Âme et Conscience Retrouver tous nos Dons

Feuille de route pour l’Apocalypse : 3 Les polarités inconscientes

par Natajaran

polaritsmasculinesetfminines3fnMais où sont les signifiés de cette farandole de signifiants, qui évoquent les contraintes de l’itinéraire transformateur? La connaissance, qui vient de devenir un but, se manifeste-t-elle parce qu’on vient de l’opposer à l’ignorance, dont on prend conscience qu’elle constitue notre statut?

Dieu se montre-t-il quand on le siffle dans une prière, quand on le piste dans une pratique dévotionnelle où les gestes deviennent au fur et à mesure plus mécaniques? La liberté (dont on vient de découvrir qu’elle est la clé de l’expérience authentique) conseille-t-elle ce que l’on a à faire à chaque moment, simplement parce qu’on l’oppose, avec une complaisance gourmande, à l’autorité ou à l’imitation?

Le début du travail permanent sur soi-même indique que le discours intérieur qui se forme en permanence, triche avec le réel. Nous sommes manipulés par des nomenclatures de préférences pour interpréter les situations, et remonter à «ce qui est», qui doit remplacer la projection subjective, constitue un art sans fin, censé mener à la délivrance. Il faut donc buter en permanence contre le réel avant de pouvoir le déchiffrer, et il est nécessaire d’admettre qu’à chaque instant de nombreuses options d’interprétation de l’événement se présentent, qui détournent de sa perception pure.

Enfin, repérer les modes d’appropriation du réel les plus tenaces en nous, permet un travail profond, qui prépare la découverte du soi. Ces modes d’appropriation subjectifs sont en quelque sorte consentis quand ils proviennent des habitudes mentales, du jugement, et il est alors aisé de revenir dessus pour découvrir leur origine inconsciente, mais ils peuvent être également génériques, et dépendre des pulsions et des instincts. Nous découvrons ainsi des formes de volonté naturelle, ou héritée, qui nous traversent et nous poussent vers des objets, en dépit de notre propre volonté, qui apprend alors à s’opposer à de nombreux mouvements proposés par la nature ou le mental contingent, toujours abouché par quelque secrète complicité au rajas triomphal ou au tamas inexpugnable.

Ce labeur présente plusieurs pistes, qui peuvent toutes se combiner, puisqu’il convient que la démarche soit sans angles morts pour parvenir à de véritables résultats.

Des couches successives de projection peuvent apparaître dans la nature générique du mental, et c’est en les découvrant toutes que le travail est plus rapide. On peut par exemple être à l’aise dans la démystification des processus projetés vers l’extérieur sans pour autant savoir transformer son image de soi, ce qui rend la quête bancale, ou inversement, on peut être très adroit dans la remise en cause de ses propres perceptions et mécanismes sans pour autant être à l’aise dans la saisie objective du non-moi. Il est inconcevable de parvenir au supramental par une spécialisation dans un seul champ: ceux qui aiment à se connaître peuvent investir la réalité extérieure avec plus d’attention, ce qui développe la réceptivité, et ceux qui aiment s’identifier aux objets et ressentir et participer ne pourront pas étreindre de champ conséquent s’ils refusent de s’investir en profondeur vers le creuset de leur être, préférant la fuite renouvelée vers l’osmose et la fusion.

Il est établi aujourd’hui, même en dehors des cercles spirituels, que le moi est intolérant, par définition et par nature, à toute situation qu’il jugera (à tort ou à raison) menacer son ipséité. En termes savants, cela revient à dire que la pensée, qui est sattvique, légère, informelle, fait surgir rajas dans la colère pour préserver son territoire, ou appelle tamas dans le déni, pour fermer la porte à l’altérité vécue comme dangereuse.

Comme s’il s’agissait d’une admirable machine cosmique, l’esprit (ou la pensée) est automatiquement rattaché à l’économie du corps dans son milieu, et toutes les émotions sont conçues, soit comme des portes ouvrant sur l’extérieur pour celles qui sont positives, soit comme des portes permettant de se barricader pour les négatives. Le travail sur les émotions, les réactions, les compulsions, est aujourd’hui entrepris par de nombreux êtres humains, qui sentent bien la manipulation de la nature, quand elle les oblige à des actes qu’ils regrettent par la suite, comme s’ils y avaient été contraints.

La clarification de la nature est une condition sine qua non de la libération de l’âme, et toutes les traditions concordent sur ce thème, bien que cette démarche, qui serait libératrice si elle était suivie avec intelligence, soit imposée de l’extérieur à travers la morale, qui la rend obligatoire sans rendre compte de son bénéfice authentique dans l’usage de la durée.

Le travail spirituel cherche à apprivoiser la nature, ce qui est délicat mais finalement possible avec succès, tandis que la simple injonction morale ou religieuse ordonne de dresser la nature par toutes sortes de violences, d’interdits, de crainte du péché, comme s’il s’agissait d’un animal sauvage que seule la force peut soumettre.

Mais en général, la force de coercition de l’esprit ne vient pas à bout de la force vitale, et le dressage échoue, alors que l’apprivoisement subtil peut réussir. Une des plus grandes perversions issues de la volonté délibérée de dresser ou de faire taire la nature au lieu de la comprendre et de la modérer, est issue de l’esprit masculin, dominateur, qui a projeté sur la femme ses propres démons et frustrations, jusqu’à la maintenir dans un statut inférieur dans de nombreuses civilisations. Le yin absorbe l’adversaire au lieu de le combattre, tandis que le yang veut le détruire ou l’annihiler. Dans l’esprit humain, le yang refuse par principe ce qui lui est étranger, le yin observe, attend, s’ouvre à découvrir quelque complicité secrète ou quelque lien possible.

Mais comme la nature vitale est encore très virulente dans l’être humain, il est naturel de supposer qu’elle remonte dans l’esprit de chaque personne sexuée, pour établir une stratégie grossière de perception, inhérente et propre à chaque sexe particulier. Sans l’approfondissement du regard intérieur, l’homme n’écoute pas assez, et il est trop affirmatif, la femme ne s’exprime pas assez et tolère trop. Les choses ont considérablement changé au vingtième siècle, et la révolution de la Conscience a commencé par l’équilibrage intérieur des polarités masculine et féminine, même empirique, chez de nombreux individus. Et dans toutes les cultures, le mouvement paraît aujourd’hui inexorable, en dépit des résistances de l’esprit dominateur masculin que l’on rencontre parfois.

Il est peut-être humiliant de se rendre compte qu’une bonne partie de notre soi-disant libre arbitre est parasitée par des structures d’interprétation préconçues qui dérivent de la polarité sexuelle de l’enveloppe charnelle. En premier lieu, nous savons que l’être proprement dit transcende le sexe qui nous échoit, en second lieu, nous nous surprenons à démasquer des ramifications psychologiques subconscientes qui procèdent de notre polarité sexuelle. Il nous faut donc revenir à la base de la Manifestation, pour comprendre que nous sommes agis en partie par notre seule détermination sexuelle, qui veut, soit s’accaparer tout notre être, soit ignorer le pôle complémentaire ou, à la rigueur, le soumettre. Comme le mâle générique peut se contenter de différents types d’appropriation (territoriale, matérielle, sociale), la femelle humaine, possédée par l’esprit de son sexe, peut se contenter d’une collection de sentiments, dans un espace réduit.

Là où l’homme développe, elle rassemblera, ce qui donne finalement une structure stable au couple et à la société. Toute femme naturelle respecte le sentiment, c’est le fond de sa nature, puisqu’elle aimera ses enfants. Tout homme naturel respectera en premier lieu l’action et l’initiative, qui permettent la survie de la famille et du clan. Ces répartitions prioritaires sont extrêmement profondes, et entraînent donc des systèmes de programmation sélectifs différents. Autant dire qu’une partie du travail spirituel élémentaire est constitué par la recherche du pôle complémentaire, à l’intérieur de soi. Le yang (qui comprend le masculin mais le déborde dans de nombreux champs) doit être découvert par la femme, pour qu’elle dispose d’un système d’alternatives plus souple, jusqu’à découvrir un décisionnel qui ne dépende plus des influences qu’elle subit.

Cet accès est difficile, ou bien il s’encombre généralement de scories quantitatives, la personne payant le prix de son indépendance par une perte de sa réceptivité et de sa vulnérabilité, qualités féminines qu’il est inutile d’abandonner pour découvrir l’autonomie de pensée. L’homme est mis en demeure par l’évolution de découvrir le yin (ce qui n’a rien à voir avec une «femme intérieure»), c’est-à-dire de respecter les mouvements qui provisoirement le privent du contrôle de la réalité et des situations, et qui lui permettront d’absorber des éléments du réel qu’il jugerait hétérogènes s’il s’enfermait dans sa stratégie masculine. L’envergure masculine est surtout d’ordre abstrait et mental, alors que les femmes, qui peuvent être étroites d’esprit concernant les Idées, possèdent une envergure réelle dans le champ du concret, parce qu’elles sont rompues, en tant que porteuses de la vie, aux ruses des émotions. Le masculin peut s’ouvrir à une tolérance plus large dans le vécu, ce qui dissout la colère, et épouser ainsi les valeurs du féminin, tandis que le féminin peut s’ouvrir à la décision, et épouser ainsi le masculin en sachant jusqu’où ne pas aller trop loin dans la tolérance et la soumission.

L’adaptation du masculin au yin passe par la porte étroite de la reconnaissance du détour, de l’atermoiement, de l’hésitation, de la trêve, du doute, de l’ajournement, de l’échec possible, tandis que celle du féminin qui s’ouvre au yang, se fait par la rigueur, la justesse, la dédramatisation, la reconnaissance de la solitude intérieure, l’orientation, afin que le passif et l’actif puissent profiter l’un de l’autre au lieu de se combattre. Le masculin, non secondé par le yin, est trop acéré et cultive un champ étroit de préoccupations, le féminin, non secondé par le yang, se perd dans une durée qui s’effiloche, où les actes et les comportements s’enchaînent, sans obéir à une véritable hiérarchie. Le yang nivelle en se concentrant outre mesure, le yin en se dispersant outre mesure.

Mais la manière dont la vie a codé le yin et le yang est adaptée à ses fins, et caricaturale. Ces deux principes sont beaucoup plus larges que le masculin et le féminin, qui, finalement les réduisent en les concentrant. Il est donc nécessaire pour l’homme de purifier son yang, c’est-à-dire de le libérer de la violence, quelle que soit par ailleurs sa capacité à découvrir la réceptivité et l’écoute, puis la soumission à l’autorité divine (inutile et même dangereux avant le démantèlement des croyances). Il est nécessaire pour la femme de purifier son yin, c’est-à-dire de cesser de se considérer comme une victime des événements afin de comprendre comment elle aimante les situations qu’elle ne souhaite pas, par son attitude trop malléable, indépendamment du fait qu’elle recherche l’autonomie.

La rectification intelligente de la polarité sexuelle de base peut suffire à appeler le pôle complémentaire.

L’homme qui se libère de la colère et de la violence peut attirer le génie du yin, la femme qui se libère de la peur d’être inutile ou de décevoir, ou de manquer sa place véritable, peut inviter le yang à se manifester dans son existence. La vie a séparé radicalement le yin et le yang afin de créer le phénomène de reproduction qui la perpétue, mais les deux principes exigent une interactivité constante dans le moi pour permettre des transformations, et ils se mélangent naturellement dans de nombreux champs hors de l’existence vitale.

Étant donné que notre être psychique, qui transcende les polarités, est tout d’abord contraint de percevoir le réel à travers l’enveloppe charnelle et son sexe, la récupération du pôle complémentaire constitue une sorte de contrainte que le Divin s’impose à lui-même en remontant vers sa propre source. Les guerres seront évitées quand les mâles accepteront de chercher leur yin, et la prostitution devrait disparaître quand les femelles accepteront de chercher leur yang. Le terme d’humanité restera trompeur tant que les racines animales de notre condition ne seront pas reconnues comme de simples supports de l’incarnation, à transformer par la conscience.

Contrairement à l’opinion exotérique, le yin n’est pas entièrement passif, car sa manière d’être est suffisante pour opérer des transformations, par exemple par l’absorption (phagocytage, dissolution). De la même manière, le yang, qui semble invincible parce qu’il représente l’élan et la force, est menacé par deux contraintes qui font finalement partie de sa nature même, l’excès et l’épuisement, qui lui confèrent un caractère passif au terme de sa manifestation. Si le moi reste enfermé dans une seule polarité, il ne sait pas renverser le yin vers le yang, et réciproquement, ce qui donne toujours les mêmes résultats ordinaires, des hommes qui soumettent un fragment du réel en sacrifiant tout le reste, des femmes qui cherchent une satisfaction holistique sans y parvenir, et qui imaginent des situations plus satisfaisantes qui se dérobent sans cesse.

La psychologie récente est prête aujourd’hui à reconnaître que le schéma d’interprétation naturel des choses qui confère au moi son identité, doit être brisé par toutes sortes de moyens, y compris la souffrance, pour donner sur de nouvelles stratégies à la fois perceptives et décisionnelles. La proportion des trois guna est combinée chez chacun d’une manière puissante par la nature, et il est nécessaire de rompre leur équilibre naturel pour les voir développer d’autres approches de la réalité.

La poussée de sattva provoque le retour d’un idéalisme puissant prêt à s’opposer au monde contingent, jugé décevant et nécessitant une transformation radicale, et elle peut déclencher le besoin de transformer ses modes de perception. La poussée de rajas provoque la reconnaissance des besoins personnels et l’intention de les satisfaire dans une approche créative et responsable de la réalité matérielle, qui libère des imitations et des influences.

La poussée de tamas provoque la dépression, la démission spirituelle, le cynisme, l’abandon des valeurs transcendantales et même morales au profit des règles en vigueur, et une adaptation, par la veulerie, l’hypocrisie, l’imitation, au contexte contingent. L’explosion du schéma naturel des guna en chacun, amène des perturbations provisoires, des crises petites ou grandes, en même temps que la possibilité de les vivre d’une nouvelle manière, qui ramifie davantage à la totalité. Les conflits, les hiatus, les échecs, les pertes affectives, les graves désillusions, permettent de triturer le schéma naturel, de le dépecer, et, quelles que soient les difficultés, le processus de différenciation authentique peut finir par se produire, avec une nouvelle proportion consentie des guna.

Dégager la pure lumière sattvique dans le mental constitue déjà une entreprise en soi. L’intelligence générique protège le sujet charnel, souligne ses désirs, qui mettent en œuvre rajas, et ses peurs, qui appellent l’obscurité de tamas. Le moi doit donc impérativement changer ses modes d’identification s’il veut évoluer, affronter ses peurs, modérer ses désirs. L’expansion de la conscience individuelle authentique ne peut s’opérer qu’à ce prix-là, en sortant d’une part de l’ornière du désir qui se pousse toujours en avant et monopolise l’imaginaire et l’approche de l’avenir, en affrontant d’autre part les peurs profondes qui interdisent la reconnaissance de l’imprévu, du présent pur, sacrifiés à des mobiles sécuritaires, des visions conservatrices, des perpétuations sacralisées.

Il y a déjà, dans la montée du sattva qui accepte d’observer les deux autres guna, le début d’une construction individuelle ouverte et aléatoire, qui déboute le passé, puisque l’expérience est acceptée, et commence à prévaloir sur les représentations fermées des buts et valeurs socioculturelles. C’est une avancée évolutive, puisque la majorité des êtres humains évite les expériences dont ils ne peuvent prévoir les résultats.

S’ils s’autorisent la croyance en Dieu, c’est pour en tirer quelque bénéfice personnel, ou justifier leur propre existence en lui donnant un sens qui reste extérieur à l’individu lui-même, s’il ne plonge pas dans la transformation de sa perception. Ils ne croient pas pour mettre à l’épreuve leur possibilité de connaître Dieu, ce qui exigerait beaucoup trop, et ouvrirait la croyance, si confortable, vers l’abîme du mystère de l’identité, où elle pourrait se perdre en atermoiements.

Si le moi s’autorise à se passer de Dieu, c’est pour mieux fonder sa liberté individuelle, dont il deviendra l’esclave, en s’interdisant de se soumettre à une loi supérieure, parce qu’encore inconnue, qui pourrait révéler le secret exhaustif, l’évolution de la vie vers le Supramental, à travers la conscience humaine.

Le propre de la voie, c’est donc d’accepter l’expérience pure, au lieu de vouloir à tout prix qu’elle apporte ce qu’on attend, et c’est parce que ce principe n’est pas appliqué que le monde humain manque l’amour. Seule une démarche permanente permet de se libérer des attentes innombrables que les guna suscitent en nous, idéales avec sattva, agréables avec rajas, sécuritaires avec tamas. C’est sattva qui doit l’emporter, naturellement, et toujours étendre son empire et son territoire psychologique.

C’est la voie empruntée par les saints, dont certains restent attachés à la claire lumière sattvique, tandis que les jnanins et les sages essaient aussi de se libérer de leur attachement au bien, et de passer au-delà des trois guna, ce qui est un statut privilégié. Dans cette dimension, le sujet reste ouvert à la vie, abandonne les protections et accepte la vulnérabilité, et soumet rajas sans le refouler ni le cultiver, en s’accordant quelques plaisirs si cela est nécessaire. La présence divine est ressentie dans la Manifestation, et beaucoup de dualités s’effondrent, mais il est improbable de parvenir à une telle perception sans un long labeur, qui comprend par définition des crises, des épreuves, parfois des sacrifices.

Cette possibilité d’être aussi bien délivré du péché que de la recherche obsessionnelle de la perfection, les deux extrêmes qui tirent le sujet hors de l’observation du présent, est naturellement chantée dans l’Advaïta, une ancienne tradition hindoue qui clôt toute polémique entre l’immanent et le transcendant, les deux se confondant dans l’unité pure, indescriptible, dans laquelle le sujet ne peut plus se définir lui-même, puisqu’il est aussi bien ce qu’il est que ce qu’il perçoit à l’extérieur, sans confusion ni identification, soit une extension merveilleuse du moi, alentour, parce que toutes les propriétés du mental ont été découvertes, pacifiées, réunies, et enfin éliminées pour que surgisse le Moi universel, sans caractéristiques.

L’Advaïta, parce qu’il suppose que l’être et l’unité sont la même chose, développe de cercle en cercle le paradigme que le moi spirituel peut tout contenir, dépasser toute perception duelle. Par le travail approfondi, il n’est plus nécessaire de différencier le bien du mal, l’erreur de la perfection, le samsara du nirvana, le salut du moment présent, la finalité de la gratuité ludique du moment présent vécu dans l’Absolu. Les choses apparaissent dans leur nature, un témoin illimité les contemple, qui peut, à la rigueur, postuler qu’il existe un chemin pour aboutir aussi loin, en laissant quelques points de repère.

Avant la vision aurobindienne, l’Advaïta était séduisant pour un être libre, épris de vastitude, d’Infini, d’Unité, et amoureux de la conscience suprême, qu’une ascèse parfaite peut subodorer dans la Manifestation. D’un point de vue réducteur mais didactique, le paradigme supramental ajoute à l’Advaïta la puissance de l’énergie de la Mère des Mondes, qui peut être expérimentée physiquement, ce qui constitue une manière de vivre l’Unité suprême, bien que ce processus soit dans sa forme duelle, puisqu’il met aux prises la mémoire de l’Évolution figée dans les structures de la vie avec l’Intelligence suprême, et son tourbillon atomique, ce qui est le propre du yoga de Mère, ou yoga supramental.

Nous aurons beau nous enfoncer dans n’importe quel particularisme traditionnel, nous trouverons en chacun d’eux un lien avec le supramental, insuffisant peut-être, mais présent, puisque le Supramental est à la fois Dieu sous son aspect supérieur au Dieu créateur et aux entités immortelles, et l’énergie primordiale qui se cristallise dans la Manifestation.

La conscience en nous se tourne vers le Divin en tant que Conscience suprême, l’être incarné en nous, veut ou peut recevoir le Divin sous la forme d’une ou plusieurs des quatre énergies supramentales que Sri Aurobindo a recensées, et qui mesurent automatiquement leur portée, tant leur pouvoir est absolu.

Les religions et les voies traditionnelles ont pressenti le Divin ou voulaient s’en rapprocher, ou bien, confusément, postulaient son existence pour justifier de la vie sur terre, et lui accorder un statut transcendantal, dans lequel l’être l’emporte sur la nature. Mais trop peu d’êtres humains ont cherché l’être au-delà de leur moi contingent ou mental pour que la nouvelle de l’établissement du Supramental puisse être comprise par un grand nombre d’individus.

En revanche, ceux qui s’attelleront à cette reconnaissance retrouveront la trace du projet évolutif dans leur propre pratique spirituelle, et pourront la relier à la vision suprême de Sri Aurobindo. Il suffit de comprendre que le Supramental est une extension, une expansion de la Vérité, et toutes les vérités antérieures peuvent se soumettre à l’unique projet de la descente du Divin dans la Matière.

C’est ainsi qu’un chercheur averti peut observer les guna à l’œuvre dans son esprit et sa nature sans pour autant s’enfermer dans le Samkhya ou le jnana-yoga qui les avait révélés correctement avant Sri Aurobindo. C’est ainsi qu’un taoïste avancé peut jongler avec la perception du yin et du yang sans dépendre d’aucune école, ou qu’un croyant pratique, animé d’un amour constant de Dieu et des œuvres, peut continuer son chemin en remettant son action au Divin, au lieu de l’encadrer dans le dogme originel qui lui aura donné sa première forme.

C’est ainsi qu’on retrouvera également dans le tantrisme et le shivaïsme secret, l’idée de réconcilier l’Esprit et la Matière, alors qu’on dispose déjà du témoin intérieur, du Soi, pour estomper les différences entre les principes et leur manifestation dans la vie, jusqu’à célébrer le Divin dans l’existence elle-même et ses pouvoirs, une voie qui demeure très dangereuse par le système particulier de hiérarchisation des forces, qui laisse souvent la porte ouverte à toutes sortes d’abus pour ceux qui ne sont pas prêts.

Toutes les oppositions sont dialectiques, mais l’unité vivante est le but de la voie, le rassemblement du moi et du non-moi dans une coïncidence parfaite, l’objet de la quête. Le Divin couronne le non-moi, en constitue l’ultime essence et principe, et si nous mettons de côté l’aspect historique de la question avec des prévisions impossibles, il est naturel de concevoir que le Supramental finira par se manifester, puisqu’il est l’origine absolue aussi bien de la Matière, que de la vie qui s’en détache à contre-courant, que du mental qu’il surplombe.

Avant que Sri Aurobindo ne s’empare définitivement du système conscience énergie, de nombreux maîtres hindous avaient déjà patiemment repéré et établi qu’à chaque degré de conscience correspondait un degré d’énergie. Ils s’insurgeaient contre l’idée, soutenue par les maîtres novices, que la vie était inférieure au Soi, puisqu’ils constataient qu’ils y appartenaient, et refusaient donc de s’établir dans le nirvana qui les détacherait de l’existence.

Eux aussi préfiguraient le supramental, puisque sa caractéristique est de changer les conditions de la vie elle-même, en infusant sur terre la force originelle, sensible sur le plan physique, pour tout individu qui aura découvert les espaces supérieurs de l’Identité.

On peut bien sûr tirer une certaine satisfaction de reproduire la boucle par laquelle l’Esprit s’est perdu et retrouvé en se dispersant dans de nombreuses formes qui ont fragmenté son pouvoir originel, mais cette reconstitution n’explique rien, et ne rapproche pas forcément l’adepte du Supramental, s’il s’attache à la carte plutôt qu’au territoire du moi à transformer radicalement.

Les rishis védiques avaient sans doute atteint le supramental, sans parvenir à le joindre à la matière, ce qu’a effectué Sri Aurobindo, puisque Mère, dès 1956, soit moins de six ans après la disparition du maître, a contacté le supramental sur le plan physique. (Agenda, Institut de recherches évolutives). Bien que nous ne sachions pas pourquoi le supramental a disparu après l’ère des rishis, il nous semble logique d’affirmer qu’il restera disponible sur terre si quelques individus seulement parviennent à le vivre dans leur corps, ce qui est l’objet du yoga supramental proprement dit. Il y aurait alors une véritable mutation de l’espèce, qui ne viendrait pas seulement du bas, quelques progrès internes de l’ADN humain, mais du haut également, à travers la conscience mentale éclairée par le soi, puis par le supramental, puis par la shakti divine amorçant dans le corps physique des procédures vibratoires nouvelles.

La perte du Supramental il y a quelques milliers d’années n’a pas pour autant condamné l’Inde à l’obscurité. Les sages ont découvert le Brahman, conservé sa trace immatérielle dans de nombreuses doctrines, certains ont voulu lui octroyer un statut divin, d’autres ont considéré qu’il était vide et devait libérer de tout karma et de toute attraction pour la vie, en décrétant qu’il libérait l’âme de ses incessantes descentes sur terre.

D’autres ont affirmé qu’il n’avait aucune raison de dissimuler l’existence ni de l’inférioriser, et ils se sont à la fois dirigés vers la mystique, soit la connaissance du Seigneur, et vers les œuvres, soit le projet d’améliorer l’existence en refusant de considérer l’extinction dans le nirvana comme le but suprême. L’Inde a donc défini depuis quatre mille ans peut-être, différents types de réalisation à partir du Brahman, mais si son obtention, c’est-à-dire la libération radicale de la pensée, est laissée de côté au profit d’autre chose, nous pouvons certifier que le propre de l’hindouïsme n’est pas représenté, puisque c’est en cela que l’âme indienne s’est vraiment spécialisée.

Sa supériorité tient au fait qu’elle a su à la fois proposer cette voie que l’Occident ignore ou presque, sans pour autant renoncer à la mystique, soit les chemins qui permettent de voir et de toucher des plans dynamiques de la création supérieure, comme le surmental, et qui originent l’existence dans un projet divin.

En général, une fois que le Divin actif est reconnu, derrière le Brahman ou à l’intérieur de lui, la question de l’âme immortelle est posée, alors que ce n’est pas nécessaire dans le paradigme de la voie du Soi. En effet, beaucoup de maîtres traditionnels, y compris Gautama, se fondent dans le Vide transcendant et n’éprouvent plus le besoin de se survivre à eux-mêmes, sous quelque forme que ce soit, quand ils sont parvenus à ce stade.

Ce sont donc plutôt les mystiques, qui touchent à des plans de conscience dynamique de la Vérité, qui éprouvent le sentiment d’une continuité inaliénable de leur conscience, et qui établissent l’existence de l’âme. Ils évoquent alors une entité plus profonde que celle qui constitue leur identité actuelle, et renoncent à s’approprier ce support qu’ils jugent supérieur au sentiment de leur propre moi, d’autant que l’accès volontaire, s’il est possible, n’est pas forcément permanent, tant ce principe est élevé, profond, mystérieux, et indépendant de la durée.

La théorie de la réincarnation a donc gagné des types d’humains qui n’avaient pas la possibilité de comprendre de quoi il s’agissait, par manque d’expérience intérieure, et l’on a fini par s’imaginer que c’était le moi actuel qui devait «se réincarner», ce qui n’a strictement aucun sens, et maintient l’esprit humain dans une quête perverse de la vérité, qu’il cherche à s’approprier pour en tirer un bénéfice personnel. Cette méprise désastreuse a d’ailleurs paradoxalement servi aux maîtres du Soi, qui ont recruté des êtres intéressés par la Vérité, et non ses avantages supposés, et qui ont pu ainsi se plonger dans le présent absolu sans en attendre de récompense, et sans se préoccuper de cette question, leur propre survie ou celle de leur âme.

Sommaire

1 Transformer le champ psychologique

2 L’énigme du Supramental

3 Les polarités inconscientes

4 La représentation du Supramental

5 Les lois de l’évolution

6 La préparation au Supramental

7 Les dangers de nommer la voie

8 Esquisse d’une théorie d’ensemble

Source : http://www.supramental.fr/
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