Comment naquit le Christianisme

Comment naquit le Christianisme – 7 Paul de Tarse, apôtre du Dieu Bon

carte_voyage_paulVoici les 28 chapitres de l’oeuvre d’André Wautier sur les débuts du Christianisme.

Un monument intense d’érudition, et la source de multiples polémiques.

Chapitre VII:

Paul de Tarse, apôtre du Dieu Bon

Entre temps, en effet, un curieux personnage s’était mis à prêcher en Syrie et en Asie mineure une doctrine nouvelle qui puisait ses éléments essentiels dans diverses religions et doctrines du temps, notamment dans la gnose qui était issue de la conjonction des johannites et des simoniens (1).

De la jeunesse de cet illuminé, nommé Shaoul ou Paul, on ne sait pas grand chose. Il naquit sans doute à Tarse, en Cilicie, au début de notre ère, dans une famille pharisienne de la Diaspora relevant de la tribu de Benjamin. C’est du moins ce qui résulte de plusieurs passages des épîtres qui lui seront attribuées et aucun élément sérieux ne les contredit. On a cependant cité d’autres villes comme lieux possibles de sa naissance . Une tradition le faisait notamment naître à Giscala, en Galilée, et certains de ses adversaires auraient prétendu qu’il n’était pas juif, mais grec (2). Tout cela est fortement sujet à caution. Aucun crédit ne peut certainement non plus être accordé aux thèses qui l’identifient à l’un ou l’autre prince hérodien, thèses qui ne reposent que sur des éléments vraiment peu consistants.

Le plus vraisemblable, est que Paul naquit réellement à Tarse ou qu’il y passa en tout cas une grande partie de son enfance et qu’il était le fils d’un romain et d’une juive de la Diaspora. Cela expliquerait notamment qu’il ait pu se dire tantôt citoyen romain, tantôt juif. On sait que, pour les lois juives, est juif tout enfant de mère juive. D’autre part, la Cilicie, dont Tarse était le chef-lieu, était province romaine depuis 100 avant notre ère. Des Romains s’y étaient établis et certains d’entre eux ou leurs enfants y avaient épousé des habitants du pays, autochtones ou immigrés eux–mêmes. Ce fut sans soute le cas du père de Paul. cela expliquerait aussi qu’à la fin de l’ Epître aux Romains, Paul salue toute une série de personnes, dont il qualifie certains de « parents » à lui et que ces derniers portent presque tous des noms latins : ce seraient des membres de la famille de son père. Il peut seulement paraitre assez étonnant, dans cette hypothèse, que Paul ne se donne jamais que
ce nom seul, puisque la plupart des citoyens romains portaient trois noms. C’est par son nom complet notamment qu’il aurait dû normalement faire débuter ses épitres, surtout celle qui est adressée à des romains. Or, elles commencent presque toutes simplement par les mots: « Paul, apôtre de Chrêstos…  » (telles du moins qu’elles doivent être reconstituées, comme on le verra plus loin). Il faut néanmoins observer aussi que cet usage n’était pas absolument général (3) .

Certains homines novi notamment, c’est à dire des citoyens romains d’origine plébéienne ou originaires de nations alliées ayant réussi une belle carriere, ne portaient pas de cognomen, de « surnom ». Ç’avait été le cas notamment du célèbre Caius Marius, le rival de Sylla, l’oncle de Jules César.

D’autre part, le légendaire Simon le Mage, auquel ont été parfois prêtés des faits et des opinions qui furent celles de Paul (4), aurait eu pour père un nommé Antoine et pour mère une Rachel. Si c’étaient là réellement les parents de Paul, comme cela paraît assez probable le nom latin complet de ce dernier a pu être Saulus Antonius Paulus, c’est à dire, en araméen, Shaoul Zéir Bar Antonios, en hébreu Shaoul Catane ben Antonios, en grec Savlos Antôniou ho Mikros.

Suivant une tradition, ce Paul, qui se serait appelé d’abord Savlos ou Shaoul, serait allé dans sa jeunesse à Jérusalem, où il aurait été l’élève du célèbre rabbi Gamaliel, membre influent du Sanhédrin réputé pour sa sagesse; mais cette tradition n’est guerre solide. D’après les Actes des apôtres, il aurait alors persécuté quelque temps les adeptes de la Nouvelle Alliance, pour se rallier ensuite à eux après avoir aperçu Jésus en personne, lequel lui serait apparu alors qu’il se rendait de Jérusalem à Damas (5). Mais cette présentation des faits, une fois de plus, a surtout pour but de montrer, contre toute évidence, comme déjà réalisée dès avant l’an 40 l’unification de diverses hérésies israélites qui, en réalité, s’affrontaient encore. à cette époque, non seulement à l’orthodoxie, mais aussi entre elles, comme on l’a vu aux chapitres précédents.

Ce n’est en réalité qu’à partir d’un séjour que Paul effectua en effet à Damas ou aux environs, sans doute peu avant 40 (6), qu’on peut, à grand peine, retracer sa carrière. Il eut, semble-t-il, dans cette région une vision mystique qui lui révéla comment réaliser la syncrétisation de diverses doctrines qui avaient alors cours tant dans les contrées où les Juifs étaient dispersés qu’en Samarie. Il est fait allusion à cette vision, non seulement dans les Actes des Apôtres (à trois reprises), mais encore dans les Epîtres, qui en relatent d’ailleurs plusieurs autres, d’intensité moindre semble-t-il.

De quelle nature ces visions étaient elles ?

Hallucinations provoquées par l’absorption ou la fumigation d’herbes stupéfiantes, crises de paranoïa, matérialisations spirites, communications avec l’âme ou le « périsprit » du rabbi Jésus mis à mort quelques années auparavant ? Toutes ces hypothèses ont été avancées, soit séparément, soit en combinaison l’une avec d’autres (7) .

On a aussi supposé que, lors de son « illumination », Paul aurait été frappé par la foudre, ce qui expliquerait sa chute de cheval et sa cécité temporaire pendant deux ou trois jours (Actes IX, B-9; XXII, 6-11). On s’abstiendra de se prononcer formellement à ce sujet, encore que la première de toutes ces hypothèses paraisse la plus vraisemblable, tandis que la quatrième est en tout cas à exclure, même par ceux qui croiraient à la possibilité de communiquer avec les âmes des morts, puisque le fils de Dieu dont Paul se fera l’apôtre était certainement, tout le présent ouvrage le démontre, différent de l’homme Jésus, dit le Nazaréen, dont il a été question aux chapitres II et III. On observera seulement que le processus psychologique de Paul fut en l’occurrence à peu près identique à celui, quelques siècles plus tard, de Mahomet, qui devait, lui aussi, prétendre avoir reçu tout d’abord des révélations de l’archange Gabriel, puis s’être trouvé en communication fréquente avec Dieu directement : on sait que c’est ainsi qu’il aurait composé le Coran. De même est-ce à la suite de révélations du Dieu Christos que Paul prétendra accomplir certaines missions ou préciser divers points de l’évangile qu’il se mit à prêcher après sa « vision ».

Paul parait en tout cas avoir estimé en outre que la doctrine nouvelle qu’il tira des enseignements de Jean le Baptiseur et de Philippe devait être universelle et non être répandue uniquement en Asie. Etant citoyen romain, ce qui lui permettait de circuler facilement dans tout l’Empire, il était particulièrement apte à mener à bien pareil apostolat.

Il se mit donc à voyager, seul ou accompagné d’adeptes, tels Barnabé, Luc, Silas, Timothée ou Philémon, et à prêcher dans presque tout le monde romain l’évangile qu’il avait élaboré principalement à partir des religions de salut ayant cours en Syrie, en particulier de la religion simonienne dont Jean l’Immergeur, alias Dosithée, avait été le prophète et qui avait, semble-t-il, été mise au point par Philippe le diacre.

Jean avait prophétisé notamment, nous le savons, la venue d’un Paraclet, qui devait lui-même préparer le règne sur Terre du Dieu d’Israël. Paul déclara hardiment que ce médiateur était descendu sur la Terre peu après l’exécution de Dosithée. Après avoir traversé les sept cieux, il était allé jusqu’aux enfers (Caper-Nahoum, nom hébreu ou araméen, peut être traduit de deux façons: « Fond du Cosmos » ou « Bourg du Consolateur » ) (8), où il était notamment apparu à Jean (9).

Il avait ensuite, remonté sur terre, prêché quelque temps, puis été victime d’une conspiration des puissances du mal, jugé par elles et mis à mort. Mais il était réapparu à ses disciples et, après leur avoir enseigné comment ils pouvaient être « sauvés », c’est à dire participer pour l’éternité à la nature divine, il était remonté au Ciel, où il avait reçu de Chrîstos, son Père, le nom de Jésus, c’est à dire « Dieu Sauveur ». Ce Jésus lui était ensuite apparu, à lui Paul, et il lui avait enjoint de répandre partout ces « bonnes nouvelles ».

Selon Paul, ce Paraclet, ce Dieu Sauveur, n’était autre d’ailleurs que le propre fils du Dieu bon. Dans un passage probablement authentique de son Épître aux Romains, il dit tout à fait explicitement qu’il annonce l’Evangile du Fils de Dieu (9) et cette affirmation revient à plusieurs reprises, sous différentes formes, dans ses autres épîtres. Quant à la Divinité elle-même, Paul lui donnait le nom grec de Chrîstos, ce qui veut dire « bon, délicieux, secourable ».

Il y a lieu de se rappeler, à ce propos, que plusieurs dieux païens étaient de même qualifiés de « bon ». En Egypte notamment, le dieu Osiris était surnommé Ouen Nofer, l’Etre bon (10), cependant qu’un autre dieu, Sérapis (dont le culte, inauguré par les pharaons lagides, était un syncrétisme d’antiques mythologies grecques et locales) était Chrîstos. De même, chez les Perses, Ormazd, le dieu de la lumière, était également le Dieu bon ; il était opposé à Ahrimane, principe du mal et des ténèbres, prototype du Satan, de l’adversaire de Jéhovah. Car, on le sait, Satan n’a pénétré dans la bible hébraïque qu’après la captivité de Babylone. Zoroastre, qui réforma en son temps la religion iranienne, donna à Ormuzd comme compagnons Atar, le génie du feu, et Mithro, le génie de la lumière : préfiguration frappante de la future trinité chrétienne, où l’Esprit est souvent représenté sous forme de feu et où le Fils prendra la même date de naissance que Mithro, le 25 décembre (11). Mithro lui-même était censé mourir et ressusciter chaque année, comme aussi l’Attis des Phrygiens et, à Tarse même, le dieu sauveur Sandan (12) .

C’était par bonté aussi que le dieu phénicien Eshmoûn avait envoyé sur Terre son fils, auquel sera donné en Samarie le nom de Simon, en vue d’assurer leur salut aux hommes. Le Maitreya des bouddhistes enfin, si analogue au Mashiach hébreu, au Saushyant iranien, était (et est encore) un symbole de bonté, de bienveillance, de miséricorde. Paul dut se dire que tous ces noms de dieux désignaient en réalité un seul et même Être, le Dieu unique des hébreux. Il lui donna un nom qui les qualifiait tous: le Bon, Chrêstos, prononcé en fait Chrîstos, l’êta grec s’étant déjà iotacisé depuis longtemps en un ‘î’ long.

Remarquons, à ce propos, que dans les antiques religions celtiques et germaniques également, l’idée de bonté semble avoir été associée à celle de divinité . Après ce qu’on vient de voir de la religion iranienne, ce rapprochement n’étonnera pas ceux qui connaissent les théories relatives aux origines communes des ethnies germaniques et aryennes. Dans les langues germaniques actuelles en tout cas le nom qui désigne Dieu et l’adjectif qui signifie « bon » ont la même étymologie : les uns et les autres dérivent de l’ancien gothique guth, qui dérive lui-même du sumérien Gud ou Go, le nom du taureau. Le nom même du peuple des Goths également: les goths étaient donc, à leurs propres yeux, les meilleurs des hommes. Ce mot ancien est devenu, dans le sens de « bon », good en anglais, goed en néerlandais, gut en allemand; avec la majuscule, il est devenu pour dénommer Dieu God en anglais, Gud dans les langues scandinaves, Gott en allemand, tandis qu’en néerlandais, il s’écrit God comme en anglais, mais se prononce à peu près comme en allemand, le ‘d’ final étant prononcé comme un ‘t’.

Et les celtes, eux aussi, avaient un dieu bon, nommé Dagda, dans le nom duquel on retrouve les mêmes consonnes ‘g’ et ‘d’. Tout cela explique en outre que, dans le langage populaire, on parle, encore de nos jours, du « bon Dieu ». Par un jeu de mots conscient ou inconscient, le bon dieu Chrîstos de Paul devait, après lui, être confondu avec Christos, l’ “Oint”, ce dernier étant aussi l’élu, le Messie des prophètes de l’Ancien Testament. Son nom sera donné alors , non plus au Dieu père, mais au Fils lui-même.

Plus tard encore, des adeptes de Jésus, le nazaréen de Galilée, soutiendront que c’était de lui qu’il s’agissait , qu’il avait été à la fois le fils de Dieu, envoyé sur Terre par son Père, et le Messie promis par Moïse. Et ils attribueront à l’homme Jésus, comme lui étant réellement arrivés, des détails que Paul n’appliquait que de façon mythique à la vie terrestre du fils de Chrîstos, lequel n’était, pour lui, pas un homme, mais un être céleste émané de la Divinité, ayant pris temporairement figure humaine, mort et ressuscité mystiquement à l’instar de nombreux dieux orientaux.

C’est ainsi notamment que, si Paul de Tarse parlait d’une « crucifixion » du Fils de Dieu, il ne donnait certainement pas à ce mot le sens qu’on lui donne habituellement aujourd’hui à la suite des confusions qui seront faites ultérieurement, à savoir que Jésus aurait été cloué (13) sur un gibet en forme de croix, ce qui était effectivement à l’ époque un supplice romain infamant. On a vu au chapitre Il comment naquit cette confusion. Dans les épîtres de Paul, sauf dans les interpolations postérieures à la première moitié du IIéme siècle, il s’agit de tout autre chose, et Paul précise d’ailleurs en plusieurs endroits ce qu’il entend par là. Chrêstos, explique-t-il, l’a envoyé « pour annoncer la bonne nouvelle sans recourir à la sagesse du langage pour que la croix de Christ ne soit pas rendue vaine. Car le langage de la croix, s’il est une folie pour ceux qui se perdent, pour nous qui sommes sauvés, il est une puissance de Dieu » (I Cor. I, 17-18).

Dans ce passage, commente G. Ory (13 bis), « Paul ironise sur la fausse sagesse humaine qui refuse sa vérité religieuse; quand il emploie le vocabulaire et la syntaxe des hommes, c’est à dire leur sagesse linguistique, ils comprennent les mots de travers, ils n’accèdent pas à la vraie signification de la croix et de la crucifixion: le drame théologique des chrétiens ne les atteint pas. (Ils) voient une exécution capitale là où il s’agit d’un rite de salut et ils traitent de folie ou de scandale la prédication de la croix qui, pour Paul et les croyants, est un message divin chargé de puissance salutaire et d’espoir.  » Mais, pour Paul, ce qui est folie aux yeux des hommes est en réalité sagesse de Dieu “; le scandale de la croix n’est autre à ses yeux que la vulgarisation en événements humains du mystère de la croix. … Il ne s’agissait pas d’un spectacle lamentable, puisque Paul (VI, 14) se glorifie de la croix du Christ par qui le monde est crucifié pour lui, Paul, et pour le monde; le monde en question étant le monde matériel.

« Paul, en effet, déclare qu’il est crucifié avec Christ (Gal. II, 19) et précise que ceux qui sont à Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs (V, 24). Nous sommes loin d’un supplice infamant ; la croix ici est glorieuse, spirituelle, ce n’est pas une potence. »

Si le fils de Dieu, en effet, a subi la crucifixion, il ne s’agit nullement d’une crucifixion matérielle. Ce supplice apparent fut, au contraire, expliquait Paul, une crucifixion mystique, divine, prévue depuis les origines du monde et voulue par la Divinité elle-même pour son Fils. Et ce n’est pas, comme on le dira plus tard en déformant la pensée de Paul, pour racheter les péchés des hommes que ce sacrifice s’accomplit, mais ce fut en vue de permettre aux hommes de devenir semblables à la divinité, de devenir « le corps de Chrîstos ». Par cette épreuve, cette renaissance, ce « baptême », l’être humain charnel peut s’élever jusqu’à la substance divine dans la communion du mystère de la croix cosmique.

C’est d’ailleurs toute l’humanité, et non seulement chacun de ses membres individuellement, qui est conviée à cette ascension vers la Lumière. Ce n’est donc, de toute évidence, pas de l’homme Jésus qu’il s’agit quand Paul parle de la crucifixion. Outre qu’il est d’ailleurs douteux que le prédicateur Jésus ait réellement subi ce supplice romain – il a, bien plus probablement, on l’a montré au chapitre III, été lapidé – il ne fut certainement pas question non plus de ce Jésus-là dans la vision mystique que Paul avait eue sur le chemin de Damas. Car la relation qu’en font les Actes des Apôtres et l’Epître aux Galates est invraisemblable. Si c’était réellement le rabbi Jésus qui lui était apparu à ce moment, lui reprochant notamment de le persécuter dans ses fidèles, Paul n’aurait pas manqué de retourner aussitôt à Jérusalem faire part à Jacques , à Kîpha et aux autres nazôréens de cet événement extraordinaire, de sa repentance et de sa conversion. Au lieu de quoi, après avoir parachevé à Damas son initiation, Paul s’en va, suivant sa propre relation des faits, en Arabie… et il ne se rendra à Jérusalem que quatorze ans plus tard ! (14)

D’autre part, nombre d’auteurs ont montré les analogies qui existent entre la doctrine chrétienne, telle qu’elle se constitua finalement en sa forme définitive, et plusieurs des religions qui avaient cours au premier siècle de notre ère et auparavant (15). C’est indubitablement Paul de Tarse qui est à l’origine de ce syncrétisme destiné peut-être à attirer le plus d’adeptes possible au culte du Dieu bon.

La doctrine de Paul était, on a eu déjà l’occasion de le signaler, issue en grande partie de celle des simoniens, qui était elle-même déjà un syncrétisme de diverses religions asiates, principalement de plusieurs de celles qui étaient basées sur l’idée de salut (16). Cette idée concordait assez bien avec l’espérance des esséniens en l’apparition d’un nouveau prophète et avec celles des juifs de la Diaspora en la venue d’un Messie universel qui délivrerait l’humanité de sa condition misérable. Il ne faut donc pas s’étonner du succès que connut d’emblée la prédication de l’apôtre Paul dans la Diaspora et, par celle-ci, dans les milieux qui se trouvaient en rapport avec elle, principalement dans les provinces romaines, où l’état des esprits était particulièrement réceptif, à l’époque, aux religions de salut (17). Nous verrons plus loin, au chapitre XII, que Luc, disciple de Paul, bénéficiera, lui aussi, de ces circonstances favorables pour diffuser l’évangile qu’il avait rédigé d’après les enseignements de son maître.

Chez les juifs, en particulier, cette religion du Dieu-fils devait répondre en outre confusément à un sentiment subconscient qu’a sagacement analysé Sigmund Freud dans ses études groupées sous le titre de « Moïse et le monothéisme » (18) et qui ne provenait pas seulement de ce que cette « révélation » était prêchée par un des leurs, mais qui tenait à toute l’histoire de leur nation, notamment de ses origines.

La religion des hébreux avait été fondée par Moïse, qui était probablement le fils naturel d’une princesse égyptienne et d’un hébreu. Le mot Mosè, qui signifie en égyptien ancien « enfant », se retrouve dans la patronyme de plusieurs pharaons : Thot-Mosè, Ah-Mosè, Râ-Mosè, transcrits en grec Toutmosis, Amosis, Ramsès. Moïse a probablement porté un de ces noms ou un nom analogue, mais les hébreux, ne voulant pas que, dans le nom du fondateur de leur culte, figure celui d’un dieu païen, n’en laissèrent sans doute subsister que la deuxième partie et imaginèrent l’insoutenable étymologie ‘ sauvé des eaux’. N’ayant pu accéder, à la cour du pharaon, à la situation élevée qu’il ambitionnait, Moïse se rebella et entraîna avec lui la nation de son père, à laquelle s’étaient joints d’autres rebelles, égyptiens ceux-là, les conduisant jusqu’au seuil de ¢anaan, la Terre promise.

Cette rébellion de son fondateur devait peser sur le subconscient collectif de la nation hébraïque, et cette inquiétude originelle se traduira dans les avertissements répétés des prophètes, dont plusieurs annonceront notamment le jour de la colère de Dieu. C’est ainsi qu’un sentiment croissant de culpabilité se développera parmi les juifs, « sentiment qui », écrit Freud, « laissait présager le retour de ce qui était refoulé ». Aussi le message de Paul de Tarse dut il être accueilli avec soulagement et même avec joie par ceux qui ressentaient, plus ou moins inconsciemment, ce sentiment. Le fils de Dieu, innocent de toute faute, s’était sacrifié pour racheter la rébellion contre le père, ressentie subconsciemment comme le meurtre du père.

Ainsi Paul, en continuant le judaïsme, au moins sous certains de ses aspects, en était aussi le destructeur, en ce sens qu’il assura à la religion nouvelle qu’il avait fondée la prépondérance sur celle dont elle était issue. Ce qui cependant fera le plus, semble-t-il, pour assurer le succès de son apostolat, au point que les adversaires de ses successeurs finiront, même après qu’ils eurent triomphé de ces derniers, comme on le verra au chapitre XIV~ par lui reprendre une grande partie de ses idées et à le reconnaître comme ayant été « l’apôtre des gentils », c’est l’abolition de la circoncision. Ayant vécu surtout en dehors de la Judée, ayant pu mesurer combien cette pratique, jugée ridicule par les grecs, faisait des juifs pour ceux-ci et les hellénistes un objet de moquerie, Paul s’attacha à faire disparaître l’idée qu’elle serait indispensable et il proclamera qu’il suffisait d’être « circoncis dans son coeur » pour pouvoir accéder au culte du Dieu bon. Grâce à cela, sa doctrine pouvait se répandre, non seulement parmi les juifs, mais partout.

Pour les descendants des anciens hébreux, c’était même une façon de s’affranchir définitivement du joug égyptien : la circoncision, en effet, qui avait été imposée par Moïse, était d’origine africaine et elle avait d’abord été pratiquée en Egypte par les prêtres (19). Du coup, comme l’écrit encore Freud, « un des caractères de l’ancienne religion d’Aton, l’universalité, se trouvait rétabli. La religion redevenait universelle comme elle l’avait été avant de passer à ses nouveaux adeptes, les juifs » (20).

Pour propager sa confession nouvelle, l’apôtre Paul s’appuya tout d’abord sur les synagogues esséniennes, dont il reprendra d’ailleurs l’organisation (21) pour fonder ses propres églises un peu partout, principalement en Syrie, en Asie mineure et enGrèce. Il ne reprit pourtant pas aux esséniens leur baptême. On a même émis des doutes sur le fait qu’il ait été baptisé lui-même, comme cela est pourtant expressément affirmé en Actes IX 18. Cependant, s’il avait été initié par des esséniens, il est fort improbable que ceux-ci ne lui eussent pas imposé un de leurs rites fondamentaux. Quoi qu’il en soit, Paul ne semble pas avoir baptisé lui-même ses adeptes : « Chrîstos ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l’évangile, disait-t-il (I Cor. I 17). S’il répugnait au baptême d’eau pratiqué par les esséniens, il se pourrait que cela soit dû à ce que pareil baptême était pratiqué aussi par différentes sectes comme un rite mortuaire: il était appliqué aux défunts par ces dernières en vue d’assurer leur résurrection (22). C’est peut-être là l’origine de l’extrème-onction des catholiques, car l’eau était alors parfois remplacée par de l’huile, comme cela résulte de l’épître de Jacques (V 14).

Mais, pour Paul, le véritable baptême, c’était le mystère du trépas du fils de Dieu sur la croix cosmique, ce qui explique ce passage, apparemment énigmatique, de l’Evangile selon Luc où Jésus dit : « Je dois recevoir un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé » (XII 50). Ce baptême, ce ne saurait être celui de Jean, puisqu’au moment où il prononce cette parole, Jésus est censé l’avoir déjà reçu (Luc III).

C’est en réalité de sa future mise en croix qu’il s’agit ici – mais non celle qui est racontée aux passions ajoutées aux textes primitifs des évangiles: ce n’est pas le supplice romain, c’est la crucifixion céleste exécutée par les puissances aériennes du mal, les archontes. Et c’est grâce à un autre baptême encore, « dans la nuée et dans la mer », comme Moïse (I Cor. X, 1-2), qu’on est enseveli avec Chrîstos et ressuscité par lui, selon Paul. Ce baptême-là, ce n’est certainement pas un rite de mort, car il est destiné à assurer la résurrection en Chrîstos, promise à ceux qui auront cru en lui. Ce qui correspond, notons le en passant, à la doctrine du IVe Evangile ,celui de Jean, où il est écrit notamment: « Celui qui croit en moi, même s’il est mort, vivra » (23).

Cependant, si les morts ressuscitent, d’après Paul, ce ne peut être par la chair et par le sang, car ceux-ci « ne peuvent avoir en héritage le royaume de Dieu. On reconnaît ici la conception dualiste des gnostiques, suivant laquelle ce qui est matériel, notamment la chair, est mauvais et donc indigne du Ciel. Aussi les esséniens notamment, qui croyaient en la résurrection des justes, affirmaient ils que le corps ressuscité serait un corps « purifié », non fait de chair et de sang, mais de substance immatérielle.

Le feu, au contraire, a toujours passé pour immatériel et purificateur. Paul connaissait-t-il le baptême par le feu ? Un autre passage de la I’Épître aux Corinthiens pourrait le laisser supposer (III, 13-15) : il y est question d’un jour de feu au cours duquel les oeuvres de chacun seront éprouvées, les justes devant être sauvés « comme à travers le feu ». L’Eglise catholique y voit une allusion au purgatoire, mais cela parait bien plutôt viser l’embrasement final de l’univers auxquels croyaient les gnostiques iraniens et, à leur suite, beaucoup d’esséniens. D’autres déduisent de ce passage que le corps qui doit ressusciter est, d’après Paul, un corps « pneumatique », c’est à dire d’air ou d’esprit, conception assez analogue a celle, que nous venons de rappeler, des esséniens, mais aussi à celle du spiritisme contemporain : les spirites ont d’ailleurs souvent considéré Paul de Tarse comme un précurseur de leurs croyances, ainsi que l’auteur des épîtres de Jean (24).

Tout cela était propre, en tout cas, à être bien accueilli, pour les raisons que nous avons vues plus haut, dans les milieux juifs de la Dispersion et même par certains païens. Aussi Paul arriva-t-il, au cours de ses nombreuses pérégrinations, à fonder beaucoup de synagogues que l’on peut qualifier de « chrétiennes », puisqu’elles rendaient un culte à Dieu sous le nom de Chrêstos. Et, de celles-ci, partirent à leur tour des prosélytes, qui en fondèrent eux-mêmes en d’autres lieux où Paul n’alla jamais ou bien où il ne devait passer que plus tard : on verra plus loin que ce sera notamment le cas à Rome.

L’organisation de ces synagogues, on l’a déjà dit plus haut, était très analogue à celle des communautés esséniennes. Chacune avait à sa tête un « ancien », en grec ………, mot que l’on rend habituellement, dans les traductions françaises des oeuvres de Paul, par « presbytre » et qui est devenu, en français contemporain, « prêtre ». Quand plusieurs de ces communautés avaient été fondées dans une même région ou dans une ville importante, elles étaient placées sous l’autorité d’un épiskopos , c’est à dire inspecteur ou surveillant, que l’on rend de même par « épiscope » et qui est devenu « évêque ». Ces surveillants, ces « épiscopes » si l’on préfère, étaient assistés d’intendants ou « diacres ». Les uns et les autres avaient en outre des fonctions d’instructeur. Comme dans l’essénisme, d’où l’institution était issue, ils engageaient certainement leurs ouailles à faire oeuvre de prosélytisme chaque fois qu’elles le pourraient, en particulier auprès de ceux qui étaient supposés « honorer Dieu » d’une autre manière : juifs, bien entendu, mais aussi gnostiques, non-juifs ou adeptes de ces multiples sectes à mystères, plus ou moins monothéistes, qui pullulaient~en Orient et qui avaient fait des adhérents dans tout l’Empire romain, y compris à Rome même.

En outre, comme l’a remarqué fort bien Bertrand de Cressac, Paul, « homme libre, citoyen romain de surcroît, (.. ) ami des humbles et des esclaves, par la force des choses, malgré ses ambitions et ses désirs contraires, a cristallisé , dans sa doctrine, toutes les souffrances, toutes les haines, toutes les revendications et tous les espoirs du monde innombrable et douloureux des esclaves » (25) .

Le christianisme n’a pas, en effet, comme on le dit souvent a tort, supprimé l’esclavage, puisqu’au contraire, celui-ci continua d’exister de longs siècles encore après que la religion nouvelle ait été proclamée religion officielle de l’Empire romain. Elle ne préconisait d’ailleurs aucunement l’abolition de l’esclavage, mai conseillait au contraire aux esclaves d’accepter patiemment leur sort dans cette vie en attendant la délivrance dans la vie future, tandis qu’elle recommandait aux maîtres de se montrer bons avec eux. Néanmoins, en proclamant que tous les hommes sont frères, quelle que soit leur condition, et qu’ils sont tous égaux devant Chrîstos, Paul devait conduire à atténuer les différences entre maîtres et esclaves chrétiens, inciter même les premiers à affranchir plus fréquemment les seconds. Le salut était d’ailleurs promis à tous, riches ou pauvres, hommes libres ou esclaves, citoyens romains ou étrangers. Il suffisait pour cela de croire en Chrêstos, le Dieu bon, de s’aimer les uns les autres. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que pareil enseignement ait connu, partout où passa Paul, un succès considérable (26), non seulement parmi les juifs de la Diaspora, mais parmi les esclaves de toutes conditions et dans les milieux les plus déshérités.

Paul de Tarse parcourut ainsi, depuis l’endroit où il avait reçu sa « révélation », différentes régions. Comme on l’a vu plus haut, il alla d’abord en Arabie. Ce qu’il y fit, on n’en sait rien (27), mais on le retrouve peu après à Antioche. Cette ville était, à l’époque, une des principales cités de l’Empire romain. Comme Alexandrie d’Egypte, elle comptait en ses murs un très grand nombre de juifs. Les simoniens y avaient également de nombreux fidèles, entre autres Ménandre, originaire de Samarie. Le diacre Nicolas, qui y était né, y était retourné, on l’a vu, après la lapidation d’Etienne (28) et il y avait fondé une communauté johannite, qui devait d’ailleurs évoluer comme on le verra plus loin après la guerre de Judée de 66- 70. Paul fit, semble-t-il parmi les uns et les autres, un assez grand nombre d’adeptes, tout en se laissant gagner aussi à certaines des conceptions de Ménandre et de Nicolas, et il fit d’Antioche en quelque sorte son port d’attache.

C’est alors, nous disent les Actes des Apôtres, que ses disciples commencèrent à être appelés « chrétiens » (XI, 26). C’est à Antioche aussi que Paul rencontra Josse Barnabé, natif de Chypre, dont le nom araméen était Iossé Bar-Nabi (Josse, fils du Paraclet, comme vu plus haut), hellénisé en Barnabas. Il devait l’accompagner dans plusieurs de ses voyages. Tout naturellement les deux hommes se rendirent d’abord à Chypre, la patrie de Barnabé, où d’autres johannites s’étaient réfugiés également (29).

Ils s’embarquèrent à Séleucie pour Salamine où, selon les Actes, « ils se mirent à annoncer la parole de Dieu dans les synagogues » (XIII 5). Nous n’en savons pas plus, car tout le passage suivant des Actes, jusqu’au verset 12 inclus, est une interpolation qui raconte l’histoire supposée d’un « faux prophète », le magicien Elymas bar Jésus… Au bout d’un certain temps, Paul et Barnabé se rembarquèrent à Paphos, d’où ils gagnèrent Pergé, puis Antioche de Pisidie, où ils prêcheront de même dans les synagogues esséniennes. Ils en feront autant à Iconium, à Derbé et à Lystres, villes de Galatie où ils se rendirent ensuite et où ils fondèrent des églises importantes. Partout cependant, ils suscitent des incidents, des divisions. A Iconium même, ils sont bien près d’être lapidés. Enfin, ils parcoururent la Pisidie et la Pamphilie jusqu’à Attalie,;où ils s’embarquèrent pour retourner à Antioche.

Ce premier périple avait duré environ deux ans. Après quoi, disent les Actes, ils demeurèrent assez longtemps avec les disciples » (XIV, 28). Combien de temps exactement, cela est difficile à conjecturer, car ce passage est suivi d’une longue interpolation (XV, 1-34) destinée à justifier l’imaginaire premier séjour de Paul à Jérusalem, trois ans après la « vision de Damas », dont il est question dans le passage interpolé de même de l’épître aux Galates (I, 18-20) : l’auteur de cette dernière intercalation se trahit en insistant avec lourdeur sur le fait qu’il ne ment pas…

Ce séjour à Antioche dut pourtant être assez long, car ce n’est que plusieurs années après, semble-t-il, que Paul entreprit un voyage qui devait le mener en Grèce. Il est probable qu’entre temps, il dut aller visiter de temps à autre les communautés qu’il avait fondées en Asie mineure, mais les Actes n’en disent rien et les rares indications que fournissent les Épîtres au sujet des voyages de Paul sont très imprécises. Toujours est-il qu’un beau jour, Paul décida de faire une nouvelle tournée, mais cette fois sans Barnabé, qui entreprit de son côté une nouvelle visite à Chypre, son île natale.

Paul partit par la route. Il traversa la Cilicie, où il visita les églises qu’il y avait fondées, et gagna ensuite, comme lors de son premier périple, Derbé, puis Lystres. Il voulut ensuite aller en Bithynie, mais il eut alors plusieurs visions, qui le déterminèrent à modifier son itinéraire (Actes XVI, 7-9) et décider de se rendre plutôt en Macédoine. Paul traversa donc la Mysie et se rendit au port de Troas, où Luc vint sans doute se joindre à lui, car à partir de ce moment les Actes des Apôtres sont rédigés à la première personne du pluriel. A Troas , Paul et Luc s’embarquèrent pour Samothrace, d’où ils se rendirent, après avoir longé l’île du Thase, à Néapolis et enfin à Philippes de Macédoine, importante colonie romaine.

Là se place un événement des plus importants dans la vie de Paul de Tarse. Comme on le sait, il évangélisait absolument tous ceux qui voulaient bien l’entendre, esclaves et hommes libres, juifs, grecs, romains ou gens d’autres nations, hommes et femmes, artisans, matrones et prostituées. Il prêcha ainsi à Philippes devant un groupe de femmes, dont plusieurs se convertirent en entendant ses paroles. « L’une d’elles, nommée Lydie », racontent les Actes, « nous écouta : c’était une négociante de pourpre, de la ville de Thyatire. Elle adorait Dieu.

Le Seigneur lui ouvrit le coeur, de sorte qu’elle s’attacha aux paroles de Paul. Après avoir été baptisée, ainsi que les siens, elle nous fit cette prière: Si vous me tenez pour une fidèle du Seigneur, venez demeurer dans ma maison. Et elle nous y contraignit. » (X 14-15). Ces derniers mots signifient, selon Léon Hermann, que cette Lydie devint la « soeur-épouse » de Paul (30) et ce serait d’elle qu’il se plaint, dans sa IIe épître aux Corinthiens (XII 7) comme d’une épine dans sa chair, d’un envoyé de Satan chargé de le souffleter. Le fait est qu’elle semble avoir été une femme de tête, commerçante avisée, avec qui Paul, qui exerçait le métier de fabricant- réparateur de voiles et de tentes, dut entrer en rapport tout naturellement pour se procurer la teinture nécessaire à colorer ses marchandises. Elle était veuve et avait au moins un fils (31). Elle parait avoir résidé à Philippes à l’époque où Paul se trouvera à Rome (32).

D’autre part, de nombreux autres passages des oeuvres de Paul montrent qu’il était assez bien au courant de la littérature grecque classique. Or, on trouve dans une oeuvre du poète comique grec Ménandre (qu’il ne faut évidemment pas confondre avec le gnostique simonien cité plus haut) le passage suivant : « Les dieux ont peuplé la terre de bien des monstres, mais de tous c’est la femme qui est le plus à craindre: c’est une maladie qui s’accroche dans notre chair et qui ne s’en détache plus. »

L’analogie avec la citation ci-dessus de la IIe Épître aux Corinthiens est frappante et rend l’interprétation de Léon Hermann fort plausible. On sait, d’autre part, que Paul n’était point hostile au mariage : dans sa première Épître aux Corinthiens, il déclare sans doute juger le célibat préférable, mais il estime néanmoins qu’il vaut mieux se marier que brûler (VII 8) et que chacun doit avoir le droit d’avoir avec lui une « soeur » qui soit sa femme (IX 5). Ce n’est que bien après lui que certains de ses disciples considéreront l’oeuvre de chair comme une souillure par elle-même et se montreront hostiles, non seulement envers la fornication, mais même, pour certains d’entre eux, au mariage. Il n’est donc pas impossible que Paul ait entendu user pour lui-même de la faculté qu’il préconisait et qu’ il ait effectivement épousé Lydie de Thyatire. Il est même probable qu’il en fut ainsi. Nous aurons à en reparler à propos de l’Apocalypse.

Cependant, Paul et ses compagnons ne s’attarderont pas outre mesure à Philippes. Ils en repartirent bientôt par la Voie Egnatienne en direction d’Amphipolis, qu’ils ne feront d’ailleurs que traverser pour se rendre enfin, par Apollonie, à Salonique. Ils y fondèrent une église qui devait devenir importante, mais connurent aussi quelques tribulations. Les nombreuses conversions qu’ils y firent excitèrent la fureur des juifs de l’endroit, qui les accusèrent d’être des sicaires et les dénoncèrent comme tels aux politarques. Paul dut s’enfuir par mer.

Cette traversée le conduira à Athènes, où il aura l’occasion de s’entretenir avec des philosophes, notamment des stoïciens et des épicuriens; mais ils n’accueillirent ses paroles, comme on pouvait s’y attendre, qu’avec scepticisme , surtout lorsqu’il se mit à parler de la résurrection. Le discours que Paul de Tarse aurait fait à Athènes devant l’Aréopage, selon les Actes, est une interpolation. Il opéra néanmoins quelques conversions. Il s’attacha notamment Denys l’aéropagite, qu’il fera “épiscope” d’Athène.

Après quoi Paul se rendit à Corinthe. Il y séjourna quelque temps, en attendant que ses compagnons, restés à Salonique, le rejoignent. Il y rencontra notamment un couple, Aquila et Priscilla, des juifs originaires du Pont, qui avaient habité Rome et en avaient été chassés par un édit de l’empereur Claude dont on aura à reparler. Aquila était, comme Paul, fabricant de tentes. Tout naturellement, il l’hébergea. Paul devait fonder à Corinthe une très importante communauté chrétienne. Les deux épîtres qu’il lui adressera plus tard, dans les circonstances qui seront retracées plus loin, sont, parmi celles qui lui ont été attribuées, des plus importantes et elles sont en grande partie authentiques.
Après un certain temps, Paul repartit pour Césarée, où s’était établi Philippe le diacre. Il n’y passa que peu de temps, puis rentra à Antioche, d’où il repartira encore à plusieurs reprises pour évangéliser de nouvelles contrées ou pour visiter les communautés qu’il avait établies au cours de ses voyages précédents.

L’apôtre Paul apparaît ainsi à la fois comme le chef et comme le principal propagateur d’une religion nouvelle. Plus que tout autre, c’est lui qui doit être regardé comme le véritable fondateur du christianisme.

Notes:

1) V. ci-dessus, chapitre V.

2) D’après Epiphane, Panarion XXX, 16.

3) Voy. ce qu’en dit Charles GUIGNEBERT, « Le Christ » (A. Michel, Paris, 1969), p.208, lequel relève notamnent que cette règle souffrait couramment des exceptions en Orient.

4) V. plus loin, pp. 78, 89, 97-98.

5) V. aussi ci-dessus, chapitre III, p. 42 et notes 44 & 45.

6) La date de 39 est avancée par Robert AMBELAIN dans « Jésus ou le mortel secret des Templiers » (Laffont, Paris, 1970). Comme on le verra plus loin, elle est très plausible (v. chap. VIII). Cette année fut d’ailleurs marquée par l’apparition d’une comète particulièrement brillante et pareil événement impressionnait toujours fortement les anciens

7) V. not. Léon DENIS, « Christianisme et Spiritisme » (1898); Arthur CONAN DOYLE, « La Nouvelle Révélation » (1917), chapitres II et IV; Bertrand de CRESSAC, « Paul deTarse, le créateur d’un Dieu » (Horace, Nice, 1968); André RAGOT, « Aux Sources du christianisme » (Cahiers du Cercle E.Renan, Paris, n° 54, 1967), pp. 19-22, et « Les Paradis artificiels » (La Pensée et les Hommes, Bruxelles, février 1970), p. 262;Louis ROUGIER, « La Genèse des dogmes chrétiens » (A.Michel, Paris, 1972), p. 63.
8) V. plus loin, tome III, chapitre XII, p. 138, et chapitre XIII, p. 146. Il est à remarquer, en outre, que le premier compagnon de Paul fut
Barnabé, dont, selon les Actes (IV 36), le prénom était Iossé (Iôsis) et dont le nom signifierait Hyios Paraklîtos : « Fils paraclétien »… En araméen toutefois, Bar Nabi veut dire « Fils d’un Prophète ».
9) Dans le 1er Évangile canonique (Mat. XI, 2-3), il est écrit que Jean, de sa prison, envoya ses disciples demander à Jésus: « Es-tu celui qui doit venir ou devons nous en attendre un autre ? » ce qui est en contradiction avec le récit du baptême, où Jean dit de Jésus qu’il est « celui qui doit venir »… En réalité, l’auteur du 1er Évangile reprend ici, en le transformant, un passage de l’évangile primitif de Luc, où Jean, déjà mort à ce moment, pose lui-même la question au Paraclet descendu aux enfers, mais évidemment non baptisé. Dans Mathieu, qui est le dernier en date des Évangiles, le Jésus terrestre et le Jésus céleste seront confondus. V. aussi plus loin, chap. XII, p.140.
10) Il passera plus tard, sous le nom de saint Onuphre, dans l’hagiographie chrétienne, qui devait annexer de même un grand nombre de dieux païens.
11) Il faut noter aussi que le culte de Mithra était devenu important à Tarse, ville natale probable le Paul

12) Voy. Charles GUIGNEBERT, op. cit., pp. 217-222.

13) Les Évangiles canoniques ne parlent pas de clous. Ce détail provient de Justin, citant un passage de l’évangile apocryphe de Pierre. (Voir. plus loin,chapitre XX ). 13 bis) « Le Christ et Jésus », p. 163.

14) Galates II, 1. Les passages relatant une première « montée » à Jérusalem après trois ans sont des interpolations (de même que I, 23-24). Mais, même s’ils étaient authentiques, il ne serait guère plus vraisemblable que Paul ait attendu même trois ans.

15) Voy. la récapitulation qu’en a faite Pr. ALFARIC, « Origines soc. du christianisme » (Ed. rationalistes, Paris, 1959), chapitre V, n° 1. V. aussi Bertrand de CRESSAC, op. cit., pp. 129 & suiv.

16) V. en particulier J. KRYVELEV, « Du sens des Évangiles » (Ed. en langues étrangères, Moscou, s.d.), passim, et G. ORY, « Le Christ et Jésus », passim.

17) Comme l’a bien montré Prosper ALFARIC dans « A l’école de la Raison », pp.127-129.

18) Rééditées par Gallimard, coll. Idées, en 1967.

(19) Voy. Flavius JOSEPHE, »Contre Apion » II, 141-142; Sigmund FREUD, « Moïse et le monothéisme’1 (Gallimard, Paris, 1967), p. 37; Philippe AZIZ, « Moïse et Akhenaton »Laffont, Paris, 1979), pp. 166-167.

(20) Sigmund FREUD, op. cit., p. 119.

(21) V. à leur sujet not. Emmanuel EVSING, « La Grande Imposture. Du Maître de justice à Jésus » (Arcturus, Toulouse, 1979), pp. 49 ,et suiv.

(22) Voy. Georges ORY, « Le Christ et Jésus », p. 136.

(23) XI,25-26. V.aussi IV 36; V 24; VI, 40-47

(24) Voy. not. Arthur CONAN DOYLE, op. cit. note 6.

25) Op. cit. , pp. 122-123. V. aussi pp. 157 & s.

26) Cf. Prosper ALFARIC, « Origines sociales du Christianisme », p. 369; Guy FAU « Le Puzzle des Evangiles » (Ed. rationalistes, Paris, 1970), pp. 77-82.

(27) V. cependant Robert AMBELAIN, “La vie secrète de saint Paul » (Laffont, Paris 1971), p. 148, où il est supposé que Paul se rendit alors à Kokba, où avait résidé quelque temps Dosithée.

(28) V. plus haut, chap. V, p. 48, et plus loin, chap. XIII, p. 147.

29) V. plus haut, chapitres V et VI. 30) Léon HERRMANN, « Le treizième apôtre » (Bruxelles, 1946), p. 77; « L’épine dans la chair » (Cahiers du Cercle E.Renan, Paris, n° 17, 1958), pp. 9 & suiv.; v. aussi Robert AMBELAIN, op. cit., p. 256.

(31) Comme cela résulte d’Actes XXIII 16.

(32) Comme cela paraît résulter de Phil. IV 3. Voy. le commentaire de ce verset par Henri Delafosse (ps. de Joseph TURMEL), « Les écrits de saint Paul », tome IV (Rieder, Paris, 1928), pp. 12-14

A suivre ….

Les 28 chapitres du livre

26 Les hérésies
27 Cconstantin
28 La revanche des chrétiens

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