes3. Dans au moins quelques cas de possession spontanée, les paroles des esprits sont en mètres1. Même la glossolalie de nos jours, comme nous l’avons vu en III.2, où qu’elle soit pratiquée, tend à être structurée en mètres, et notamment en dactyles.

La poésie était alors la langue des dieux.

La poésie et le chant

Tout le développement qui précède ne touche que la tradition littéraire et tient davantage lieu d’hypothèse que de démonstration. Nous devons, en conséquence, nous demander s’il existe une autre façon, plus scientifique, d’aborder le sujet pour montrer la relation de la poésie à l’esprit bicaméral. Cette relation existe, je pense, si l’on considère le rapport entre la poésie et la musique.

Tout d’abord, la première forme de poésie était le chant. La différence entre le chant et le discours est une question de discontinuité dans l’accent. Dans le discours ordinaire, nous changeons d’accent en permanence, même, quand nous prononçons une seule syllabe. En revanche, quand nous chantons, le changement d’accent est discret et discontinu. Le discours titube sur une certaine partie de l’octave ; dans le discours relâché, sur environ un cinquième. Le chant progresse de note en note d’après un pied strict et défini sur une plus longue étendue.

La poésie moderne est un hybrid : elle a le mètre du chant avec les glissandi d’accent du discours. La poésie ancienne, par contre, est beaucoup plus proche du chant: les accents n’étaient i pas produits par leur intensité mais par le ton2.

Dans la Grèce antique, on pense que ce ton était précisément d’un cinquième au-dessus de la base tonique du poème, si bien que sur les notes de notre gamme, les dactyles donneraient sol-do-do, sol-do-do, sans intensité supplémentaire sur le sol. De plus, les trois autres accents, l’aigu, le circonflexe et le grave, correspondaient, comme leur notation l’indique (/, A , \), à une montée de la voix à l’intérieur de chaque syllabe, une montée et une descente sur la même syllabe, et un ton grave respectivement. Ce qui donnait une poésie chantée comme du plain-chant, avec divers ornements auditifs qui lui donnaient une belle variété.

Mais comment tout cela est-il lié à l’esprit bicaméral ?

Le discours, comme on le sait depuis longtemps, est d’abord une fonction de l’hémisphère cérébral gauche. Le chant, lui, comme on le découvre maintenant, est d’abord une fonction de l’hémisphère cérébral droit.

On peut s’appuyer ici sur des éléments divers mais cohérents :

— En médecine, tout le monde le sait, de nombreux patients d’un certain âge ayant souffert d’hémorragies cérébrales à l’hémisphère gauche telles qu’ils ne peuvent pas parler, peuvent encore chanter.

— On fait parfois passer le test connu sous le nom de test de Wada dans les hôpitaux pour découvrir la dominance cérébrale de quelqu’un. On injecte de l’amytal sodique dans la carotide d’un côté, en mettant l’autre hémisphère en état de forte sédation, mais en laissant l’autre éveillé et alerte. Quand on procède à l’injection du côté gauche si bien que l’hémisphère gauche est sous sédation et que seul l’hémisphère droit est actif, la personne est incapable de parler, mais peut encore chanter. Quand on injecte le côté droit pour que seul le côté gauche reste actif, la personne peut parler mais ne peut pas chanter1.

— Les patients, à qui on a enlevé tout l’hémisphère gauche à cause de gliomes, n’arrivent à dire que quelques mots, et encore, après l’opération. Certains, cependant, peuvent chanter1. Un de ces patients, à qui il ne restait qu’un hémisphère droit muet, « pouvait chanter « America » et « Home on the Range », quand on l’appelait, oubliant rarement un mot et avec une prononciation quasi parfaite »2.

— La stimulation électrique de l’hémisphère droit dans les zones touchant le lobe temporal postérieur, et notamment le lobe temporal antérieur, provoque souvent des hallucinations sous forme de chants et de musique. J’ai déjà décrit quelques-uns de ces patients en 1.5.

D’ailleurs, d’un point de vue général, c’est dans cette région, correspondant à la zone de Wernicke dans l’hémisphère gauche, que, dans mon hypothèse, les hallucinations auditives de l’esprit bicaméral s’organisaient.

Le chant et la mélodie sont donc, tout d’abord, des activités de l’hémisphère droit et étant donné que la poésie dans l’Antiquité était plutôt chantée que parlée, il s’agissait peut-être, dans une large mesure, d’une fonction de l’hémisphère droit, d’après ce que la théorie de l’esprit bicaméral laisserait supposer. Plus précisément, la poésie antique engageait la partie postérieure du lobe temporal droit qui, d’après moi, est responsable de l’organisation des hallucinations divines, à côté des zones adjacentes qui sont engagées dans la musique, encore aujourd’hui.

Pour ceux qui sont encore sceptiques, j’ai conçu une expérience qui leur permettra de sentir par eux-mêmes immédiatement le bien-fondé de tout cela.

D’abord, pensez à deux sujets, n’importe lesquels, personnels ou généraux, dont vous voudriez parler pendant quelques paragraphes. Maintenant, imaginez que vous êtes avec un ami et parlez tout haut de l’un de ces deux sujets. Ensuite, imaginez la même situation, et « chantez » tout haut sur l’autre sujet. Faites chaque chose pendant toute une minute, en vous forçant à continuer. Comparez ce qui se passe en vous.

Pourquoi est-ce beaucoup plus dur de chanter ? Pourquoi le chant se désagrège-t-il en clichés ? Pourquoi la mélodie tombe-t-elle dans le récitatif? Pourquoi le sujet vous échappe-t-il au milieu de la mélodie ? Quelle est la nature de vos efforts pour ramener le chant sur le sujet ? Ou disons, et je crois que c’est plus cette impression-là, pour ramener le sujet sur le chant ?

La réponse est que votre sujet se trouve « dans » la zone de Wernicke de votre hémisphère gauche, tandis que votre chant se trouve « dans » ce qui correspond à la zone de Wernicke de votre hémisphère droit.

Je m’empresse d’ajouter que cette affirmation est une approximation du point de vue neurologique. De plus, par « sujet » et « chant », j’entends leur substrat neural.

Une telle approximation est cependant suffisamment vraie pour que je m’explique:

c’est comme si le discours que vous voulez tenir était jaloux de l’hémisphère droit et vous voulait tout à lui, et comme si le chant était jaloux de l’hémisphère gauche et voulait que vous laissiez tomber le sujet de cet hémisphère.

Exécuter un chant improvisé sur un sujet établi à l’avance donne l’impression que vous sautez d’avant en arrière, d’un hémisphère à l’autre. Dans un certain sens, c’est ce que « nous » faisons quand nous choisissons les mots à gauche pour essayer de revenir au chant à droite avec eux, avant que d’autres mots n’y soient parvenus. C’est d’ailleurs ce qui arrive généralement: les mots sont hors sujet, partent tout seuls, se suivent de façon incohérente ou ne viennent pas et nous nous arrêtons de chanter.

Bien sûr, nous pouvons apprendre à chanter nos pensées verbales dans une certaine mesure et c’est ce que font souvent les musiciens; d’ailleurs les femmes, étant donné qu’elles sont moins latéralisées, peuvent trouver cela plus facile. Si vous vous entraînez à le faire deux fois par jour pendant un mois, une année, ou toute une vie, en évitant sincèrement les clichés et un texte mémorisé pour les paroles, et un simple récitatif du côté de la mélodie, je suppose que vous acquerrez plus d’aisance.

Si vous avez dix ans, cet apprentissage sera probablement plus facile et il se peut même qu’il fasse de vous un poète.

Si vous deviez être assez malchanceux pour avoir un accident à l’hémisphère gauche à l’avenir, votre chant pensé pourrait s’avérer bien utile. Ce que l’on apprend ici, c’est très probablement une nouvelle relation entre les hémisphères qui n’est pas si différente de certains phénomènes acquis étudiés dans le chapitre précédent.

LA NATURE DE LA MUSIQUE

Je voudrais développer un peu le rôle de la musique instrumentale dans tout cela. En effet, nous entendons et nous apprécions également la musique avec notre hémisphère droit.

On peut se rendre compte de cette latéralisation de la musique même chez les très jeunes enfants. On peut faire l’encéphalogramme de bébés de six mois alors qu’ils sont sur les genoux de leur mère. Si les électrodes enregistreurs sont placés directement sur la zone de Wernicke de l’hémisphère gauche et sur ce qui correspond à la même zone à droite, on voit, quand on passe des enregistrements du langage parlé, que l’hémisphère gauche a la plus grande activité. En revanche, quand on fait passer l’enregistrement d’une boîte à musique ou de quelqu’un qui chante, cette activité est plus grande au niveau de l’hémisphère « droit ».

Dans l’expérience que je décris ici, non seulement les enfants qui s’agitaient ou qui criaient cessaient de le faire en entendant la musique, mais ils souriaient aussi et regardaient droit devant eux, cessant de regarder leur mère’, comme nous lorsque nous essayons de nous concentrer.

Cette découverte est d’une très grande importance pour déterminer si le cerveau est organisé à la naissance pour « obéir » à des stimulations dans ce qui correspond à la zone de Wernicke de l’hémisphère droit, à savoir la musique, et se concentrer, de même que j’ai dit plus haut que les hommes bicaméraux devaient obéir, du point de vue neurologique, à des hallucinations, à partir de la même zone. Elle souligne également l’extrême importance des berceuses dans l’évolution et leur influence probable sur la créativité future d’un enfant.

On peut aussi démontrer cette latéralité de la musique soi-même.

Essayez d’écouter différentes musiques sur deux casques au même volume. Vous percevrez et vous vous rappellerez mieux la musique que vous écoutez à gauche1. Ceci s’explique par le fait que l’oreille gauche a plus de représentations neurales dans l’hémisphère droit.

L’endroit précis dont je parle ici est probablement le lobe temporal antérieur droit, car les patients auxquels on l’a retiré de l’hémisphère droit ont beaucoup de mal à distinguer les deux mélodies. Inversement, d’ailleurs, les patients à qui on enlève le lobe temporal gauche n’ont absolument aucune difficulté à passer ces tests après l’opération2.

Nous savons maintenant que, du point de vue neurologique, l’excitation d’un point du cortex peut atteindre des points adjacents. Ainsi, il est probable que la montée de l’excitation dans ces zones de l’hémisphère droit qui perçoivent la musique instrumentale s’étende à des zones adjacentes servant à percevoir des hallucinations divines auditives, et vice versa. D’où la relation étroite entre la musique instrumentale et la poésie et de celles-ci avec la voix des dieux.

A mon avis, l’invention de la musique a peut-être été un excitant neural à l’hallucination des dieux au moment de la prise de décision en l’absence de la conscience.

Il ne s’agit pas d’un simple hasard de l’histoire que la musique tire son nom des déesses sacrées appelées Muses. Car la musique, elle aussi, est apparue avec l’esprit bicaméral.

Nous avons donc quelques raisons de dire que l’usage de la lyre chez les premiers poètes avait pour but de propager l’excitation à la zone du discours divin, la partie postérieure du lobe temporal droit, à partir des zones contiguës. Il en est de même de la fonction des flûtes dont s’accompagnaient les poètes lyriques et élégiaques des VIIIe et VIIe siècles avant J.-C. Lorsque cet accompagnement musical n’est plus utilisé, comme dans la dernière période de la poésie grecque c’est, à mon avis, parce que le poème n’est plus chanté par l’hémisphère droit où l’excitation diffuse aidait à le faire. Au lieu de cela, elle est récitée à partir de la seule mémoire de l’hémisphère gauche plus qu’elle n’est recréée dans une véritable transe prophétique.

Ce changement dans l’accompagnement musical se reflète également dans la façon dont on parle de la poésie, bien qu’un grand nombre de chevauchements historiques complique un peu le problème. Quoi qu’il en soit, on parle davantage de la poésie de la première période comme d’un chant, comme dans l’Iliade ou la Théogonie, alors qu’on dit que la poésie plus récente est récitée ou lue. Ce changement correspond en gros, peut-être, au passage des aoidoi avec leur lyre aux rhapsodes avec leur rhapdoi (bâtons légers, qui servaient peut-être à battre la mesure) qui apparurent probablement au VIIIe ou VIIe siècle avant J.-C.

Derrière ces points de détail, on assiste au passage plus radical de la composition bicamérale à la récitation consciente, de la mémoire orale à la mémoire écrite.

Bien plus tard, cependant, le poète-chanteur et la poésie chantée font un retour métaphorique comme un archaïsme conscient, cédant sa propre autorisation au poète désormais conscient1.

LA POÉSIE ET LA POSSESSION

Une troisième manière de considérer cette transformation de la poésie durant la montée et l’expansion de la conscience consiste à étudier le poète lui-même et sa mentalité. Plus précisément : est-ce que la relation entre les poètes et les muses était la même que la relation entre les oracles et les grands dieux ?

Pour Platon, du moins, la chose était tout à fait claire. La poésie était folie divine. Il s’agissait de katokoche, c’est-à-dire d’une possession par les muses :

… tous les bons poètes, aussi bien lyriques qu’épiques, composent leurs poèmes non pas avec une technique, mais plutôt parce qu’ils sont inspirés et possédés… il n’y a pas d’invention en lui tant qu’il n’a pas été inspiré, qu’il ne délire pas et qu’il ne perd pas la raison1.

Les poètes donc, vers 400 avant J.-C, étaient comparables par leur mentalité aux oracles de la même période, et subissaient la même transformation psychologique quand ils récitaient.

On serait tenté de penser ici avec Platon que cette possession caractérisait la poésie depuis la tradition épique mais on ne peut s’appuyer sur rien qui justifie une telle généralisation. Dans l’Iliade même, tant de siècles avant qu’on ne parle ou qu’on n’observe l’existence de katokoche, on pourrait démontrer sans difficulté que Yaoidos primitif ne « délirait pas et avait encore toute sa raison ». En effet, à de nombreux endroits, le poème s’interrompt au moment où le poète est en panne d’inspiration et doit supplier les Muses de continuer (2, 483, 11, 218, 14, 508, 16, 112).

Disons bien ici, entre parenthèses, que les Muses n’étaient pas le produit de l’imagination. Je demanderais au lecteur de lire attentivement les premières pages de la Théogonie d’Hésiode pour se rendre compte que tout ce qui est écrit a été probablement vu et entendu en hallucination, comme cela peut arriver de nos jours dans le cas de la schizophrénie ou sous l’effet de certaines drogues.

Les hommes bicaméraux n’imaginaient pas leurs expériences; ils les vivaient.

Les belles muses, avec leurs voix pures à l’unisson, sortant des épaisses brumes du soir, dansant de leurs pieds doux et vigoureux autour du berger seul et envoûté ; tous ces excès de délicatesse étaient la source d’hallucinations chez les derniers hommes bicaméraux, des hommes qui ne vivaient pas dans le cadre fourni par des événements passés, qui n’avaient pas de « vie » au sens où nous l’entendons et qui ne pouvaient pas se souvenir parce qu’ils n’étaient pas pleinement conscients. D’ailleurs, ceci est transformé en mythe par le berger d’Hélicon lui-même, médium qu’ils se sont donné : les muses qui, nous dit-il, chantent toujours en choeur avec les mêmes phrenes’ et « sans jamais se lasser » ; ce groupe particulier de divinités qui, au lieu de dire aux hommes ce qu’ils doivent faire, se sont limités à dire à certains hommes ce qui avait été fait, sont les filles de Mnémosyne, la titanesse dont le nom finit par signifier plus tard la mémoire, premier mot au monde ayant cette signification.

Ces appels aux muses ont donc une fonction identique à nos appels à la mémoire, comme des efforts pour retrouver ce qu’on a sur la langue. Us ne rappellent pas un homme délirant, qui ne sait pas ce qu’il fait. Dans un exemple pris dans VIliade, le poète commence à avoir des difficultés et supplie donc les muses de l’aider :

Dites-moi maintenant, Muses, de vos demeures olympiennes, car vous êtes des déesses, vous êtes là et vous savez tout ; mais nous, nous n’entendons que des rumeurs, et nous ne savons rien. Dites-moi quels étaient les chefs et les souverains des Grecs (2, 483-487)

avant d’expliquer que lui, le poète, ne pourrait pas les nommer, même s’il avait « dix langues, dix bouches et une voix continue », si les muses ne se mettaient pas à lui chanter le texte. J’ai mis en italiques une phrase de la citation afin de souligner leur réalité aux yeux du poète.

La possession ne semble pas avoir lieu chez Hésiode quand il les rencontre pour la première fois sur les pentes sacrées du mont Hélicon, alors qu’il garde son troupeau. Il décrit comment les muses

… soufflèrent en moi une voix divine pour rendre hommage à ce qui sera et à ce qui a été autrefois ; elles m’ont également supplié de chanter la race des dieux bénis qui sont de toute éternité, et de toujours le faire au début et à la fin de mes poèmes1.

Là encore, je pense que l’on doit croire qu’il s’agit d’une expérience concrète, tout comme l’on croit à l’expérience d’Amos, contemporain d’Hésiode, quand il rencontre Yahvé dans les prés de Tekoa alors que lui aussi garde son troupeau2. Cela ne ressemble pas à de la possession quand les muses de la Théogonie s’arrêtent (vers 104) et qu’Hésiode s’écrie de nouveau avec sa propre voix, faisant la louange des muses et leur implorant de continuer le poème : « Parlez-moi de ces choses depuis le début, 0 Muses », après avoir donné une longue liste de sujets dont le poète veut que le poème parle (v. 114).

La description minutieuse et solennelle de Démodocos dans l’Odyssée ne permet pas davantage une interprétation du poète comme possédé. Il se peut évidemment que Démodocos, s’il a réellement existé, ait été victime d’une sorte d’accident cérébral qui l’a rendu aveugle mais lui ait donné le pouvoir d’entendre les muses chanter une poésie si merveilleuse qu’elle oblige un Ulysse à se voiler la face et à gémir (8, 63-92). D’ailleurs, Ulysse lui-même comprend que Démodocos aux yeux aveugles, qui n’a donc pas pu assister à la guerre de Troie, n’a pu la chanter que parce que la Muse, c’est-à-dire Apollon, la lui racontait. Son chant était hormetheis theou, sans cesse donné par le dieu lui-même (8, 499).

Les faits, donc, laissent supposer que, jusqu’au VIIIe et probablement au VIIe siècle avant J.-C, le poète ne délirait pas, contrairement à ce qu’il faisait plus tard, à l’époque de Platon. Disons plutôt que sa créativité ressemblait probablement beaucoup plus à ce que nous en sommes venus à appeler bicaméral. Le fait que ces poètes étaient « de pauvres sujets de honte, de simples ventres » — comme les muses désignaient avec mépris les médiums humains qui les vénéraient1, ces individus mal dégrossis qui venaient des milieux primitifs et solitaires de la structure sociale, comme les bergers par exemple — confirme cette hypothèse.

De simples ventres, dans les champs, avaient moins de chances d’être changés par la nouvelle mentalité ; sans oublier que la solitude peut mener à l’hallucination.

Mais, du temps de Solon, au VIe siècle avant J.-C, quelque chose de différent arrive: on n’offre plus simplement ses dons au poète qui doit désormais être « initié au don des Muses » (fragment 13, 51). Ensuite, au Ve siècle avant J.-C, on entend parler pour la première fois de l’extase poétique, caractéristique des poètes. Quel contraste avec le calme et la solennité des premiers aoidoi comme Démodocos, par exemple! C’est Démocrite qui affirme que personne ne peut être un grand poète sans entrer dans un état de fureur (fragment 18). Puis, au IVe siècle, on a le poète fou et possédé, qui « délire », tel que nous l’avons déjà décrit avec Platon. Comme les oracles, le poète est passé de l’état de prophète entendant des hallucinations à celui d’une personne en transe, possédée.

Ce changement spectaculaire avait-il eu lieu parce que l’impératif cognitif collectif avait rendu les muses moins crédibles, en tant qu’entités réelles extérieures?

Ou bien était-ce parce que la réorganisation neurologique des relations hémisphériques, provoquée par le développement de la conscience, empêchait cette expression, si bien que la conscience devait être écartée pour que la poésie advienne?

Ou bien encore était-ce l’utilisation par la zone de Wernicke dans l’hémisphère droit de la zone de Broca dans l’hémisphère gauche, qui court-circuitait ainsi, en quelque sorte, la conscience normale ? A moins que ces trois hypothèses ne se recoupent, ce que je pense naturellement.

Quelles qu’en soient les raisons, le déclin succède au déclin dans les siècles qui suivent.

De même que les oracles bredouillèrent dans leurs dernières périodes jusqu’à ce que la possession devienne partielle et irrégulière, de même, je pense, les poètes changèrent jusqu’à ce que leur fureur et leur possession par les muses soient aussi partielles et irrégulières. Ensuite, les muses se transforment en mythes silencieux et figés. Quant aux nymphes et aux bergers, ils ne dansent plus.

La conscience est une sorcière dont les sortilèges provoquent l’agonie de l’inspiration pure qui cède la place à l’invention.

La langue orale est écrite par le poète lui-même ; écrite, on doit l’ajouter, par sa main droite, dirigée par son hémisphère gauche. Les muses sont désormais imaginaires et invoquées dans leur silence par des hommes qui ont la nostalgie de l’esprit bicaméral.

En résumé, donc, la théorie de la poésie que j’essaie d’établir dans cette ébauche de comparaison de passages ressemble à la théorie que j’ai présentée pour les oracles.

La poésie commence sous la forme du discours divin de l’esprit bicaméral. Ensuite, avec la chute de l’esprit bicaméral, il reste les prophètes. Certains s’institutionnalisent dans des oracles qui prennent des décisions pour le futur, tandis que d’autres se spécialisent et deviennent poètes, relatant des récits sur le passé, en écoutant les dieux. Puis, au moment où l’esprit bicaméral perd de sa spontanéité, et où peut-être aussi une certaine retenue touche l’hémisphère droit, les poètes qui veulent obtenir le même état doivent l’apprendre. Lorsque ceci devient plus difficile, cet état se transforme en fureur, puis en possession extatique, comme c’était le cas dans les oracles. Ensuite, vers la fin du Ier millénaire avant J.-C, au moment où les oracles commencent à s’exprimer en prose et que leurs paroles sont versifiées consciemment, il en est de même pour la poésie; son expression par le choeur dès Muses a disparu. Alors, les hommes conscients écrivent, font des ratures, insèrent et recomposent, cherchant à imiter laborieusement les anciennes paroles divines.

Pourquoi, au moment où les dieux se retiraient encore davantage dans leurs cieux muets — c’est-à-dire dans un autre mode linguistique, alors que les hallucinations auditives réduisaient leur accès par les mécanismes de contrôle de l’hémisphère gauche —, leur dialecte n’a-t-il pas tout simplement disparu?

Pourquoi les poètes n’ont-ils pas simplement cessé leurs pratiques rhapsodiques comme les prêtres et les prêtresses des grands oracles?

La réponse est très claire: la perpétuation de la poésie, sa transformation d’un don divin en technique humaine fait partie de ce désir nostalgique d’absolu.

Cette recherche de la relation avec l’altérité perdue des directives divines empêchait qu’elle ne tombe dans l’oubli.

D’où l’abondance, encore aujourd’hui, de poèmes qui invoquent des entités de l’existence dont on doute souvent, qui sont autant de prières à des objets imaginaires. D’où également le paragraphe introductif de cet essai.

Les formes sont toujours là, qui doivent être travaillées désormais par le « je » analogue du poète conscient.

Sa tâche maintenant est une imitation, c’est-à-dire une mimésis de l’ancien type d’expression poétique et de la réalité qu’elle exprime. La mimésis1, dans le sens bicaméral d’imiter ce qui était entendu en hallucination, est passée par la mimésis de Platon comme représentation de la réalité à la mimésis comme imitation, servie par une invention maussade.

Il y a eu des poètes modernes qui ont décrit avec précision des hallucinations auditives réelles. Milton parlait de sa « Patronne Céleste, qui… sans que je l’en prie… me dicte mes vers non réfléchis », au moment où lui, dans sa cécité, dictait à ses filles1. Quant aux extraordinaires visions et hallucinations auditives de Blake — sources de sa peinture et de sa poésie — qui duraient et échappaient à son contrôle parfois pendant des jours, elles sont restées célèbres. Rilke, quant à lui, aurait fébrilement copié un long sonnet entendu en hallucination.

Ceci dit, la plupart d’entre nous sommes plus ordinaires, de notre temps et dans notre temps : nous n’entendons plus nos poèmes directement dans l’hallucination. Il s’agit plutôt du sentiment que quelque chose est donné et nourri jusqu’à sa naissance, du poème qui advient au poète, de même et autant qu’il est créé par lui. Des fragments de vers « montaient » en Hous-man après une bière et une promenade « sous l’effet d’émotions soudaines et inexplicables » que « mon cerveau devait ensuite prendre en main et terminer ». Goethe dit : « Ce sont les chants qui m’ont fait, et non moi qui les ai faits. » Lamartine écrit : « Ce n’est pas moi qui pense ; ce sont mes idées qui pensent pour moi. » Ce que ce cher Shelley a dit simplement :

Quelqu’un ne peut pas dire : «Je vais composer de la poésie. » Même le plus grand poète ne peut pas le dire, car l’esprit qui crée est pareil à une braise qui s’éteint et qu’une influence invisible, tel un vent changeant, fait briller d’une intensité passagère… et les parties conscientes de notre nature ne peuvent prédire ni son arrivée ni son départ2.

Est-ce que la braise qui s’éteint est l’hémisphère gauche et le vent inconstant l’hémisphère droit, dessinant ainsi la carte de ce qui subsiste de l’ancienne relation entre l’homme et les dieux ?

Naturellement, il n’y a pas de règle universelle en la matière. Il en est du système nerveux des poètes comme des chaussures : il en existe de tous les styles et de toutes les tailles, bien que suivant une typologie assez irréductible. Nous savons que les hémisphères ne sont pas les mêmes chez tout le monde.

En fait, la poésie peut même s’écrire sans le système nerveux: du vocabulaire, des éléments de syntaxe et quelques règles d’adéquation lexicale et de rythme peuvent être entrés dans un ordinateur, qui peut alors se mettre à écrire des vers assez « inspirés », voire surréalistes. Cependant, il s’agit simplement d’une copie de ce que nous, avec nos deux hémisphères cérébraux et notre système nerveux, faisons déjà.

Les ordinateurs et les hommes peuvent en fait écrire de la poésie sans aucun vestige d’inspiration bicamérale mais quand ils le font, ils imitent une poésie plus ancienne et plus vraie, là-bas dans l’histoire. La poésie, une fois qu’elle apparaît dans l’humanité, n’a pas besoin des mêmes moyens pour être produite. Elle est apparue sous la forme du discours divin de l’esprit bicaméral. Encore aujourd’hui, à travers ses mimésis infinies, la grande poésie, quelle que soit la façon dont elle est faite, garde encore, à l’oreille de son auditeur, cette qualité du totalement autre, d’une diction et d’un message, d’un réconfort et d’une inspiration, c’est-à-dire de ce qui était autrefois notre relation aux dieux.

UNE HOMÉLIE SUR THAMYRIS

J’aimerais conclure ces hypothèses assez maladroites sur la biologie de la poésie avec quelques idées, en guise d’homélie, sur la véritable tragédie de Thamyris. C’était un poète de l’Iliade (2, 594-600) qui affirmait qu’il vaincrait et contrôlerait les muses dans sa poésie. Les dieux, alors qu’ils disparaissent lors de la transition vers la conscience, sont des dieux jaloux, comme je l’ai dit plus haut. Et les neuf Muses sacrées ne font pas exception. La belle ambition de Thamyris les mit en fureur. Elles l’estropièrent, probablement par une paralysie du côté gauche, le privèrent à tout jamais de l’expression poétique et lui firent perdre son jeu à la harpe.

Naturellement, nous ne savons même pas s’il y avait un Thamyris, ou plus exactement quel fait est mis en lumière par cette histoire. Ceci dit, il s’agit à mon avis d’ajouts ultérieurs à l’ Iliade, et il se peut que cette insertion soit le signe des difficultés à faire coopérer les hémisphères dans l’expression artistique au moment de la chute de l’esprit bicaméral. Il se peut que la parabole de Thamyris narratise ce que nous ressentons quand nous perdons conscience dans notre inspiration; inspiration que nous perdons dans la conscience de cette perte.

La conscience imite les dieux puisqu’elle est jalouse et ne tolère aucune action qu’elle ne commande pas.

Je me souviens que quand j’étais plus jeune —j’avais entre vingt et trente ans —, alors que je me promenais dans les bois ou le long de la plage ou que je montais une colline, presque toutes les fois où je me trouvais seul, il m’arrivait assez souvent d’entendre soudain dans ma tête des symphonies improvisées d’une beauté sans mélange. Mais, au moment même où j’en étais conscient, sans s’attarder, ne serait-ce que le temps d’une mesure, la musique disparaissait ! Je m’efforçais de la faire revenir mais il n’y avait rien; rien qu’un silence grandissant.

Etant donné que la musique était, sans aucun doute, composée dans l’hémisphère droit et entendue dans une sorte de demi-hallucination ; et que mon « je » analogue, avec ses verbalisations, était probablement, à cet instant du moins, une fonction de l’hémisphère gauche, je pense que cette opposition rappelait de loin ce qui se trouve derrière l’histoire de Thamyris. Mon « je » avait trop forcé. Je n’ai pas d’hémiplégie à gauche mais je n’entends plus ma musique et je pense que je ne l’entendrai plus jamais.

Le poète moderne se trouve dans un embarras semblable.

Autrefois, les langages littéraires et le discours archaïque venaient l’aider à exprimer avec audace cette altérité et cette grandeur dont la véritable poésie est supposée parler. Mais la marée implacable du naturalisme a fait disparaître les muses encore davantage dans la nuit de l’hémisphère droit. Et cependant, d’une certaine manière, dans notre quête désespérée de l’autorisation, nous restons « les hiérophantes d’une inspiration inaccessible » qui échappe à notre tentative de l’appréhender jusqu’à ce que, peut-être, on découvre qu’elle n’a jamais été.

Nous ne croyons pas assez. L’impératif cognitif se dissout. L’histoire pose délicatement son doigt sur les lèvres des muses. L’esprit bicaméral se tait. Et puisque

Le dieu s’évanouit quand on l’approche,
Imaginez alors, comme par miracle, avec moi,
(dons ambigus, comme doit l’être tout ce que donnent les dieux)
Ce qui ne pourrait pas du tout être là,
Et apprenez un style avec votre désespoir.

4: L’hypnose

Si je vous demandais d’imaginer que vous buvez du Champagne alors que vous buvez du vinaigre, de ressentir du plaisir au moment où je vous plante une aiguille dans le bras ou de fixer l’obscurité et de contracter vos pupilles devant une lumière imaginaire, ou bien encore de croire volontairement et vraiment à quelque chose auquel vous ne croyez pas d’ordinaire, quoi que ce soit, vous trouveriez cela difficile, pour ne pas dire impossible, à faire. En revanche, si je vous soumettais d’abord aux procédures d’induction de l’hypnose, vous pourriez faire toutes ces choses sur ma demande sans le moindre effort.

hypnose-Pourquoi ? Comment cette capacité supplémentaire peut-elle exister ?

Il semble que nous entrions dans un milieu différent quand nous passons du monde familier de la poésie au monde étrange de l’hypnose.

En effet, l’hypnose est la brebis galeuse de la famille des problèmes qui constituent la psychologie. Elle erre dans et hors des laboratoires, des fêtes foraines, des cliniques et des salles paroissiales, telle une anomalie indésirable. Il semble qu’elle ne se mette jamais dans le droit chemin et qu’elle refuse de se plier aux règles sévères de la théorie scientifique. En effet, le fait même qu’elle soit possible semble être une négation de nos idées immédiates sur le contrôle conscient de soi d’une part, et de notre idée scientifique de la personnalité de l’autre. Cependant, on ne peut manquer de voir que toute théorie de la conscience et de son origine, si elle doit être responsable, se doit de faire face à la difficulté que pose ce type déviant de contrôle comportemental.

Je pense que ma réponse à la question ouvrant ce chapitre va de soi :

l’hypnose peut provoquer cette capacité supplémentaire parce qu’elle met enjeu le paradigme bicaméral général qui permet un contrôle plus absolu du comportement que ne le permet la conscience.

Dans ce chapitre, j’irai jusqu’à soutenir qu’aucune théorie à l’exception de celle que j’expose ne peut expliquer ce problème fondamental. En effet, si notre mentalité contemporaine est, comme la plupart des gens l’imaginent, une caractéristique immuable définie génétiquement qui résulte d’une évolution ayant commencé chez les mammifères, voire avant, comment est-il possible qu’elle soit changée à ce point pendant l’hypnose ?

Et que cette modification ait lieu simplement par les soins assez ridicules d’une autre personne ?

C’est seulement en rejetant l’hypothèse génétique et en considérant la conscience comme une capacité culturelle acquise à partir de ce qui reste d’un type ancien de contrôle comportemental plus autoritaire que ces modifications de l’esprit peuvent commencer à paraître logiques.

L’argument central de ce chapitre consistera, à l’évidence, à montrer que l’hypnose correspond bien aux quatre aspects du paradigme bicaméral.

Mais avant cela, je souhaite faire apparaître clairement une caractéristique très importante de la première apparition de l’hypnose. J’ai souligné ce point en 1.2 et II. 5, puisqu’il s’agit de la force créatrice de la métaphore dans l’apparition de la nouvelle mentalité.

LES PARAPHRANDES DES FORCES NEWTONIENNES

L’hypnose, comme la conscience, apparaît à un point particulier de l’histoire dans les paraphrandes de quelques métaphores nouvelles. La première de ces métaphores fut produite par Sir Isaac Newton avec sa découverte des lois de la gravitation universelle et leur utilisation pour expliquer les marées sous l’influence de la lune.

Les mystérieuses attractions, influences et rapports de pouvoir existant entre les gens furent alors comparés aux influences newtoniennes de la gravitation. Cette comparaison donna lieu d’ailleurs à une nouvelle — et ridicule — hypothèse, selon laquelle il y a des courants d’attraction entre tous les corps, vivants ou matériels, que l’on peut appeler la gravitation animale, et dont la gravitation newtonienne n’est qu’un cas particulier1.

Tout ceci est très explicite dans les écrits romantiques et troublés d’un admirateur excessif de Newton du nom d’Anton Mesmer, qui fut à l’origine de tout. Puis vint une autre métaphore, ou plutôt deux.

L’attraction gravitationnelle ressemble à l’attraction magnétique. En conséquence, puisque (dans la pensée rhétorique de Mesmer) deux choses semblables à une troisième se ressemblent, la gravitation animale est comme l’attraction magnétique, et devient le magnétisme animal.

Désormais, la théorie était enfin scientifiquement vérifiable.

Pour prouver l’existence de ces courants magnétiques vibrant à travers les êtres animés semblables à la gravitation céleste, Mesmer appliqua des aimants à divers patients hystériques, allant jusqu’à leur donner au préalable des médicaments contenant du fer pour que le magnétisme marche mieux. Ce qu’il fit ! Ce résultat ne pouvait être mis en doute, vu l’état des connaissances à son époque. Des crises de convulsions étaient provoquées par les aimants créant, selon les termes de Mesmer, « un flux et reflux artificiel » dans le corps et corrigeant par son attraction magnétique « la répartition inégale du mouvement confus du flux nerveux », produisant ainsi une « harmonie des nerfs ».

Il avait « démontré » qu’il y a des flux de forces entre les personnes aussi puissants que ceux qui maintiennent les planètes en orbite.

Naturellement, il n’avait prouvé aucun magnétisme, quel qu’il soit.

Il avait découvert ce que Sir James Braid, travaillant sur le métapheur du sommeil, appela plus tard l’hypnose.

Les guérisons étaient efficaces parce qu’il avait expliqué sa théorie originale à ses patients avec une grande conviction. Les crises violentes et les contorsions particulières provoquées par l’application des aimants étaient toutes dues à un impératif cognitif que ces choses se passaient, ce qui était vrai, constituant une sorte de « preuve » autogénératrice que les aimants marchaient et pouvaient provoquer une guérison. Il faut se rappeler ici que de même que dans l’ancienne Assyrie il n’y avait pas de concept de hasard et que donc le tirage au sort « ne pouvait qu’ » être contrôlé par les dieux, de même, au XVIIIe siècle, il n’y avait pas de concept de suggestion et le résultat ne « pouvait qu’ » être dû aux aimants.

Ensuite, lorsqu’on découvrit que non seulement les aimants mais aussi les tasses, le pain, le bois, les êtres humains et les animaux qu’on avait touchés avec un aimant étaient aussi efficaces (à quel point les fausses croyances se reproduisent !), tout cela se transporta dans une autre métaphore (c’est la quatrième), celle de l’électricité statique, qui — avec le cerf-volant de Benjamin Franklin entre autres — était si étudiée à l’époque.

Ainsi, Mesmer pensa qu’il y avait une « substance magnétique » que l’on pouvait faire passer dans un ensemble innombrable d’objets, tout comme l’électricité statique.

Les êtres humains en particulier pouvaient conserver et absorber le magnétisme, et notamment Mesmer lui-même. De même qu’un bâton de carbone caressé avec de la fourrure produisait de l’électricité statique, de même les patients devaient être caressés par Mesmer. Il pouvait désormais se passer des véritables aimants et utiliser son propre magnétisme animal. En caressant ou en faisant des passes sur le corps de ses patients, comme s’ils étaient des bâtons de carbone, il obtenait les mêmes résultats : convulsions, contorsions, et la guérison de ce qu’on a appelé plus tard les maladies hystériques.

Il est essentiel ici de se rendre compte et de comprendre ce que nous pourrions appeler les changements paraphrandiens qui avaient lieu chez les personnes concernées en raison de ces métaphores.

Un paraphrande, vous vous en souvenez sûrement, est la projection dans un métaphrande d’images associées, c’est-à-dire de parapheurs d’un métapheur.

Le métaphrande ici, ce sont les influences entre les gens.

Les métapheurs, c’est-à-dire ce à quoi ces influences sont comparées, ce sont les forces immuables de la gravitation : le magnétisme et l’électricité. Et ces parapheurs de forces absolues entre les astres, de courants ininterrompus de quantités de bouteilles de Leyde, ou de marées océaniques irrésistibles de magnétisme, tous renvoyaient au métaphrande de relations interpersonnelles qu’ils modifiaient; changeant la nature psychologique des personnes concernées, les immergeant dans une mer de contrôle incontrôlable émanant des « fluides magnétiques » du corps du docteur ou d’objets qui en avaient « absorbé ».

Il est du moins concevable que ce que Mesmer découvrait était une sorte de mentalité différente qui, dans un lieu particulier, avec une éducation spéciale pendant l’enfance, un système ambiant de croyances et l’isolement du monde, aurait pu probablement se perpétuer dans une société qui n’aurait pas été fondée sur la conscience ordinaire et dans laquelle les métaphores de l’énergie et du contrôle irrésistible auraient assumé certaines des fonctions de la conscience.

Comment cela est-il seulement possible ?

Comme je l’ai dit plus haut, je pense que Mesmer avançait en trébuchant maladroitement vers une nouvelle façon d’enclencher cette structure neurologique que j’ai appelée le paradigme bicaméral général, avec ses quatre aspects :

  1. l’impératif cognitif collectif,
  2. l’induction,
  3. la transe
  4. et l’autorisation archaïque.

Je vais les étudier l’un après l’autre.

LA NATURE CHANGEANTE DE L’HOMME HYPNOTIQUE

Le fait que le phénomène de l’hypnose soit soumis au contrôle de l’impératif cognitif collectif, c’est-à-dire du système de croyances du groupe, est clairement prouvé par son évolution constante dans l’histoire.

Au fur et à mesure que les idées sur l’hypnose changeaient, sa nature propre changeait aussi.

Quelques décennies après Mesmer, les sujets ne se tordaient plus sous l’effet de sensations étranges et de convulsions. Au lieu de cela, ils se mirent à parler et à répondre spontanément à des questions pendant leur transe. Puis, au début du xixe siècle, les patients se mirent spontanément à oublier ce qui s’était passé pendant leurs transes1 ; chose qui n’avait jamais été signalée auparavant. Vers 1825, pour une raison inconnue, les personnes sous hypnose se mettaient à diagnostiquer spontanément leurs propres maladies. Au milieu du siècle, la phrénologie, l’idée erronée selon laquelle les conformations du crâne sont le signe des facultés mentales, devint si populaire que, pendant un temps, elle engloba l’hypnose. Le fait d’appuyer sur la tête au niveau d’une zone phrénologique au cours de l’hypnose amenait le sujet à dire quelle faculté était contrôlée par cette zone (oui, c’est ce qui se passait), phénomène jamais observé, ni avant ni après. Quand on appuyait sur la zone du crâne censée être responsable de 1′ « adoration », le sujet sous hypnose se mettait à genoux et priait2 !

Il en était ainsi parce qu’on le croyait.

Un peu plus tard, Charcot, le plus grand psychiatre de son temps, démontra à de grandes assemblées de spécialistes à la Salpêtrière que l’hypnose était tout à fait autre chose. Désormais, elle se passait en trois étapes : la catalepsie, la léthargie et le somnambulisme. On pouvait passer de l’un à l’autre de ces « états physiques » en manipulant les muscles, en exerçant diverses pressions ou en frottant le sommet de la tête. Le fait même de frotter la tête au niveau de la zone de Broca produisait de l’aphasie ! Ensuite Binet, venu à la Salpêtrière s’informer des découvertes de Charcot, s’empressa de compliquer le problème en revenant aux aimants de Mesmer et de découvrir des comportements encore plus bizarres1 : en plaçant des aimants sur l’un des deux côtés du corps d’une personne sous hypnose, il pouvait faire basculer les perceptions, les paralysies hystériques, les hallucinations imaginaires et les mouvements d’un côté à l’autre, comme si ces phénomènes étaient autant de limaille de fer; aucun de ces résultats absurdes n’avait été obtenu auparavant ni n’a été obtenu depuis.

Ce n’est pas simplement que l’hypnotiseur, Mesmer, Charcot ou un autre, suggérait au patient docile ce qu’était pour lui l’hypnose. C’est plutôt que s’était développé, au sein du groupe dans lequel il travaillait, un impératif cognitif relatif à ce que le phénomène était « censé » être.

Ces changements historiques, donc, montrent clairement que l’hypnose n’est pas une réaction stable à des stimuli donnés, mais change avec les attentes et les idées préconçues d’une époque particulière.

On peut montrer ce qui est évident dans l’histoire d’une manière plus expérimentale et plus contrôlée. On peut découvrir des manifestations auparavant inconnues de l’hypnose en informant simplement les sujets à l’avance que ces manifestations sont attendues dans l’hypnose, c’est-à-dire qu’elles font partie d’un impératif cognitif collectif.

Par exemple, on dit, en passant, à une classe d’initiation à la psychologie qu’un sujet en état d’hypnose ne pouvait pas bouger sa main dominante. Ce qui n’était jamais arrivé dans l’hypnose à aucune époque. C’était un mensonge. Cependant, quand les élèves de cette classe furent hypnotisés plus tard, la majorité d’entre eux, sans aucune préparation ni aucune suggestion supplémentaire, furent incapables de bouger leur main dominante. De ces études est née la notion d’ « automatisme mental » de la situation hypnotique, à savoir que le sujet sous hypnose présente les symptômes auxquels il pense que l’hypnotiseur s’attend1. Ce qui revient cependant à se limiter au point de vue d’un individu.

C’est plutôt ce qu’il pense que l’hypnose est et cet « automatisme mental », compris dans ce sens, est exactement de la même nature que ce que j’appelle l’impératif cognitif collectif.

Une autre façon de considérer la force de l’impératif collectif consiste à remarquer son renforcement par la foule.

De même que le sentiment religieux et que la croyance sont renforcés par la foule rassemblée dans l’église, ou dans les oracles par les multitudes qui les fréquentaient, de même l’hypnose est renforcée dans les salles de spectacle. On sait bien que les hypnotiseurs de scène qui se produisent devant une salle pleine à craquer, ce qui renforce l’impératif collectif ou l’attente de l’hypnose, peuvent provoquer des phénomènes bien plus originaux que ceux que l’on trouve dans l’isolement de la clinique ou du laboratoire.

L’INDUCTION

Deuxièmement, la mise en scène d’une procédure d’induction de l’hypnose est évidente1, et nécessite peu de commentaires.

La diversité des techniques utilisées dans la pratique contemporaine est énorme, mais elles ont toutes en commun le même rétrécissement de la conscience qui rappelle les procédures d’induction des oracles ou la relation entre un pelestike et un katochos que nous avons examinées dans les chapitres précédents: le sujet peut être assis, debout ou allong ; on peut le toucher ou non, le regarder fixement ou non; on peut lui demander de regarder une petite lumière, une flamme ou une pierre précieuse, voire une punaise sur le mur; il existe des centaines de variantes.

Par contre, l’hypnotiseur essaie toujours de concentrer l’attention du sujet sur sa propre voix: « Tout ce que vous entendez, c’est ma voix, et vous avez de plus en plus envie de dormir, etc. » est une phrase courante, que l’on répète jusqu’à ce que le sujet, s’il est en état d’hypnose, ne puisse plus ouvrir ses poings serrés si l’hypnotiseur lui dit qu’il ne le peut pas, par exemple, ne peut pas bouger son bras détendu si l’hypnotiseur fait cette suggestion ou ne peut plus se rappeler son nom si on le lui demande. Ces simples suggestions sont souvent utilisées pour prouver le succès de l’hypnose dans ses premières étapes.

Si le sujet ne peut pas réduire sa conscience de cette manière — s’il ne peut pas oublier la situation dans son ensemble, si sa conscience reste occupée par d’autres considérations, telles que la pièce ou sa relation à l’hypnotiseur, s’il continue à narratiser à l’aide de son « je » analogue ou à « voir » son « moi » métaphorique hypnotisé —, l’hypnose échouera.

En revanche, des tentatives répétées avec ces sujets aboutissent souvent; ce qui montre que le « rétrécissement » de la conscience au cours de l’induction hypnotique est en partie une capacité acquise; acquise, je dois l’ajouter, sur la base de la structure aptique que j’ai appelée le paradigme bicaméral général.

Nous avons vu plus haut que la facilité avec laquelle un katochos peut entrer en transe hallucinogène augmente avec la pratique ; il en est de même avec l’hypnose : même chez les sujets les plus émotifs, la longueur de l’induction et de ses éléments peut être radicalement réduite par la répétition des séances.

LA TRANSE ET L’ADÉQUATION PARALOGIQUE

Troisièmement, voilà le nom exact que l’on donne à la transe hypnotique. Elle est naturellement différente, en général, du genre de transe qui a lieu dans ce qui subsiste de l’esprit bicaméral.

Les personnes n’ont pas de véritables hallucinations auditives, comme cela arrivait dans les transes des oracles ou des médiums. Ce rôle, dans le paradigme, est assumé par l’hypnotiseur. En revanche, il y a la même diminution et ensuite la même absence de conscience normale. La narratisation est extrêmement réduite, le « je » analogue plus ou moins effacé.

Le sujet sous hypnose ne vit pas dans un monde subjectif. Il n’est pas capable d’introspection comme nous, ne sait pas qu’il est sous hypnose, pas plus qu’il ne se contrôle constamment ; contrairement à ce qu’il fait, quand il n’est pas sous hypnose.

Dans les périodes récentes, on utilise presque invariablement la métaphore de la submersion pour parler de la transe. Ainsi, on parle de « plonger » dans des transes « profondes » ou « peu profondes »; l’hypnotiseur dit souvent au sujet qu’il descend « de plus en plus profondément ». Il est même possible que, sans ce métapheur de la submersion, le phénomène serait tout à fait différent, notamment en ce qui concerne l’amnésie posthypnotique.

Les parapheurs de la surface et de la profondeur de l’eau, avec ses différents champs visuels et tactiles, pourraient créer une sorte de monde double donnant lieu à quelque chose de semblable à une mémoire variant avec l’état du sujet.

D’ailleurs, la soudaine apparition d’une amnésie posthypnotique spontanée au début du XIXe siècle fut peut-être due à ce passage des métaphores gravitationnelles aux métaphores de la submersion.

En d’autres termes, il se peut que l’amnésie posthypnotique spontanée ait été un paraphrande de la métaphore de la submersion. (Il est intéressant de noter que cette amnésie spontanée disparaît actuellement des symptômes hypnotiques. Il est possible que l’hypnose soit devenue si familière qu’elle est désormais une chose en soi, sa base métaphorique s’affaiblissant à l’usage, réduisant ainsi le pouvoir de ses paraphrandes.)

C’est dans les « profonds » moments de la transe que les symptômes les plus intéressants peuvent être obtenus.

Il est d’une extrême importance qu’une théorie de l’esprit les explique. A moins qu’on ne lui fasse d’autres suggestions, le sujet est « sourd » à tous sauf à la voix de l’hypnotiseur : il n’ « entend » pas la voix des autres. On peut interrompre la souffrance ou l’augmenter au-delà de la normale. Il en de même de l’expérience sensorielle. On peut totalement structurer les sensations par la seule suggestion: un sujet à qui on dit qu’il va entendre une bonne blague rira aux éclats en entendant « L’herbe est verte ». Le sujet peut contrôler certaines réactions automatiques mieux que lorsqu’il est dans son état normal si l’hypnotiseur le lui demande. Le sens de son identité peut être radicalement changé: on peut le faire agir comme s’il était un animal, un vieillard ou bien un enfant.

Ceci dit, il s’agit d’un comme-si dont on a supprimé le il n’en est rien.

Certains extrémistes de l’hypnose ont parfois prétendu que lorsqu’on dit à un sujet en transe qu’il n’a que cinq ou six ans, une régression à cet âge de l’enfance a réellement lieu. C’est, de toute évidence, faux. Laissez-moi en donner un exemple.

Le sujet était né en Allemagne, et avait émigré avec sa famille dans un pays anglophone quand il avait environ huit ans, époque à laquelle il apprit l’anglais, oubliant ainsi presque tout son allemand. Quand l’hypnotiseur lui demanda de se dire, alors qu’il était sous « profonde » hypnose, qu’il n’avait que six ans ; il se livra à tout un tas d’enfantillages, allant même jusqu’à écrire sur un tableau comme un enfant. Après qu’on lui eut demandé en anglais s’il comprenait l’anglais, il expliqua en anglais qu’il ne pouvait ni comprendre ni parler l’anglais mais seulement l’allemand ! Il écrivit même au tableau en anglais qu’il ne pouvait pas comprendre un mot d’anglais1 ! Ce symptôme ressemble donc à un jeu de rôle, mais il ne s’agit pas d’une véritable régression.

C’est l’obéissance sans réserve et illogique à l’hypnotiseur et à ses attentes qui rappelle l’obéissance d’un homme bicaméral à son dieu.

Une autre erreur que l’on commet couramment à propos de l’hypnose, même dans les meilleurs livres de référence modernes, consiste à imaginer que l’hypnotiseur peut provoquer de véritables hallucinations. Certaines de mes observations, encore inédites, inclinent à penser le contraire.

Après avoir plongé le sujet dans une profonde hypnose, je fais semblant de lui donner un vase invisible et lui demande d’y mettre des fleurs invisibles, en disant tout haut la couleur de chacun ; ce qu’il fait sans difficulté puisqu’il s’agit simplement de mimer. Par contre, quand je lui donne un livre invisible et lui demande de le tenir, d’en tourner la première page et de commencer à lire, c’est une autre histoire; ceci ne pouvant être exécuté sans une créativité supérieure à celle dont la plupart d’entre nous sommes capables.

Le sujet veut bien faire semblant de tenir ce livre, peut dire une expression toute faite, voire une phrase, en hésitant, mais se plaint ensuite que le texte est flou, trop difficile à lire, ou utilise une excuse du même genre. Quand on lui demande de décrire une image (invisible) sur une feuille blanche, le sujet répond d’une voix hésitante quand il dit quelque chose — donnant seulement des réponses courtes quand on le presse de questions relatives à ce qu’il voit. S’il s’agissait d’une véritable hallucination, ses yeux erreraient sur le papier et une description complète serait chose facile; ce qui est le cas des schizophrènes quand ils décrivent leurs hallucinations verbales. Il y a de grandes différences d’une personne à l’autre, ce qui n’est guère surprenant, mais l’attitude correspond beaucoup plus à un jeu de rôle hésitant qu’à l’expression sans effort de véritables hallucinations.

Ce point est mis en évidence par une autre expérience. Si on demande à une personne sous hypnose de traverser la pièce, si une chaise a été placée sur son chemin et si on lui dit qu’il n’y en a pas, elle ne la fait pas disparaître par hallucination: elle se contente de passer à côté. Elle agit comme si elle ne l’avait pas remarquée; ce qui n’est naturellement pas le cas, puisqu’elle l’a contournée. Ce qui est intéressant ici, c’est que si on demande à des sujets non hypnotisés de simuler l’hypnose dans cette situation particulière; ils se cognent aussitôt à la chaise1, puisqu’ils essaient de se conformer à l’opinion erronée selon laquelle l’hypnose modifie réellement les perceptions.

D’où l’important concept de la logique de transe élaboré pour rendre compte de cette distinction2 qui est simplement la réaction neutre à des contradictions absurdes du point de vue de la logique.

Il ne s’agit cependant pas de n’importe quelle sorte de logique, ni d’un simple phénomène de transe; il s’agit plutôt de ce que je préfère appeler une adéquation paralogique à une réalité médiatisée par la parole — paralogique, parce que les règles de la logique — qui, rappelons-nous, est une norme externe de vérité, et non la façon dont l’esprit fonctionne — sont laissées de côté pour se conformer à des affirmations sur la réalité qui sont concrètement fausses.

Il s’agit d’un type de comportement que l’on trouve partout dans la condition humaine, depuis les litanies religieuses contemporaines jusqu’aux diverses superstitions des sociétés tribales — type qui est plus particulièrement prononcé dans l’état mental d’hypnose, dont il est une caractéristique essentielle.

Quand un sujet contourne une chaise dont on lui a dit qu’elle n’est pas là, plutôt que de rentrer dedans (adéquation logique), et qu’il ne trouve rien d’illogique à ses actions; c’est de l’adéquation paralogique. Quand un sujet dit en anglais qu’il ne sait pas parler anglais, et qu’il ne trouve rien d’anormal à le dire: c’est de l’adéquation paralogique. Si notre sujet allemand avait simulé l’hypnose, il aurait fait preuve d’adéquation logique en utilisant le peu d’allemand dont il se souvenait, ou en restant silencieux.

Quand un sujet peut accepter qu’une même personne se trouve dans deux endroits en même temps: c’est de l’adéquation paralogique.

Si on dit à une personne sous hypnose que la personne X est la personne Y, il agira en conséquence; ensuite, si la vraie personne Y entre dans la pièce, le sujet trouve cela parfaitement plausible que les deux soient la personne Y. Ceci rappelle l’adéquation paralogique que l’on retrouve aujourd’hui dans cet autre vestige de l’esprit bicaméral : la schizophrénie.

Deux patients dans une salle d’hôpital peuvent tous les deux croire qu’ils sont la même personne importante ou divine, sans avoir l’impression d’être illogique1. A mon avis, une adéquation paralogique semblable était aussi visible pendant l’ère bicamérale proprement dite, quand on pensait que des idoles immobiles vivaient et mangeaient, que le même dieu était dans différents endroits en même temps ou dans les reproductions d’effigies du même roi divin aux yeux incrustés, découvertes côte à côte dans les pyramides. Comme l’homme bicaméral, le sujet sous hypnose ne trouve rien de bizarre ou d’incohérent dans sa conduite : il ne peut pas « voir » les contradictions parce qu’il ne peut pas se regarder d’une façon totalement consciente.

Le sens du temps dans une transe est aussi réduit, comme nous l’avons déjà vu dans l’esprit bicaméral.

Ceci est particulièrement évident dans l’amnésie posthypnotique. Dans notre état normal, nous utilisons la succession spatialisée du temps conscient comme substrat de la succession de nos souvenirs. Quand on nous demande ce que nous avons fait depuis le petit déjeuner, nous racontons, en général, une suite d’événements en quelque sorte « étiquetés par le temps ». En revanche, le sujet en transe hypnotique, tel le schizophrène ou l’homme bicaméral, n’a pas ce schéma temporel dans lequel les événements peuvent être étiquetés par le temps: il manque l’avant et l’après du temps spatialisé.

Les moments de la transe, dont le sujet en état d’amnésie posthypnotique peut se souvenir, sont de vagues fragments isolés qui donnent une idée du moi plus qu’un temps spatialisé, comme dans la mémoire normale. Les sujets amnésiques peuvent seulement raconter, quand cela leur arrive: «J’ai joint les mains, je me suis assis sur une chaise », sans détail ni suite, d’une façon qui me rappelle Hammurabi ou Achille1.

Ce qui différencie le sujet contemporain sous hypnose de manière significative, cependant, c’est le fait qu’à la demande de l’hypnotiseur, le sujet peut souvent retrouver la suite des souvenirs racontés ; ce qui montre qu’il y a une sorte de traitement parallèle par la conscience en dehors de la transe.

Ces faits donnent à la transe hypnotique une complexité passionnante : un traitement parallèle !

Pendant qu’un sujet fait ou dit une chose, son cerveau traite sa situation de deux manières différentes au moins, l’une plus globale que l’autre.

On peut démontrer cette conclusion de façon encore plus spectaculaire par la récente découverte appelée l’ « observateur caché ».

Un sujet sous hypnose, après qu’on lui a demandé qu’il ne ressente rien en laissant la main plus d’une minute dans un seau d’eau glacée (expérience tout à fait pénible, mais sans danger !), peut ne pas exprimer son inconfort et dire qu’il ne sent rien. Par contre, si on lui a demandé au préalable de dire avec une autre voix, au moment et seulement au moment où l’hypnotiseur lui touche l’épaule, ce qu’il a réellement ressenti, c’est ce qui arrive ; quand on le touche, le sujet, souvent d’une voix basse et gutturale, peut laisser libre cours à sa gêne, et cependant reprendre immédiatement sa voix habituelle et revenir à son état d’insensibilité lorsque l’hypnotiseur retire la main1.

Ces éléments nous ramènent à l’idée autrefois rejétée de l’hypnose comme dissociation, qui est née d’études faites sur le dédoublement de la personnalité au début de ce siècle2.

L’idée est que, dans l’hypnose, la totalité de l’esprit, ou sa réactivité, est éclatée en courants simultanés qui peuvent fonctionner indépendamment les uns des autres. Ce que cela signifie dans le cadre de la théorie de la conscience et de son origine, telle qu’elle a été exposée dans le livre I, n’apparaît pas immédiatement. Ceci dit, ce traitement dissocié rappelle, sans aucun doute, l’organisation de l’esprit bicaméral lui-même ainsi que le genre de résolution inconsciente de problèmes exposés en 1.1.

L’aspect de l’hypnose le moins traité est peut-être la différence de nature de la transe chez des personnes qui n’ont jamais beaucoup vu ni beaucoup appris sur l’hypnose auparavant. En général, naturellement, la transe, à notre époque, est un état où l’on est passif et influençable. Ceci dit, il y a des sujets qui s’endorment effectivement ; d’autres sont toujours en partie conscients mais cependant particulièrement influençables, si tant est que l’on puisse faire la différence entre le jeu et la réalité ; d’autres encore tremblent si violemment qu’il faut les « réveiller » et ainsi de suite.

Le fait que ces différences individuelles sont dues à des différences du point de vue de la croyance ou de l’impératif cognitif collectif est suggéré par une récente étude.

On a demandé à des sujets de décrire par écrit ce qui se passe pendant l’hypnose. On les a ensuite mis en état d’hypnose et on a comparé les résultats à leurs attentes. L’une « se réveillait » à chaque fois qu’on lui demandait de faire quelque chose où elle devait voir. Une lecture ultérieure de sa feuille montra qu’elle avait écrit : « Quelqu’un doit avoir les yeux fermés pour être en état de transe hypnotique. » On ne put hypnotiser un autre sujet qu’à la seconde tentative ; il avait écrit : « La plupart des gens ne peuvent pas être hypnotisés la première fois. » Une autre encore ne pouvait pas faire ce qu’on lui demandait sous hypnose si elle était debout ; elle avait écrit : « Le sujet doit être allongé ou assis. »’ Plus on parle de l’hypnose — comme dans ces pages —, plus l’impératif cognitif devient la norme et plus les transes se ressemblent.

L’HYPNOTISEUR COMME AUTORISATION

On a ensuite, et c’est mon quatrième point, un type très particulier d’autorisation archaïque qui détermine aussi, en partie, la nature différente de la transe.

En effet, ici, l’autorisation n’est pas l’hallucination d’un dieu ou la possession par un dieu, mais plutôt l’hypnotiseur lui-même. C’est manifestement une figure d’autorité aux yeux du sujet. S’il ne l’est pas, le sujet sera moins facile à hypnotiser, une induction plus longue ou une plus grande croyance dans le phénomène seront nécessaires pour commencer (un impératif cognitif plus fort).

La plupart des spécialistes de la question affirment même que l’on doit développer une sorte de rapport de confiance particulier entre le sujet et l’hypnotiseur1. Pour savoir, en général, si un sujet se laissera hypnotiser, on se tient derrière lui et on lui demande de se laisser tomber volontairement, pour voir ce que cela fait de « se laisser aller ». Si le sujet recule pour arrêter sa chute, une part de lui doutant qu’il sera rattrapé, il s’avère presque toujours être un sujet médiocre pour cet hypnotiseur-là2.

Cette confiance explique la différence qui existe entre l’hypnose en clinique et l’hypnose en laboratoire. Les phénomènes hypnotiques découverts dans un environnement psychiatrique sont généralement plus profonds, parce que, à mon avis, un psychiatre apparaît plus comme une figure divine aux yeux du patient qu’un hypnotiseur aux yeux de son sujet. On peut expliquer de la même manière l’âge auquel on peut pratiquer l’hypnose le plus facilement. La suggestibilité à l’hypnose est au plus haut entre huit et dix ans3: les enfants considèrent les adultes avec une impression beaucoup plus grande de leur toute-puissance et de leur omniscience, ce qui augmente les chances de l’hypnotiseur d’accomplir le quatrième élément du paradigme.

Plus l’hypnotiseur apparaît divin aux yeux de son sujet, plus il aura de facilité à faire agir le paradigme bicaméral.

FONDEMENTS DE LA THÉORIE BICAMÉRALE DE L’HYPNOSE

S’il est vrai que le rapport entre le sujet et l’hypnotiseur est un vestige de l’ancienne relation à une voix bicamérale, plusieurs questions intéressantes se posent.

Si le modèle neurologique esquissé en 1.5 est dans la bonne voie, on pourrait s’attendre alors à une sorte de phénomène de latéralité dans l’hypnose. D’après notre théorie, dans l’encéphalogramme d’un sujet sous hypnose, le taux d’activité du cerveau dans l’hémisphère droit serait augmenté par rapport à l’hémisphère gauche, bien que ceci soit compliqué par le fait que c’est l’hémisphère gauche qui, dans une certaine mesure, doit comprendre l’hypnotiseur. Ceci dit, on s’attendrait proportionnellement à un engagement plus important de l’hémisphère droit que dans la conscience ordinaire.

Pour l’heure, nous n’avons aucune idée claire de l’encéphalogramme normal d’un sujet sous hypnose, tant les résultats des chercheurs se contredisent. On peut s’appuyer cependant sur d’autres éléments, même si, malheureusement, ils sont plus secondaires et plus indirects. On sait que :

— On peut classer les individus selon qu’ils utilisent plus ou moins que les autres leur hémisphère droit ou leur hémisphère gauche.

On peut le savoir simplement en se mettant en face d’une personne à laquelle on pose des questions, et en observant de quel côté elle regarde quand elle réfléchit. (Comme en 1.5, nous parlons uniquement des droitiers.) Si elle se tourne à gauche, elle utilise un peu plus son hémisphère gauche, et inversement, puisque l’intervention des champs visuels frontaux de chaque hémisphère oriente les yeux à l’opposé. On m’a récemment appris que les gens qui, en répondant aux questions, se tournent vers la gauche — utilisant ainsi davantage leur hémisphère droit que la plupart des autres — sont beaucoup plus sensibles à l’hypnose1.

Ceci peut être interprété comme le signe que l’hypnose peut engager l’hémisphère droit d’une façon très particulière et que la personne qu’on hypnotise plus facilement est celle qui peut « écouter » et s’ « appuyer » sur l’hémisphère droit plus que les autres.

— Comme nous l’avons vu en 1.5, on pense à l’heure actuelle que l’hémisphère droit — dont nous avons supposé qu’il était la source des hallucinations divines pendant les millénaires précédents — est le plus créatif, le plus spatial et qu’il est à l’origine d’images vives. Plusieurs études récentes ont conclu qu’on hypnotise effectivement plus facilement les personnes qui se définissent ainsi2. Ces découvertes confirment l’hypothèse que l’hypnose s’appuie sur des catégories de l’hémisphère droit, tout comme l’homme bicaméral s’appuyait sur son guide divin.

— S’il est juste de dire que l’hypnose est un vestige de l’esprit bicaméral, on pourrait également s’attendre à ce que les sujets les plus faciles à hypnotiser correspondent le plus à d’autres exemples du paradigme bicaméral général. En ce qui concerne l’engagement religieux, il semble que ce soit le cas : les personnes qui vont à l’église le plus régulièrement depuis leur enfance sont plus sensibles à l’hypnose que celles qui ont une pratique religieuse plus limitée ; d’ailleurs, certaines personnes que je connais, qui travaillent sur l’hypnose, recherchent leurs sujets dans les instituts religieux parce qu’ils ont découvert que ces étudiants sont plus malléables.

— Le phénomène enfantin des compagnons imaginaires est un sujet dont j’aurai plus à dire dans un travail futur. Ceci dit, on peut le considérer, lui aussi, comme un autre vestige de l’esprit bicaméral. Au moins la moitié de ceux que j’ai interrogés se rappelaient clairement que le fait d’entendre leurs compagnons parler était comparable à celui d’entendre ma question: il s’agissait d’une véritable hallucination.

Cette expérience des compagnons imaginaires survient la plupart du temps entre trois et sept ans, juste avant ce que je considère volontiers comme le plein développement de la conscience chez les enfants.

Ce que je pense sur ce point, c’est que, par une prédisposition innée ou acquise à avoir des compagnons imaginaires, la structure neurologique du paradigme bicaméral général est — pour utiliser une métaphore — mise en oeuvre. Si l’hypothèse de ce chapitre est correcte, on pourrait donc s’attendre à ce que ces personnes soient plus susceptibles de faire intervenir ce paradigme plus tard dans leur vie, comme dans l’hypnose. Ce qui est le cas. Ceux qui ont eu des compagnons imaginaires dans leur enfance sont plus faciles à hypnotiser que ceux qui n’en ont pas eu. Là encore, il s’agit d’un exemple où la suggestibilité est liée à un autre vestige de l’esprit bicaméral.

— Si l’on peut considérer que les punitions dans l’enfance sont un moyen de renforcer la relation à l’autorité, alors, en formant certaines de ces relations neurologiques qui constituaient autrefois l’esprit bicaméral, on pourrait s’attendre à l’augmentation de la suggestibilité à l’hypnose; ce qui s’avère être le cas.

Des études sérieuses montrent qu’il est plus facile d’hypnotiser ceux qui ont été durement punis dans leur enfance et qui viennent d’une famille stricte que ceux qui ont été rarement, voire pas du tout, punis.

Ces découvertes de laboratoire n’ont rien de définitif mais il existe des façons très différentes de les comprendre et je renvoie donc le lecteur aux rapports originaux pour les découvrir. Cependant, elles constituent bien une structure qui donne corps à l’hypothèse selon laquelle l’hypnose est en partie un vestige d’une mentalité préconsciente.

Si l’on considère les phénomènes de l’hypnose à la lumière de l’évolution générale de l’humanité, ils acquièrent certains contours qu’ils n’auraient pas autrement: si l’on a une idée très claire de la conscience du point de vue biologique et que l’on fait remonter son origine à l’évolution du système nerveux des mammifères, je ne vois pas en quoi on peut avoir la moindre compréhension du phénomène de l’hypnose.

En revanche, si nous comprenons bien que la conscience est un acquis culturel, en équilibre sur les vestiges refoulés d’une mentalité ancienne, on s’aperçoit alors qu’on peut oublier ou interrompre le développement de la conscience culturellement.

On peut retrouver les traits acquis, comme par exemple le «je » analogue, sous l’effet d’un impératif culturel adéquat, sous une forme différente, et cette forme est ce que nous appelons l’hypnose. La raison pour laquelle cette forme différente fonctionne en liaison avec d’autres facteurs de la conscience réduite, comme dans l’induction ou la transe, est qu’elle met en jeu, en quelque sorte, le paradigme d’une mentalité antérieure à la conscience subjective.

OBJECTION : EST-CE QUE L’HYPNOSE EXISTE?

Pour finir, je dois mentionner brièvement d’autres interprétations possibles qui ne sont, en fait, pas tant des théories sur l’hypnose que des points de vue; chacun d’eux étant correct à ma connaissance.

  • Un point de vue affirme que l’imagination et la concentration du sujet sur ce que l’hypnotiseur demande, ainsi que la tendance de cette imagination à aboutir à une action cohérente sont importantes1 ; c’est vrai.
  • Un autre, que c’est la condition de la monomotivation unique qui compte2 ; bien sûr, il s’agit d’une’ description.
  • Un autre dit que le phénomène fondamental est simplement la capacité à incarner différents rôles, la nature imaginaire de ce qui se passe, en général, dans l’hypnose1 ; ceci est certainement vrai.
  • Un autre encore insiste sur la dissociation2.
  • Un autre sur le fait que l’hypnose est une régression à une relation infantile à un parent3 ; effectivement, c’est souvent ainsi que tout vestige de l’esprit bicaméral apparaît, puisque l’esprit bicaméral lui-même se fonde sur ce rapport d’autorité.

Le principal débat théorique — débat qui se poursuit, et qui est le plus important pour nous ici — consiste cependant à savoir si, oui ou non, l’hypnose est réellement différente de ce qui se passe quotidiennement quand nous sommes dans notre état normal. Car, si ce point de vue est décisif, l’interprétation que j’ai donnée dans ce chapitre d’une mentalité différente est totalement fausse.

L’hypnose ne peut pas être le vestige de quoi que ce soit puisqu’elle n’existe pas vraiment.

D’après ce point de vue, on peut montrer que toutes les manifestations de l’hypnose sont simplement des exagérations de phénomènes normaux. On peut les énumérer ainsi :

En ce qui concerne le type d’obéissance à l’hypnotiseur, chacun de nous fait la même chose sans penser aux situations telles qu’elles sont définies, comme par exemple la présence d’un enseignant ou d’un agent de la circulation, voire l’animateur d’un quadrille.

Pour ce qui est des phénomènes comme la surdité suggérée, il est arrivé à tout le monde d’ « écouter » attentivement quelqu’un sans pourtant entendre un seul mot. Ainsi en est-il de la mère qui n’est pas réveillée pas un orage et qui pourtant se réveille en entendant son bébé pleurer et qui, ce faisant, n’enclenche pas un mécanisme différent du sujet sous hypnose entendant seulement la voix de l’hypnotiseur et qui reste sourd à tout le reste.

Quant à l’amnésie induite qui étonne tant l’observateur, qui peut se souvenir de ce qu’il pensait cinq minutes auparavant ? Il faut que vous vous donniez un ensemble, ou une struction, pour vous souvenir. Ce que l’hypnotiseur moderne peut faire ou non, en écartant ou en renforçant le paraphrande de la submersion, pour que le sujet se souvienne ou ne se souvienne pas.

Pour ce qui est de la paralysie suggérée sous hypnose, qui n’a pas été engagé dans une discussion avec un ami au cours d’une promenade jusqu’à ce que, de plus en plus perdus dans leurs pensées, tous deux marchent plus lentement avant de s’arrêter ? La concentration signifie l’arrêt du mouvement.

Quant à l’anesthésie hypnotique — ce phénomène très remarquable — qui n’a vu un enfant blessé, distrait par la vue d’un jouet et cessant de pleurer une fois la souffrance oubliée ? Ou connu de victimes d’accident ignorant qu’elles saignent ? Il se peut très bien, d’ailleurs, que l’acupuncture soit un phénomène lié.

Pour ce qui est de « l’observateur caché », ce genre de traitement parallèle a lieu tout le temps. Dans la conversation courante, nous écoutons quelqu’un et nous pensons en même temps à ce que nous allons dire. C’est ce que font sans cesse les acteurs, agissant toujours comme leurs propres observateurs cachés: au contraire de Stanislavski, ils sont toujours capables de critiquer leur jeu. De nombreux exemples de pensée non consciente en 1. 1, ou ma description de la conduite d’une voiture et de la conversation qui ouvrait 1.4, en sont d’autres exemples.

Quant au surprenant succès de la suggestion posthypnotique, il nous est tous arrivé parfois de décider de réagir à un’ événement d’une certaine manière avant de le faire, en oubliant ce qui nous y a d’abord poussé. Ce n’est pas vraiment différent de « la suggestion préhypnotique », comme dans la paralysie imaginaire de la main dominante, mentionnée quelques pages plus haut. C’est la structuration de notre impératif cognitif collectif qui peut déterminer à l’avance nos réactions de façon très précise.

Ainsi en est-il d’autres exploits remarquables réalisés sous hypnose, qui sont autant d’exagérations de phénomènes quotidiens.

L’hypnose, d’après cette argumentation, semble simplement différente aux yeux d’un observateur. Le comportement en état de transe n’est autre qu’une intense concentration comme dans le cas bien connu du « professeur distrait ». En fait, une foule d’expériences récentes ont eu pour but de montrer que tous les phénomènes hypnotiques peuvent être reproduits chez des sujets éveillés par simple suggestion1.

Ma réponse, et c’est la réponse d’autres également, c’est que cela n’explique pas l’hypnose : ces points de vue passent à côté du problème.

A supposer que tous les phénomènes de l’hypnose peuvent être reproduits dans la vie quotidienne — ce qui est d’ailleurs impossible, je pense —, on peut encore définir l’hypnose par des procédures distinctes, des sensibilités différentes liées à d’autres expériences ainsi qu’à d’autres vestiges de l’esprit bicaméral, et par des différences très importantes quant à la facilité avec laquelle les phénomènes de l’hypnose peuvent être reproduits avec ou sans induction hypnotique.

Dans toute spéculation touchant les éventuels changements futurs de notre mentalité, cette dernière différence est d’une extrême importance.

C’est pourquoi j’ai commencé ce chapitre de cette manière. Si on nous demande d’être des animaux, des enfants de cinq ans, insensibles quand on nous pique, daltoniens, cataleptiques, de cligner des yeux en voyant des tourbillons imaginaires dans notre champ visuel2, ou de boire du Champagne alors qu’on boit du vinaigr ; ceci est beaucoup plus difficile à faire dans un état de conscience normale que lorsque la conscience ordinaire est absente sous hypnose. Ces exploits, en dehors de la présence d’un hypnotiseur, demandent des efforts grotesques pour se convaincre et une forte dose de concentration.

La pleine conscience qui caractérise l’état de veille ressemble elle-même à une vaste étendue de choses déroutantes et proches que l’on ne peut facilement traverser pour parvenir à ce contrôle immédiat.

Essayez de regarder par la fenêtre et de faire semblant de ne pas voir le rouge et le vert au point que ces couleurs vous apparaissent réellement comme des nuances de gris1 ; on peut le faire dans une certaine mesure, mais c’est beaucoup plus facile sous hypnose. Ou bien encore levez-vous et faites comme si vous étiez un oiseau, en battant des bras et en émettant des sons étranges pendant les quinze prochaines minutes; chose qu’il est facile de faire sous hypnose.

En revanche, il n’y a pas un seul lecteur de cette dernière phrase qui puisse le faire s’il est seul. Quel que soit le malaise que provoque cette impression d’être ridicule ou idiot, les « pourquoi le ferais-je ? » et les « mais c’est absurde » ; tous se pressent comme des tyrans attentionnés, jaloux comme un dieu d’un tel numéro: vous avez besoin de la permission d’un groupe, de l’autorisation de l’impératif collectif ainsi que des ordres d’un hypnotiseur — c’est-à-dire d’un dieu — pour parvenir à une telle obéissance.

Ou bien encore, posez les mains sur la table devant vous et faites rougir clairement l’une des deux; chose qu’il vous est possible de faire maintenant, mais qui est plus facile sous hypnose. Vous pouvez aussi lever les deux mains pendant quinze minutes sans ressentir aucun inconfort; exercice facile sous hypnose, mais pénible autrement.

Qu’est-ce donc que l’hypnose offre qui donne cette capacité extraordinaire, qui nous permet de faire des choses que nous ne faisons pas habituellement si ce n’est avec difficulté?

Ou bien est-ce « nous » qui les faisons?

Effectivement, dans l’hypnose, c’est comme si quelqu’un d’autre faisait les choses à travers nous. Pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi est-ce plus facile?

Est-ce parce que nous devons perdre notre moi conscient pour acquérir ce contrôle, ce qui ne peut pas être fait par nous?

A un autre niveau, comment se fait-il que dans notre vie quotidienne nous ne puissions pas nous élever au-dessus de nous-mêmes pour nous permettre d’être ce que nous souhaitons vraiment?

Si, dans l’état d’hypnose, nous pouvons être changés dans notre identité et notre action, pourquoi ne pouvons-nous pas le faire par nous-mêmes et en nous pour que l’action découle de la décision dans une relation si absolue, que ce quelque chose en nous que nous appelons la volonté reste maître de notre action d’une main aussi souveraine que l’hypnotiseur avec son sujet?

La réponse, ici, se trouve en partie dans les limites de notre conscience acquise dans notre millénaire: nous avons besoin d’un vestige de l’esprit bicaméral, notre ancienne méthode de contrôle, pour nous aider.

Avec la conscience, nous avons abandonné ces méthodes de contrôle plus simples et plus absolues de l’action qui caractérisaient l’esprit bicaméral; nous vivons dans un nuage bourdonnant de pourquoi et de comment, les intentions et les raisonnements de nos narratisations, les aventures aux multiples itinéraires de nos « je » analogues.

C’est d’ailleurs précisément ce maintien constant de possibilités dont nous avons besoin pour nous préserver d’un comportement trop impulsif: le « je » analogue et le « moi » métaphorique demeurent toujours à ce lieu de confluence de nombreux impératifs cognitifs collectifs ; nous en savons trop pour qu’on nous donne des ordres.

Ceux qui, par ce que les théologiens appellent le « don de la foi », peuvent concentrer leur vie et l’entourer de croyance religieuse ont effectivement des impératifs cognitifs collectifs différents. Ils peuvent en effet se changer par la prière, et ce qu’ils en attendent, comme dans la suggestion posthypnotique. C’est un fait que la croyance, politique ou religieuse, ou tout simplement le fait de croire en soi par un impératif cognitif ancien, fait des miracles.

Quiconque a fait l’expérience de la souffrance des prisons ou des camps de détention sait que la survie tant mentale que physique est souvent contenue dans ces mains intouchables. Pour le reste d’entre nous, en revanche, qui devons courir çà et là à partir de modèles conscients et de morales sceptiques, nous devons accepter notre contrôle amoindri.

Nous sommes experts dans l’art de douter de nous-mêmes, des spécialistes de notre échec même et des génies quand il s’agit de trouver des prétextes ou de remettre nos résolutions au lendemain. Ainsi nous acquérons la pratique de la résolution impuissante jusqu’à ce que nous perdions l’espoir, tués par notre velléité. C’est du moins ce qui arrive à certains d’entre nous. Ensuite, pour nous élever au-dessus de ce bruit et nous changer réellement, nous avons besoin d’une autorisation que « nous » n’avons pas.

L’hypnose ne marche pas pour tout le monde; il y a de nombreuses raisons à cela.

Cependant, dans un groupe donné qui trouve l’hypnose difficile, la raison est neurologique et partiellement génétique.

Chez ces personnes, je pense que la base neurologique héritée du paradigme bicaméral général est organisée d’une façon légèrement différent: c’est comme s’ils ne pouvaient pas accepter facilement l’autorisation externe d’un hypnotiseur parce que cette partie du paradigme général est déjà occupée.

Ainsi, ils nous donnent souvent l’impression qu’ils sont déjà hypnotisés, notamment quand ils sont enfermés dans un hôpital; ce qui leur arrive de temps en temps.

Certains théoriciens ont même avancé l’idée que c’est précisément leur état, un état continu d’autohypnose.

Je pense, moi, que ce point de vue est une utilisation abusive du terme « hypnose » et que le comportement des schizophrènes, comme nous les appelons, doit être considéré sous un autre angle ; ce que nous allons faire dans le chapitre qui suit.

5: La schizophrénie

La plupart d’entre nous retombent dans ce qui se rapproche de l’esprit bicaméral proprement dit, à un moment ou un autre de notre vie: pour certains, il s’agit seulement de quelques moments où nous ne pouvons pas penser, où nous entendons des voix; pour d’autres, en revanche, qui ont des systèmes dopaminergiques hyperactifs, ou qui n’ont pas d’enzymes réduisant facilement les produits biochimiques d’un stress permanent en une forme éjectable, il s’agit d’une expérience plus éprouvante; si on peut appeler cela une expérience.

schizophrénieNous entendons des voix impérieuses qui nous critiquent et nous disent ce que nous devons faire. En même temps, il semble que nous perdions la notion de nos limites. Le temps s’écroule. Nous agissons sans le savoir. Notre espace mental se met à disparaître. Nous nous affolons, sans que ce soit notre affolement. Il n’y a pas de nous. Ce n’est pas que nous ne pouvons nous diriger nulle part; nous sommes nulle part. Et dans ce nulle part, nous sommes un peu comme des automates, ignorant ce que nous faisons, manipulés par d’autres ou par nos voix d’une façon étrange et effrayante dans un endroit dans lequel nous finissons par reconnaître un hôpital, avec le diagnostic que nous sommes schizophrènes. En realité, nous sommes retombés dans l’esprit bicaméral.

Voilà du moins une manière provocante sinon simpliste et exagérée d’introduire une hypothèse qui a été évidente dans les premières parties de cet exposé. En effet, il a été tout à fait clair que les points de vue présentés ici laissent entrevoir une nouvelle conception de cette maladie mentale, très courante et très rebelle à toute explication, qu’est la schizophrénie. L’hypothèse est que, comme les phénomènes dont on a parlé dans les chapitres précédents, la schizophrénie est, du moins en partie, un vestige de la bicaméralité, une rechute partielle dans l’esprit bicaméral. Ce chapitre est un exposé sur cette éventualité.

LES ÉLÉMENTS FOURNIS PAR L’HISTOIRE

Commençons par jeter un coup d’ceil en passant au tout début de l’histoire de cette maladie.

Si notre hypothèse est correcte, il ne devrait pas y avoir, pour commencer, d’exemples d’individus mis à l’écart, parce que fous, avant la chute de l’esprit bicaméral.

Ce qui est le cas, même si cela constitue un argument extrêmement faible, si indirects sont les exemples obtenus. Ceci étant, dans les sculptures, la littérature, les peintures murales et autres objets d’art des grandes civilisations bicamérales, il n’y a jamais aucune description ni mention d’un type de comportement qui différenciait un individu des autres, comme c’est le cas du délire. De l’idiotie, certes, mais de la folie1, point. Il n’y a, par exemple, aucune idée de délire dans l’Iliade1. J’insiste sur des individus mis à l’écart comme malade, parce que, d’après ma théorie, on pourrait dire qu’avant le IIe millénaire avant J.-C, tout le monde était schizophrène.

Deuxièmement, on doit s’attendre à ce que, s’appuyant sur l’hypothèse ci-dessus, quand on parle du délire pour la première fois dans la période consciente, on le fasse en des termes clairement bicaméraux; ce qui donne un argument beaucoup plus convaincant. Dans Phèdre, Platon dit du délire que c’est « un don de dieu, la source des plus grands bienfaits accordés aux hommes »’. Ce passage, d’ailleurs, précède l’un des passages les plus beaux et les plus élevés de tous les Dialogues, dans lequel quatre types de délire sont distingués: la folie prophétique due à Apollon, la folie rituelle due à Dionysos, la folie poétique « de ceux qui sont possédés par les muses, qui s’emparant de leur âme fragile et vierge, y insufflent la frénésie, y éveillent les vers lyriques ainsi que tous les autres », et, enfin, la folie erotique due à Eros et à Aphrodite. Même le mot signifiant prophétique, mantike, et le mot signifiant psychotique, manike, étaient, pour le jeune Platon, un seul et même mot ; la lettre T étant pour lui : « un simple ajout moderne et déplacé »2. Ce que j’essaie de montrer ici, c’est qu’il ne fait aucun doute qu’il existe un lien ancien entre les formes de ce que nous appelons schizophrénie et les phénomènes que nous avons été amenés à appeler bicaméraux.

Cette correspondance est également soulignée dans un ancien mot grec désignant le délire, paranoïa qui, venant de para + nous, signifie littéralement avoir un autre esprit en plus du sien; ce qui décrit à la fois l’état hallucinatoire de la schizophrénie et ce que j’ai décrit comme l’esprit bicaméral.

Ceci n’a naturellement rien à voir avec l’usage moderne du terme, erroné du point de vue étymologique, avec son sens tout à fait différent du phantasme de la persécution, qui date du xixc siècle. La paranoïa, terme ancien pour désigner le délire, a persisté avec d’autres vestiges de la bicaméralité, décrits dans le chapitre précédent, avant de mourir avec eux, dans la langue, vers le IIe siècle après J.-C.

Il faut dire que, déjà du temps de Platon — époque de guerres, de famines et de peste —, les quatre folies divines se déplaçaient progressivement dans le domaine de la poésie du sage et les superstitions de l’homme ordinaire. L’aspect pathologique de la schizophrénie fait son apparition. Dans les dialogues ultérieurs, le vieux Platon est plus sceptique, qui parle de ce que nous appelons la schizophrénie comme d’un rêve permanent dans lequel certains croient « qu’ils sont des dieux, d’autres qu’ils peuvent voler »’, auquel cas la famille de ceux qui souffraient de ce mal devait les garder chez eux sous peine d’amende2.

Il faut désormais éviter les fous. Même dans les farces originales d’Aristophane, on leur jette des pierres pour les tenir à l’écart.

Ce que nous appelons aujourd’hui schizophrénie, donc, apparaît dans l’histoire humaine comme une relation au divin, et c’est seulement vers 400 avant J.-C. qu’elle finit par être considérée comme la maladie grave que nous connaissons de nos jours. Ce développement est difficile à comprendre en dehors de la théorie sur le changement de mentalité dont traite cet essai.

LES DIFFICULTÉS POSÉES PAR LE PROBLÈME

Avant de considérer ces symptômes contemporains du même point de vue, je voudrais faire quelques remarques préliminaires de nature très générale. Quiconque a travaillé sur les ouvrages traitant du sujet sait qu’il y a actuellement un ensemble assez vague de controverses portant sur la nature de la schizophrénie, pour savoir s’il s’agit d’une ou de plusieurs maladies ou de la dernière phase de plusieurs étiologies, s’il y a deux types de schizophrénie, tantôt appelée évolutive ou réactive, lancinante ou chronique, fulgurante ou progressive. La cause de ce désaccord et de cette imprécision est que la recherche dans ce domaine est confrontée à un enchevêtrement de difficultés plus persistantes qu’ailleurs à trouver le cas témoin. Comment peut-on étudier la schizophrénie tout en éliminant les effets de l’hospitalisation, des médicaments, des traitements antérieurs, de l’attente culturelle, de diverses réactions à des expériences bizarres ou des différences entre les données précises sur les crises concrètes de malades qui, à cause du traumatisme de l’hospitalisation, ont trop peur de communiquer ?

Il est au-dessus de mes forces de me frayer un chemin à travers ces difficultés vers un point de vue bien précis; j’ai plutôt l’intention de les contourner au moyen d’idées simples sur lesquelles tout le monde s’accorde. A savoir, qu’il existe bien un syndrome que l’on peut appeler schizophrénie, que, dans sa forme extrême du moins, on reconnaît facilement dans une clinique, et qu’on retrouve dans toutes les sociétés civilisées du monde entier1. En outre, pour ne pas faire d’erreurs dans ce chapitre, il n’est pas vraiment important de savoir si je parle de « tous » les malades souffrant de ce mal2, de l’apparition de la maladie ou de son développement suite à l’hospitalisation. Ma thèse est plus modeste, à savoir que certains des symptômes fondamentaux les plus caractéristiques et les plus couramment observés de la schizophrénie aiguë et non soignée, correspondent en tous points à la description que j’ai faite dans les pages précédentes de l’esprit bicaméral.

Ces symptômes sont essentiellement la présence d’hallucinations auditives, décrites en 1.4, la détérioration de la conscience définie en 1.2, c’est-à-dire la perte du «je » analogue, l’usure de l’espace mental et l’incapacité à narratiser. Considérons ces symptômes tour à tour.

LES HALLUCINATIONS

Ici aussi, des hallucinations. D’ailleurs, ce que je vais dire ne fait que compléter mes développements précédents.

Si nous nous en tenons aux schizophrènes non soignés, on peut dire qu’il n’y a pas d’hallucinations sauf dans des cas très exceptionnels. En général, elles sont omniprésentes, affluant sans cesse et en masse, donnent un air perdu au malade, notamment quand elles changent rapidement. Dans les cas extrêmes, des hallucinations visuelles accompagnent les voix. En revanche, dans les cas plus courants, le malade entend une ou plusieurs voix, celle d’un saint ou d’un démon, d’un groupe d’hommes sous sa fenêtre qui veulent l’attraper, le brûler, le décapiter. Elles le guettent, menacent d’entrer par les murs, montent se cacher sous son lit ou au-dessus de lui dans les ventilateurs. Il y a aussi d’autres voix qui veulent l’aider. Parfois, Dieu est un protecteur, à d’autres moments, un de ses bourreaux. En entendant les voix qui les tourmentent, les malades s’enfuient, se défendent ou attaquent. Avec des hallucinations secourables et rassurantes, le patient écoute avec attention, s’en réjouit comme d’une fête, voire pleure en entendant la voix du ciel. Certains malades peuvent passer par toutes sortes d’expériences hallucinatoires, alors qu’ils sont couchés sous leurs couvertures, tandis que d’autres grimpent aux murs, parlent doucement ou tout haut à leurs voix, en faisant toutes sortes de gestes et de mouvements incompréhensibles. Même pendant la conversation ou la lecture, il arrive que les malades passent leur temps à répondre à voix basse aux hallucinations ou à faire des messes basses à leurs voix à intervalles réguliers.

En fait, l’un des aspects les plus intéressants et les plus importants de ce parallèle avec l’esprit bicaméral est le suivant: les hallucinations auditives en général ne sont même pas sous le faible contrôle de l’individu lui-même mais, au contraire, extrêmement sensibles, ne serait-ce qu’aux signes les plus anodins de l’ensemble du cadre social qui entoure l’individu.

En d’autres termes, ces symptômes schizophréniques sont influencés par un impératif cognitif collectif, comme dans le cas de l’hypnose.

Une étude récente l’a très clairement démontré1. On a réparti quarante-cinq patients souffrant d’hallucinations en trois groupes. Un groupe portait à la ceinture une petite boîte équipée d’une manette, qui envoyait une décharge quand on l’appuyait; on leur demanda de s’envoyer une décharge à chaque fois qu’ils entendraient des voix. Un second groupe qui portait des boîtes semblables reçut les mêmes instructions, mais le fait d’appuyer sur la manette ne produisait pas de décharge. On fit passer les mêmes entretiens et les mêmes examens au troisième groupe, qui ne reçut pas de boîte. Ces boîtes, soit dit en passant, contenaient des compteurs qui enregistraient le nombre de pressions sur la manette, la fréquence variant entre 19 et 2 362 fois, pendant les quinze jours que dura l’expérience. Mais l’important, c’est qu’on fit croire à ces trois groupes, sans insister, que la fréquence des hallucinations pouvait diminuer.

On pouvait s’attendre, naturellement, en s’appuyant sur la théorie de l’apprentissage, à ce que seul le groupe recevant des décharges progresserait. Malheureusement pour la théorie de l’apprentissage, les trois groupes, sans exception, entendirent nettement moins de voix. Dans certains cas, les voix s’évanouirent totalement.

D’ailleurs, aucun groupe ne fut meilleur qu’un autre à cet égard, ce qui démontra clairement le rôle énorme joué par l’attente et la croyance dans cet aspect de l’organisation mentale.

Ceci conduit à une autre remarque, à savoir que les hallucinations dépendent des enseignements et des attentes de l’enfance, principe valable à l’époque bicamérale.

Dans les cultures contemporaines, où la relation personnelle à Dieu est traditionnellement excessive et fait partie de l’éducation de l’enfant, les individus qui deviennent schizophrènes ont plus que d’autres tendance à entendre des hallucinations à caractère exclusivement religieux.

Sur l’île britannique de Tortola, aux Antilles, par exemple, on apprend aux enfants que Dieu contrôle absolument chaque détail de leur vie. Le nom de la divinité est invoqué avec des menaces de châtiments. La messe est l’activité sociale la plus importante. Quand il arrive aux habitants de cette île de consulter un psychiatre, ils disent invariablement qu’ils ont entendu des ordres de Dieu et de Jésus, senti le feu de l’enfer ou entendu des prières ou des hymnes sonores, ou parfois un mélange de prières et de jurons1.

Quand les hallucinations auditives de la schizophrénie n’ont pas de base religieuse, elles continuent, pour l’essentiel, à jouer le même rôle — ce qui était vrai, à mon avis, pour l’esprit bicaméral — de déclencheur et de guide de l’action du malade. De temps en temps, les voix sont reconnues comme une autorité, y compris à l’intérieur de l’hôpital. Une femme entendait des voix, surtout bienveillantes, dont elle croyait que l’hôpital les avaient créées pour assurer sa psychothérapie. Si seulement la psychothérapie pouvait être exercée avec autant de facilité! Elles la conseillaient sans arrêt, et lui disaient notamment, de ne pas dire au psychiatre qu’elle entendait des voix. Elles la conseillaient pour des prononciations difficiles, ou lui donnaient des indications pour coudre ou faire la cuisine. Voici la description qu’elle donna d’une des voix :

Quand je suis en train de faire un gâteau, elle perd toute patience. J’essaie de comprendre toute seule. J’essaie de faire un tablier et la voilà tout près de moi essayant de me dire ce que je dois faire2.

Certains chercheurs en psychiatrie, notamment ceux d’obédience psychanalytique, souhaitent déduire des associations d’idées faites par le patient que ces voix peuvent « dans tous les cas être liées à des personnes ayant joué un rôle significatif dans le passé du malade, et notamment les parents »’. L’hypothèse est que, parce que ces personnes, quand elles sont reconnues, provoquent de l’angoisse, les patients, en conséquence, les déforment et les déguisent inconsciemment. Mais pourquoi en serait-il ainsi ? Il est plus prudent de penser que c’est l’expérience que le patient a faite avec ses parents — ou bien d’autres figures d’autorité, objets de son affection — qui est devenue le noeud autour duquel l’hallucination auditive se structure, comme ce qui arrivait, à mon avis, avec les dieux dans la période bicamérale.

Je ne veux pas dire que les parents n’apparaissent pas dans les hallucinations. Cela arrive souvent, notamment chez les jeunes malades. En dehors de ces cas, cependant, les personnes entendues en hallucination dans la schizophrénie ne sont pas des parents déguisés: ce sont des figures d’autorité que le système nerveux crée à partir de l’expérience admonitoire du patient et de ses attentes culturelles; ses parents en constituant naturellement une part importante.

L’un des problèmes les plus intéressants de l’hallucination est son lien avec la pensée consciente: si la schizophrénie représente un retour partiel à l’esprit bicaméral, et si elle est incompatible avec la conscience ordinaire — ce qu’elle n’est pas nécessairement dans tous les cas —, on pourrait s’attendre à ce que les hallucinations tiennent lieu de « pensées ».

Chez certains malades, du moins, c’est ainsi qu’apparaît d’abord l’hallucination. Parfois, les voix semblent commencer comme des pensées qui se transforment ensuite en de vagues murmures qui, à leur tour, deviennent de plus en plus forts et autoritaires. Dans d’autres cas, les malades ressentent l’apparition des voix « comme une division de leurs pensées ». Dans les cas bénins, il arrive même que les voix soient sous le contrôle de la conscience à l’instar de « pensées ». Voici la description qu’en donne un malade lucide :

Je suis ici, dans cette salle, depuis deux ans et demi et presque tous les jours, toutes les heures, j’entends des voix autour de moi ; parfois produites par le vent, parfois par des pas, parfois par le bruit de la vaisselle, par le bruissement des arbres, les roues de trains ou de véhicules qui passent. Je n’entends les voix que si j’y fais attention, mais je les entends bien. Les voix sont des mots qui me racontent une histoire quelconque, comme si elles étaient non pas des pensées dans ma tête, mais qu’elles me racontaient des actions passées, et ce, seulement quand j’y pense. Toute la journée, elles continuent à me raconter vraiment la chronique de mes sentiments et de mes pensées1.

Il semble que les hallucinations aient souvent accès à plus de souvenirs et de connaissances que le patient lui-même, tout comme les dieux de l’Antiquité. Il n’est pas rare d’entendre les malades, à certaines étapes de leur maladie, se plaindre que les voix expriment leurs pensées avant qu’ils aient eu la possibilité de le faire eux-mêmes.

Dans la littérature clinique, on appelle le processus qui consiste à entendre ses pensées exprimées à l’avance tout haut, gedankenlautwerden, qui ressemble beaucoup à l’esprit bicaméral.

Certains disent qu’ils n’ont jamais la possibilité de penser par eux-mêmes: c’est toujours fait pour eux et on leur donne leur pensée.

Quand ils essaient de parler, ils entendent leurs pensées à l’avance. Un autre malade dit à son docteur : « Penser lui fait mal, car il ne peut pas penser par lui-même. A chaque fois qu’il essaie de penser, on lui dicte tout. Quand il se donne du mal pour influer sur le cours de ses pensées, on pense, une fois encore, pour lui… A l’église, il lui arrive assez souvent d’entendre une voix chanter, avant le choeur… S’il descend la rue et qu’il voit, mettons, une enseigne, la voix lui lit ce qui est écrit… S’il aperçoit au loin quelqu’un qu’il connaît, la voix l’appelle, « regarde, voilà un tel », en général avant qu’il ne commence à penser à la personne. De temps en temps, bien qu’il n’ait pas la moindre intention de faire attention aux passants, la voix l’y oblige en faisant des réflexions. »2

C’est le rôle absolument essentiel et unique que jouent ces hallucinations auditives dans le syndrome de nombreux schizophrènes qu’il est important d’examiner. Pourquoi sont-elles là ? Pourquoi le fait d’ « entendre des voix » se retrouve-t-il dans toutes les cultures, si ce n’est parce qu’il y a une structure du cerveau, en général étouffée, qui est stimulée par le stress de la maladie?

Pourquoi ces hallucinations des schizophrènes ont-elles si souvent un pouvoir spectaculaire, et notamment religieux? Je pense que la seule idée qui fournit, ne serait-ce qu’une hypothèse de travail sur la question, est celle de l’esprit bicaméral; que la structure neurologique, responsable de ces hallucinations, est neurologiquement liée aux fondements des sentiments religieux, et ce, parce que la source de la religion et des dieux eux-mêmes se trouve dans l’esprit bicaméral.

Les hallucinations religieuses sont particulièrement fréquentes dans les états dits crépusculaires, sorte de rêves éveillés, dont la durée oscille entre quelques minutes et quelques années, une durée de six mois étant assez courante. Ces états se caractérisent invariablement par des visions religieuses, des poses, un rituel et un culte ; le malade vivant au milieu d’hallucinations, comme dans l’état bicaméral, à la différence que l’environnement lui-même peut être une hallucination, le cadre de l’hôpital étant occulté. Il arrive que le malade soit en contact avec les saints du paradis ou qu’il reconnaisse les docteurs et les infirmières qui l’entourent, en croyant cependant qu’ils s’avéreront être des dieux ou des anges déguisés. Il arrive que ces malades pleurent de joie en parlant directement aux habitants des cieux, passent leur temps à se signer, en parlant avec les voix divines, voire avec les étoiles, en les appelant pendant la nuit.

Souvent, il arrive que le paranoïaque, après une période assez longue de rapports difficiles avec les gens, aborde la phase schizophrénique de sa maladie par une hallucination religieuse dans laquelle un ange, le Christ, ou Dieu lui parle de manière bicamérale, lui montrant ainsi une nouvelle façon de communiquer1. Il devient donc convaincu de sa propre relation particulière avec les puissances de l’univers et le fait pathologique de ramener à lui tout ce qui se passe se transforme en illusions, que le patient peut entretenir pendant des années sans être capable d’en parler.

Un exemple particulièrement clair de cette tendance à l’hallucination religieuse est le célèbre cas de Schreber, brillant juriste allemand, vers la fin du XIXe siècle2. Le récit extrêmement précis qu’il fit après coup de ses hallucinations, alors qu’il était schizophrène, est remarquable par sa ressemblance avec la relation des hommes anciens avec leurs dieux. Sa maladie commença par une grave crise d’angoisse pendant laquelle il crut percevoir un crépitement dans les murs de sa maison. Puis, une nuit, ce bruit se transforma soudain en voix dans lesquelles il reconnut immédiatement une communication divine et « qui, depuis lors, n’ont cessé de me parler ». Les voix parlèrent sans interruption « sur une période de sept ans, sauf pendant le sommeil, et continuaient, comme si de rien n’était, même quand je parlais à d’autres personnes »3. Il voyait des rayons de lumière pareils à « de longs filaments s’approchant de ma tête, de quelque point lointain à l’horizon… du soleil, ou d’autres étoiles éloignées qui ne viennent pas vers moi en ligne droite, mais plutôt dans une sorte de cercle ou de parabole »4. Tels étaient les porteurs des voix divines, qui pouvaient prendre la forme physique de dieux eux-mêmes.

Au fur et à mesure que sa maladie évoluait, il est particulièrement intéressant de voir comment les voix divines s’organisèrent bientôt en une hiérarchie de dieux inférieurs et supérieurs, comme cela pouvait se passer à l’époque bicamérale. Ensuite, déversant leurs rayons des dieux, il avait l’impression que les voix essayaient de « m’étouffer afin de me priver de ma raison ». Elles commettaient « le meurtre de mon âme », et le déshumanisaient peu à peu ; c’est-à-dire qu’elles le privaient de sa propre autonomie ou s’attaquaient à son « je » analogue.

Plus tard, pendant les périodes plus conscientes, il dit qu’il avait eu l’impression d’être transformé physiquement en femme. Freud a donné trop d’importance, je pense, à cette narratisation particulière dans sa célèbre analyse de ces mémoires, en faisant de la maladie le résultat d’une homosexualité refoulée, surgissant de l’inconscient1. Cependant cette interprétation, bien qu’il soit possible de la lier à l’étiologie initiale du stress ayant provoqué la maladie, ne constitue pas une explication très convaincante de ce cas.

Nous est-il permis ici d’établir un parallèle entre ces phénomènes de maladie mentale et l’organisation des dieux dans l’Antiquité ? Schreber avait également des visions auditives de « petits hommes » qui rappelle les figurines découvertes dans tant de civilisations primitives. Et le fait que, pendant sa longue guérison, le rythme du discours des dieux ralentit avant de dégénérer en un sifflement inaudible2 rappelle la façon dont les idoles apparaissaient aux Incas après la conquête.

Un autre parallèle éclairant est que le soleil, lumière la plus éclatante du monde, revêt une importance particulière chez de nombreux malades non soignés, comme c’était le cas des théocraties des civilisations bicamérales. Schreber, par exemple, après avoir entendu, pendant un certain temps, son « dieu supérieur (Ormuzd) », finit par voir en lui « le soleil… entouré d’une mer de rayons d’argent… »3. Un malade plus contemporain, lui, écrit :

Le soleil finit par avoir un effet extraordinaire sur moi. Il paraissait jouir de tous les pouvoirs, pas seulement symboliser dieu, mais être dieu. Des expressions comme : « la lumière du monde », « le soleil de la droiture qui ne se couche jamais », etc., parcouraient ma tête sans arrêt et le simple spectacle du soleil suffisait amplement à accroître la fébrilité maladive dont je souffrais. Malgré moi, je m’adressais au soleil comme à un dieu personnel et je développais un rituel d’adoration du soleil1.

Je ne pense absolument pas ici qu’il y a un culte du soleil ou des dieux innés dans le système nerveux qui sont libérés sous l’effet de la réorganisation mentale de la psychose. Les raisons pour lesquelles les hallucinations prennent cette forme particulière résident en partie dans la nature physique du monde mais surtout dans l’éducation et une fréquentation des dieux et de l’histoire religieuse.

A mon avis, par contre :

1 / on en trouve dans les structures aptiques du cerveau qui expliquent l’existence même de ces hallucinations ;

2 / ces structures se développent dans les sociétés civilisées à tel point qu’elles déterminent la caractéristique religieuse générale et le pouvoir de ces hallucinations auditives, qu’elles organisent peut-être en hiérarchies ;

3 / les paradigmes, que l’on trouve derrière ces structures aptiques, se sont développés dans le cerveau sous l’effet de la sélection humaine et naturelle pendant la première période de civilisation de l’homme ; et

4 / sont délivrés de leur inhibition normale par un déséquilibre biochimique dans de nombreux cas de schizophrénie, et prennent des formes particulières dans l’expérience.

Il y a beaucoup plus à dire sur ces phénomènes très réels d’hallucination dans la schizophrénie. On ne saurait d’ailleurs trop insister sur le besoin de recherches supplémentaires. On aimerait connaître l’histoire de ces hallucinations et leur lien avec l’histoire de la maladie du patient; de tout cela, on sait peu de choses. On aimerait en savoir davantage sur le lien entre ces expériences particulières de l’hallucination et l’éducation du patient. Pourquoi certains patients ont-ils des voix bienveillantes, tandis que d’autres ont des voix qui les harcèlent au point qu’ils s’enfuient, se défendent ou attaquent quelqu’un ou quelque chose dans leur tentative de les réduire au silence? Pourquoi d’autres encore entendent-ils des voix religieuses qui les mettent dans un tel état de joie et d’inspiration que les malades en jouissent comme d’une fête? Quelles sont les caractéristiques linguistiques de ces voix? Est-ce qu’elles utilisent la même syntaxe et le même vocabulaire que le patient? Ou bien sont-elles davantage structurées comme le laisserait augurer le livre III. 3 ? Tous ces problèmes peuvent être résolus de façon empirique ; une fois qu’ils le seront, il se peut qu’ils nous offrent une meilleure perception des commencements bicaméraux de la civilisation.

L’usure du «je » analogue

Quelle est l’importance suprême de cet analogue de nous dans notre espace mental métaphorique, cette chose même avec laquelle nous élaborons la solution des problèmes de l’action personnelle, voyons où nous allons et qui nous sommes ! Ainsi, lorsque dans la schizophrénie, il commence à se réduire, et l’espace dans lequel il se trouve, à disparaître, quelle expérience terrifiante cela doit être !

Les schizophrènes gravement atteints présentent tous ce symptôme à des degrés divers :

Quand je suis malade, je perds la notion de l’endroit où je me trouve. J’ai l’impression que je peux m’asseoir dans cette chaise, et pourtant mon corps bondit pour faire une roulade à environ un mètre de moi.

C’est vraiment très difficile d’entretenir une conversation avec d’autres personnes parce que je ne suis pas certain que les autres parlent et que je réponds vraiment1.

Petit à petit, je ne peux plus faire la distinction entre la partie de moi-même qui est en moi et celle qui est déjà chez les autres. Je suis un conglomérat, une monstruosité, remodelée chaque jour1.

Ma capacité à penser, à décider et à vouloir est réduite à néant. En fait, elle est projetée, se mêle à toute les activités de la journée et évalue ce qui reste. Au lieu de souhaiter faire des choses, celles-ci sont faites d’une façon qui semble mécanique et effrayante… le sentiment qui devrait habiter une personne se trouve au-dehors, et désire ardemment revenir bien qu’il ait emporté avec lui le pouvoir de le faire2.

Nombreuses sont les manières dont les malades décrivent cette perte de l’ego, quand ils en sont capables.

Un autre patient doit rester assis sans bouger pendant des heures de suite « pour retrouver ses pensées ». Un autre a l’impression qu’il « meurt peu à peu ». Schreber, nous l’avons vu, parlait du « meurtre de l’âme ». Un malade très intelligent a besoin d’heures d’efforts acharnés pour « trouver son propre ego pendant de brefs instants ». Ou bien le moi a l’impression qu’il est absorbé par tout ce qui l’entoure, des puissances cosmiques, des forces du bien et du mal ou par Dieu lui-même. D’ailleurs, le terme même de schizophrénie fut inventé par Bleuler pour souligner cette expérience essentielle qui est le signe distinctif de la schizophrénie : il s’agit de l’impression de « perte d’esprit », du moi qui « s’interrompt «jusqu’à ce qu’il cesse d’exister ou semble dissocié de l’action ou de la vie ; ce qui donne lieu à nombre des symptômes les plus visibles, comme par exemple « l’absence d’affect », ou aboulie.

Une autre façon dont l’usure du « je » analogue se manifeste est l’incapacité relative qu’ont les schizophrènes à dessiner quelqu’un. C’est, bien sûr, une hypothèse assez fragile que de dire que, lorsqu’on dessine quelqu’un, ce dessin dépend d’une métaphore intacte du moi, que nous avons appelé le « je » analogue. Les résultats ont été cependant si constants qu’on a appelé cette expérience le test du « portrait » (Draw a Person Test : DAP) que l’on fait passer systématiquement pour déceler la schizophrénie1. Tous les schizophrènes n’ont pas de mal à faire ces dessins. En revanche, quand ils en font un, il est extrêmement révélateur : ils laissent de côté les parties anatomiques les plus visibles, telles que les mains ou les yeu ; ils utilisent des traits flous ou discontinus; la différence entre les sexes est souvent peu claire; la silhouette elle-même est souvent difforme et confuse.

Cependant l’extrapolation qui consiste à dire que cette incapacité à dessiner quelqu’un est un signe de l’usure du « je » analogue doit être considérée avec prudence. On a découvert que les personnes âgées font parfois les mêmes dessins fragmentés et primitifs que les schizophrènes et il faut également noter qu’il y a une inadéquation considérable entre ce résultat et l’hypothèse étudiée dans ce chapitre.

Nous avons établi, dans un chapitre précédent, que le « je » analogue est né vers la fin du IIe millénaire avant J.-C. Si la capacité à dessiner quelqu’un dépend du fait que le dessinateur a un « je » analogue, alors on s’attendrait à ce qu’il n’y ait pas d’images cohérentes d’humains avant cette époque. Ce qui est loin d’être le cas. Il est aisé de voir qu’il y a des manières d’expliquer cette contradiction, mais je préfère me contenter de signaler cette anomalie pour le moment.

Nous ne pouvons pas achever cet exposé sur l’usure du «je » analogue sans parler de la terrible angoisse qui l’accompagne et de la tentative, fructueuse ou non, d’interrompre cette terrifiante disparition de la partie la plus importante de notre moi intérieur, centre quasi sacramentel de la décision consciente. En fait, la plupart de nos actions qui n’ont rien à voir avec un retour à l’esprit bicaméral peuvent être interprétées comme un effort de lutter contre cette perte du « je » analogue.

Parfois, par exemple, il y a ce qu’on appelle le symptôme du « je suis » : le malade essaie de garder le contrôle de ses actions en répétant encore et encore, « je suis », ou bien « je suis celui qui est présent en toute chose », ou bien encore «je suis l’esprit et non le corps ». Un autre malade peut n’utiliser que quelques mots isolés comme « force » ou « vie » pour essayer de trouver un ancrage contre la dissolution de sa conscience1.

LA DISSOLUTION DE L’ESPACE MENTAL

Un schizophrène ne se met pas seulement à perdre son «je » mais aussi son espace mental, ce pur paraphrande que nous avons du monde et de ses objets, fait pour ressembler à un espace quand nous regardons à l’intérieur de nous. Le malade a l’impression de perdre ses pensées, impression que le schizophrène reconnaît immédiatement. L’effet de ce phénomène est si lié à l’usure du « je » analogue qu’il en est inséparable. Les malades ne peuvent pas facilement imaginer qu’ils se trouvent à un endroit précis si bien qu’ils sont incapables d’utiliser les renseignements et de se préparer à l’avance à ce qui pourrait leur arriver.

On peut observer cela expérimentalement par des études sur le temps de réaction. Les schizophrènes sont tous beaucoup moins capables que les personnes normalement conscientes, quand ils essaient de réagir à des stimuli qu’on leur présente à intervalle irrégulier. Le schizophrène, qui n’a pas de «je » analogue intact ni d’espace mental dans lequel il puisse s’imaginer faire quelque chose, est incapable d’adapter sa réaction à ce qui lui est demandé2. Un malade ayant trié des cubes en fonction de leurs formes peut être incapable de passer à leur tri par la couleur.

De même, la perte du « je » analogue et de son espace mental aboutit à la perte des actions imaginaires. Parce qu’il ne peut pas imaginer de la façon consciente habituelle, il ne peut pas jouer ou se lancer dans des actions imaginaires, ni parler d’événements fictifs : il ne peut pas, par exemple, boire de l’eau dans un verre, s’il n’y a pas d’eau dedans; si on lui demande ce qu’il ferait s’il était docteur, il se peut qu’il réponde qu’il n’est pas docteur; si on demande à un patient célibataire ce qu’il ferait s’il était marié, il se peut qu’il réponde qu’il n’est pas marié.

D’où la difficulté à créer des actions imaginaires dans l’hypnose, dont j’ai parlé à la fin du précédent chapitre.

Une autre façon dont s’exprime la dissolution de l’espace mental est l’absence de repère temporel, si courante chez le schizophrène. Nous ne pouvons avoir conscience du temps que si nous l’organisons dans une succession spatiale, chose rendue difficile, voire impossible, par la réduction de l’espace mental chez le schizophrène. Par exemple, il arrive que les patients se plaignent que « le temps s’est arrêté », que tout semble « ralenti » ou « suspendu » ou, plus simplement, qu’ils ont des « problèmes avec le temps ». Voici le souvenir qu’avait un patient après sa guérison :

Pendant longtemps, j’ai eu l’impression qu’aucun jour ne ressemblait à un jour, qu’aucune nuit ne ressemblait à une nuit. Mais ce détail n’a pas de forme dans mon souvenir. Je devinais l’heure d’après mes repas, mais comme je croyais qu’on nous servait des plateaux chaque jour véritable — c’est-à-dire une demi-douzaine de plateaux pour le petit déjeuner, le déjeuner, le goûter et le dîner toutes les douze heures —, cela ne m’aidait pas beaucoup1.

A première vue, cela semble contredire l’hypothèse selon laquelle la schizophrénie est une rechute partielle dans l’esprit bicaméral.

En effet, l’homme bicaméral connaissait certainement les heures du jour et les saisons de l’année. Ceci dit, cette connaissance était, à mon avis, d’un tout autre ordre que la narratisation que nous effectuons en permanence, nous qui sommes conscients, dans un temps au déroulement spatial.

L’homme bicaméral avait une connaissance pratique, réagissant aux repères du lever et du coucher, de la semence et de la récolte ; repères si importants qu’ils faisaient l’objet d’un culte, comme à Stonehenge, et qu’ils étaient probablement hallucinogènes par nature. Pour quelqu’un venant d’une culture où l’attention à ces repères a été remplacée par un sens du temps différent, la perte de ce déroulement spatial laisse le malade dans un monde relativement intemporel. Il est intéressant, à cet égard, de dire que lorsqu’on suggère à des sujets hypnotisés normaux que le temps n’existe pas, cela donne lieu à une réaction de type schizophrénique1.

L’ÉCHEC DE LA NARRATISATION

Avec l’usure du « je » analogue et de son espace mental, la narratisation devient impossible. C’est comme si tout ce qui était raconté dans l’état normal éclatait en idées dissociées, subordonnées certes à une chose générale, mais sans lien à une intention ou un but conceptuels unifiants, comme c’est le cas dans la narratisation normale.

On ne peut donner d’explication logique aux actions et les réponses verbales aux questions posées ne naissent pas dans un espace mental intérieur, mais dans de simples associations d’idées, ou bien dans les circonstances externes de la conversation. Le fait qu’une personne puisse s’exprimer — chose qui, à l’époque bicamérale, était exclusivement la fonction des dieux — ne peut plus se produire.

Avec la perte du « je » analogue, de son espace mental et de sa capacité à narratiser, l’action est soit une réaction à des directives entendues en hallucination, soit le fait de l’habitude. Le reste du moi se sent comme un automate commandé, comme si quelqu’un d’autre faisait bouger le corps. Même sans ordres entendus par hallucination, un patient peut avoir l’impression qu’on lui donne des ordres auxquels il doit obéir; il arrive qu’il serre la main normalement à un visiteur, mais que, si on lui pose la question, il réponde : « Ce n’est pas moi qui le fais, c’est ma main qui se tend d’elle-même » ; ou encore, un malade peut avoir l’impression que quelqu’un d’autre fait bouger sa langue quand il parle, notamment dans la coprolalie, quand des mots scatologiques ou obscènes sont substitués à d’autres. Même dans les premières phases de la schizophrénie, le malade a l’impression que des souvenirs, la musique ou des émotions, agréables ou désagréables, lui sont imposés par une source étrangère sur laquelle il n’a donc aucun contrôle ; ce symptôme est extrêmement courant et révélateur. D’ailleurs, ces influences étrangères donnent ensuite souvent naissance à ces hallucinations pures dont j’ai parlé plus haut.

D’après Bleuler, « les sentiments conscients accompagnent rarement les automatismes, qui sont des manifestations psychiques séparées de la personnalité. Il arrive que les malades dansent et rient sans se sentir heureux, commettent des meurtres sans haïr, se suppriment sans être déçus par la vie… Les malades s’aperçoivent qu’ils ne sont pas leurs propres maîtres »’.

De nombreux patients se contentent de laisser faire ces automatismes. D’autres, encore capables d’imaginer, quoique très peu, inventent des moyens de protection contre ce contrôle étranger à leurs actions. Je pense même que le négativisme, chez les névrosés, est de cette nature. L’un des malades de Bleuler, par exemple, qui était intérieurement poussé à chanter, parvenait à se saisir d’un petit cube de bois qu’il se fourrait dans la bouche pour s’empêcher de chanter. Pour l’heure, nous ne savons pas si ces automatismes et ces ordres intérieurs sont toujours produits par des voix dirigeant le patient dans ses actions, ce que laisserait supposer une rechute dans l’esprit bicaméral. En fait, il est probablement impossible de le savoir, étant donné que le fragment détaché de la personnalité qui continue à réagir au médecin peut avoir étouffé les ordres bicaméraux qu’ « entendent » d’autres parties du système nerveux.

Chez de nombreux patients, ceci se manifeste sous la forme du symptôme appelé Automatisme Commandé. Le malade obéit à toute demande ou ordre venant de l’extérieur. Il est incapable de ne pas obéir à des ordres brefs, même s’ils sont négativistes. Ces ordres doivent se rapporter à de simples activités et ne peuvent s’appliquer à une tâche longue et compliquée. La souplesse légendaire des catatoniques peut entrer dans cette catégorie ; le patient obéit réellement au médecin en restant dans n’importe quelle position dans laquelle il a été placé. Bien que tous ces phénomènes ne soient pas bien sûr caractéristiques de ce que nous avons appelé l’esprit bicaméral, le principe sous-jacent, lui, l’est. Une hypothèse intéressante serait de dire que les malades ayant cet Automatisme Commandé sont ceux qui n’ont pas d’hallucinations auditives, remplacées par la voix externe du médecin.

Le symptôme connu sous le nom d’écholalie confirme cette hypothèse : quand il n’y a pas d’hallucinations, le malade répète le discours, les cris ou les expressions d’autres personnes ; quand il y en a, ceci devient de l’écholalie hallucinatoire, c’est-à-dire que le patient doit répéter à voix haute ce que ses voix lui disent, et non celles de son environnement. L’écholalie hallucinatoire, à mon avis, correspond pour l’essentiel à l’organisation mentale que nous avons rencontrée chez les prophètes de l’Ancien Testament, ainsi que chez les aoidoi des poèmes homériques.

TROUBLES DES LIMITES DE L’IMAGE DU CORPS

Il est possible que l’usure du «je » analogue et de son espace mental donne également lieu à ce qu’on appelle la Perte des Limites dans les études de Rorschach sur la schizophrénie : il s’agit du pourcentage d’images vues dans les taches d’encre qui ont des limites ou des bords mal définis, flous ou inexistants. Ce qui est très intéressant de notre point de vue, ici, c’est que cette mesure est tout à fait liée à l’existence de fortes expériences hallucinatoires. Un patient, ayant un fort taux de Perte des Limites, le décrit souvent comme un sentiment de désintégration :

Quand je fonds, je n’ai plus de mains, je me mets dans l’embrasure d’une porte pour ne pas me faire piétiner. Tout s’enfuit à mon approche. A cet endroit, je peux rassembler les morceaux de mon corps. C’est comme si on jetait quelque chose en moi, qui me fait exploser. Pourquoi me divisé-je en différents morceaux ? J’ai l’impression que je manque d’assurance, que ma personnalité fond, que mon ego disparaît et que je n’existe plus. Tout me déchire… La peau est le seul moyen possible de maintenir ces morceaux ensemble. Il n’y a aucun lien entre les différentes parties de mon corps…1.

Dans une étude sur la Perte des Limites, on fît passer le test de Rorschach à quatre-vingts schizophrènes : le degré de précision des Limites fut, dans une proportion importante, plus bas que dans le groupe témoin de gens normaux ou névrosés regroupés en fonction de l’âge et du statut social. Ces patients voyaient en général des corps mutilés, animaux ou humains, dans les taches d’encre2, ce qui reflète le morcellement du moi analogue ; c’est-à-dire l’image métaphorique que nous avons de nous-mêmes dans la conscience.

Dans une autre étude faite sur six cent quatre malades au Worcester State Hospital, on découvrit avec précision que la Perte des Limites — parmi lesquelles, nous pouvons le supposer, la perte du « je » analogue — est un facteur de développement des hallucinations ; les patients qui avaient le plus d’hallucinations étaient ceux qui arrivaient le moins à établir « des frontières entre le moi et le monde »3.

Dans le même ordre d’idées, les schizophrènes chroniques sont parfois incapables de se reconnaître dans une photo puisqu’ils se reconnaissent parfois dans une autre personne, qu’ils soient photographiés seuls ou en groupe.

LES AVANTAGES DE LA SCHIZOPHRÉNIE

Voilà un titre bien curieux, sans aucun doute, car, comment peut-on dire qu’une maladie si effrayante présente des avantages ? Mais je veux parler de ces avantages à la lumière de l’histoire de l’humanité. Il est très clair qu’il y a une base génétique héritée dans l’équilibre biochimique qui sous-tend cette réaction très particulière au stress. D’ailleurs, une question que l’on doit poser à propos de cette prédisposition génétique à quelque chose qui arrive si tôt à l’âge adulte est: quel avantage biologique présentait-elle autrefois ?

A quoi, pour utiliser le jargon de l’évolutionniste, servait-elle dans la sélection ? Enfin, à quel moment, il y a longtemps, très longtemps, puisque cette prédisposition génétique est présente dans le monde entier ?

La réponse, bien sûr, est l’un des thèmes que j’ai abordés si souvent dans cet exposé. L’avantage de ces gènes, du point de vue de la sélection, c’est l’esprit bicaméral, produit de la sélection naturelle et humaine pendant les millénaires de nos premières civilisations. Les gènes en question, qu’ils provoquent ce qui, aux yeux des hommes conscients, est une carence d’enzymes ou autre chose, sont des gènes qui étaient dans la nature des prophètes et des « fils de nabiim », ainsi que des hommes bicaméraux avant eux.

Un autre avantage de la schizophrénie — peut-être un produit de l’évolution — c’est la résistance à la fatigue.

Bien que quelques schizophrènes se plaignent d’une fatigue généralisée, notamment dans les premières phases de la maladie, ce n’est pas le cas de la plupart des malades. En fait, ils donnent moins de signes de fatigue que les personnes normales et sont capables d’une endurance impressionnante: ils ne sont pas fatigués par des examens de plusieurs heures; ils peuvent bouger nuit et jour, ou bien travailler sans donner aucun signe de fatigue; les catatoniques peuvent rester dans une position inconfortable pendant des jours, ce que ne pourrait pas faire le lecteur pendant plus de quelques minutes.

Ceci laisse supposer qu’une grande fatigue est un produit de l’esprit subjectif conscient et que l’homme bicaméral, qui construisait les pyramides d’Egypte, les ziggourats de Sumer ou bien les temples gigantesques de Teotihuacan avec la seule force des bras, pouvait le faire beaucoup plus facilement que ne le pourraient des hommes conscients réfléchis.

Une autre chose que les schizophrènes font « mieux » que nous, bien qu’il ne s’agisse assurément pas d’un avantage dans notre monde compliqué et abstrait, c’est la simple perception sensorielle.

Ils sont plus sensibles aux stimuli visuels, ce qui n’est guère surprenant si l’on songe qu’ils n’ont pas à faire passer ces stimuli par le filtre de la conscience. On le voit dans leur capacité à arrêter les ondes alpha d’un encéphalogramme plus rapidement que des personnes normales à la suite d’un stimulus soudain et de reconnaître des scènes visuelles progressivement mises au point beaucoup mieux que les personnes normales1. D’ailleurs, les schizophrènes sont presque submergés de données sensorielles: incapables de narratiser ou d’établir des liens, ils voient tous les arbres mais jamais la forê ; il semble qu’ils aient un contact plus immédiat et plus absolu avec leur environnement physique, une plus grande présence au monde. Cette interprétation, du moins, pourrait expliquer le fait que les schizophrènes, équipés de lunettes en prisme qui déforment la perception visuelle, apprennent à s’adapter plus facilement que nous puisqu’ils n’ont pas besoin de compenser autant2.

LA NEUROLOGIE DE LA SCHIZOPHRÉNIE

Si la schizophrénie est en partie une rechute dans l’esprit bicaméral et si nos analyses antérieures ont quelque validité, alors nous devrions trouver une sorte de changement neurologique qui confirme le modèle neurologique proposé en 1.5.

J’avais fait l’hypothèse que les hallucinations auditives de l’esprit bicaméral étaient une réserve de diverses expériences admonitoires, organisées en quelque sorte dans le lobe temporal droit et transmises à l’hémisphère gauche — c’est-à-dire l’hémisphère dominant — par les commissures antérieures et peut-être par le corps calleux.

De plus, j’ai avancé l’idée que l’avènement de la conscience avait nécessité une inhibition de ces hallucinations, déclenchées dans le cortex temporal droit.

Ce que cela signifie exactement du point de vue neuro-anatomique est cependant loin d’être clair.

Nous sommes sûrs qu’il y a des zones précises du cerveau qui entravent l’activité des autres; que le cerveau est, d’une façon générale, toujours dans une sorte de tension compliquée ou d’équilibre, entre l’excitation et l’inhibition et également que l’inhibition peut se passer d’un certain nombre de façons: il peut y avoir inhibition d’une zone dans un hémisphère par l’excitation d’une zone dans l’autre. Les champs visuels frontaux, par exemple, s’inhibent mutuellement, à tel point que la stimulation du champ visuel frontal dans un hémisphère inhibe l’autre1. On peut imaginer, d’ailleurs, que certaines parties des fibres du corps calleux qui relient les champs visuels frontaux sont elles aussi inhibantes, ou bien qu’elles excitent des centres inhibants dans l’hémisphère opposé.

Dans le comportement, cela signifie que le fait de regarder dans une direction est programme comme la résultante vectorielle de l’excitation contradictoire des deux champs visuels frontaux1. On peut d’ailleurs supposer que cette inhibition réciproque des deux hémisphères joue un rôle dans diverses autres fonctions bicamérales.

Parler de cette inhibition réciproque à propos des fonctions unilatérales asymétriques est cependant chose plus risquée: peut-on supposer, par exemple, qu’un processus mental dans l’hémisphère gauche a son équivalent, sous l’effet de l’inhibition réciproque, dans une fonction différente de l’autre hémisphère, si bien que certains processus mentaux supérieurs pourraient être le produit de l’opposition entre les hémisphères ?

Quoi qu’il en soit, le premier pas à faire pour donner corps à ces idées sur la relation entre la schizophrénie et l’esprit bicaméral et son modèle neurologique consiste à examiner certaines différences de latéralité chez les schizophrènes. Ces malades ont-ils une activité de l’hémisphère droit différente de la nôtre? Les recherches sur cette hypothèse ne font que commencer, mais les études très récentes qui suivent fournissent quelques éléments de réflexion :

— Chez la plupart d’entre nous, l’ensemble de l’encéphalogramme sur une longue période fait apparaître une activité légèrement plus élevée dans l’hémisphère gauche dominant que dans l’hémisphère droit. En revanche, c’est l’inverse qui a tendance à se passer dans la schizophrénie: une activité un peu plus importante dans l’hémisphère droit2.

— Cette activité accrue de l’hémisphère droit dans la schizophrénie est beaucoup plus prononcée au bout de plusieurs minutes d’interruption de l’activité sensoriell ; la même condition qui provoque les hallucinations chez les personnes normales.

Si nous réglons l’encéphalogramme afin de dire quel hémisphère est le plus actif à quelques secondes d’intervalle, on découvre que, chez la plupart d’entre nous, cette mesure passe d’un hémisphère à l’autre à peu près toutes les minutes. En revanche, chez les schizophrènes qu’on a examinés jusqu’à maintenant, le changement n’a lieu que toutes les quatre minutes environ, laps de temps étonnamment long.

Ceci peut expliquer en partie cette « fixation segmentée » dont j’ai parlé précédemment ; à savoir que les schizophrènes ont tendance à « se bloquer » sur un hémisphère ou l’autre et ne peuvent donc pas passer d’un mode de traitement de l’information à un autre aussi vite que nous. D’où leur embarras, et souvent leur discours ou leur comportement incohérents, quand ils sont en relation avec nous, qui faisons le va-et-vient à un rythme plus rapide1.

Il est possible que la cause de ce changement plus lent dans la schizophrénie soit d’ordre anatomique. Une série d’autopsies de schizophrènes de longue date ont montré — ce qui est surprenant — que le corps calleux qui relie les deux hémisphères a un millimètre de plus d’épaisseur que celui des cerveaux normaux.

Voilà un résultat statistique fiable. Cette différence peut signifier qu’il y a plus d’inhibition réciproque des hémisphères chez les schizophrènes2. Les commissures antérieures n’ont pas été mesurées dans cette étude.

— Si notre théorie est correcte, une dysfonction importante du cortex temporal gauche due à la maladie, des changements de circulation ou une modification de l’équilibre neurochimique provoquée par le stress devraient libérer le cortex temporal droit de son contrôle inhibant habituel: quand une épilepsie du lobe temporal est provoquée par une lésion du lobe temporal gauche (ou des deux), libérant probablement ainsi le droit de son inhibition normale, pas moins de 90 % des malades développent une schizophrénie paranoïaque accompagnée de puissantes hallucinations auditive ; quand la lésion se situe uniquement dans le lobe temporal droit, moins de 10 % développent de tels symptômes. En fait, ce dernier groupe a tendance à développer une psychose maniaque dépressive1.

Ces découvertes ont besoin d’être confirmées et poursuivies. Elles révèlent cependant avec certitude, et ce pour la première fois, des effets de latéralité très importants dans la schizophrénie. Et ce qu’indiquent ces effets peut être interprété comme la preuve partielle que la schizophrénie peut être liée à une organisation antérieure du cerveau humain, que j’ai appelée l’esprit bicaméral.

EN CONCLUSION

La schizophrénie est l’un des problèmes de la recherche les plus remarquables, du point de vue moral, tant la douleur s’étend et chez ceux qui en sont les victimes et chez ceux qui les aiment. Les récentes décennies ont vu avec reconnaissance l’amélioration forte et accélérée des traitements de cette maladie. Ceci n’a pas eu lieu sous la bannière de théories nouvelles et parfois hautes en couleur, comme la mienne, mais bien plutôt dans les aspects pratiques et terre à terre de la thérapie quotidienne.

De fait, les théories sur la schizophrénie — et elles sont légion —, parce qu’elles ont trop souvent été les chevaux de bataille d’écoles concurrentes ont provoqué, dans une large mesure, leur propre défaite. Chaque discipline considère les découvertes des autres comme secondaires par rapport aux facteurs de son propre domaine : le chercheur en sociologie voit dans la schizophrénie le produit d’un environnement angoissant; le biochimiste affirme que cet environnement n’a d’effet que s’il y a un déséquilibre biochimique chez le malade; ceux qui parlent en termes de traitement de l’information disent qu’un déficit dans une zone mène directement au stress et à des défenses antistress; le psychologue des mécanismes de défense considère que l’affaiblissement du traitement de l’information est un prétexte pour éviter le contact avec la réalité; le généticien procède à des interprétations sur l’hérédité à partir des données historiques sur la famille, tandis que d’autres peuvent très bien développer des interprétations sur le rôle de l’influence parentale schizophrénogène à partir des mêmes données et ainsi de suite.

Comme l’a écrit un critique : « Comme dans un manège, on choisit son cheval. On peut faire croire que son cheval mène les autres. Puis, lorsqu’un tour est terminé, on doit descendre pour observer simplement que le cheval n’est, en fait, allé nulle part. »’

C’est donc avec une certaine présomption que j’ajoute encore un autre chargement à cette longue liste. Mais je me suis senti obligé de le faire, ne serait-ce que parce que je m’étais engagé à compléter et clarifier les hypothèses énoncées dans les premières parties de ce livre. Car la schizophrénie, qu’elle soit une maladie ou plusieurs, se définit, dans sa forme extrême, par certaines caractéristiques dont j’ai dit plus haut qu’elles étaient les caractéristiques saillantes de l’esprit bicaméral: la présence d’hallucinations auditives, leur nature bien souvent religieuse et toujours autoritaire, la dissolution de l’ego ou du « je » analogue ainsi que de l’espace mental, dans lequel il pouvait autrefois élaborer ce qu’il devait faire et dire où il était, dans le temps et dans l’action ; telles sont les grandes ressemblances.

Ceci dit, il y a également de grandes différences. S’il y a quelque vérité dans cette hypothèse, la rechute n’est que partielle: les apprentissages qui constituent la conscience subjective sont puissants et jamais totalement étouffés — ainsi en est-il de la terreur et de la fureur, de la douleur et du désespoir —; l’angoisse qui préside à un changement si cataclysmique, le contraste avec la structure habituelle des relations interpersonnelles, ainsi que l’absence de soutien culturel et de définition des voix, faisant d’elles des guides inadaptés dans la vie de tous les jours; le besoin de se défendre contre un barrage rompu de stimuli sensoriels extérieurs qui inondent tout sur leur passage, tout ceci provoque un retrait hors de la société, bien différent de l’attitude de l’individu totalement social des sociétés bicamérales.

L’homme conscient utilise sans cesse sa capacité d’introspection pour « se » retrouver et savoir où il est, suivant ses intentions et sa situation. Sans cette source de sécurité, privé de cette capacité à narratiser, vivant avec des hallucinations qui sont inacceptables et niées, parce que irréelles, par ceux qui l’entourent, le schizophrène gravement atteint est dans un monde très différent de celui des travailleurs possédés par les dieux de Marduk ou de celui des idoles de Ur.

Le schizophrène moderne est un individu à la recherche d’une telle culture mais il conserve généralement une partie de cette conscience subjective qui lutte contre cette forme plus primitive d’organisation mentale, qui essaie d’établir une sorte de contrôle au sein d’une organisation mentale, dans laquelle les hallucinations devraient jouer ce rôle. En fait, c’est un esprit exposé à son milieu, servant des dieux dans un monde sans dieux.

6: Les prédictions de la science

J’ai essayé, dans ces quelques chapitres hétérogènes du livre III, d’expliquer le mieux possible comment on pouvait interpréter certains traits de notre monde récent, les institutions sociales des oracles et des religions, les phénomènes psychologiques de la possession, de l’hypnose et de la schizophrénie, ainsi que les pratiques artistiques, telles que la poésie et la musique, comme des vestiges partiels d’une organisation plus ancienne de la nature humaine.

Techno-conscience_3Il ne s’agit, en aucun cas, d’un catalogue exhaustif des projections éventuelles de notre ancienne mentalité à notre époque. Il s’agit simplement de quelques-unes des plus évidentes. D’ailleurs, l’étude de leur interaction avec la conscience en évolution les assiégeant sans cesse nous permet d’en avoir une compréhension que nous ne pourrions pas avoir autrement.

Dans ce dernier chapitre, je souhaite me tourner vers la science elle-même pour montrer qu’on peut la considérer, elle aussi, et même tout mon exposé, comme une réaction à la chute de l’esprit bicaméral.

En effet, quelle est la nature de cette grâce de certitude que la science demande avec tant de dévotion dans sa lutte avec la nature, qui n’est pas sans rappeler celle de Jacob? Comment se fait-il que nous exigions de l’univers qu’il nous apparaisse clairement? Pourquoi est-ce si important?

Assurément, nous sommes en partie poussés vers la science par la simple curiosité, pour tenir ce qui nous échappe et observer l’invisible. Nous sommes tous des enfants dans l’inconnu. Nous ne réagissons pas à la perte d’une mentalité ancienne quand nous avons plaisir à voir ce que le microscope électronique nous révèle, les quarks, ou bien la gravité négative des trous noirs parmi les étoiles. La technologie est une source secondaire, certes, mais bien plus nutritive du rituel scientifique, faisant avancer sa base scientifique dans son élan croissant et incontrôlable à travers l’histoire. Et peut-être qu’une profonde structure aptique destinée à traquer un problème, le mettre aux abois, ajoute ses émanations motivantes à la recherche de la vérité.

Au-delà et derrière ces origines de la science, entre autres, il y a eu cependant quelque chose de plus universel, une chose souvent passée sous silence dans cette ère de spécialisation : il s’agit de la compréhension de la totalité de l’existence, de la réalité essentielle et clarifiante des choses, de l’ensemble de l’univers et de la place qu’y tient l’homme. Il s’agit d’une recherche tâtonnante, parmi les étoiles, de réponses définitives, d’une errance dans l’infinitésimal vers l’infiniment général, un pèlerinage de plus en plus lointain vers l’inconnu. Il s’agit d’une route dont on voit l’origine lointaine à travers les brumes de l’histoire dans cette recherche de directives perdues lors de la chute de l’esprit bicaméral.

Il s’agit d’une recherche qui apparaît clairement dans la littérature prophétique assyrienne qui marque, comme nous l’avons vu en II.4, les débuts de la science. Ce n’est que cinq cents ans plus tard qu’elle réapparaît lorsque Pythagore, en Grèce, recherche les invariants perdus de la vie dans une théologie des nombres divins et de leurs relations, donnant ainsi naissance à la science mathématique et ce, pendant deux millénaires, jusqu’à ce que, pour des raisons semblables, Galilée appelle les mathématiques le langage de Dieu ou bien que Pascal et Leibniz, lui faisant écho, disent qu’ils entendent Dieu dans l’exactitude impressionnante des mathématiques.

On pense parfois, et l’on se plaît à le faire, que les deux grandes forces qui ont influencé l’humanité, la religion et la science, ont toujours été des ennemis historiques, nous entraînant dans des directions opposées. Cependant, cet effort d’identification précise est une erreur grossière. Ce n’est pas la religion mais l’Eglise et la science qui étaient hostiles l’une à l’autre. D’ailleurs, il s’agissait d’une rivalité, pas d’une transgression. Toutes deux étaient religieuses.

C’était deux géants se livrant un combat acharné pour la même terre : chacun déclarait être la seule voix menant à la révélation divine.

C’est une concurrence qui est apparue pour la première fois dans toute sa netteté à la fin de la Renaissance, notamment avec l’emprisonnement de Galilée en 1633. La raison officielle, mais superficielle, était que ses écrits n’avaient pas au préalable reçu l’approbation du pape. Le véritable argument, j’en suis sûr, n’était pas cette explication dérisoire. En effet, les écrits en question étaient tout simplement la théorie hélio-centrique du système solaire de Copernic, publiée un siècle auparavant par un homme d’Eglise, sans provoquer aucun trouble.

Le véritable point de discorde était plus profond et ne peut, je pense, être compris que dans le cadre de l’aspiration intense de l’humanité à des certitudes divines.

Le véritable fossé se trouvait entre l’autorité politique de l’Eglise et l’autorité individuelle de l’expérience. Le réel problème était de savoir si nous devions chercher notre autorisation perdue grâce aux successeurs des anciens prophètes qui avaient entendu les voix divines, ou rechercher les cieux de notre propre expérience tout de suite, dans le monde objectif, sans aucune intercession des prêtres. Comme nous le savons tous, cette dernière méthode devint le protestantisme et, sous sa forme rationaliste, ce que nous en sommes venus à appeler la Révolution scientifique.

Si nous désirons bien comprendre la Révolution scientifique, nous devons toujours nous souvenir que son moteur le plus puissant fut la recherche inlassable de la divinité cachée. En tant que telle, elle est une descendante directe de la chute de l’esprit bicaméral. A la fin du XVIIe siècle, pour ne prendre qu’un exemple évident, ce sont trois protestants anglais, tous théologiens amateurs, pieux et fervents, qui posèrent les fondations de la physique, de la psychologie et de la biologie : Isaac Newton, le paranoïaque, écrivant la parole de Dieu dans les grandes lois universelles de la gravitation céleste ; John Locke, sec et prosaïque, découvrant l’Etre omniscient dans la richesse de l’expérience du savoir, et John Ray, le voyageur, ecclésiastique débraillé, faisant hors de la chaire une description joyeuse du verbe de son Créateur dans la perfection de la conception de la vie animale ou végétale. Sans cette motivation religieuse, la science serait restée une simple technologie, progressant en boitant par nécessité économique.

Le siècle suivant est compliqué par le rationalisme des Lumières, dont j’examinerai la force principale dans un instant. Mais, dans la grande ombre de ce siècle, la science continuait d’être envoûtée par la recherche de l’écriture divine. Son expression la plus explicite apparut sous la forme de ce qu’on a appelé le Déisme ou, en Allemagne, la Vernunftreligion. Elle rejetait le « Verbe » de l’Eglise, méprisait ses prêtres, se moquait de l’autel et des sacrements et prêchait avec conviction d’atteindre Dieu par la religion et la science. L’univers entier est une épiphanie ! Dieu est sous vos yeux, dans la Nature, qui attend, sous les étoiles, qu’on lui parle et qu’on l’écoute dans toute la brillante splendeur de la raison, plutôt que derrière les jubés d’ignorance, au milieu des murmures troubles de prêtres déguisés.

Non que ces déistes scientifiques fussent tous d’accord. Pour certains, comme Reimarus, hostile aux apôtres et fondateur moderne de la science du comportement animal, les Triebe animales, c’est-à-dire les pulsions, étaient en fait les pensées de Dieu, et leur parfaite variété, son esprit même. Tandis que pour d’autres, comme le physicien Maupertuis, Dieu se souciait peu de cette variété absurde de phénomènes : Il ne vivait que dans les abstractions pures, dans les grandes lois générales de Newton que la raison humaine, grâce aux belles prières des mathématiques, pouvait distinguer derrière cette variété1. Ainsi, le matérialiste pur et dur d’aujourd’hui se sen-tira-t-il mal à l’aise de savoir que la science, dans ces directions si divergentes et si variées, était, il y a seulement deux siècles, une tentative religieuse, comme les anciens psaumes, de revoir les elohim « face à face ».

On voit clairement cette pièce, cet immense scénario que l’humanité joue sur cette planète depuis plus de 4 000 ans, quand nous embrassons du regard la tendance intellectuelle essentielle de l’histoire du monde.

  1. Au IIe millénaire avant J.-C, nous avons cessé d’entendre la voix des dieux.
  2. Au Ier millénaire, ceux qui continuaient à entendre ces voix, nos oracles et nos prophètes, disparurent à leur tour.
  3. Au Ier millénaire après J.-C, c’est à travers ce qu’ils avaient dit et entendu, conservé dans des textes sacrés, que nous obéissions à nos divinités perdues.
  4. Au IIe millénaire après J.-C, ces écrits perdirent leur autorité. La Révolution scientifique nous détourne des anciennes paroles pour découvrir, dans la Nature, cette autorisation perdue. Ce que nous avons vécu, pendant ces quatre derniers millénaires, c’est la lente et inexorable sécularisation de notre espèce.
  5. Vers la fin de ce IIe millénaire, cette évolution est apparemment sur le point de s’achever. C’est la Grande Ironie Humaine de la plus noble et de la plus grande tentative faite sur cette planète que, dans cette quête de l’autorisation, dans notre lecture de la parole de Dieu dans la Nature, nous y lisions si clairement que nous nous sommes trompés à ce point.

Cette sécularisation de la science, qui est désormais une évidence, a certainement ses racines dans les Lumières, auxquelles je viens de faire allusion. Elle fut cependant établie pour de bon, en Allemagne, en 1842, dans un célèbre manifeste de quatre jeunes et brillants physiologues qui le signèrent comme des pirates, avec leur propre sang.

Las de l’idéalisme hégélien et de ses interprétations pseudo-religieuses des questions matérielles, ils prirent la ferme résolution de n’examiner aucune autre force que les forces physico-chimiques courantes dans leur activité scientifiques : pas d’entités spirituelles, pas de substances divines, pas de forces vitales. C’était l’affirmation la plus cohérente et la plus catégorique du matérialisme scientifique jusqu’alors. Elle devait avoir une énorme influence.

Cinq ans plus tard, l’un des membres de leur groupe, le célèbre physicien et psychologue Hermann von Helmholtz, proclamait son Principe de la Conservation de l’Energie. Joule avait dit en termes plus imagés que « les grands éléments de la nature sont indestructibles », c’est-à-dire que la mer, le soleil, le charbon, le tonnerre, la chaleur et le vent sont une seule énergie éternelle mais Helmholtz, lui, abhorrait le sentimentalisme des romantiques. Son traitement mathématique du principe mettait froidement l’accent là où on l’a toujours placé depuis: il n’y a pas de forces extérieures dans notre monde fermé de transformations d’énergie ; il n’y a pas de place pour un dieu dans les étoiles, pas de fissure dans cet univers clos de matière par laquelle puisse s’infiltrer une influence divine, quelle qu’elle soit.

Ceci aurait pu respectueusement rester un simple principe de travail pour la science si une laïcisation encore plus stupéfiante de l’idée de sacré dans l’activité humaine n’avait immédiatement suivi. Elle était particulièrement surprenante parce qu’elle venait des rangs mêmes de la science motivée par la religion. En Grande-Bretagne, depuis le XVIIe siècle, l’étude de ce qu’on appelait « l’histoire naturelle » aboutissait couramment à la joie réconfortante de découvrir les perfections d’un Créateur bienveillant dans la nature. Quel désastre plus terrible pouvait s’abattre sur ces douces motivations et ses pensées réconfortantes que l’annonce conjointe par deux scientifiques de leur milieu, Darwin et Wallace —- tous deux naturalistes amateurs de grande volée — que c’était l’évolution, et non une intelligence divine, qui avait créé toute la nature ; ce qui avait été également exprimé auparavant de façon plus atténuée par d’autres comme Erasmus Darwin, le grand-père de Darwin, ou Lamarck, Robert Chambers, voire dans les écrits enthousiastes d’un Emerson ou d’un Goethe.

Cette nouvelle mise au point était cependant d’une force aveuglante et peu rassurante: ce Hasard Froid imprévisible, en rendant certains plus capables que d’autres de survivre dans cette lutte pour la vie — et donc de se reproduire, génération après génération —, avait aveuglément, voire cruellement, sculpté l’espèce humaine dans la matière, la simple matière.

Associée au matérialisme allemand, chez le corrosif Huxley par exemple, comme nous l’avons vu dans l’introduction à cet exposé, la théorie de l’évolution par la sélection naturelle sonnait le glas de cette tradition élevée mais désormais creuse de l’homme; création désirée de ces grandeurs majestueuses, les elohim, qui remonte directement aux profondeurs inconscientes de l’ère bicamérale.

Elle disait en un mot qu’il n’y avait pas d’autorisation venant de l’extérieur. Regardez ! Il n’y a rien, là. Ce que nous devons faire doit venir de nous.

Le roi d’Eynan peut cesser de fixer le mont Hermon. Le roi mort peut enfin mourir. Nous, nous, la fragile espèce humaine de la fin du IIe millénaire après J.-C, nous devons devenir notre propre autorisation.

D’ailleurs, à la fin du IIe millénaire, sur le point de rentrer dans le troisième, nous sommes entourés par ce problème ; problème que le nouveau millénaire résoudra, peut-être lentement, peut-être rapidement, peut-être même en entraînant d’autres changements de notre mentalité.

L’affaiblissement de la vision religieuse de l’homme dans ces dernières années du IIe millénaire s’inscrit toujours dans le cadre de la chute de l’esprit bicaméral. Elle entraîne des changements sérieux dans les moindres aspects de la vie. Dans la concurrence que se livrent les corps religieux de nos jours pour attirer des fidèles, ce sont les anciennes positions orthodoxes, dont le rite se rapproche le plus des apôtres qui se sont succédé depuis le passé bicaméral, qui sont le plus touchées par la logique consciente. On peut certainement analyser les changements intervenus dans l’Eglise catholique depuis Vatican II à la lumière de cet éloignement par rapport au sacré qui a suivi l’introduction de la conscience dans l’espèce humaine.

Le déclin des impératifs cognitifs collectifs religieux, sous la pression de la science rationaliste, provoquant relecture sur relecture des concepts théologiques traditionnels, ne peut nourrir la dimension métaphorique du rituel.

Les rituels sont des métaphores du comportement, la croyance en action, la prédiction des actes divins, la pensée exopsychique ; ils sont les moyens mnémotechniques des grandes narratisations au coeur de la vie de l’Eglise. Ainsi, lorsqu’ils se vident pour devenir des cultes de la spontanéité, de leur sérieux et de leur grandeur; quand ils sont exécutés avec indifférence et réfléchis avec une objectivité irresponsable, le centre disparaît et les cercles commencent à s’élargir.

Le résultat, dans notre ère de communications, a été universel: la liturgie s’est relâchée dans la banalité, l’adoration s’adoucit dans l’à-propos, et cette définition historique, qui conférait une identité et disait à l’homme ce qu’il était et ce qu’il devait faire, s’est vidée de son contenu. Ces tristes compromissions, souvent faites au départ par un clergé dérouté1, ne font qu’encourager le grand courant historique qu’elles sont censées contenir. Notre adéquation paralogique à une réalité médiatisée par la parole est diminuée: nous cognons des chaises qui se trouvent sur notre chemin, au lieu de les contourne ; nous nous entêtons à garder le silence plutôt que de dire que nous ne comprenons pas ce que nous dison ; nous tenons absolument à nous repérer simplement. Il s’agit de la tragédie divine, ou de la comédie profane, suivant que nous souhaitons être débarrassés du passé ou précipités dans le futur.

Ce qui se passe avec cette dissolution de l’autorisation ecclésiastique nous rappelle un peu ce qui s’est passé, il y a longtemps, après la chute de l’esprit bicaméral.

Partout, dans le monde contemporain, il y a des succédanés, d’autres formes d’autorisation. Certaines sont des renaissances d’anciennes formes: la popularité des religions de la possession en Amérique du Sud, où l’Eglise était si forte autrefois; l’extrême absolutisme religieux de l’ego fondé sur « l’Esprit » qui correspond, en fait, à la primauté de Paul sur Jésus; la montée inquiétante de la croyance sérieuse dans l’astrologie, cet héritage direct de la période de la chute de l’esprit bicaméral au Proche-Orient; ou la divination plus secondaire du Ti King, également un héritage direct de la période immédiatement après la chute en Chine.

Il y a aussi le succès énorme, commercial et parfois psychologique, des diverses méthodes de méditation, des groupes d’entraînement à l’hypnose, du contrôle de l’esprit, et des rencontres de groupes. D’autres croyances ressemblent souvent à la fuite d’une nouvelle forme d’ennui née de l’incrédulité mais se caractérisent également par cette recherche de l’autorisation: foi dans diverses pseudosciences, comme la Scientologie, ou dans des objets volants non identifiés apportant une autorisation d’autres parties de l’univers ou l’idée que les dieux étaient, à un moment donné, des visiteurs de ce type; ou la fascination têtue et confuse pour des perceptions extra-sensorielles, censées être la preuve d’un cadre spirituel de nos vies, d’où pourrait venir une autorisation; ou bien la consommation de médicaments psychotropes pour entrer en contact avec des réalités plus profondes, comme c’était le cas, en Amérique, de la plupart des civilisations indiennes indigènes pendant la chute de l’esprit bicaméral.

De même que nous avons vu en III. 2 que la chute des oracles institués donna naissance à de petits cultes de possession induite, de même le déclin des religions institutionnelles donne lieu à toutes sortes de religions plus petites et plus intimes.

On peut s’attendre, d’ailleurs, à ce que ce processus historique prenne de l’ampleur à la fin de ce siècle.

On ne peut pas dire non plus que la science moderne elle-même soit épargnée par une évolution semblable. En effet, le paysage intellectuel moderne est informé par les mêmes besoins et souvent, dans ses configurations générales, passe par les mêmes gestes quasi religieux, quoique sous une forme légèrement déguisée. Ces scientismes, comme je les appellerai, sont des ensembles d’idées scientifiques qui s’assemblent et se transforment, presque malgré eux, en systèmes de croyances, en mythologies scientifiques qui comblent le vide laissé par le divorce de la science et de la religion à notre époque1. Elles diffèrent de la science classique et de ses débats courants en ce qu’elles provoquent la même réaction que les religions qu’elles cherchent à supplanter. Elles partagent d’ailleurs, avec celles-ci, nombre de leurs caractéristiques les plus évidentes: un éclat rationnel qui explique tout; un chef ou une succession de chefs charismatiques, bien visibles et au-delà de toute critique; une série de textes canoniques qui se situent un peu en dehors de l’arène habituelle de la critique scientifique; certains gestes et rites d’interprétation ainsi que l’exigence d’un engagement total.

En échange de quoi, le fidèle reçoit ce que la religion lui donnait autrefois de façon plus universelle: une vision du monde, une hiérarchie de l’importance des choses, un oracle où il peut découvrir ce qu’il doit faire et penser; bref, une explication totale de l’homme. Cette totalité, d’ailleurs, ne s’obtient pas réellement par une explication de tout, mais par la limitation de son activité, une stricte et absolue restriction du domaine observé, afin que tout ce qui n’est pas expliqué reste invisible.

Le matérialisme, dont je viens de parler, fut l’un des premiers scientismes de ce type. Les scientifiques du milieu du xixe siècle étaient presque saisis d’enthousiasme par des découvertes spectaculaires telles que la façon dont la nutrition pouvait changer les corps et les esprits. Ainsi, il devint le mouvement qu’on a appelé le Matérialisme médical, qui voulait soulager la pauvreté et la souffrance, reprenant certaines des formes et toute la ferveur des religions qui s’affaiblissaient autour de lui. Il gagna les esprits les plus enthousiastes de sa génération, et son programme nous semble assez familier : l’éducation, pas les prières; la nutrition, pas la communion ; les médicaments, pas l’amour ; et la politique, pas les sermons.

Assez familier, parce que le Matérialisme médical, encore hanté par Hegel, atteint la maturité du matérialisme dialectique chez Marx et Engels, en reprenant à son compte encore plus de formes ecclésiastiques des religions usées qui l’entouraient. Sa superstition centrale, donc, comme maintenant, c’est la lutte des classes, sorte de divination qui offre une explication complète du passé et décide à l’avance ce qu’il faut faire à tous les moments ordinaires ou difficiles de la vie.

Même si l’ethnisme, le nationalisme et le syndicalisme — ces repères d’identité collectifs de l’homme —, ont démontré depuis longtemps le caractère mythique de la lutte des classes ; le marxisme, aujourd’hui encore, rassemble des millions de gens dans la bataille pour mettre en place les Etats les plus autoritaires que le monde ait jamais connus.

Dans les sciences médicales, je pense que le scientisme le plus flagrant a été la psychanalyse.

Sa superstition centrale est la répression -de la sexualité infantile.

Les quelques premiers cas d’hystérie que l’on pouvait interpréter en ce sens deviennent les métapheurs, grâce auxquels on peut comprendre toutes les personnalités et tous les arts, toutes les civilisations ainsi que leurs malaises. Lui aussi d’ailleurs, comme le marxisme, nécessite un engagement total, des procédures d’initiation, une relation de vénération à ses textes canoniques, et offre en échange cette même assistance dans la prise de décision et la direction de la vie qui, il y a quelques siècles, était l’apanage de la religion.

J’ajouterai également, pour prendre un exemple plus proche de mon propre héritage, le behaviorisme. En effet, lui aussi a son oracle central dans quelques expériences sur les rats et les pigeons, dont il fait les métapheurs de tout comportement et de toute l’histoire. Il donne également à l’adepte individuel le talisman de contrôle par des renforcements contingents, grâce auxquels il est censé faire face au monde et comprendre ses caprices.

Et même si l’on sait depuis longtemps que sa croyance dans l’influence essentielle du milieu, dans le développement d’un organisme totalement neuf sous n’importe quelle forme, est discutable, étant donné la structuration aptique de chaque organisme du point de vue biologique, ces principes continuent d’attirer des adeptes qui ont l’espoir d’une nouvelle société fondée sur ce type de contrôle.

Bien sûr, ces scientismes sur l’homme partent toujours de quelque chose qui est vrai : à savoir, que la nutrition peut améliorer la santé de l’esprit et du corps ; que la lutte des classes telle que Marx l’a étudiée dans la France de Louis-Napoléon était un fait ; que la guérison des symptômes de l’hystérie chez quelques patients par l’analyse de leurs souvenirs sexuels a probablement eu lieu.

Quant aux animaux affamés et aux hommes angoissés, ils apprennent certainement les réactions instrumentales pour obtenir de la nourriture ou une reconnaissance. Voilà des faits certains.

Il en est cependant de même de la forme du foie d’un animal sacrifié, ainsi que des ascendants et des méridiens des astrologues ou de la forme de l’huile sur l’eau.

Appliqués au monde comme représentants du monde entier, les faits deviennent des superstitions.

Une superstition n’est, après tout, qu’un métapheur qu’on libère pour satisfaire un besoin de savoir.

Comme les entrailles d’un animal ou le vol des oiseaux, ces superstitions scientistes deviennent les lieux de rites privilégiés où nous pouvons lire le passé et le futur de l’homme et entendre les réponses qui peuvent fonder nos actions.

La science, en conséquence, malgré toute la pompe de son objectivité, n’est pas si différente des apparitions soudaines de pseudo-religions plus facilement décriées.

Dans cette période de transition où la science se sépare de son fondement religieux, elle partage souvent avec les cartes célestes de l’astrologie ou d’une centaine d’autres irrationalismes, la même nostalgie pour la Réponse Définitive, la Seule Vérité, la Raison Unique.

Dans les échecs et la sueur des laboratoires, on sent la même tentation de proliférer en sectes, comme les réfugiés Khabiru, et de partir ici ou là à travers ce Sinaï sec de faits arides à la recherche d’une signification riche et courageuse, débordant de vérité exaltante. Tout ceci, d’ailleurs, ma métaphore et le reste, fait partie de cette phase de transition qui suit la chute de l’esprit bicaméral. Cet essai ne fait pas exception.

Curieusement, aucun de ces mouvements contemporains ne nous dit quoi que ce soit sur ce que nous sommes censés être après que les troubles de notre nutrition ont été aplanis, que « la disparition de l’état » a eu lieu, que nos libidos ont été correctement investies, ou que le chaos des renforcements a été remis en ordre. Au lieu de cela, leur discours est surtout passéiste, qui nous dit ce qui s’est mal passé, faisant allusion à quelque disgrâce cosmique, quelque réduction initiale de nos possibilités. Il s’agit, je pense, d’une autre caractéristique de la forme religieuse qu’ont hérité ces mouvements dans le vide provoqué par le retrait de la certitude ecclésiastique; celle d’une prétendue chute de l’homme.

Cette idée étrange et, je pense, fallacieuse, d’une innocence perdue, a pris son départ dans la chute de l’esprit bicaméral, justement sous la forme de la première grande narratisation consciente de l’humanit : c’est le chant des psaumes assyriens, les lamentations des hymnes hébreux, le mythe d’Eden, la perte originelle de la grâce divine, qui sont la première source des grandes religions du monde.

Cette hypothétique chute de l’homme correspond, à mon avis, à l’effort tâtonnant par des hommes récemment conscients de narratiser ce qui leur est arriv : la perte des voix et des certitudes divines dans un chaos fait de directives humaines et d’intérêts égoïstes.

Nous voyons ce thème de la certitude et de la splendeur perdues traité non seulement par toutes les religions de l’homme à travers l’histoire mais aussi, sans cesse, dans l’histoire intellectuelle non religieuse. Il est présent, de la théorie de la réminiscence des Dialogues platoniques — selon laquelle tout ce qui est nouveau est en fait le souvenir d’un monde meilleur qui a été perdu — à Rousseau qui déplore la corruption de l’homme naturel par les artifices de la civilisation.

Nous le voyons encore dans les scientismes modernes dont j’ai parlé : chez Marx, qui suppose la perte d’ « une enfance sociale de l’homme où l’humanité s’épanouit dans sa totale beauté », si clairement exposée dans ses premiers écrits — une innocence corrompue par l’argent, un paradis à reconquérir — ; ou bien chez Freud qui souligne que la névrose est profondément enracinée dans la civilisation ; nos terribles actes et désirs primordiaux dans nos passés raciaux et individuels ; et, par conséquent, une innocence antérieure, pas du tout définie, à laquelle nous retournons par la psychanalyse.

Dans le behaviorisme également, même si cela est moins clair, dans la foi non écrite que ce sont les renforcements chaotiques de l’évolution et le processus social qui doivent être contrôlés et organisés pour ramener l’homme à une condition idéale, tout à fait indéfinie, avant que ces renforcements ne déforment sa véritable nature.

Je crois donc que ces mouvements d’idées contemporains, ainsi que beaucoup d’autres, sont liés, dans le grand et long tableau de nos civilisations, à la perte d’une organisation antérieure de la nature humaine. Ils constituent des tentatives de revenir à ce qui n’est plus, tels les poètes à leurs Muses inexistantes, et, en tant que telles, ils caractérisent ces millénaires de transition dans lesquels nous nous trouvons.

Je ne veux pas dire que le penseur individuel, qu’il s’agisse du lecteur de cette page ou de son auteur, de Galilée ou de Marx, est une créature trop méprisable pour avoir une volonté consciente et s’exprimer, soit pour atteindre les absolus que sont les dieux, soit pour revenir à une innocence préconsciente; ces termes n’ont aucun sens quand on les applique à des vies individuelles, hors du grand contexte de l’histoire. C’est seulement si nous comparons nos personnes à des générations et les siècles à des heures que la structure apparaît clairement.

En tant qu’individus, nous sommes à la merci de nos propres impératifs collectifs. Au-delà des objets quotidiens, de notre jardin, de la politique ou de nos enfants, nous apercevons obscurément les formes de notre culture. Cette culture qui est notre histoire. Quand nous essayons de communiquer, de convaincre ou simplement d’intéresser les autres, nous utilisons et nous évoluons dans des modèles culturels que nous sélectionnons, mais à l’ensemble desquels nous ne pouvons échapper. Et c’est dans ce sens des formes d’attraction, d’espoir, d’intérêt, de reconnaissance ou de louanges que nous suscitons, pour nous ou pour nos idées, que nos échanges sont façonnés en ces structures historiques; ces sillons de persuasion qui, même dans l’acte de communiquer, font partie intégrante de ce qui est communiqué. Et cet essai ne fait pas exception.

Pas du tout. Il a commencé par ce qui semblait être, dans mes narratisations personnelles, le choix individuel d’un problème qui m’a profondément préoccupé pendant une grande partie de ma vie: le problème de la nature et de l’origine de tout ce pays invisible, peuplé de souvenirs immatériels et de rêveries invisibles; cet introcosme, qui est plus moi que tout ce que je peux trouver dans n’importe quel miroir.

Mais est-ce que ce désir irrésistible de découvrir la source de la conscience m’est apparu en tant que tel ?

L’idée même de vérité est une direction donnée par la culture et fait partie de cette nostalgie universelle d’une certitude antérieure. L’idée même d’une stabilité universelle, de principes solides et éternels là-bas, que l’on peut partir chercher à travers le monde, comme le ferait un chevalier arthurien pour le Graal, est, dans la morphologie de l’histoire, un héritage direct de cette recherche de dieux perdus pendant les deux premiers millénaires qui ont suivi le déclin de l’esprit bicaméral.

Ce qui était alors l’augure destiné à diriger l’action au milieu des ruines d’une mentalité archaïque est désormais la recherche d’une certitude innocente au milieu de la mythologie des faits.

(Texte français Guy de Montjou, Presses Universitaires de France, Paris, 1994)

SOURCE : http://www.julianjaynes.org/

Biographie

(wikipédia)

jaynesJulian Jaynes est né le 27 février 1920 à Newton dans le Massachusetts. Passionné très tôt par les questions de l’art et de l’origine de la conscience humaine, il commence à étudier la philosophie et la littérature à l’université Harvard en 1940. En 1943, il entre à l’université McGill où il se détourne de la philosophie traditionnelle pour s’acheminer vers la psychologie. Après une courte expérience de chargé de cours à l’université de Toronto fin 1944, il poursuit ses études à l’université Yale en 1945, obtient une maîtrise et un doctorat et travaille comme assistant de recherche. Il continue sa carrière en 1964 à l’université de Princeton, où il enseigne la psychologie de 1966 à 1990. Il décède le 21 novembre 1997 à Charlottetown dans l’Île-du-Prince-Édouard.

Dans La Naissance de la Conscience dans l’effondrement de l’esprit, le psychologue américain Julian Jaynes soutient que la conscience réflexive, proprement humaine, est permise par un processus métaphorique enraciné dans le mode de perception visuelle.

Jaynes met en place une nouvelle terminologie pour étudier le phénomène métaphorique d’un point de vue phénoménologique et cognitif. Pour lui, à la base de tout langage existe la perception brute, qui est le mode de compréhension premier du monde : il s’agit ensuite de parvenir à une métaphore de cette chose, en lui substituant quelque chose qui nous soit plus familier.

Le travail métaphorique de la compréhension implique :

  • des métaphrandes (les choses à décrire) ;
  • des métapheurs (les choses aidant à décrire les précédentes) ;
  • des parapheurs (les mots associés aux métapheurs, sèmes en quelque sorte contenus dans la connotation) ;
  • des paraphrandes (les mots associés aux choses à décrire et que la langue possède).

Pour Jaynes, tout découle de ce processus et même les modèles les plus complexes et abstraits : « Une théorie est [donc] une métaphore entre un modèle et des données » dit-il. Le langage lui-même vient de la métaphore.

En cela Jaynes réalise un point de vue révolutionnaire de la conception couramment admise : la métaphore peut en effet se figer, et former le vocabulaire qui peu à peu perd toute référence à l’analogie première (exemple : les « ailes » de l’avion, ou encore le verbe « être », qui vient du sanscrit bhu (« pousser » ou « faire pousser »), renvoyant à la métaphore d’une action réelle s’appliquant à un élément mental).

L’étymologie est ainsi pour Jaynes résultat de métaphores. Le langage a peu à peu, du concret à l’abstrait, monté « les marches qu’étaient les métaphores » et a permis ainsi de spatialiser en conscience le Réel :

« Le lexique du langage, donc, est un ensemble fini de termes qui, par le biais de la métaphore, peut s’étendre sur un ensemble infini de situations, allant même jusqu’à en créer ainsi de nouvelles4. »

La conscience s’entend pour Julian Jaynes avant tout comme un espace mental métaphorique, que l’expérience agrandit à chaque nouvelle prise de conscience.

Le processus corollaire de la narratisation vient ensuite lier ces expériences en un tout logique donnant la réflexivité. Jaynes distingue ainsi plusieurs procédés de métaphorisation

« Il y a donc toujours deux termes dans la métaphore: la chose à décrire, que j’appellerai le métaphrande, et la chose ou le rapport utilisé pour l’élucider, que j’appellerai le métapheur. Une métaphore est toujours un métapheur connu s’appliquant à un métaphrande moins connu5. j’ai inventé ces termes hybrides par simple référence à la multiplication où un multiplicateur opère sur un multiplicande. »

Les procédés premiers

  • Exemples 1 : « zip, clash, fouet, gifle, casse, pluie, griffe, craque, ronron, jappe, langue ».

Tout ce qui fait du bruit est désigné par un mot dont le son produit par la bouche est proche de ce qui est désigné : c’est l’onomatopée.

  • Exemple 2 : « boule ».

Si une chose ressemble à la forme que prend le visage lors de la prononciation du mot alors le mot est utilisé pour la chose. Pour Jaynes en effet le corps et la peau sont de puissants métapheurs.

Le procédé « savant »

  • Exemples : « métaphore, analogie, économie, construction, hippopotame ».

Deux mots dits « racines » sont mis côte à côte pour en constituer un troisième, comme dans les néologismes. On parle alors en lexicologie de dérivation lexicale. Ces métaphores figées par le temps sont néanmoins des métaphrandes.

Le procédé anthropomorphe

  • Exemple : « la tête du clou ».

Le clou est créé, au lieu d’inventer un mot ex nihilo, on compare le clou au corps d’un homme et on dit qu’il a une « tête ». Le même procédé est utilisé lorsque l’on parle des pieds et des bras du fauteuil, de la bouche d’égout, des yeux du bouillon, du nez de l’avion, de l’épaulement d’un relief, de la jambe de force et de la cheville ouvrière. En linguistique, il s’agit du procédé de la métonymie, très proche de la métaphore, qui consiste à désigner un tout par une de ses parties, un effet par la cause, l’agent par l’instrument notamment. Pour certains auteurs comme Patrick Bacry ou le Groupe µ, la métonymie est un type de métaphore, mais procédant à l’inverse sur les axes linguistiques.

Le procédé zoomorphe

  • Exemple 1 : « l’aile de l’avion ».

Le mot utilisé est pris parmi les mots disponibles antérieurement pour désigner une « partie » d’être vivant. Les mots ouïes, écailles, bec, plume, corne, queue, sabot, etc. sont utilisés pour désigner toute une palette de créations humaines, par un procédé là aussi métonymique.

  • Exemple 2 : « l’espadon ».

C’est le procédé inverse. Un espadon est d’abord une grande épée – spada – avant de désigner le bec d’un poisson. Il s’agit alors d’une extension lexicale.

On remarquera que des langues comme l’anglais et le français usent d’une métaphore passée dans l’usage pour désigner « le dos de la main », alors qu’elles ont chacune un mot à part entière pour désigner la paume, d’usage plus fréquent.

Le langage métaphorique de l’esprit

Pour Jaynes, « comprendre une chose, c’est parvenir à une métaphore de cette chose en lui substituant quelque chose qui ne soit plus familier ». Mais la métaphore ne permet pas seulement de créer du langage, ou des modèles et théories scientifiques parmi les plus abstraites (comme les mathématiques). Jaynes considère que la métaphore est la fonction d’appropriation de la conscience d’éléments extérieurs avec lesquels elle se bâtit, par analogie; le monde réel étant le métapheur.

On se représente ainsi la conscience comme une étendue, un temps (le train de pensées) et un ego, par analogie avec le monde réel, via le processus métaphorique : « L’esprit conscient subjectif est l’analogie de ce qu’on appelle le monde réel », dit-il.

Plus encore, pour Jaynes, la conscience étant par définition non visible dans le monde réel, et l’esprit ne pouvant appréhender que ce qui existe physiquement, il en déduit que jamais on ne pourra approcher la conscience dans sa pure représentation. Jamais une théorie scientifique n’en expliquera la nature: on ne peut l’approcher que par métaphores.

FIN

Copyright © 2013 ELISHEAN

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer la source: http://www.elishean.fr/

Copyright les Hathor © Elishean/2009-2015/ Elishean mag



Print Friendly, PDF & Email
Articles similaires

Suivez nous sur les réseaux sociaux

Votre aide est importante…

MilenaVous appréciez mon travail et vous voulez soutenir ce site?

Vous pouvez contribuer à la continuité de ce site en faisant un don libre par PayPal ou autre.

Même une somme minime sera la bienvenue, car je gère seule tous les sites du réseau Elishean/ les Hathor. Avec toute ma gratitude, Miléna

 

epitalon

Recherchez sur le réseau

Enseignants d’humanité

enfants-abraham-bannierrre

Articles Phares

Les + partagés cette année