A la Une La Grèce Antique

Il y a 3000 ans le mondialisme entraînait déjà la fin d’une civilisation

Photo : Federico Barocci, La fuite d’Enée (1598)

Vers – 1177, la civilisation de l’âge de bronze moderne autour de la Méditerranée s’est brutalement effondrée. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que la Grèce connaisse une renaissance culturelle. Que s’est-il donc passé il y a un peu plus de trois mille ans? C’est à cette question que répond le professeur d’histoire et d’anthropologie américain Eric H. Cline dans “1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée“, un livre fascinant.

L’auteur propose dans son ouvrage une exploration des différentes cultures du bassin méditerranéen de l’âge du bronze, en s’interrogeant en particulier sur la raison de leur rapide effondrement vers la fin du premier millénaire avant JC. Dès la préface et l’introduction, il pose clairement la question inscrite au cœur de son enquête: pourquoi des civilisations vieilles de plusieurs centaines d’années, organisées dans des empires stables et puissants, se sont-elles rapidement effondrées ? Quels facteurs faut-il incriminer ?

Ce monde formait un système, interconnecté, interdépendant, alimenté par un dense réseau. Les crises traversées par ces formations politiques se sont donc nourries les unes des autres, leurs effets se sont cumulés, et, quand les routes commerciales se sont effondrées, c’est l’ensemble de ce monde global qui a suivi.

La réponse à la question s’articule en quatre chapitres, allant du XIVe siècle au XIIe siècle avant notre ère. D’emblée, l’auteur s’attache à présenter le monde dans lequel on s’inscrit: si certaines civilisations sont relativement bien connues des lecteurs contemporains, comme l’Égypte du Nouvel Empire, d’autres le sont moins, et l’empire hittite, la Crète, la Grèce de Mycènes, sont ici fort bien présentées, au fil des sources.
L’auteur part systématiquement d’une découverte archéologique – une épave, des lettres, une tablette d’argent – pour ensuite présenter la civilisation qui est à son origine. Ou plutôt les civilisations, car c’est le leitmotiv du livre : le monde de l’âge du bronze tardif était un monde « globalisé », autrement dit densément connecté. Les différentes civilisations étaient liées par le commerce, la guerre, la diplomatie.

L’auteur sait, en particulier dans les deux premiers chapitres, faire voir ces liens qui unissaient les différentes régions : des tablettes hittites mentionnent l’emploi de mercenaires grecs, des fresques égyptiennes représentent des marchands asiatiques, une épave transporte des marchandises venues de l’ensemble du monde méditerranéen.

Et ce monde disparaît soudainement, relativement rapidement, au tournant du XIIe siècle avant J.-C. De très nombreuses explications ont été avancées pour comprendre cet effondrement, les hypothèses proposées allant d’invasions par des peuples extérieurs à un changement climatique rapide en passant par une série de catastrophes naturelles de grande ampleur.

Comme le note E. Cline, aucune de ces explications n’est pleinement satisfaisante. C’est en fait dans ces liens multiples et entrelacés que se cache la réponse à la question : chaque civilisation dépendait des autres, pour son approvisionnement en nourriture (l’empire hittite importait du blé d’Égypte) ou en matières premières (l’étain nécessaire à la fabrication du bronze venait d’Afghanistan).

Bref, ce monde formait un système, interconnecté, interdépendant, alimenté par un dense réseau. Les crises traversées par ces formations politiques se sont donc nourries les unes des autres, leurs effets se sont cumulés, et, quand les routes commerciales se sont effondrées, c’est l’ensemble de ce monde global qui a suivi.

La thèse de l’auteur est intéressante, et elle résonne, évidemment, aux oreilles du lecteur contemporain, vivant lui-même dans un monde globalisé qui s’inquiète de ses matières premières et du changement climatique. L’une des références très fortes de l’auteur, citée au moins cinq fois dans l’ouvrage et présente dès le titre, est l’ouvrage de Jared Diamond, Effondrement1 : on retrouve chez les deux auteurs une volonté d’inscrire l’histoire ancienne dans un cadre contemporain, de faire des parallèles, d’interpeller le lecteur en lui montrant que ces mondes disparus pouvaient, par bien des aspects, ressembler au nôtre.

La leçon de l’auteur est résolument politique : ce que nous disent les sociétés de l’âge du bronze, c’est que plus les civilisations sont connectées, plus les crises – politiques, économiques, sociales – se diffusent rapidement. À âge global, effondrement systémique.

Si cette volonté de rapprochement est louable, il nous semble qu’elle conduit trop souvent l’auteur à faire des comparaisons parfois légères, voire anachroniques : il n’est ainsi pas fondé de dire que les pays de l’époque formaient des États-nations (p. 89), alors qu’on sait bien que c’est là une notion fondamentalement contemporaine, ou de souligner en passant que le commerce international du XIVe siècle avant J.-C. n’était « pas si différent » de notre économie mondialisée actuelle (p. 90).

De même, selon notre point de vue, l’auteur exagère largement lorsqu’il parle de cette époque comme d’un âge global : si on peut éventuellement avancer, avec prudence, que les civilisations de la Méditerranée orientale de l’âge du bronze étaient alors si connectées qu’elles en sont venues à former un système, il est tout simplement absurde de parler « d’âge d’or de l’internationalisation et de la globalisation » (p. 57) ou de dire que cette époque formait « le premier véritable âge global ».

D’abord parce que l’idée même d’internationalisation est anachronique à une époque où n’existent pas encore de nations ; ensuite parce qu’une globalisation qui laisse de côté l’immense majorité du monde – la Chine, l’Inde, l’Afrique, sans même parler de l’Amérique – n’en est pas une.

L’ouvrage fondamental dirigé par Patrick Boucheron, Histoire du monde au XVe siècle2, prouve précisément que ce n’est qu’au XVe siècle après Jésus-Christ, avec la découverte de l’Amérique, que commence véritablement à se mettre en place un système globalisé dont notre mondialisation actuelle est l’héritière directe. Les échanges commerciaux et diplomatiques entre Hittites, Égyptiens, Chypriotes et Grecs de l’âge du bronze ne peuvent pas soutenir la comparaison. La globalisation est un concept fort, qui ne gagne rien à être ainsi inconsidérément étendu.

Au niveau de l’écriture même du livre, on peut aussi, selon nous, critiquer la mise en intrigue, permanente, et au fond assez inutile. Pas de chapitres ici mais des « actes », pas de conclusion mais un épilogue, et une volonté constante de raconter. Cela pousse E. Cline à porter une grande attention aux différents contextes de découverte des témoignages archéologiques présentés, ce qui est un net avantage sur le plan pédagogique.[…]

1177 avant JC
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Notes :
Eric H. Cline, 1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée, Paris, La Découverte, 2015, 300 p., ISBN : 9782707185938.
1 Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006.
2 Patrick Boucheron (dir.), Histoire du monde au xve siècle, Paris, Fayard, 2009.

Lectures et Revues via Fortune

Traduit par http://www.nouvelordremondial.cc

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