Comment naquit le Christianisme

Comment naquit le Christianisme – 8 Apollôs et les thérapeutes

appolloniusVoici les 28 chapitres de l’oeuvre d’André Wautier sur les débuts du Christianisme.

Un monument intense d’érudition, et la source de multiples polémiques.

Chapitre VIII:

Apollôs et les thérapeutes. L’influence de Philon d’ Alexandrie.

Cependant, dans le même temps Paul de tarse évangélisait l’Asie mineure et la Grèce, d’autres prédicateurs étaient arrivés dans ces régions, porteur alors de « bonnes nouvelles » analogues, qu’ils devaient répandre même jusqu’à Rome, où Paul n’était pas encore allé en personne, bien que son évangile y eût sans doute été prêché par quelques- uns de ses disciples. Cela n’aurait pas encore été trop grave pour Paul et ses ouailles, car l’expression était assez courante à l’époque (1).

On a même retrouvé à Prière en Ionie et à Halicarnasse en Carie des inscriptions grecques disant prêt ceci : « à nous et à ce qui nous suivrons il a été envoyés comme un sauveur… Le jour de la naissance de ce dieu a été, pour le monde entier, le début de bonnes nouvelles venant de lui. » Or, de qui est-il question ? De l’empereur Auguste. « nous voyons ici reporté sur les empereurs romains la conception orientale du souverain Sauveur du monde » commente van Eysinga (2).

Mais ce qui devait alarmer au plus haut point l’apôtre Paul, c’est que quelques-uns de ces porteurs d’autres « bonnes nouvelles « se réclamaient comme lui de Jésus ; qu’ ils étaient allés jusqu’en des villes où il avait fondé quelques-unes de ses principales communautés à lui et que plusieurs de ses propres fidèles s’étaient laissé convaincre par eux. On peut mesurer son angoisse à la lecture de son épître aux Galates, dans laquelle il engage ses destinataire à se défier de ceux qui annoncent un évangile différent du sien, et de sa deuxième lettre aux Corinthiens, où il s’en prend à des « archiapôtres » qui prêchent  » un autre Jésus » (II Cor.XI,4-5). C’est sans doute à partir de cette époque d’ailleurs qu’il va se mettre envoyer des missives aux Églises qu’il avait fondée pour les exhorter à rester fidèles à leur foi et à son enseignement à lui, à ne pas se diviser, et préciser par la même occasion certains points de sa doctrine. (3)

D’autre part, on le sait, un groupe important de disciple de Jean Dosithée, auxquels s’était rallié son fils Jean, s’étaient rendus à Ephèse, fuyant la persécution de Jérusalem. Les actes des apôtres relatent qu’ils y furent rejoints par un certain Apollôs, un juif devenu d’Égypte, lequel avait lui-même été converti par d’autres disciples de Jean le Baptiseur ou qui avait peut-être même été de ses disciples directs, mais qui avait aussi entendu parler de Jésus le nazaréen, sans doute par des thérapeutes : car il avait fréquentée ceux-ci après Jésus, comme l’avait fait aussi Philon d’Alexandrie, dont il avait également été l’un de ses élèves et dont il convient maintenant de parler car son influence sur la doctrine chrétienne, telle qu’elle finit par prendre forme définitivement, est importante.

Philon d’Alexandrie (il convient de préciser , car il y eut aussi, peu après lui, un filon de Biblos), a d’ailleurs joué un rôle capital également dans la formation de la philosophie juive : celle-ci constitue, grâce à lui, une synthèse de la culture hébraïque et de la philosophie grecque (en particulier celle de Platon), à peu près comme plus tard Thomas d’Aquin devait tenter une synthèse de la religion chrétienne médiévales et de la philosophie d’Aristote. Or on sait combien le christianisme, à ses débuts, fût influencé par la philosophie de Socrate et de Platon, à laquelle il doit notamment la croyance en l’immortalité de l’âme. Il est des plus vraisemblable que c’est par le truchement des essénien, puis de Philon (sans doute grâce à son élève à Apollôs) que cette idée s’introduisit dans la doctrine chrétienne (de même d’ailleurs que c’est par le juif Maïmonide que, plus tard, Thomas d’ Aquin devait connaître Aristote). L’oeuvre de Philon d’Alexandrie est donc essentiel à la fois dans l’évolution de la pensée juive et dans la naissance de philosophie chrétienne. Et pourtant, fait assez étonnant, on trouve dans ses écrits connu aucune mention de Jésus, ni de Paul, qui furent pourtant ses contemporains, tout comme Jean dit le baptiseur (4).

Né probablement entre l’an XX et l’an XV avant notre ère, Philon devait avoir peu près le même âge que Jean , 10 à 15 ans de plus que Jésus le nazaréen, une vingtaine d’années de plus que Paul Tarse. On sait que les copiste chrétien ont mutilé ou arrangé de nombreux textes datant de cette époque et des trois premiers siècles de notre ère, et c’est sans doute ce qui explique, en grande partie, qu’on trouve si peu de mention de Jésus et de Jean dans ces textes, car ils avait coutume de supprimer ou de remanier tous les passages où ces personnages étaient dépeint sous des traits trop différents de ceux sous lesquels ils apparaissent dans les livres reconnus comme orthodoxe par L’Église, détruisant ensuite les originaux.

Cette explication paraît insuffisante en ce qui concerne des oeuvres de Philon, car la plupart de celles-ci nous sont parvenus en entier et apparemment à peu près intacte Il est vrai que, comme l’a fait remarquer Jean DANIÉLOU (5), à part les esséniens (qu’il appelle « esséens »), Philon d’Alexandrie ne parle guère non plus, dans ses oeuvres, des sectes juives de son temps. Il est vrai aussi qu’il vécût en Égypte, alors que Jean l’Immergeur ne vécut qu’en Palestine et que Paul n’ alla jamais en Afrique. D’autre part, il semble bien que Jésus le Nazaréen, on l’a vu, ait fréquenté ces thérapeutes d’Égypte que Philon connaissait bien et qui constituait une branche de l’essénisme. Et, en outre, Philon était fort lié avec les Hérode, qui jouèrent un grand rôle dans la vie et surtout dans la mort du Baptiseur, de Jésus et même de Paul : un neveu de Philon sera le premier mari de la fameuse reine Bérénice âgée de 13 ans au moment de ce mariage.

Philon lui-même devait jouer un rôle de premier plan dans les troubles qui se produisirent à son époque, tant en Palestine qu’en Égypte. Comme on l’a vu au chapitre 1er et 2, des désordres sérieux s’étaient produits en Palestine entre les années 30 et 50, alors que les juifs et les samaritains, en particulier les partisans de Jean, de Jésus et de Théudas, avait eu maille à partir avec les romains. Il en alla de même vers le même temps en Égypte, notamment à Alexandrie, ou de graves différents opposèrent la colonie juive de la ville aux dirigeants romains.

L’implantation juive en Égypte étaient fort ancienne : dès le VIème siècle avant notre ère, de nombreux hébreux étaient en quelque sorte retournés au pays qu’avaient quitté leurs ancêtres conduit par Moïse. Il semble, au surplus, qu’au moment où ils fonda Alexandrie , en 332, Alexandrie le Grand y ait lui-même attiré des juifs. Ceux-ci ne tardèrent pas, en tout cas, à s’y multiplier et on estime qu’à l’époque de Philon, ils devaient être environ 1 million en Égypte dont plus de 100.000 à Alexandrie, soit à peu près le tiers de la population totale cette ville où, sans former ce qu’on appellerait aujourd’hui un ghetto, ils étaient concentrés dans un quartier, le 4ème, désigné sous la lettre delta, lequel était un endroit résidentiel agréable.

Ces juifs pratiquaient en général fidèlement la religion de leurs ancêtres, mais en même temps, les plus instruit parmi eux étaient parfaitement au fait de la pensée grecque et hellénistique. C’est d’ailleurs dans ce milieu qu’avait été rédigé la version grecque, dite des Septante, des premiers livres de la bible, ainsi que les derniers livres de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Ancien testament, qui n’existent pour la plupart qu’en grec (tout comme ceux du Nouveau Testament dans leur version canonique), hormis quelques fragments en araméen qui ont été retrouvé à Coumrâne.(6)

C’est dans ce milieu aussi que naquit, Philon. Bien que profondément hellénisé, par conséquent, il n’était pas moins resté fidèlement attachée au culte de Jéhovah et il se sentait étroitement solidaire de ses coreligionnaires. Sa vie et toute son oeuvre sont marquées par ces deux courants de pensée et, s’il s’employait dans ses écrits à concilier la doctrine juive et la pensée helléniques, il n’hésita pas prendre parti pour ceux de sa nation lorsque ces derniers se heurteront au maître romains de l’Égypte et de la Palestine.

Comme on l’a vu à la fin du chapitre III, Tibère avait, à la suite de désordres qui avaient eu lieu en Palestine, rappelé Pilate, qu’il avait remplacé par Marulus, et déposé Hérode Antipas, cependant que son successeur Caligula avait élevé à la royauté et Hérode Agrippas en 40. À cette époque, le gouverneur romain d’ Égypte avait nom Flaccus . C’est sous le gouvernement de ce dernier se produisirent à Alexandrie diverses manifestations antisémites, qu’il crut opportun de tolérer, voire d’encourager. Caligula avait, ayant à peine accédé au principat, ordonné qu’on plaça des statues de lui dans les édifices publics, y compris les temples de toutes les religions, notamment les synagogues. Les juifs d’Alexandrie refusèrent d’ obéir à cet ordre, contraire au Décalogue. Flaccus prit prétexte de ce refus pour les déclarer étrangers et, en 38 , Alexandrie fut le théâtre d’un véritable pogrome avant la lettre.

Philon n’hésita pas à se plaindre auprès de Hérode Agrippa, auquel, on l’a dit, il était lié et qui était en outre un ami de Caligula. Agrippa intervint alors auprès de ce dernier et lui remit même un pamphlet contre Flaccus (celui-là même dont il est question ci-dessus, à la note 4) écrit par Philon. Sa démarche fut couronnée de succès, car Caligula appela floculus et le fit même arrêter. Enhardi par ce résultat , Philon voulut aller plus loin. Il prit la tête d’une délégation de juifs d’Alexandrie et de Judée qui se rendit à Rome (en vue d’améliorer encore le statut politique dont ils jouissaient et de se prémunir contre toute nouvelle accusation d’impiété. Pareille accusation était soutenu, en effet, par une autre délégation d’ alexandrins, qui avait pris pour avocat incertain Apion, un grammairien grec d’Alexandrie, adepte du simonisme, établi à Rome depuis quelque temps et dont on aura à reparler. L’ambassade de Philon devait tourner mal, au moins au début. Caligula était entre-temps devenu le fou sanguinaire dont l’histoire a gardé la navrante mémoire (7).

Il était revenu sur sa première décision favorable au juifs et voulait qu’on érigea sa statue, non seulement dans les synagogues, mais même dans le temple de Jérusalem, et qu’on lui rendît le même culte qu’à un dieu ! L’ordre fût transmis à Pétrone successeur de Vitellius comme légat en Syrie, qui reçut à Tibériade une délégation de juifs de Jérusalem. Ceux-ci arrivèrent à le convaincre de différer l’exécution des instructions qu’il avait reçue. De son côté, Hérode Agrippas se rendit en hâte à Rome pour tenter d’infléchir à nouveau Caligula. Les audiences que ce dernier avait entre-temps accordé à Philon et ses amis avaient été, les unes orageuses, les autres grotesques. L’une d’elles, par bonheur, s’était terminée assez bien: à la suite d’un quiproquo à propos de l’interdiction par les lois juives de manger de la viande porc , Philon avait entrepris d’expliquer patiemment au prince que chaque nation a ses coutumes, qu’il ne faut donc pas s’ étonner de leurs divergences, et Caligula avait fini par conclure que les juifs étaient plus fou qu’ impies. Mais il n’en avait pas moins maintenu ses exigences au sujet de sa statue.

Les choses auraient pu donc se gâter à nouveau, quand survint le meurtre de Caligula en 41 et l’accession de Claude au principat. En Syrie et en Palestine, Pétrone ne peut donner satisfaction aux juifs, car à Rome le nouveau prince, pacifique et raisonnable, avait donné gain de cause Philon et à Hérode Agrippa: « Caligula, en sa grande folie, a opprimé les juifs parce qu’ils ne voulaient pas transgresser leur religion nationale et le traiter en dieu. Je décrète que le peuple juif ne soit pas privé de ses droits et qu’il soit autorisés à persévérer dans sa religion… » (8).

Philon put donc rentrer Alexandrie en triomphateur et y passer paisiblement la dizaine d’années qu’il lui restait à vivre, cependant que son propre frère Alexandre Lysimaque y occupait le poste d’ Alabarque, la plus haute fonction civile de la communauté juive de la cité. Mêlé comme il le fut, par conséquent, aux événements de son temps, le silence de Philon au sujet de Jean le Baptiseur, Jésus le nazaréen et de Paul de tarse, c’est-à-dire des trois hommes qui furent à la base ce qui allait devenir le christianisme, se comprend assez mal.

Il est vrai que Philon ne parle pas davantage, dans ses oeuvres, de Hillel et de Gamaliel, qui jouèrent pourtant, eux aussi, un rôle important dans l’évolution du judaïsme et qui furent également ses contemporains. Il résulte toutefois d’une allusion d’ Eusèbe de Césaré dansant « histoire de l’église » (II,v,7) que, dans une de ses oeuvres , Philon rapportait des troubles survenus au Judée sous Tibère. Comme par hasard cette oeuvre est une des rares de cet auteur qui soit entièrement perdue…

Inversement cependant, on peut écrire que ceux qui ont continué l’ oeuvre des trois prophètes du christianisme ont, au contraire, fort bien connu les oeuvres de Philon et que l’un d’ eux au moins doit avoir fréquenté Philon lui-même. On retrouve en particulier l’influence du philosophe juifs dans les oeuvres attribuée à l’apôtres Jean, lesquels ont une résonance philosophique généralement absente des autres livres du nouveau testament, ainsi que dans certaines des épîtres attribuées à Paul, et cela est presque sans doute dû à la rencontre qui le lieu à Ephèse entre ledit Paul et Apollôs, rencontre qui est relatée dans les actes des apôtres (XVIII,24, à XIX,21), mais d’une façon inexacte, car le rôle d’Apollôs y et minimisé.

Cet Apollôs qui semble bien avoir été disciples successivement de Jean le Baptiseur et de Philon d’Alexandrie, avait en tout cas beaucoup voyagé, tâchant sans doute de faire lui-même des prosélytes en Égypte, en Palestine, en Syrie, en Asie mineure, en Grèce, fréquentant principalement les esséniens, comme l’avait fait Philon lui-même et Paul de tarse, notamment les thérapeutes, grâce auxquels il dut entendre parler de Jésus, qui avait probablement été des leurs ; mais on sait aussi que l’influence du nazaréen, dans les débuts , fût assez restreinte : Apollôs ne doit s’y être intéressé que parce qu’il avait, comme lui, connu Jean le Baptiseur. Probablement aussi quelques-uns des johannites dispersés après la lapidation d’Etienne et de Nicanor, se réfugièrent-ils à Alexandrie et Apollôs doit-il avoir eu des contacts avec certains d’entre eux, par qui il dut ainsi entendre parler, non seulement d’Etienne mais de Jésus et peut-être de Théudas.

Les thérapeutes d’ Égypte avait leur centre près du lac Maréotis, mais ils comptaient des adeptes dans tout le pays, dont un grand nombre aux environs d’ Alexandrie. Ils s’adonnaient à la contemplation et à l’étude des livres saints dont il s’attachaient à comprendre le sens allégorique. Aux textes de la loi et les prophètes ils ajoutaient d’ailleurs des écrits composés par les plus savants d’entre eux, si bien que leurs croyances avaient fini par s’éloigner assez sensiblement de l’orthodoxie judaïques. En outre, ils faisaient des recrues, non seulement parmi les juifs, mais dans toute la population, en général dans les classes supérieures, ce qui constitue un des quelques points par lesquels ils diffèrent des autres esséniens, lesquels recrutaient plutôt dans les classes populaires. Une autre différence et que, tandis que les esséniens n’admettent habituellement pas des femmes, les thérapeutes au contraire avait des adeptes des deux sexes. Ils étaient cependant eux aussi dualistes, distinguant l’âme du corps, la matière de l’esprit, celui-ci étant le siège des perfections, tandis que celle-là était mauvaise et méprisable. Les uns comme les autres, malgré leurs origines sociales différentes, pratiquaient le partage des biens mis en commun. Il est probable, rappelons-le une fois de plus, que Jésus le nazaréen les ait fréquenté avant de prêcher sa propre doctrine (9).

Les thérapeutes tenaient en outre, tout comme les fidèles d’Attis et ceux d’Eshmoûn, des repas collectifs, agapes au cours desquels l’un d’eux exposait un point de doctrine, qui était ensuite discuté publiquement. Il en allait ainsi le jour du sabbat, ainsi que tous les cinquante jours , 50 étant pour eux un nombre sacré (9 bis). Ces jours-là, en plus, on chantait des hymnes. Rien d’étonnant à ce qu’un homme ayant fréquenté assidûment un tel milieu hautement intellectuel, comme Apollôs, ait pu être qualifiée d’ “homme éloquent versées dans les écritures » (Actes VIII 24). Tout cela n’était pas sans analogie non plus avec d’autres cultes égyptien comme ceux d’Osiris, d’ Attis et surtout de Sérapis (dont le nom, contraction d’Oussir-Api est d’ailleurs assez proche de celui des “thérapeutes”)

Le culte de Sérapis n’était pourtant pas né en Égypte au 4e siècle avant notre ère, au temps des Lagides, mais il avait fini par devenir une sorte de syncrétismes de diverses mythologies grecques, égyptiennes et aussi iraniennes. À l’origine, Sérapis n’avait été que le dieu de la mort. Mais il fut bientôt identifié au soleil et à Zeus, puis à Asclépios, un disciple du légendaire Hermès Trismégiste révérés comme le dieu des guérisseurs. Un temple merveilleux, le Sérapéion avait été construit pour lui `à Alexandrie (10).

Des guérisons miraculeuses s’y produisirent et furent attribuées à la statue qui représentait le dieu. Finalement, on fit aussi de Sérapis un dieu de la fertilité et il sera assimilé à Bacchus. Comme ont le sait, un autre nom de ce dernier est Iacchos, ce qui est très proche de Ia’cov (Jacques) et de Iéshouo (Jésus)… Or, ce dernier nom étaient également, déjà avant notre ère, invoqué dans certains milieux pour guérir les malades (11).

D’ailleurs le mot grec sôtêr signifie non seulement celui qui guérit, qui délivre, mais aussi celui qui soigne ou qui sauve. Il en est de même de sa traduction latine Salvator, dont on retrouve la racine dans les langues germanique : en néerlandais notamment, zalf signifie à la fois onguent et chrême, de même que l’anglais salve et que l’ allemand Salbe . Ces mots sont à rapprocher du sanskrits Savitar (au féminin savitri) qui désigne la puissance bénéfique des dieux et de certaines de leurs émanations (12).

Il est donc tout à fait naturel que les religions de salut, comme celle que prêchait l’apôtre Paul , ait connu le succès dans des milieux comme ceux des thérapeutes et des adepte de Sérapis. Plus facilement que partout ailleurs, Chrêstos le dieu bon, Christus l’Oint, le sauveur, et Jésus le guérisseur devait y être assimilés les uns aux autres. Les deux cultes, celui de Sérapis et celui de Christ, finiront même par se confondre en Égypte, si l’on en croit ce qu’écrira l’empereur Hadrien à l’un de ses proches vers 130 : dans ce pays, d’après lui « ceux qui adorent Sérapis sont en même temps chrétiens et ceux qui se disent épiscopes de christ honorent Sérapis … Le patriarche (d’ Ephèse) lui-même, quand il vint en Égypte, adore le Christ et Sérapis pour contenter tout le monde » (13).

Mais revenons à Apollôs. Les Actes de Apôtres nous disent (XVIII, 25) qu’il “avait été instruit de la voie du Seigneur et, dans la ferveur de son âme, il prêchait et enseignait avec exactitude ce qui concerne Jésus, bien qu’il connût seulement le baptême de Jean. » Cela est évidemment contradictoire : si Apollôs ne connaissait que le baptême de Jean, c’est qu’il avait été son disciple et, s’il connaissait aussi Jésus, il devait le considérer, comme tous ceux qui ne s’étaient pas ralliés à ce dernier, comme un autre disciple de leur maître, bien qu’il eût fondé sa propre secte: il ne pouvait donc, ni aux yeux des disciples de Jésus le Nazaréen, ni à ceux des adeptes de Paul, prêcher et enseigner « avec exactitude » ce qui concernait Jésus, que l’on entendît sous ce nom le prêcheur galiléen ou le fils de Dieu descendu sur Terre pour sauver les hommes des corruptions la matière. Une fois de plus, les Actes, rédigés ou compilés après la fusion de ces trois tendances, ou en vue de cette fusion, présentent les choses comme leur rédacteur souhaitait qu’elles se fussent produites ou comme il voulait qu’on croie qu’elles s’étaient produites, non comme elles s’étaient passées en fait. Qu’en avait il été en réalité ?

Apollôs avait été l’un des disciples de Jean-Baptiste, puisque les Actes attestent qu’il connaissait « le baptême de Jean » et qu’il n’y a aucune raison de suspecter ce point précis. Mais il avait quitté le Baptiseur, on ne sait quand ni pourquoi, pour aller en Égypte Peut-être était-ce déjà pour y faire du prosélytisme. Là, il avait tout naturellement fréquenté les était-ce déjà pour y faire du prosélytisme. Là, il avait tout naturellement fréquenté les communautés essénienne, puisque Jean et lui-même étaient des adeptes de cette secte juive. Il fréquenta probablement aussi les thérapeutes, qui leur étaient apparentés, et peut-être aussi les adeptes de Sérapis. C’est ainsi sans doute qu’il rencontra Philon, lequel fréquentait lui aussi ces milieux, et qu’il se forma à son enseignement, devenant ainsi cet homme « versé dans les Écritures » que dépeignent les Actes.

Quand il apprit les événements qui s’étaient déroulés en Palestine de 30 à 38, il dut être bouleversé. Son maître Jean et plusieurs de ses disciples: Jésus, Etienne, d’autres encore, avaient péri de mort violente. Or, il dut en être informé au plus tard en 38, puisque c’est cette année-là qu’Hérode Agrippa, qui était, on l’a dit, parent de Philon, se rendit à Alexandrie, où les anti-sémites organisèrent même, pour l’accueillir, une manifestation bouffonne : un fou, nommé Carabas, fut travesti par eux en roi et moqué par la foule. Sans doute aussi des compagnons d’Etienne se réfugièrent ils en Egypte après son martyre,et Apollôs doit avoir eu des contacts avec quelques uns au moins d’entre eux.

C’est alors qu’il écrivit le livre de La Sagesse. Ce livre est officiellement attribué à Salomon, mais il est évident qu’il est largement postérieur au règne de ce dernier. Tous les exégètes l’attribuent à un juif hellénisé d’Alexandrie : il est écrit en grec, mais la langue est teintée de quelques sémitismes ; les citations de la Bible sont tirées de la version grecque des Septante, comme dans l’oeuvre de Philon. On le date généralement d’un peu avant l’ère chrétienne, mais Marco Trevès a établi qu’il date en réalité des débuts de celle-ci (14).

Il figure d’ailleurs, dans le fragment de Muratori, parmi les livres composant le Nouveau Testament reconnus comme tels par l’Eglise de Rome vers 200. Son auteur reproche aux impies auxquels il s’en prend de commettre des adultères et d’avoir mis à mort des justes, dont certains étaient encore jeunes. On pense irrésistiblement aux scandales de la vie privée des Hérode et aux exécutions de Jésus, de Jean, d’ Etienne. L’auteur de La Sagesse est donc très vraisemblablement un disciple de l’ un de ceux-ci, d’autant plus qu’il y a une analogie frappante de vocabulaire et d’allégories entre certains passages de ce livre, comme le verset 14 du chapitre V , où il est question de « la bale emportée par le vent », et les paroles attribuées à Jean le Baptiseur notamment en Luc III, 16-17. En outre, l’auteur vit à Alexandrie; sa conception de la Sagesse est fort voisine de celle de Philon ; il témoigne d’une parfaite connaissance des littératures hébraïque et grecque et on trouve enfin dans le texte une esquisse de la Trinité, dont Philon fut le précurseur. Tous ces traits concordent parfaitement avec ce que nous savons d’Apollôs. On peut même dater le livre de La Sagesse avec précision d’environ l’an 40, car il y est fait clairement allusion à un prince qui veut faire adorer, même au loin, sa statue (XIV, 17-21), ce qui rappelle irrésistiblement les faits, relatés plus haut, qui eurent lieu sous le règne de Gaius Caligula. Il y a donc de très fortes présomptions, pour ne pas dire certitude, que l’auteur du livre de La Sagesse soit notre Apollôs.

Mais ce dernier était, nous le savons, un prosélyte. Il continua donc a voyager pour porter la bonne parole là où il le pouvait, et c’est ainsi que ses pas le portèrent notamment en des endroits où l’apôtre Paul avait passé avant lui, entre autres à Corinthe et à Ephèse. D’autres disciples de Jean le Baptiseur s’étaient, on le sait, réfugiés à Ephèse et Paul avait eu des contacts avec eux. Vint Apollôs, qui compléta leurs croyances en y adaptant l’enseignement qu’il avait reçu de Philon d’Alexandrie. Les Actes le mentionnent, mais le passage qui relatait primitivement sa prédication a été coupé par une interpolation avec reprise des mots « il parla avec assurance dans la synagogue », de façon à attribuer à Paul ce qui revient en réalité à Apollôs, et la fin du passage primitif est à nouveau coupé par deux autres interpolations. Il faut donc en fait, lire le texte comme suit: « Il prêchait et enseignait avec exactitude ce qui concerne Jésus, bien qu’il connut seulement le baptême de Jean. Il se mit donc à parler avec assurance dans la synagogue. (XVIII, 25-26).

Il entretenait ses auditeurs de la royauté de Dieu et cherchait à les persuader. Certains cependant, endurcis et incrédules, décriaient la Voie devant l’assistance. Il rompit alors avec eux et prit à part les disciples. Chaque jour, il les entretenait dans l’école de Tyrannos. Il en fut ainsi deux années durant (XIX,S-10) en sorte que la parole du Seigneur croissait et s’affermissait puissamment (XIX, 20). » C’est toujours le même procédé. Dans les Évangiles et dans les Actes, les personnages que l’on veut faire passer au second plan, tels que Jean-Baptiste ou Apollôs, sont systématiquement refoulés, chaque fois que faire se peut, au profit de Jésus d’abord, puis de Paul et surtout de Pierre. En ce qui concerne ce dernier, cela s’explique par le fait que, comme on le verra dans la suite, le texte définitif des Évangiles et des Actes des Apôtres a été mis au point à Rome, où Pierre était considéré comme le plus important des apôtres, en dépit des faits, parce qu’ il y avait fondé la première église nazaréenne et que celle-ci revendiquait la primauté sur toutes les autres.

Il résulte donc du texte restitué comme ci-dessus qu’Apollôs prêcha à Ephèse pendant deux ans. Il se rendit ensuite à Corinthe, puisque le passage interpolé (XVIII, 26 b -XIX, 8 a) dit que Paul, sans doute alarmé par les nouvelles qu’il avait reçues d’Ephèse, arriva dans cette ville tandis qu’Apollôs était à Corinthe. » Et c’est d’ailleurs aux corinthiens qu’il s’adressera dans une de ses épîtres pour leur reprocher de se diviser au sujet de trois évangiles concurrents: celui d’Apollôs, celui de Kîpha et celui de Chrîstos, c’est à dire le sien.

A ce sujet, on remarquera que les indications fournies par les passages interpolés dans le texte primitif des documents à partir desquels ont été composés les Actes des Apôtres ne sont pas toutes forcément inexactes. Ces interpolations ont surtout été combinées avec les textes originaux de façon à donner toujours, comme déjà dit, le beau rôle à Pierre ou à Paul, suivant le cas, mais sans se soucier de les insérer à la place qu’elles devraient chronologiquement avoir: l’arrangeur des textes est beaucoup plus soucieux de présenter les faits suivant son optique propre que de les faire se succéder dans le temps de façon exacte. C’est ainsi qu’il place la première rencontre de Paul et de Jacques à Jérusalem avant la rencontre de Paul et d’Apollôs à Ephèse, alors que celle-ci, on le verra bientôt, se place certainement plus tôt.

Arrivé donc à Ephèse tandis qu’Apollôs était à Corinthe, Paul dut s’employer à regagner à sa propre doctrine les fidèles qui avaient écouté trop complaisamment l’enseignement d’Apollôs. Cela ne dut pas se faire sans mal, ni d’ailleurs sans que ce dernier ne l’apprenne à son tour et ne s’empresse, bien entendu, de regagner lui aussi Ephèse, rendant ainsi inévitable uns rencontre entre les deux prédicateurs rivaux. Ce que fut cette rencontre, on n’en sait rien de précis, car les textes dont nous disposons sont étrangement muets à ce sujet, mais il est certain que les deux hommes finirent par s’entendre. Dans sa première épître aux Corinthiens, en effet, bien qu’ayant déploré les divisions entre ses ouailles, divisions dont Pierre et Apollôs sont les principaux responsables, Paul s’en prend surtout au premier, mais guère à Apollôs, qu’il présente au contraire ensuite comme une sorte de continuateur de son oeuvre: « Moi, j’ai planté, Apollôs a arrosé, mais c’est Dieu qui donne la croissance » (III 6) et plus loin : « J’ai posé les fondations. Un autre bâtit dessus “ (III 10).

N’oublions pas non plus que c’est à Ephèse que s’était réfugié le Jean auquel est attribué le IVe Évangile. Cette attribution résulte, on le sait déjà, d’une confusion plus ou moins volontaire qui fut faite plus tard, dans le courant du IIe siècle, entre deux Jeans, le Baptiseur et l’un de ses fils, mais il n’empêche que la version la plus primitive de cet Évangile était certainement le texte sacré de base de la communauté johannite d’Ephèse. Cette version subit de très nombreux remaniements avant de recevoir sa forme canonique. Il est seulement étonnant que ni les épîtres de Paul, ni les Actes des Apôtres ne fassent mention de Jean “l’apôtre » à Ephèse (15).

Mais il ne faut pas oublier non plus qu’en réalité, ce Jean ne joua qu’un rôle très effacé, surtout dans les débuts, et que ce n’est que bien plus tard qu’on lui attribuera une influence beaucoup plus grande que celle qu’ il avait eue en réalité (16).

L’un des premiers remaniements subis par l’évangile johannite, peut-être même le tout premier, fut l’introduction dans son texte du prologue, de la première version de celui-ci tout au moins, car ce prologue lui-même sera remanié dans la suite (17) et cette première version du prologue peut presque à coup sûr être attribuée à Apollôs. Nous savons déjà que ce dernier est très probablement l’auteur du livre de la Sagesse. Or, la Sagesse divine avait été assimilée au Logos grec par Philon et ses disciples. C’est la Voix même de Dieu, qui illumine de sa sagesse ceux à qui il daigne se faire entendre, comme il le fit notamment pour Jean-Baptiste dans le désert (Luc III 2), car le Logos grec, c’est aussi le davar hébreu, qui est à la fois le ……. et la ……(18).

Après quoi Jean se mit à prêcher la Lumière et la Vie, notions d’origine celtique et iranienne qui avaient été reprises par l’orphisme, propagées par Pythagore et adoptées par Philon, par la doctrine simonienne et finalement par l’auteur du prologue du IVe Évangile. C’est que le ….. de la philosophie grecque, ce n’est pas seulement la parole, le « verbe », comme on traduit très souvent de façon littérale (traduction d’ailleurs plus proche du Verbum de la Vulgate latine que du texte original grec), mais c’est aussi et surtout le principe d’harmonie qui régit toute chose en ce monde : c’est en quelque sorte la Raison, ou encore le Grand Architecte de l’Univers des francs-maçons, et l’on sait que l’Évangile selon Jean est précisément un des livres les plus honorés de certaines obédiences maçonniques, qui reprennent ainsi elles-mêmes une tradition de l’Ordre du Temple. Au XVIIIe siècle, le célèbre maçon occultiste Louis-Claude de Saint-Martin fera de même de la Sagesse, de la Sophia, le principe féminin du Grand Architecte, le Logos en étant le principe mâle.

Il est donc tout naturel que Philon et Apollôs aient fait de cette notion le principe essentiel de toute chose, à l’instar du Tao chinois (19) ; tout naturel aussi qu’Apollôs lui-même ait voulu introduire cette notion dans le texte sacré de la secte johannite, à laquelle il avait fait connaître et accepter les conceptions de son maître à penser Philon d’Alexandrie. La Lumière et la Vie de Jean seront ainsi subordonnées par Apollôs au Logos grec, assimilé lui-même à la Sagesse divine, à la Chokma des docteurs de la Loi hébraïque, dont le livre de la Sagesse dit qu’elle est « le souffle de la puissance de Dieu, une pure émanation de la Gloire du Tout-Puissant, la splendeur de la Lumière Éternelle » (VII, 25-26). On reconnaît là ce que le prologue du IVe Évangile dit du …. , du Verbe. Comme l’a fait judicieusement remarquer Georges Ory, si la Sagesse paraît absente des oeuvres attribuées à Jean l’Apôtre, c’est qu’elle est, en fait, remplacée par la Vérité (19 bis).

Après donc avoir affirmé que le Logos est depuis le début de tous les temps, le prologue du IVe Évangile continue en affirmant que « de tout être il était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (I 4). La vie, c’est sans doute ici un rappel de l’arbre de vie du paradis terrestre de la Genèse, traduisant une aspiration, de ton très gnostique, vers la félicité originelle. Enfin, il est affirmé encore que c’est Jean, c’est à dire l’Immergeur, qui est venu « pour rendre témoignage à la Lumière~(I, 7-8) et pour annoncer « le sauveur des hommes », c’est à dire le Paraclet, le Jésus de Paul, le fils de Dieu. Il importe, à ce propos, de remarquer encore que, pour Philon, le ….. est aussi un ………, un aide ou un consolateur, notion qui reviendra plus loin dans l’Evangile selon Jean (20).

Ainsi se conciliaient la doctrine johannite, représentée à Ephèse par Jean le fils et Procore, la gnose simonienne telle que la propageait Paul et les idées philosophiques de Philon qui y avaient été apportées par Apollôs. Il y a d’autres traces encore de la main d’Apollôs dans la rédaction du IVe Évangile. Ce dernier est, répétons-le, probablement l’auteur du livre de la Sagesse, où sont blâmés notamment les romains qui, « dans l’immense lutte où l’ignorance plonge leur vie … donnent à de tels maux le nom de paix » (XIV 22), ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la lamentation de ce chef calédonien, rapportée par Tacite, selon lequel, là où les romains ont fait le désert, ils appellent cela « la paix romaine ». Le Sauveur du IVème Évangile, au contraire, déclare:  » Je vous donne ma paix; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (XIV 27).

Autrement dit, la paix que je vous donne, moi, est vraiment la paix et non ce à quoi certains dans ce monde donnent à tort ce nom. Enfin et surtout, non seulement sont conciliées l’idée philonienne suivant laquelle le Logos ou la Sagesse est l’enfant premier-né de Dieu, puisque, d’après la Genèse, Il fit avant toute chose la Lumière, qui n’est autre que sa Sagesse elle-même illuminant le monde (21),et l’idée simonienne suivant laquelle c’est précisément son fils que Dieu a envoyé dans le monde pour le sauver du mal, mais on voit poindre aussi l’idée de trinité, que l’on retrouve à la fois en germe dans l’ oeuvre de Philon et effectivement dans la tradition gnostique.

Pour Philon en effet, la Sagesse est aussi comme le trait d’union entre le Dieu immanent, le Jéhovah de la Bible, et le Dieu transcendant, le Dieu immortel des grecs, qu’il assimile à Elohim. La Sagesse sera de même plus tard assimilée par les chrétiens à l’Esprit saint, qui unira le Père transcendant au fils immanent, réalisant ainsi la Trinité telle que nous la connaissons depuis plusieurs siècles, mais qui était inconnue, sous cette forme, des premiers chrétiens. Cependant les gnostiques connaissaient déjà différentes formes de trinités, dont la plupart réunissaient d’ailleurs un Père, une Mère et un Fils, comme la religion égyptienne qui connaissait Osiris, Isis et Horus. Dans la gnose simonienne notamment, l’élément primordial est le Feu, nous le savons déjà, mais cet élément s’est révélé en créant trois entités divines: l’Intelligence, la Sagesse et la Raison. De même, dans la gnose orphique, les trois « rayons » de la Divinité étaient la Sagesse, la Lumière et la Vie, c’est à dire exactement les mêmes entités que l’on retrouve dans le prologue (la première y étant, on vient de le voir, appelée le
Logos ) et dans divers autres passages du IVe Évangile.

Plusieurs autres éléments étaient d’ailleurs de nature à favoriser un rapprochement entre Apollôs et Paul de Tarse. Ce dernier propageait le doctrine des simoniens, telle qu’elle avait été combinée avec l’enseignement de Philippe, disciple de Dosithée, réfugié en Samarie, puis à Césarée, et de Téouda. Mais Apollôs avait, lui aussi, été disciple de Jean-Dosithée. D’autre part, le notion de Chrêstos, de Dieu bon, devait lui être familière, à lui qui connaissait aussi Sérapis, dieu guérisseur et bon comme l’était aussi Eshmoûn, c’est à dire Simon, que Paul appelait Chrêstos. Pour Paul cependant, le fils du Dieu bon n’avait pris, en venant sur Terre, qu’une apparence d’homme et il n’avait pas été baptisé par Jean, puisque ce dernier n’avait fait qu’annoncer sa venue, qui s’était d’ailleurs produite peu après sa mort.

Pour Apollôs, Jean avait eu un disciple nommé Jésus, comme le fils de Chrêstos revenu auprès de son Père, et il avait été baptisé comme les autres. Mais pour lui sans doute, comme pour les mendéens (22), Jésus le Nazaréen n’avait été qu’un imposteur et c’est à bon droit qu’il avait été lapidé, puis pendu à un arbre ou exposé sur un gibet, pour avoir, comme l’écrit le Talmud, « séduit et trompé Israël ». Paul ne dut guère avoir de peine à convaincre Apollôs que les disciples de Jésus: Jacques son frère, Pierre et leurs adeptes, faisaient oeuvre néfaste en les concurrençant. Il faut croire qu’il arriva aussi à lui faire admettre que le Paraclet annoncé par Jean le Baptiseur était effectivement descendu du Ciel en Galilée, quelque temps après la crucifixion de celui-ci, sous la forme d’un homme et qu’il avait reçu de son Père au Ciel le nom de Jésus, que portait par hasard aussi le Nazaréen infidèle à son maître.

Plusieurs exégètes ont fait remarquer que, dans le IVe Évangile comme dans Marc et comme dans l’Evangelion propagé au IIe siècle par Marcion, Jésus apparaît tout adulte, sans naissance terrestre et sans enfance (23).

Il n’a même pas, dans Jean, de tentation au désert comme dans les synoptiques. Mais il en va exactement de même de Jean le Baptiseur. Comme déjà dit, le texte primitif de ce qui est devenu le IVe Évangile devait comprendre un début relatant, sinon la naissance de Jean, au moins les débuts de sa prédication : il y a un hiatus très apparent entre le prologue actuel et le verset I, 19, qui ouvre la partie narrative du récit dans son état actuel, et, en outre, tout le reste du chapitre Ier porte les marques évidentes de nombreux remaniements et ajouts. Ce chapitre ne dit même pas que Jean a baptisé Jésus, mais seulement qu’il a vu  » l’esprit  » descendre du ciel  » comme une colombe  » sur Jésus, qu’il appelle aux versets 29 et 35  » l’agneau de Dieu » et au verset 34  » le fils de Dieu » (mais n’est-ce pas dire la même chose ? Car l’agneau est l’enfant du bélier, symbole du Dieu solaire…) Cela ressemble bien, plutôt qu’à un fait réel, à une vision prophétique, remaniée ultérieurement pour l’appliquer de façon matérielle à un homme, Jésus le Nazaréen.

L’ “esprit » dont il est ici question est, d’ailleurs, il est nécessaire de le noter, le principe féminin de la divinité. Apollôs et Paul parlaient et écrivaient tous deux en grec, mais ils savaient l’hébreu, langue dans laquelle le mot rouah, qui est du féminin, veut dire à la fois le vent, le souffle et l’esprit. Dans cette conception, par conséquent, Jésus avait pour père Chrestôs et pour mère l’Esprit. Ce n’est que plus tard que, la notion d’esprit ayant été exprimée en grec par ……, qui est du neutre, et en latin par spiritus, qui est masculin, cetteconception ne fut plus comprise et il devint nécessaire de trouver à Jésus une autre mère: c’est l’origine du culte de Marie, dont on aura à reparler plus loin (24) .

En attendant, l’idée du fils d’un dieu se matérialisant sous la forme d’un homme grâce à sa mère l’Esprit, assimilée en l’occurrence au Logos et à la Sagesse, allait être bien utile à Paul dans son dessein d’évangéliser les païens, car si elle devait être difficilement compréhensible pour des juifs de Palestine, pareille  » métamorphose  » dans le style d’Ovide était tout à fait familière aux grecs, aux romains et même aux juifs formés à la civilisation gréco-romaine. Il arrivait couramment aux dieux de l’Olympe de s’incarner dans des mortels: Zeus notamment n’était-il pas descendu dans Amphitryon pour séduire Alcmène et donner ainsi naissance à Héraklès ? C’est en ce sens, semble-t-il, qu’il faut comprendre Paul quand il écrit notamment qu’il s’est fait juif parmi les juifs, sans loi avec les sans-loi, etc. (I Cor. IX, 20-21). Il veut dire par là que, pour convaincre ceux à qui il s’adressait, il a parlé à chacun le langage qu’il pouvait comprendre.

C’est ainsi qu’Apollôs et Paul concilièrent donc leurs enseignements respectifs et que les deux prosélytes s’unirent pour propager cette version perfectionnée de leur évangile désormais commun. Union bien nécessaire, car il leur fallait l’un et l’autre affronter un autre rival, rival se disant lui aussi disciple d’un Jésus, le même d’ailleurs que celui dont Apollôs connaissait déjà l’existence, mais qui était présenté comme supérieur au prophète Jean: il s’agit de Simon Kîpha ou Pierre, apôtre de la communauté nazaréenne de Jérusalem, dont Paul parle abondamment dans sa première Épître aux Corinthiens, celle-ci ayant été écrite de toute évidence après son accord avec Apollôs, puisqu’il parle de ce dernier dans cette missive comme on l’a vu plus haut.

Les deux églises d’Ephèse, celle qu’avaient fondée Jean, fils du Baptiseur, et le diacre Procore, à laquelle s’était ensuite rallié Apollôs, et celle qu’avait fondée Paul de Tarse ratifièrent l’accord conclu entre les deux prédicateurs et elles fusionnèrent.

Notes: .

(1)- Voy.not.Guy FAU, “Le Puzzle des Évangiles” (Ed.rat.,Paris, 1970), p.83

(2)-G.A.van den BERGH & van EYSINGA,”La littérature chrétienne primitive” (Rieder, Paris,1926), p.23. V.aussi Robert GARCET, “Heptaméon”, tome III (Eben-EZER, Eben- Emâl, 1975), p.121

(3)- V.plus haut chapitre V et VI.

(4)-Il pourrait cependant avoir fait allusion, sous une forme voilée, au supplice de Jésus ou à celui de Jean dans le passage de son écrit “ Contre Flaccus” relatif à l’épisode de Carabas au moment de la visite à Alexandrie d’Hérode Agrippa. V. à ce sujet Bernard DUBOURG, “ L’invention de Jésus, L’hébreu du nouveau testament” (Gallimard, Paris, 1987), pp.37 et suivantes.

(5)- Jean DANIELOU, “Philon d’Alexandrie” (Fayard, Paris, 1958), chapitre II, n°I.

(6)- V.plus haut, chapitre II.

(7)- A ce sujet v.not. Arthur WEIGALL, “Néron” (Payot, Paris, 1950), pp.22 & suiv.

(8)-V. aussi F.LOVSKY, “ Antisémitisme et mystère d’Israël” (A.Michel, Paris, 1955), p.60.

(9)- Voy.not.Emmanuel EVSING, “La grande imposture. Du Maître de Justice à Jésus” (Arcturus, Toulouse, 1979), pp.64 & 65. (9 bis)-Comme pour les Pythagoriciens. On se rappellera à ce propos, l’année jubilaire hébraïque, qui suivait chaque période de 7 fois 7 ans, revenant donc tous les 50 ans. C’est pourquoi les esséniens de Coumrâne parlaient de “la suprême sainteté du signe N (R.Com.X 4), la lettre
nu représentant le nombre 50 comme aussi la lettre hébraïque noun.

(10) Il sera détruit, après un édit de Théodose, sur l’ordre de Théophile, patriarche d’Alexandrie, en 391. V. plus loin, chapitre XXVIII, p. 324.

(11) Voy. Jean-Kl. WATSON, « L’Epître aux Hébreux » (Cah. Renan n° 48, 1965)~p.15.

(12) D’autres racines, purement germaniques celles-là, associent de même les idées de salut (en allemand Heil), de guérison (heilen, guérir) et de sainteté (heilig).

(13) Voy. Henri LEISEGANG, « La Gnose » (Payot, Paris, 1951), p. 192; Georges ORY, Christ et Jésus » (Pavillon, Paris, 1968), pp. 29-30; Jacques LACARRIERE, « Les hommes ivres de Dieu » (Fayard, Paris, 1983), p. 42; Jean-Kléber WATSON, “Le Christianisme avant Jésus-Christ » (Labbé, Périgueux, 1988), p. 255.

(14) « La Sagesse de Salomon et ~Jean Baptiste » (Cahiers Renan, Paris, n° 51, 1966).

(15) Cependant, dans son « Histoire de l’apôtre Jean », dont il a déjà été question au chapitre I~, Procore raconte que Jean et lui auraient participé à la destruction de l’image d’Artémis, dont il est aussi question en Actes XIX, 23-40.

(16) V. à ce sujet Guy FAU, op.cit., pp. 475-477 et 498-499.

(17) Sur ces remaniements, voy. not. Henri DELAFOSSE (Turmel), « Le IVe Évangile » (Rieder, Paris, 1925), pp. 58 & s.; Prosper ALFARIC, « Origines soc. du Christianisme » (Union rat., Paris, 1959), pp. 248-249; Daniel MASSÉ, « Jean-Baptiste et Jean, le disciple… » (Sphinx, Paris, 1929), pp. 32-36; Jean DUVERNOY, « Le Prologue de l’Evangile selon saint Jean » (Cahiers du Cercle E.Renan, Paris, n° 138, 1985), pp. 26 & s. (18) Voy. not. Paul VULLIAUD, « La Clé traditionnelle des Évangiles » (Nourry, Paris, 1936), pp. 217-218.

(19) On notera, à ce propos, les analogies entre le tao chinois, le taw, dernière lettre de l’alphabet hébreu, et le tiv germanique, qui exprime l’idée de divinité , ce dernier mot ayant lui même, la même racine que le latin divus.

(19 bis) G. ORY, « Hypothèse sur Jean le Baptiseur » (Cahier n° 10 du Cercle E. Renan , Paris 1956), pp.8-9.

(20) Voy. Rudolph AUGSTEIN, “ Jésus, fils de l’homme” ( traduction française par M.F.Demet de “Jésus Menschensohn”, Gallimard, Paris, 1976), p.90

(21) V. a ce sujet Guy FAU, op. cit., p. 482.

(22) V. plus haut, chap VI

(23) Voy. not. Guy FAU, op. cit. passim, spécialement p. 262.

(24) V. plus loin , chapitre XIV

A suivre ….

Les 28 chapitres du livre

26 Les hérésies
27 Cconstantin
28 La revanche des chrétiens

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