Carlo Suarès Le TEMPS Spiritualité

Carlo Suarès : La fin du grand mythe – 2ème partie

LIRE LA 1ère PARTIE

La Vérité est-elle utile ?

Nous sommes tous ainsi construits que nous brûlons de faire quelque chose pour les autres, d’améliorer les circonstances où se débattent ceux qui souffrent, de soulager, de guérir. À moins d’être des monstres d’égoïsme tous ceux d’entre nous qui se portent bien, qui n’ont pas de malheurs, qui mangent, dorment et se chauffent à leur aise, et ont du temps de libre, désirent faire quelque chose pour les autres, sauf s’ils y ont déjà renoncé pour une raison quelconque.

Mais, aussitôt que disparaît une des conditions sur laquelle nous fondions notre tranquillité et notre sécurité, aussitôt que le malheur ou l’âpreté de la vie sous une forme quelconque nous prive des loisirs que nous donnions aux autres, c’est nous qui demandons à être secourus. Si nous avons pu si facilement perdre pied c’est que notre équilibre s’appuyait sur des choses extérieures à nous.

Notre être, tel que nous en étions conscients, était une construction dont les fondations ne reposaient pas sur un bon sol, mais sur un amas de choses susceptibles de s’effondrer.

Or nous ne pouvons donner que ce que nous avons : le bien que nous dispensions ne pouvait guère être d’une nature plus stable que celui que nous possédions. Ce qui selon nous constituait notre être dépendait de conditions extérieures et fragiles, et son équilibre provisoire n’avait pas une valeur en soi. Notre vraie richesse n’était pas cet équilibre : à chaque instant notre vraie richesse est la capacité que nous pouvons avoir de découvrir un équilibre plus stable que celui que nous possédons.

Si à un stage provisoire d’équilibre, fût-il très instable, on croit pouvoir aider quelqu’un, il est évident et naturel qu’on le fasse de son mieux. Mais l’important est de ne pas attribuer à ce secours une valeur qu’il n’a pas. Plus tard on s’apercevra que si l’on a porté secours en toute sincérité et sans calculs, on s’est secouru soi-même beaucoup plus qu’on n’a secouru les autres. Car un secours que nous portons spontanément et sans trop nous soucier de la perte d’équilibre qu’il entraînera pour nous (et toute action de cette nature est au détriment de l’équilibre d’où elle est partie) nous porte à découvrir pour nous-mêmes un nouvel équilibre, dans la direction de notre bien.

Le secours n’a pas une valeur en soi que l’on puisse apprécier, car, s’il émane d’une position équilibrée sur des données inconscientes qui nous ont fait accepter une orthodoxie traditionnelle, une croyance religieuse ou une morale établie, il n’aura d’autre but que celui de propager cette cause provisoire d’un équilibre imparfait.

Les prosélytes d’une tradition, d’une confession ou d’une morale ne se rendent pas compte que cette loi ou cette foi qu’ils veulent considérer comme des remèdes sont essentiellement périssables du fait même qu’elles prétendent exister indépendamment des individus. Cette métaphysique, cette philosophie, ce système du monde, cette morale prétendent avoir une valeur par eux-mêmes, un équilibre objectif. Ils sont donc tous susceptibles de se démolir les uns les autres, indépendamment de nous.

L’homme qui, confortablement assis dans un système, croit aider ainsi les autres, en vérité ne fait que distribuer des fantômes. Une grave illusion dans ce sens est celle dans laquelle sombrent les leaders et les pontifes des mouvements religieux lorsqu’on les invite à rechercher une libération totale. Ils déclarent triomphalement ne pas vouloir abandonner les hommes leurs frères, c’est-à-dire qu’ils veulent demeurer aveugles avec eux, et leur distribuer des systèmes. « Il est égoïste, disent-ils de vouloir se libérer », sans se douter qu’ils défendent ainsi inconsciemment un édifice en équilibre sur des objets destructibles. Leur sophisme à la fois sentimental et théorique fait les pires ravages, car il sollicite tous ceux pour qui il est agréable de se sentir à la fois utile et à l’abri.

Pour être vraiment utile, il faut au contraire abandonner l’illusion personnelle de sécurité.

L’homme pleinement libéré n’est, personnellement, ni à l’abri ni en danger, car il n’a plus aucune existence propre. Son équilibre étant l’équilibre ultime, la parfaite harmonie basée sur rien, mais uniquement dynamique, il est, de tous les hommes de la terre, celui qui sans le vouloir est le plus utile aux autres.

Nous verrons comment il peut être utile socialement, même du point de vue technique, et comment par contre le spécialiste d’une technique n’est qu’un élément de chaos s’il n’est pas intérieurement libéré, car il peut fort bien ne pas savoir où appliquer sa technique.

Disons simplement que celui qui se fait le prêtre d’un mythe dans lequel il est installé, loin de résoudre des nœuds de conscience, loin de les ramener à la simplicité d’une liquéfaction, les endurcit en les replâtrant. L’équilibre provisoire ainsi forcé n’est qu’une difficulté de plus dont la victime momentanément soulagée devra se défaire, difficulté grave, comme l’effet d’un stupéfiant.

Qui a fait « cela » ?

Le monde inconscient où chacun vit depuis son enfance, ce monde qui nous a envoûtés, qui nous refuse toute libération, est le terrain rapporté, composé de débris, sur lequel nous construisons l’édifice chancelant de notre identité.

Cette identité, la notion même du c je suis », s’efforcera, après être née de l’illusion, de faire durer cette illusion dont toute sa vie dépend. Cette volonté de durer est la cause de la souffrance, et cette souffrance nous oblige à perdre l’équilibre, et nous pousse à chercher sans cesse l’équilibre définitif, le roc de la réalité sans formes. Le « je suis » trouvera tous les prétextes pour se refuser à cet accomplissement qui exige sa destruction, et ira jusqu’à créer un Dieu personnel à son image, c’est-à-dire jusqu’à placer le souverain bien dans ce qui est imparfait par définition.

Nous reviendrons longuement plus loin sur les différentes notions de Dieu. Depuis le Dieu de la Bible, l’Éternel qui parle, agit et intervient dans mille petits détails de la vie, jusqu’à la notion philosophique de l’Être, depuis le Dieu des mystiques jusqu’à celui dont on prouve objectivement l’existence, toutes ces notions, nous verrons qu’elles ne pourraient pas exister si des individus n’étaient profondément enracinés dans l’illusion que leur « je » est indestructible.

Cette illusion est la véritable base de toutes les opérations de leur esprit. Leur « je » est leur unique réalité, surtout lorsqu’ils prétendent faire surgir la notion de l’être d’un examen objectif du monde, car comment pourraient-ils le faire s’ils ne posaient pas à priori la réalité de leur « je » devant l’inconnu de « cela » ?

Mais au lieu de résoudre « cela » en le devenant, ils prétendent le ramener au sein de leur propre réalité « je », en se demandant « qui a fait cela? » c’est-à-dire « quel est le je qui a fait cela? » car ils ne conçoivent aucune réalité en dehors du « je ». Que « cela » se fasse tout seul, que la vie soit impersonnelle, cela leur semble absurde, impossible, inconcevable, mais qu’un « je » mystérieusement surnaturel, qu’un « je », exaltation de leur « je » propre, ait tout fait, les voici sauvés…

C’est ainsi que s’inventent les causes premières et les cosmogonies.

Mais en vérité ces philosophies ne méritent d’être étudiées que pour en dégager la psychologie de ceux qui s’y laissent prendre. Ils sont plongés dans leur mythe, dont le point de départ est une équation non résolue qu’il est assez facile de mettre à jour. Leurs recherches ne sont que des développements de cette donnée inconsciente. Aussi bien, accorder un seul principe à un théologien c’est tout lui accorder. Mais ce premier principe, et la position qu’il est nécessaire de prendre pour l’énoncer ne sont que l’expression d’un mythe.

Nous avons vu dans le premier carnet comment se pose le problème fondamental de l’homme lorsqu’on réduit ses données à leur essence « je » et « cela ». Nous venons également d’indiquer que la Vérité, qui est la résolution de cette équation, est le seul équilibre stable, donc utile. Nous voudrions dans ces pages essayer de montrer en quoi réside cette Vérité non mythique, en quoi elle ne réside pas, et quelle peut être sa puissance.

Bon sol et terrain rapporté

«En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain ne meurt après qu’il a été jeté dans la terre, il demeure seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits ».

Mais le grain ne veut pas mourir, il veut continuer à vivre confortablement et indéfiniment dans le sein d’un grain comme lui, énorme et qu’il appelle Dieu. Ce grain énorme le prendra, le mettra à sa droite, lui dira « tu es sauvé », et pendant ce temps la vie attend qu’un grain veuille bien ne pas « se sauver », veuille bien mourir pour porter des fruits.

Mais il faut que le grain meure après seulement qu’il a été jeté dans la terre. S’il mourait avant, écrasé ou desséché, sa mort serait aussi stérile. L’être qui dit « je », ce grain de froment, ne doit pas s’annihiler, mais mourir dans le bon sol, il ne doit pas non plus chercher à devenir gigantesque, à se transformer en une maison, en croyant que les fruits viendront quand il sera devenu aussi gros que le monde. C’est ce que l’on croit habituellement. « Je » croit qu’il peut devenir universel, il veut prier Dieu, il veut trouver Dieu, il veut trouver la Voie et la Vérité, « je » est prêt à tout sauf à mourir dans le bon sol.

Mais le sol de l’inconscient est un bien mauvais sol; l’état d’hypnose ne vaut rien, ne porte aucun fruit.

Si le grain meurt dans un mythe, dans une représentation qu’il s’était faite de la Vérité il ne porte aucun fruit. Tout ce qu’il savait, tout ce qu’il prévoyait en termes de « grain » doit mourir, car le grain avec tout ce qui lui appartient n’est pas du monde de la Vérité. Il est une possibilité de Vérité, il est la Vérité en potentiel, mais la Vérité est une réalisation.

Dans le mauvais sol le grain, le « je », se met à construire, et tous les édifices s’écroulent l’un après l’autre. Mais dès qu’il trouve le bon sol il ne peut plus construire, il ne peut que mourir et porter des fruits. Son œuvre alors n’est plus mesurable avec les mesures qui s’adaptaient aux édifices de tout à l’heure, son langage n’est plus un langage d’édifices, de constructions, d’échafaudages, il devient en apparence négatif : c’est qu’en termes de fructification il est devenu positif.

Les « je », absorbés par leurs constructions, ne le voient pas, ne le comprennent pas, n’ont rien à saisir : les mains tendues n’agrippent qu’une invisible transparence, et se retirent déçues. Car ces « je » sont seuls, et sont frappés de stérilité dans leur isolement.

Ils « demeurent seuls » car ils n’ont qu’une ambition : demeurer. Ils demandent qu’on les nourrisse, qu’on les porte, qu’on les transporte vers la vie éternelle en les faisant enfler, qu’à leur isolement, à « je » on ajoute quelque chose, une croyance, un dogme, une théologie, une philosophie. Ils veulent être encombrés de bagages, de bagages intellectuels ou mystiques. Tout doit se réunir autour de ce « je » insatiable, obstiné, qui aura recours à toutes les ruses dans le but de durer.

Nous rechercherons le bon sol, nous l’exposerons de notre mieux, mais en termes de fructifications, non en termes de grains qui doivent mourir. Si des « je » ne comprennent pas, malgré la simplicité, ou à cause de la simplicité de la Vérité, nous leur demandons de faire l’effort de renverser leur point de vue, et d’envisager ce que nous disons du point de vue des grains qui sont déjà Morts.

Le bon sol, ce que nous appelions la purification du « je », est tout ce qui le libère, ce qui le fait sortir de l’inconscience.

Toute expérience n’est pas utile

Est utile toute expérience que nous faisons à la recherche du bon sol, est inutile toute expérience qui ne nous oriente pas vers lui. Le « grain qui doit mourir » peut aller se faire peindre en rouge, peut errer d’une cave à une armoire. Si l’expérience ne le rapproche pas un peu du bon sol, sa souffrance ne lui sert à rien. Des vies peuvent se gâcher, des vies entières.

En vertu de quel incroyable optimisme des personnes affirment-elles que tout est utile, que toute expérience porte ses fruits, que toute souffrance nous élève?

Il y a des souffrances stériles, des sacrifices stériles. Il y a la grande pitié des héroïsmes, des larmes, des agonies stériles. Il aurait suffi parfois d’un simple coup d’œil attentif et intelligent là où toute une vie s’est usée dans des efforts mal dirigés.

La souffrance est toujours une erreur, elle est une rupture d’harmonie entre soi et l’éternel.

« La souffrance est sainte », entendons-nous dire, « la souffrance est divine », etc… oui, si nous nous apercevons qu’elle n’est qu’une erreur, et si elle nous apprend à ne plus nous tromper. Reconnaître qu’une peine a été perdue c’est chercher la Vérité ailleurs, donc utiliser cette peine en la condamnant. Mais on exalte au contraire la peine de crainte de sombrer dans le désespoir. Une mère qui s’est exaltée de grands mots, qui s’est nourrie de préjugés religieux et nationaux au point d’envoyer son fils se faire tuer à la guerre, préfèrera souvent mourir plutôt que de reconnaître son erreur inhumaine. Elle cultivera sa souffrance en lui attribuant une valeur positive. Elle se servira de son erreur pour renforcer les erreurs qui en ont été la cause. Elle dira « il n’est pas possible qu’une telle souffrance ait été vaine », elle s’attachera à cette souffrance, elle vivra avec elle, elle s’identifiera à elle, et la rendra complètement stérile.

Ainsi trop souvent la souffrance, pour des raisons sentimentales, et parce que nous refusons d’accueillir le désespoir d’avoir inutilement gâché ce qui nous était le plus précieux, est non seulement inutile mais nous approfondit dans l’erreur. Nous n’acceptons pas que la vie puisse être si froidement cruelle. Mais ce n’est pas la vie qui est cruelle, c’est l’erreur. Et si au lieu d’être sentimental au sujet de notre erreur, nous avons la force de lui donner sa valeur juste, alors, en détruisant tout ce qui nous avait porté aux sacrifices les plus inouïs, nous aurons quelque chance de découvrir la Vérité.

L’inconscient

L’inconscient nous fait agir comme des pantins.

Il nous a envoûtés bien avant que nos propres vicissitudes n’aient créé nos complications particulières et les embûches où notre « je » s’isole et se défend. L’inconscient appartient à la race entière, à tous les hommes, il se déroule à travers l’Histoire, il se modifie, évolue selon un certain déterminisme.

L’Histoire entière n’est que le rêve qui se cristallise autour de lui.

Les hommes et les femmes ne sont que ses instruments. Il est irrésistible, tout puissant, fatal. Il impose les destinées. Il est le Destin lui-même. Chacun s’identifie d’abord à lui, puis ce n’est qu’en lui et à travers lui qu’il se cherche et se trouve, en fonction de lui. Les connaissances des hommes ne sont que ses symboles, leurs délivrances ses représentations, leur évolution son déroulement, leur stagnation son immutabilité. Il a commencé dès la nuit des temps à envoûter. Il a été le maître pendant des millénaires. Il a créé les civilisations, il les a animées, puis il les a faites mourir l’une après l’autre en un cycle gigantesque, ou indéfiniment durer en se répétant.

Aujourd’hui — c’est la première fois peut-être dans l’histoire du monde — nous savons que l’inconscient doit mourir : c’est la naissance de l’humain. L’humain pleinement conscient, l’humain total, l’humain libéré, suprême expression de la Vie universelle, naît aujourd’hui, surgit du mythe, et met fin au mythe, car il en est « l’alfa et l’oméga », le commencement et la fin.

La fin de l’envoûtement

Nous rechercherons patiemment l’origine de l’envoûtement, et la façon dont il a fonctionné à travers l’Histoire.

Cela nous semble indispensable, car si nous affirmons aujourd’hui qu’il peut être brisé, il est néanmoins si puissant encore, et si épais, que c’est la Vérité qui est invisible.

Nous parlons le langage de ceux qui se sont recréés en dehors du temps, dans une conscience libérée.

L’inconscient est au contraire le temps lui-même, et quand nous marquons sa fin c’est la fin des temps que nous marquons.

Les temps sont accomplis, et aussi les Ecritures de tous ceux qui avaient vu et compris l’envoûtement.

Il s’agit de choses très simples que chacun peut comprendre. Par la seule puissance de la Vérité nous pouvons comprendre la raison d’être de tout un cycle de civilisations, et percevoir que ce cycle est fini. Nous pouvons nous arracher au Destin, le dominer, puis construire, en abandonnant les ruines qui nous entourent, les bases d’une vraie civilisation. Il est indispensable et urgent que nous sortions tout de suite du cauchemar, car la souffrance est devenue démesurée. Le dormeur n’a plus qu’à se réveiller ou mourir.

L’inconscient et le temps

Nous venons de dire que l’inconscient est le temps lui-même.

Il convient ici de donner une première explication de ces mots, que nous compléterons plus loin en revenant aux cosmogonies. Pour le moment disons que les races humaines sont, dans la nature, le point où la dualité se perçoit elle-même, et sent que ses deux termes sont antinomiques.

L’état humain tel qu’on l’entend généralement est donc par définition l’expression d’une antinomie, mais l’humain véritable dont nous parlons est un état dans lequel l’antinomie est détruite. Nous serons donc contraints d’appeler sous-humain l’état où l’antinomie n’est pas encore résolue, c’est-à-dire celui de presque tout le monde. Nous marquons ainsi que la résolution de l’antinomie au sein de l’universel n’appartient pas au surnaturel mais à l’humain véritable, et que de notre point de vue le surnaturel n’existe pas.

De même nous ne pouvons pas appeler conscient l’état qu’ordinairement on appelle conscient, car cet état repose sur l’antinomie humaine non résolue, comme sur un substratum; il surgit de cette antinomie, mais comme une plante surgit de la terre : ses racines y demeurent cachées et nourrissent toute la plante. Ce qui émerge, ce qui est visible, c’est la « représentation » mythique et le rôle que chacun y joue. Par contre nous appelons conscient l’état dans lequel l’antinomie est résolue, et qui appartient à ce que nous appelons l’humain.

L’inconscient est la position dans laquelle se trouvent, dans les individus et les collectivités, les deux termes non résolus de l’antinomie. Le Mythe est le déroulement de ces données inconscientes qui tendent vers leur résolution; le Mythe est donc le devenir de l’équation non résolue, et le Temps, tel que nous le définissons aujourd’hui, n’est que ce devenir, et n’existe par conséquent plus lorsque la résolution s’est produite. On voit donc que l’état qu’ordinairement on appelle conscient n’est que le devenir de l’inconscient.

Nous ne considérons donc pas, pour le moment, le temps en dehors de l’inconscient humain; nous appellerons temps la notion de durée. Cette notion émane du devenir mythique, elle est ce devenir lui-même.

Nous laissons de côté, pour le moment, les états de la Nature dans lesquels la dualité ne s’est pas posé à elle-même le problème de l’antinomie. Nous appellerons provisoirement état non-conscient (minéral, végétal, animal) celui où la dualité ne s’est pas transposée en une représentation mythique dont les personnages sont des « je » individualisés.

Nous reviendrons plus loin sur le temps pré-mythique et non-conscient, en sa qualité de modalité de l’univers manifesté. Nous réservons pour le moment les mots inconscient et temps aux individus humains, isolés dans leur « je », qui, à cause de leur isolement, sont donc la raison d’être et la conséquence à la fois du Mythe, de la notion de durée, et de celle du devenir.

Le Grand Mythe

L’inconscient se transmet à la conscience habituelle des hommes sous des formes symboliques.

Ces symboles et tous les rapports qui s’établissent entre eux constituent des drames qui se jouent interminablement. Ces drames sont les mythes.

Nous appelons donc mythes des faits réels et des situations réelles, transmis par l’inconscient sous des formes symboliques.

Le Grand Mythe est le thème qui a donné naissance à la conscience individuelle isolée.

Tout individu pour qui le « je » est séparé des autres « je » au sein d’une antinomie participe à ce Mythe primordial de la séparation.

Ce Mythe concerne donc chacun, car il a envoûté chacun.

On ne peut s’affranchir du Mythe qu’en brisant le sens de la séparation individuelle.

Nous voudrions rendre tangible sa puissance hypnotique afin d’inciter à des libérations. Dès l’instant que nous savons que tel geste, qui nous est familier, appartient au Mythe et non pas à nous, il tombe de nous comme une mécanique inanimée.

Ne craignons pas de détruire tout ce sur quoi s’appuyait notre pseudo-entité, car ce qui est susceptible de s’écrouler sous nous, n’a aucune valeur : par définition la Vie est indestructible, et seule la Vie est précieuse. «Je suis la Vie » ont dit ceux qui se sont identifiés à elle, ceux sur qui on a « construit » le plus de religions. Cette Vie qui contient la naissance et la mort est une réalité qui, lorsque tout s’écroulera, pourra enfin émerger.

Le rêve

Pour comprendre ce qu’est « la fin des temps » il nous faut retracer « l’origine des temps ».

Pour cela nous allons faire appel à l’analogie du rêve, mais en disant tout de suite que nos vies d’hommes et de femmes ne sont pas semblables à des rêves, mais sont véritablement des rêves.

Dans un rêve la conscience du dormeur se fragmente et un des fragments usurpe l’identité du dormeur, son « je ». Ces fragments de conscience peuvent ne pas se connaître entre eux, ils jouent des rôles, ce sont des personnages qui s’agitent dans un univers qui leur est propre : le rêve.

La cause du rêve est la même que celle qui a créé les personnages.

Le rêve est inséparable de ces personnages : ce qui se joue, drame ou comédie, est la conséquence directe de leurs caractères. Par exemple, si le personnage qui a usurpé le « je » est le symbole d’une incapacité du dormeur, d’une insuffisance, d’un vice d’origine, il se débat, dans son rêve, afin d’attraper un train qui par définition partira sans lui, ou il essaie d’échapper à des brigands, sans, par définition, pouvoir s’enfuir.

Ce qui constitue la vraie nature du cauchemar ce ne sont pas les éléments qu’emprunte le rêve, mais le « manque » de quelque chose, autour duquel le rêve se cristallise. Que ce soit un train à prendre, des brigands qu’il faut fuir, ou simplement des vêtements à mettre pour sortir et qu’on ne trouve pas, le rêve est le même.

Le véritable personnage c’est l’imperfection; le personnage qui joue le rôle est le symbole de cette imperfection; et le rêve est une représentation dramatique qui se cristallise autour de lui. Le rêve est la conséquence du personnage. Puisque ce rêve est la représentation d’une certaine incapacité, le personnage se dépêchera, luttera, fera des efforts désespérés, et ne réussira pas puisque précisément il est le symbole d’une incapacité.

Or si nous, personnages humains d’un rêve que nous faisons, parvenons à comprendre que nous ne sommes que les pseudo-entités qui l’ont provoqué, notre attitude par rapport au rêve changera.

Nous sommes des personnages de rêve parce que chacun de nous est un fragment isolé de conscience.

Chaque homme croit être une « entité » isolée, il souffre de son isolement, il constate que cet isolement le met en face de toutes les antinomies les plus impossibles à résoudre, il sent confusément que cet isolement n’est pas « naturel », que rien dans la nature n’est frappé de cette malédiction, que l’homme primitif ne l’est pas, il sent peut-être que le Christ, que le Bouddha ne le sont pas.

Au-dessous de lui l’homme moyen constate la joie de la nature une, au-dessus de lui la joie de l’unité reconquise. Lui, personnage isolé, se débat pour corriger son rêve, que par définition il ne pourra pas changer, puisque ce rêve, qu’il le sache ou non, est créé par lui. Son isolement est le vice d’origine autour duquel s’est cristallisé le rêve.

Dans son cauchemar il peut bien courir, lutter, s’efforcer de maîtriser les éléments qui se dérobent à lui, se battre contre toutes les difficultés : celles-ci surgiront de nouveau, intactes, indéfiniment. Il pourra essayer l’une après l’autre toutes les armes de ce rêve, l’ambition, la possession, l’amour, la métaphysique ou l’indifférence : rien n’y fera : ce rêve étant la représentation de son imperfection (son sens d’isolement), il ne pourra jamais le dominer qu’en supprimant la cause du rêve, cette imperfection primordiale.

Tant qu’il fondera ses espoirs sur des objets que le rêve lui donne, tant qu’il ne se détachera pas complètement de cette représentation inconsciente pour comprendre enfin la vraie nature de son être, il n’avancera pas d’un pas, sa souffrance sera inutile.

Le temps de rêve

Le temps, avons-nous dit, n’est que la fragmentation de la conscience.

La conscience-une, pleinement consciente, n’est pas prise par le temps, elle en est libérée, car elle l’a consommé.

Mais un fragment isolé de conscience, qui, à cause de son isolement est imparfait et limité, n’est plus que le jouet inconscient du temps, du temps qui est séparation. Ici encore le rêve nous montre comment se crée le temps, car chaque rêve crée un temps qui lui est propre.

Dans un cauchemar la conscience du dormeur s’est fragmentée en morceaux ennemis, c’est-à-dire que le morcellement s’est fait très profondément car les morceaux ne se reconnaissent pas du tout, ne peuvent pas supposer qu’ils appartiennent à la même conscience. Alors le cauchemar qui en réalité a peut-être duré un fragment de seconde donne l’impression d’avoir duré des heures : plus l’isolement des fragments est profond, plus le temps est long. Certains songes au contraire où notre être, par une espèce de révélation, semble prendre contact avec l’essence de lui-même par delà l’isolement habituel où nous nous trouvons, nous frappent par leur intensité indescriptible, foudroyante, inoubliable, nous marquent pour tout le reste de notre existence d’une fulgurante réalité, sans qu’il nous soit possible d’attribuer à ce contact une durée quelconque.

Il en est de même de ces personnages que sont les hommes : ils sont pris par le temps pour la bonne raison qu’ils le fabriquent, par définition.

Le temps de chaque individu a une unité de mesure propre, qui varie suivant qu’il se sent plus ou moins isolé, temps qui peut être interminable, qui peut être « l’enfer éternel », si l’élément de conscience s’isole tout à fait, ou qui au contraire peut s’accélérer d’une façon formidable, qui en quelques minutes peut voir se précipiter à lui des centaines de siècles à venir, qui peut se « consommer » totalement jusqu’à être à la fois le commencement et la fin.

On voit par là quelle erreur est celle de placer dans l’avenir une rédemption, un salut, un paradis, une libération, la perfection. «

Je ne suis pas assez évolué », pense-t-on, ou « j’attends la grâce », ou « je serai sauvé », ou je trouverai « mon maître », ou « la moksha ».

Tout cela veut dire : « je continuerai encore à fabriquer du temps, je n’en ai pas encore assez fabriqué ».

Ce qui veut dire encore : « je continuerai à m’isoler, je ne suis pas encore assez isolé ».

En plaçant sa délivrance dans l’avenir, on la place donc précisément là où aucune délivrance ne peut jamais se produire.

Si les hommes, personnages de rêve, non seulement comprenaient que le rêve, (le monde tel qu’ils le subissent) est la conséquence de leur imperfection, mais que le « temps » qu’il leur faut pour « chercher » est précisément l’illusion qui prolonge ce rêve, un tel désespoir les saisirait qu’ils en sortiraient instantanément.

De l’étonnement

Mais revenons à l’envoûtement, et ici encore le rêve nous permet de comprendre certaines bases : ce qu’il y a de plus frappant dans un rêve profond c’est l’incapacité que l’on a de s’en étonner. Le « je » qui a usurpé la totalité du « je » habituel du dormeur (et c’est ainsi que chaque individu que l’on rencontre dit « je » en croyant dire quelque chose), ce « je », plus il est immergé dans son isolement, moins il est capable de s’en étonner.

Nous avons déjà parlé de cette qualité de l’étonnement, mais nous revenons plusieurs fois aux mêmes choses par des voies différentes. Ce « je » de cauchemar ne s’étonne de rien, bien que son monde soit absurde, invraisemblable, impossible. On se dit en se réveillant que l’on a fait un rêve stupide, mais pendant qu’on rêvait on le trouvait tout à fait naturel.

C’est ainsi que les gens qui se trouvent dans les situations les plus invraisemblables, les plus folles, sont précisément ceux qui acceptent ces situations sans s’en étonner, sans en concevoir la parfaite insanité.

Des foules entières, des nations, des continents, peuvent être pris dans une hypnose de ce genre sans que l’évidente insanité collective saute aux yeux de personne.

Par exemple : nous souffrons, nous dit gravement tout le monde, d’une crise de production. Mais si l’on a tant produit ce serait l’occasion ou jamais de consommer tranquillement toutes ces richesses sans plus avoir besoin de travailler : non, chaque pays est en révolution parce qu’il a trop de quelque chose, tout le monde est ruiné à cause d’une « surproduction ».

C’est que le cauchemar est devenu si profond, l’isolement de chaque conscience humaine si total, que tous ces personnages de rêve en sont venus à ne s’étonner de rien. Tous ces fous, lorsque vous leur dites qu’ils ne sortiront du cauchemar qu’en se réveillant, vous répondent que vous rêvez. Eux, ils ont « l’esprit pratique », c’est-à-dire qu’ils attendent la catastrophe qu’ils ne peuvent pas éviter. Mais en l’attendant, ils s’obstinent à proposer des remèdes qui eux-mêmes appartiennent au rêve, et qui de ce fait n’arrangent rien.

L’utile Vérité

Nous en revenons à dire que seule est utile la Vérité, car elle est en dehors du rêve qui est vicié dans son essence.

Si un des personnages du rêve s’éveille et comprend qu’il n’était que le symbole d’une imperfection, voilà qu’il se dissout, qu’il disparaît, car il n’a plus de raison d’être : à sa place naît la conscience de l’éveil, une conscience dont la nature est tout à fait nouvelle, dont la nature loin de pouvoir s’adapter au rêve le détruit.

La conscience éveillée appréhende le rêve dans sa totalité.

L’individu délivré du cauchemar ne cherche plus à imposer son rêve particulier, à remplacer un rêve par un autre rêve, mais parce qu’il a transpercé toutes les illusions, il entre dans la Vérité, et par conséquent il la fait naître dans le monde.

Une révolution plus grande que celles de tous les temps, la révolution de l’éternité, s’ouvre à nous en déchirant le dernier voile du temps.

En dehors d’elle il n’y a point de vie.

Origines

De même qu’un rêve est déterminé par une cause profonde qui s’exprime sous une forme symbolique, l’Histoire est déterminée par le Mythe qui s’exprime par ses symboles.

Le déroulement de l’Histoire est la simple projection du déroulement mythique, le déterminisme historique est la projection du déterminisme mythique.

Nous avons vu que le Mythe et le Temps ont la même origine.

Tous deux commencent lorsque l’homme, ayant rompu avec l’unité de la Nature, s’aperçoit qu’il est exilé dans une dualité qu’il n’arrive pas à résoudre. Lorsque son « je » individuel s’oppose au monde extérieur et s’aperçoit qu’il n’est pas de la même nature que lui, le rêve commence, le rêve des fragments de conscience que sont les individus humains.

Dans un rêve collectif l’inconscient collectif projette des symboles immuables ou dramatiques, qui sont plus vrais que le rêve, et autour desquels le rêve se construit.

Aussitôt, les par­celles humaines de conscience, immergées dans le rêve et identifiées à lui, se mettent à jouer, à représenter ces symboles.

Elles se prêtent en somme au jeu du Mythe de la façon la plus inconsciente et la plus naturelle, tout comme des personnages de rêve acceptent naturellement de se trouver dans les conditions les plus invraisemblables et de faire les gestes les plus absurdes, sans être en aucune façon sus­ceptibles de s’en étonner.

Tout au long de l’Histoire les hommes s’identifient à leurs rôles au point de n’être que les pantins inconscients d’un drame dont la réalité a remplacé leur propre réalité.

En disant «je» chaque homme désigne non pas son essence, mais le rôle qu’il joue.

« Je », le rôle, s’est substitué à la vérité primordiale de l’être au point de lui apparaître comme la seule vérité, la seule réalité, la condition indispensable pour qu’il se sente vivre. Les pantins humains pré­fèrent les tortures, l’agonie, à la perte de leur rôle… et ils ont raison tant que dure le rôle…

Mais aujourd’hui le drame est terminé, le Mythe est mort, la Vérité est au-delà de tous les rôles : le Mythe se présente à nous dans tout son ensemble, depuis le commencement jusqu’à la fin, et ce n’est qu’en dehors de lui que nous pouvons naître. Il a com­mencé à la séparation, il finit aujourd’hui à la réconciliation, après l’accomplissement des Écritures, après que toutes les traditions ont été jouées, après « la fin du monde », de ce monde qui a été rêvé pendant des dizaines de milliers d’années.

Chaque Mythe a son unité de Temps

Le Grand Mythe dont nous parlons est celui qui a été joué à la fois en Orient et en Occident depuis l’origine des temps.

Nous étudie­rons son personnage « Occident » beaucoup plus longuement que son personnage « Orient » à cause de ses nombreuses péripéties, et aussi parce que selon les règles du jeu c’est lui qui devait apporter la fin du jeu. C’était dans son rôle, mais cette fin qu’il apporte est néces­sairement commune. Il est en effet impossible qu’un des mythes finisse sans que l’autre finisse aussi. Les raisons de cette nécessité apparaîtront graduellement dans le cours de cet exposé qui sera aussi bref que le permettra un sujet universel, et qui ne pourra jamais être qu’une introduction à la Vérité.

Nous avons dit que le point de départ du Grand Mythe est dans la fragmentation de la Conscience-une en consciences fragmentées (par conséquent endormies) et isolées.

Cette fragmentation existe d’abord sous la forme de gigantesques Entités collectives, qui naissent, se développent, et meurent sous la forme de races et de civilisations (ou de cycles de civilisations).

Chacune de ces Entités a un développement biologique qui lui est propre, et un temps qui lui est propre. Chacune a son origine au commencement des temps, puisque sa naissance a donné naissance au temps. Si nous considé­rons quelques-unes de ces Entités, comme par exemple l’Entité hindoue, l’Entité chinoise ou l’Entité méditerranéenne, (devenue l’Occident avec l’apport germanique et slave et ses branches améri­caines) nous constatons que le temps n’y a pas du tout la même valeur.

Un siècle chinois, un siècle européen, n’ont pas la même contexture : en termes arbitraires d’horloges ils ont la même durée, mais en termes vrais de conscience ils sont très différents, et c’est naturel, puisque chacune de ces entités fabrique son propre temps (comme les personnages d’un rêve fabriquent le temps de ce rêve). Et non seulement ces temps sont différents, mais à l’intérieur d’une de ces Entités la signification du temps varie suivant les nécessités du Mythe. Il est évident, par exemple, que dans le cycle méditerra­néen, dix siècles de l’ancienne Égypte n’ont pas apporté les boulever­sements de conscience qu’a apporté le seul siècle 1830-1930.

À l’origine du cycle, le temps était long, confus, inconscient.

Aujourd’hui en Europe et en général dans tout l’Occident il éclate dans une hystérie individuelle, impossible à décrire. Il y a autant de temps différents qu’il y a d’individus, et pour chacun il se précipite jusqu’à être vertigineux.

Depuis 1914 chacun de nous a vécu dix, cent, mille vies. Une seule heure d’aujourd’hui est plus chargée de bouleversements qu’une année d’autrefois. Il faut du nouveau toutes les minutes. Telle architecture nouvelle n’a pas le temps d’achever la maison : elle est déjà vieille, morte, décomposée. Tout cela est compréhensible : toutes les formes éclatent pour la Naissance, comme un œuf que le poussin casse.

Pour chacun de nous il est nécessaire de trouver l’équilibre, non pas en deçà de cette vie, en un retour en arrière dans les valeurs mortes du mythe judéo-chrétien, mais au-delà de l’éclatement, là où il aboutit.

S’affranchir du Temps veut dire s’affranchir de l’inconscient collectif, qui fabrique le temps collectif, et de l’inconscient individuel qui fabrique le temps individuel. Le temps individuel est toujours lié au temps collectif, car l’individu ne parvient que très difficilement à se libérer de l’emprise de l’inconscient. C’est pour desserrer cette étreinte mortelle que nous nous efforcerons de la décrire.

Il est évident que le Mythe judéo-chrétien, qui a eu une vie individuelle, une expression propre, un temps particulier, a eu des contacts avec tous ces autres personnages du globe : les autres Mythes.

Ils se sont parlés, ils ont eu des échanges extrêmement nombreux tout au long de l’Histoire. Mais ces contacts innombrables, ces échanges, étaient identiques à ceux que peuvent avoir entre eux des person­nages dans un rêve, qui se parlent, bien que n’étant que des fragments d’un seul et même individu. Ces fragments ont chacun un rôle à jouer par rapport aux autres. Donc non seulement chacun est un cycle en soi, un drame en soi, mais l’ensemble de tous ces cycles (ou person­nages) est un drame collectif auquel participe chaque drame parti­culier.

Orient-Occident

Nous voici amenés à dire quelques mots sur l’opposition de l’Orient et de l’Occident, et sur la possibilité de réduire cette oppo­sition.

Tout le monde est d’accord sur la nécessité de réconcilier ces deux branches de l’humanité, mais chacun voudrait le faire en prenant parti pour l’une d’elle, contre l’autre.

En réalité il est impossible de résoudre ainsi un conflit.

On ne peut le résoudre qu’en comprenant les deux antagonistes, c’est-à-dire en les aimant tous les deux également.

Le problème Orient-Occident ne peut en aucune façon être résolu en accordant une supériorité à l’un des deux termes, mais nous pouvons le dépasser si nous comprenons le rôle que chaque terme joue par rapport à l’autre.

Il nous est indispensable, avant d’étudier le déroulement du Mythe méditerranéen-occidental, de le situer par rapport à cet autre Mythe, l’Orient, sans quoi nous risque­rions de ne pas lui donner sa véritable signification. Répétons que nous ne prenons pas le mot Mythe dans le sens de fable. Le Mythe, suivant le sens que nous lui donnons est l’ensemble des faits réels, mais inconscients, dont toute l’Histoire des hommes n’est que la projection.

Le Mythe « Orient » est si totalement différent du Mythe « Occi­dent » que si nous ne prenions un grand soin à les situer l’un par rapport à l’autre, on pourrait aller jusqu’à penser que le même mot ne peut s’appliquer aux deux, et que les conclusions auxquelles nous serons amenés par l’examen du Mythe occidental, par exemple, ne concernent pas l’Orient. Mais ce serait une grave erreur.

Ces lignes s’adressent à chacun, car au-delà de toutes les séparations est l’homme universel, auquel chacun de nous doit parvenir.

Notre entité véri­table n’est donc jamais en deçà des séparations, mais au-delà.

Si nous prenons parti, au sein de séparations humaines, pour un des côtés ou l’autre, c’est que nous portons cette séparation en nous comme une graine porte en elle le germe de l’espèce. Ce germe de séparation et de conflit, nous le portons en nous, mais transposé en un conflit intérieur, qui, si nous n’y mettons fin par une réconciliation et une synthèse intérieure, ne pourra jamais se résoudre de l’extérieur.

Ainsi, nous allons essayer de montrer que le conflit Orient-Occident n’est que la multiplication et la projection historique, sur la scène du monde, d’un conflit intérieur dans lequel se débattent tous les hommes, presque sans exception, dont les aspects sont innom­brables, et que nous pouvons appeler pour le moment le conflit de l’intellect et de l’amour.

La représentation mythique de ce débat de la conscience est multipliée par tous les êtres humains, et ceux-ci sans le savoir, jouent, depuis l’origine des temps, leurs rôles avec une précision stupéfiante.

Le conflit Orient-Occident étant mythique, il ne sera pas résolu politiquement, mais chacun pourra le résoudre en arrachant son propre inconscient : le germe du Mythe. Et lorsque ce conflit cesse au sein d’une seule conscience individuelle, c’est qu’en toute vérité le conflit est terminé, car la conscience individuelle qui a résolu le conflit primordial est devenue universelle.

Cette notion est très simple, donc difficile à réaliser, mais elle peut déjà exister virtuellement pour ceux qui veulent la comprendre. L’objection que l’on fait toujours à celui qui a complètement résolu son problème humain est celle-ci : « vous n’avez résolu le problème que pour vous » ; tandis qu’il affirme, du point de vue supra indi­viduel (qui ne fait plus de distinction entre « moi » et « les autres ») que le problème est non pas résolu mais dépassé, et non pas pour « lui » (car « il » n’existe plus en tant qu’entité séparée) mais pour tout le monde.

C’est ce point de vue là qui nous a fait écrire dès le début de ces pages que le Grand Mythe est fini, et nous entendons bien qu’il est véritablement fini, même s’il faut encore des centaines ou des milliers d’années sur la scène du monde, pour que cette fin se projette historiquement.

Cette fin une fois arrivée dans la cons­cience humaine propagera sa présence indélébile et inéluctable, sa présence plus puissante que tout. Elle détruira des civilisations et en construira d’autres malgré les résistances formidables des insti­tutions basées sur le Mythe, et qui orgueilleusement s’affirment indestructibles.

Où sont l’Orient et l’Occident

Nous appelons occidentale la civilisation qui est aujourd’hui celle de l’Europe, des Amériques, de l’Australie, etc… Elle a une mentalité qui lui est propre. Sa culture est d’origine méditerranéenne (Égypte, Asie Mineure, Grèce, Rome) avec des apports germaniques dont nous examinerons plus loin la signification, ses religions sont des variations sur le thème judéo-chrétien. Nous appelons orientales les civilisations asiatiques

Notre but étant d’exposer le Mythe primordial nous ne pouvons que situer rapidement d’une part la Russie, d’autre part l’Islam (rameaux détachés de la branche judéo-chrétienne) à cheval entre l’Orient et l’Occident proprement dits, et cela malgré leur impor­tance. Nous reviendrons plus loin à la Russie et à son rôle particulier.

Bien des Orientaux considèrent l’Occident comme une branche qui s’est détachée de l’arbre asiatique et traditionnel et qui est frappée de stérilité à moins qu’elle ne se soumette à la tradition primitive. Cela nous semble tout à fait faux.

Il nous semble plus exact de dire que dans leurs rapports l’Orient est Adam et l’Occident Eve.

En reconnaissant à l’Occident ce rôle féminin nous compren­drons mieux ses aventures, les aventures où elle a entraîné son compagnon, et aussi son rôle indispensable pour la synthèse finale, où les deux Personnages doivent reconnaître qu’ils n’étaient, l’un et l’autre, que la moitié de la vérité humaine.

L’Occident, cette folle, devait fatalement cueillir le fruit de la « science du bien et du mal » et entraîner l’Orient dans une aventure commune. L’Orient dans la stabilité et la fixité de la connaissance de l’éternel s’était déjà laissé entraîner fatalement dès le début, et malgré lui. Adam et Eve représentent chacun un des pôles du Mythe, et sont par conséquent, l’un et l’autre, imparfaits.

En parlant de l’Orient nous aurons surtout présente à l’esprit la tradition hindoue, car elle possède une grande unité, tandis que la tradition chinoise, non moins ancienne probablement, est double car elle comporte une tradition sociale qui s’est séparée de la tra­dition métaphysique et qui en est indépendante. Ainsi la Chine offre déjà par elle-même une dualité tandis que le Mythe hindou est une application exacte du principe fondamental de non-dualité.

Tradition et révolution

L’Asie est basée sur une connaissance traditionnelle imperson­nelle, l’Occident opère par révolutions successives une recherche basée sur la réalité des individus. Nous analyserons plus loin en détail ces deux modalités. La première chasse l’individu hors de lui-même dans une réalité extra-personnelle, la deuxième ramène le monde extérieur au sein de l’individu. La première n’attache pas une importance primordiale à l’individu, la deuxième au contraire fait de l’individu le motif central de son drame.

La tradition hindoue repose toute entière sur la prétention qu’a l’intellect de connaître à lui tout seul la vérité totale. Nous ne voulons pas dire par là que l’Inde ignore la dévotion. Ce serait faux. Des foules énormes aux Indes se laissent emporter par la dévotion. Mais la tradition originelle, parce qu’elle considère l’individu comme irréel au lieu de l’exalter, colore tout d’une couleur complémentaire à celle de l’Occident, même la dévotion.

Ce sont vraiment comme deux couleurs complémentaires, que l’on retrouve dans tous les domaines de la vie.

Ainsi en art l’Asiatique « décore » un fond traditionnel et impersonnel, tandis que l’artiste occidental, dans une œuvre personnelle, cherche beaucoup plus sa propre raison d’être qu’il ne se soucie de faire beau. On ne « décore » pas une révolution.

L’Oriental est d’avance soumis à une tradition métaphysique, l’Occidental est d’avance insoumis, il veut expérimenter.

Dans la tradition orientale l’absolu métaphysique remplace l’expérience personnelle qu’elle méprise, tandis que l’expérience per­sonnelle, individuelle, occidentale, méprise tout ce qu’elle appelle des « théories ».

Pour désigner provisoirement cette distinction fondamentale, nous disons que l’essence de la tradition hindoue est métaphysique et intellectuelle, tandis que l’essence du mobile occidental est révo­lutionnaire, expérimentale, religieuse, personnelle.

Que l’on prenne bien garde : nous ne faisons pas de généralités sur les caractères des Hindous ou des Européens. Que l’on ne nous fasse pas dire que nous trouvons les Hindous intellectuels et les Européens passionnels. Ce serait absurde. En disant que la tradition hindoue est uniquement basée sur l’intellect, nous parlons d’une formation particulière, à l’intérieur de laquelle existe la plus grande richesse de variétés, et dont les données inconscientes ont déterminé l’histoire pendant les millénaires qu’a duré le Mythe. D’ailleurs ce point de vue deviendra plus clair dans la suite de cet exposé.

La tradition hindoue

La connaissance totale de l’intellect pur est par définition immuable et existe au-delà de toutes les recherches individuelles. Elle existe par elle-même, elle n’a besoin d’aucune autorité ni d’au­cune institution religieuse pour l’appuyer. Elle est la tradition même, purement intellectuelle et métaphysique, et ne comprend pas le moindre élément sentimental et moral.

Elle est, au-delà de la nature, au-delà de tout ce qui varie, au-delà de l’unité même (l’unité est une affirmation) le principe primor­dial de la non-dualité, Brahma.

Elle est, elle existe donc en dehors de toute évolution et de tout progrès, elle ne participe pas au relatif, elle est la certitude absolue qui dépasse les symboles et les mots, et qui par conséquent ne peut jamais être exposée. Son objet est au-delà de la distinction sujet­-objet.

Le moyen de cette connaissance fait un avec la connaissance même. L’intellect étant supra-individuel ne considère le raisonne­ment discursif que comme un instrument d’importance secondaire.

L’intellect est plus vrai que la science : il est universel, tandis que la science ne parvient qu’au général. Le point de vue métaphysique est essentiellement et par définition illimité puisqu’il rejette tout ce qui n’est pas illimité comme n’étant pas lui. Il se sert de symboles car non seulement les rites mais les mots eux-mêmes sont des symboles, mais à travers les symboles la vérité métaphysique ne veut que suggérer, elle ne s’exprime pas. Elle est au-delà des religions, au-delà de la philosophie, elle n’a aucun rapport avec tout ce qui se base sur l’individuel, psychologie, etc… car elle en est indépendante.

La métaphysique ne considère aucune dualité comme irréduc­tible, elle ne s’arrête pas à la dualité esprit-matière, elle n’est arrêtée par rien. Elle n’est même pas la connaissance de l’être, car l’être c’est « quelque chose », donc une expression déterminée. La métaphysique est indéterminée. Donc la plupart des problèmes philoso­phiques qui intéressent l’Occident sont considérés par rapport à elle comme des jeux d’enfants, comme des discussions creuses sur des données artificielles avec des points de départ individuels et hypo­thétiques qui n’ont rien de commun avec la vérité.

« La connaissance intellectuelle pure est la connaissance par excellence, qui pénètre dans la nature des choses » [1]. Connaître et être sont une seule et même chose. Il n’y a donc pas de théorie de la connaissance que la philosophie puisse substituer à la connais­sance, mais la théorie de la tradition hindoue n’est qu’une prépa­ration à la réalisation correspondante. Les rites comme la théorie ont pour but de transformer la connaissance virtuelle en une connais­sance effective.

Cet absolu intellectuel est si formidable que toute la tradition hindoue s’appuie sur lui sans aucun secours d’aucune sorte. N’est hindou que celui qui se trouve à l’intérieur de la tradition.

Cette doctrine qui est purement intemporelle rejette automatiquement hors d’elle-même toutes les variations qui ne lui appartiennent pas, et n’accepte que des variations orthodoxes dont les expressions ont pour but d’adapter la tradition à des conditions particulières mentales et sociales au cours de l’Histoire. L’orthodoxie est par définition la connaissance véritable. Tout ce qui n’est pas elle est faux par défini­tion. On comprend donc fort bien que le Bouddhisme n’ait jamais pu s’implanter aux Indes, car la tradition orthodoxe le considère, ainsi que le dit M. René Guénon, comme une doctrine dégénérée par un point de vue sentimental.

Intellect et émotions

Avant d’aller plus loin disons tout de suite que, de notre point de vue, la non-dualité à laquelle prétend arriver l’intellect en dominant sur l’amour, bien que totale, bien qu’infinie, bien qu’indéterminée, réside déjà au sein d’une dualité mythique cerveau-cœur.

Dans cette dualité celui des deux termes qui croit être vainqueur au détriment de l’autre est en vérité vaincu par sa propre illusion. Mais au-delà de cette dualité, l’intellect et l’amour poussés tous deux à leur extrême limite, vainqueurs tous deux également, s’aperçoivent qu’ils n’étaient que des expressions différentes et également nécessaires d’une même vie.

Une erreur très grave que commettent des métaphysiciens est d’opposer à la connaissance intellectuelle totale le monde changeant des émotions. Le registre des émotions et des sentiments correspond intellectuellement au registre inférieur du raisonnement individuel, qui, lui non plus, n’a aucun rapport avec la vérité. Mais à l’infini intellectuel correspond aussi un infini d’amour, à l’identification par l’intellect une identification par l’amour. De même qu’il existe une fusion par l’intellect du sujet et de l’objet, il existe une fusion du sujet et de l’objet par l’amour.

De même que le but suprême, ou « moksha », de l’intellect est la libération des liens de l’existence conditionnée, par l’identification parfaite à l’Universel, le but suprême de l’amour est la même libéra­tion des liens de l’existence conditionnée, par l’identification à l’Universel. À l’intellect pur correspond l’amour pur. Ceux qui ouvrent au seul intellect le domaine de la connaissance peuvent nier l’existence de l’amour pur, et confondre amour et sentiments. Ils sont du moins assurés qu’en revanche ceux qui ne croient qu’en l’amour pur, méconnaissent l’intellect et le confondent avec le rai­sonnement. Ils sont quittes.

L’humanité bancale peut ainsi indéfini­ment créer le temps et la souffrance. L’intellect, ou Adam, peut indéfiniment reprocher à Eve d’être amour, et mépriser ses folles expériences : ils sont l’un et l’autre dans le Grand Mythe de leur séparation.

Synthèse plus Analyse

Ainsi s’éclaire notre point de vue, car nous affirmons que la Vérité est la synthèse des deux pôles, mais non pas l’affirmation de l’un au détriment de l’autre. L’Orient métaphysique est dans la même illusion que l’Occident scientifique.

Ainsi que nous le disions tout à fait au début de cet exposé, l’équation ne peut être résolue que dans un sens positif qui englobe les deux éléments : positif = positif + négatif. Ou encore : synthèse = synthèse + analyse.

La synthèse qui s’oppose à « l’erreur analytique » la connais­sance qui s’oppose à l’amour, sont prisonnières de leur propre mythe. L’opposition Orient-Occident ne peut se résoudre que par une transformation complète des deux pôles l’un par l’autre. En Vérité, intel­lect = intellect + amour; et en Vérité, amour = amour + intellect. Ce résultat est l’acte pur dont nous avons parlé au début, qui est la Vérité, et l’aboutissement de notre être total.

La libération totale n’est en aucune façon une libération totale métaphysique avec en plus une libération totale par l’amour. Il ne s’agit pas de devenir un yogi intégral et ensuite de passer à un autre genre d’exercices. Il ne s’agit pas de développer à fond un des aspects puis ensuite l’autre, de s’identifier d’abord à un des pôles puis ensuite à l’autre. La libération dont nous parlons qui est à la fois intellect et amour est complètement étrangère aux voies parti­culières des deux aspects pris séparément. Elle ne se prête pas à leur jeu, elle n’accepte pas leur séparation initiale, et n’est donc pas obligée de passer par toutes leurs complications respectives.

L’intellect et l’amour se fécondent mutuellement, la Vérité est leur harmonie parfaite, elle n’est pas une question de quantité.

Pour découvrir Brahma à travers Ishwara et à travers toute la manifestation il est indispensable, puisqu’on ne se sert que de l’in­tellect, de posséder une connaissance théorique illimitée qui n’a aucun rapport avec la Vérité. De même pour découvrir Dieu par l’amour mystique il est indispensable de mourir d’amour pour un objet, à travers lequel on cherche, ce qui n’a aucun rapport avec la Vérité. Dans un cas il faut posséder une quantité énorme d’intellec­tualité sans quoi on est sûr d’avance de ne pas trouver Brahma, dans l’autre il faut être capable d’une énorme dévotion sans quoi on ne trouve pas Dieu.

Que l’on nous pardonne une comparaison un peu simple : ces énormes quantités d’intellect et de dévotion sont du même ordre que ce à quoi aspire la grenouille qui veut se faire aussi énorme que le bœuf. Lorsqu’elle éclate il lui semble que c’est l’éternité… Et même si elle devenait aussi grosse que le bœuf, oui même si elle trouvait son Brahma ou son Dieu, qu’aurait-elle accompli là?

La Vérité n’est en aucune façon une question de quantité, mais d’équilibre, et pour que l’équilibre soit parfait il faut que l’intellect et l’amour aient tous deux dépassé la quantité.

Ainsi la délivrance métaphysique totale, la connaissance totale de Brahma, loin d’être même une étape vers la Vérité s’oppose à la Vérité de toutes les étapes qu’elle a placées entre elle et celui qui la cherche. La Vérité est beaucoup plus simple que tout ce que l’on peut comprendre ou imaginer, elle n’appartient ni à l’Orient ni à l’Occident, et ne condamne ni l’un ni l’autre, mais elle appartient à l’Homme intégral.

Deux domaines mythiques

À ceux qui ne voudraient pas croire que, pour donner un exemple, la colonisation occidentale, ou l’Islam, en Asie sont venus y apporter l’amour, rappelons que pour désigner les deux fonctions mythiquement séparées, nous avons aussi employé les termes symbo­liques cerveau et cœur.

En parlant de l’amour, ou du cœur, nous englobons dans ces termes l’amour et tous ses opposés; le désir quel qu’il soit, l’envie, l’avidité, la soif de possessions, comme le plus généreux désintéressement, la cruauté, la haine, la passion, l’esprit de révolte, comme la paix du cœur, en somme toutes les expressions héroïques ou lâches, belles ou laides, égoïstes ou altruistes, qui n’ap­partiennent pas à l’intellect.

Et ce que nous appelons intellect ou cerveau est aussi l’intellect avec tous ses opposés dans son propre domaine, comme par exemple l’ignorance, le raisonnement, la classifi­cation, l’organisation etc.

Dans ces deux vastes domaines, l’amour et l’intellect proprement dits ne diffèrent de leurs opposés que parce qu’ils ont retrouvé leur essence, et parce qu’ils se sont dégagés à la fois du sujet et de l’objet, et de toutes les autres dualités. Mais déjà leur propre dualité initiale est mythique, et n’est en aucune façon différente des autres dualités mythiques quelles que soient les prétentions que puissent avoir l’in­tellect ou l’amour de trouver à eux seuls la non-dualité. Chaque domaine a un infini qui lui est propre mais qu’il a tort de croire universel.

À leur insu, et dès l’origine, l’intellect et l’amour jouent des rôles en s’associant à toutes les autres dualités.

Ainsi l’intellect est l’expression de l’immuable non-manifesté, qui domine la création, l’amour est l’expression de ce qui est créé. Voici des millénaires que l’Orient attend que l’Occident ait fini de jouer sa passion à travers toutes les angoisses dramatiques de la Grande Illusion. Mais aujour­d’hui la Maya est terminée, le phénomène peut être réel, l’acte peut être Vérité, les deux pôles se rejoignent.

Ce que l’Orient a tant attendu est arrivé, les rôles sont joués, le Mythe est fini. Et si nous nous proposons de suivre le Mythe d’Occi­dent dans son déroulement à la fois symbolique et historique, c’est afin de bien en marquer l’accomplissement, et d’appeler enfin à la vie en dehors des envoûtements devenus inutiles, de tous les envoû­tements, ceux de l’Occident et ceux de l’Orient.

L’envoûtement hindou

Le principal objet de notre exposé sera de mettre en évidence l’envoûtement méditerranéen et occidental, ce qui en une certaine mesure sera facilité par son aspect extraordinairement dramatique. Il s’agit d’une véritable représentation théâtrale qui s’est déroulée, avec des actes successifs, et des « passions » déchirantes.

Des peuples entiers se sont mis en marche, ont parlé à Dieu, ont mimé leurs enthousiasmes et leurs délires, se sont entr’égorgés en portant par­tout avec eux, en eux, leur malédiction originelle et leur invincible ténacité, à travers toute une Histoire semblable à une nuit noire d’orage, sillonnée d’éclairs.

Pendant tout ce temps, l’Orient immuable attendait dans un absolu qui lui aussi n’était qu’un rôle.

Et voici qu’à l’heure de toutes les Apocalypses, sans savoir pourquoi ni comment l’Orient à son tour est pris dans des révolutions.

Il est incontestable, par exemple, que l’unité hindoue est brisée par l’Islam, qui est issu de l’arbre judéo-chrétien. Là, l’Islam agit comme un dissolvant, un ferment révolutionnaire, un allié de l’Occident, contre lequel la tradi­tion hindoue est incapable de se défendre.

Mais étudier les transformations de l’envoûtement oriental, ne fût-ce qu’avec quelques détails, serait une tâche démesurée qui d’ailleurs nous ferait perdre de vue notre but essentiel. Ces trans­formations, loin d’être la courbe d’un déroulement dramatique sont des variations infinies sur un même thème.

L’Occident a parcouru tout seul une immense trajectoire, pen­dant que l’Orient s’est à peine déplacé autour d’un seul centre, qui est un absolu métaphysique, une non-dualité appréhendée par l’être, après que l’être tout entier s’est identifié à l’intellect.

De ce thème initial est né l’envoûtement initial, car l’intellect après avoir asservi l’amour s’est mis à construire un univers complet en soi, et mythique.

En effet, l’être s’étant tout entier situé à l’inté­rieur d’une seule de ses facultés, l’intellect, il a été contraint d’attribuer au seul intellect un caractère de réalité, et d’attribuer à son autre faculté, l’amour, un caractère illusoire. Ne se reconnaissant qu’au sein d’une partie de soi-même (comme le fait le personnage « je » dans un rêve) il a pris la partie pour la totalité.

De là les rapports qui unissent la non-dualité métaphysique (intellectuelle) Brahma, à l’univers : l’univers manifesté ne se dis­tingue de lui que d’une façon illusoire, car rien, par définition, n’est en dehors de lui, mais lui, Brahma, se distingue absolument de l’univers, en le déclarant illusoire. Il s’agit de percer l’illusion, de s’affranchir de la grande Maya, donc aussi de la faculté d’amour et de tout ce qu’elle comporte, c’est-à-dire de l’expérience sous toutes ses formes.

Un tel point de départ ne peut que donner une doctrine totale, parfaitement cohérente, parfaitement exclusive de tout le reste, avec toutes ses innombrables ramifications dans tous les domaines de la vie. Elle existe par elle-même, elle est bien plus qu’une atmosphère, elle est un véritable envoûtement. On peut être en dehors de cet envoûtement, et par conséquent ne pas le comprendre et ne pas l’accepter, mais si l’on est à l’intérieur de lui, on est contraint de l’accepter tout entier on n’est plus libre d’en sortir car son emprise est totale.

Disons en passant que si cet envoûtement n’avait pas ce carac­tère absolu il n’aurait pas pu se maintenir.

L’envoûtement occidental par contre, ayant un caractère essentiellement passionnel, expéri­mental et changeant, donne le sens de liberté dont il a besoin pour évoluer.

Le Christ, tout comme la Révolution française a insisté sur la liberté. Quant à savoir ce que les hommes en font c’est une autre affaire. Quoiqu’il en soit, l’envoûtement hindou s’est efforcé de maintenir intégralement à travers les siècles la connaissance intellec­tuelle définitive dont il était le dépositaire. En parlant de cet envoû­tement on est bien obligé de le considérer comme une entité existant en soi, indépendamment de tous les individus qui se sont identifiés à lui. Ces individus n’ont pas échappé à la loi générale selon laquelle, tant qu’un mythe particulier n’a pas pris fin, les individus qui consti­tuent comme les cellules de ce mythe, peuvent se libérer véritable­ment, mais en accomplissant les gestes et en prenant les attitudes qui correspondent à l’essence du mythe.

Nous verrons comment en Occident les gestes ont varié au fur et à mesure que le Mythe s’est déroulé. En Orient au contraire, le Mythe ayant été immuable, les libérations se sont toujours faites suivant une même représentation. Lorsque des schismes se sont produits, comme le Bouddhisme, les représentations se sont séparées d’une façon très nette, chacune ayant sa vie à soi, d’où la coexistence en Asie de civilisations différentes, tandis que l’Occident malgré toutes ses diversités a, à chaque instant, une seule « dominante ».

Représentations mythiques

Le processus suivant lequel la connaissance intellectuelle se cristallise en doctrines et en lois sociales est assez simple à com­prendre.

Tout d’abord, si nous reprenons ce que nous disions précé­demment au sujet du temps, nous devons constater qu’il est impos­sible de retracer l’origine du Grand Mythe, puisque le Mythe et le Temps ont une origine commune, et ne sont que deux aspects d’un même phénomène.

Le Mythe n’a donc pas été créé par des individus, pas plus que les individus n’ont été créés par lui, mais chaque individu porte en soi, en son inconscient, le thème initial du Mythe non résolu.

Tout le but et la raison d’être d’un individu est de ré­soudre le Mythe, mais il ne peut le faire qu’en fonction de lui, puisque le problème qu’il doit résoudre est donné par le Mythe. Cela a toujours été vrai, pour tous les Mythes, et pour toutes les époques.

Ce n’est qu’aujourd’hui que la délivrance individuelle peut atteindre la vérité absolue de la synthèse-analyse qui est au-delà de tous les Mythes, car c’est la première fois depuis l’origine des temps que les temps sont accomplis.

Nous ne devons jamais cesser de tenir présent à notre esprit cet accomplissement, car il crée des possibilités qui contredisent toutes les lois historiques. Lorsque nous parlerons de la nécessité où se sont trouvés les individus dans le cours de l’Histoire, il sera entendu une fois pour toutes que ces nécessités ne nous touchent plus.

Ainsi la nécessité où se sont toujours trouvés les individus de résoudre le Mythe est remplacée par la possibilité que nous avons d’aller au-delà du Mythe. Mais, pour revenir au Mythe hindou, d’une part les grands Libérés à qui il a donné naissance à travers les âges n’ont pu que représenter l’homme-intellect délivré de la Maya, d’autre part les énormes masses humaines qui sont nées et mortes au sein de ce Mythe n’ont pu que représenter, dans la Maya, la projection de ces délivrances.

N’oublions pas que le moyen de la connaissance fait un avec la connaissance elle-même. Lorsque la connaissance est purement mé­taphysique elle n’a absolument aucun rapport avec la psychologie. Par conséquent dès l’origine de sa recherche, l’individu, cet élément isolé de conscience qui porte dans son inconscient le thème du Mythe intellectuel, a déjà accepté l’existence d’un vouloir universel, et s’y est déjà soumis. C’est même en cela que réside le fait d’appartenir à ce Mythe-là. Dès lors la recherche individuelle se poursuit suivant les lois de ce vouloir, car par définition le désir individuel de parvenir à la connaissance ne reconnaît pas sa vraie nature amoureuse. Parce que le désir n’a pas la liberté du choix il a l’air d’être inexistant, et la volonté se croit seule.

C’est ainsi que l’intellect, ou Adam, qui constitue la véritable entité de ce personnage qu’est le Mythe hindou, a une volonté propre, qui s’est déjà exprimée dès son origine, et qui dès son origine a réparti les individus suivant une hiérarchie régie par ses lois, tout comme un aimant coordonne suivant ses lois magnétiques de la limaille de fer. Ses lois sont logiques et coordonnées, du simple fait que l’idéal intellectuel est pressenti par tout le monde dès le début (c’est le thème initial du Mythe qui sépare l’individu de l’universel, le « moi » du « cela », vu du côté intellectuel), et que pourtant cet idéal, sauf quelques très rares exceptions, n’est jamais atteint par personne.

Il en résulte l’illusion suivante : la théorie et toutes les voies de la connaissance, les méthodes, les ordres établis, les lois de développement, les catégories, les classifications, les divisions, les correspondances, les oppositions, les énormes accumulations de doc­trines, de lois sociales et individuelles, et le formidable appareil de l’orthodoxie hindoue, le plus complet qui soit au monde, tout cet appareil millénaire qui pour l’esprit le plus orthodoxe est une appli­cation de la vérité, est au contraire un échafaudage intellectuel que l’intellect s’est construit lui-même pour parvenir à son accomplisse­ment.

L’illusion organisée

L’intellect part du principe que la création toute entière est une illusion absolument inexistante en face de son infinité à lui, mais il veut régir cette illusion et cette nullité en appliquant la vérité à la Maya, sans se rendre compte que de son propre point de vue la vérité une fois appliquée à l’illusion n’est plus en aucune façon la vérité, mais l’illusion elle-même. Quels que soient en effet les degrés de l’illusion, la vérité métaphysique en est totalement absente, car la vérité n’a pas de degrés.

L’absolu métaphysique indéfiniment borgne se condamne ainsi à fabriquer un temps collectif indéfiniment long au sein d’une « illu­sion » où il s’est à jamais interdit de reconnaître une réalité quelconque, mais qu’il veut asservir à ses fins propres. Ainsi, loin d’être une « application » de la perfection métaphysique, toute la vie hin­doue est son esclave. Et comme cette perfection est inhumaine puis­qu’elle n’est que l’affirmation absolue d’une seule des facultés humai­nes qui a usurpé l’entité Homme (Manas veut dire à la fois intellect et homme), sa domination est aussi inhumaine.

Nous n’en donnerons qu’un exemple encore, avant d’aborder le Mythe occidental : celui des castes.

Le système des castes est basé sur le Dharma de chacun c’est-à-dire sur le fait que selon sa propre nature, chaque individu se comporte d’une façon particulière, possède certaines aptitudes, peut remplir certaines fonctions et se développer suivant certaines lignes.

Or nous sommes faits de deux éléments : d’une part l’atavisme, d’autre part ce qui constitue notre force per­sonnelle et originelle, ce qui nous « caractérise » dès notre nais­sance [2]. Nous avons des caractéristiques qui nous font appartenir à un groupe typologique plutôt qu’à un autre. Ces groupes peuvent être établis par commodité suivant des classifications fort différentes. «Types primitifs et Métatypes constituent une véritable Série Natu­relle humaine, dont le genre se définit par la Constitution, l’espèce par le tempérament, l’individu par la détermination du type ». Or tous ces « caractères » déterminent nos aptitudes, et celles-ci de­vraient déterminer nos fonctions sociales.

«Il ne viendra jamais à l’idée de personne, dit encore le Dr. Martiny, d’atteler un pur sang à une charrue, ni de faire courir un cheval de trait ».

Or, en principe, si l’on donne au mot « caste » sa vraie signification «fonction so­ciale», on voit qu’il s’agit là d’une loi naturelle qui jusqu’ici avait été méconnue par la civilisation occidentale.

Mais le système rigide et théorique suivant lequel chaque individu dès avant sa naissance appartient à une caste sociale dont en pratique il lui sera, malgré la théorie, absolument impossible de sortir, cette doctrine qui ne tient aucun compte de la personnalité, mais qui définit l’individu par l’atavisme qu’il est censé avoir et par la fonction sociale de ses parents, cette tradition qui déclare « illusion, Maya » devant toutes les données psychologiques, loin d’être une « application » de la vérité, est une véritable mythocratie anonyme, inexorable, tyranni­que, qui se sert des individus humains comme instruments.

Si les catégories humaines sont un fait naturel, comment peut-on les établir à l’avance?

Les recherches typologiques contempo­raines, les « tests » qui permettent de dégager la vraie nature de l’enfant, et enfin les instituts pour l’orientation professionnelle cor­respondent davantage à la vérité. Soumettre un individu quel qu’il soit, à une loi qui prétend « correspondre » à une loi naturelle, et qui prétend « l’appliquer », c’est tout simplement substituer à cette loi naturelle une loi artificielle qui n’a rien de commun avec la vérité.

L’exemple des castes peut s’étendre à tout le système hindou, à tous les systèmes du monde, à tous les rites, à toutes les théories, à toutes les sommes théologiques que la terre a vu fleurir et mourir, à toutes les « voies », à toutes les doctrines, à toutes les Églises.

Chaque fois que les hommes ont voulu « appliquer » la vérité ils ont fait l’inverse : ils ont construit des échafaudages qui devaient les mener à elle, en croyant pouvoir construire dans le temps des simulacres et des images de ce qui ne peut être ni simulé ni imaginé, l’absolue vérité, l’éternel.

Le rôle d’Adam

Le Grand Mythe Orient-Occident peut aussi bien s’appeler le mythe métaphysique-expérience, ou le mythe connaissance-science, ou le mythe synthèse-analyse, ou le mythe absolu-transitoire, ou le mythe vérité-illusion, ou le mythe impersonnalité-personnalité, ou le mythe cela-moi, ou le mythe cerveau-cœur, etc…

En parlant d’une façon extrêmement générale on peut dire que les groupements hu­mains se sont répartis de façon à représenter, à jouer, ces deux rôles. Le but de cette représentation dramatique est la réconciliation des deux Personnages, qui sont assez bien symbolisés par Adam et Eve. (Chaque Personnage à son tour possède en lui les deux éléments, qui sont le Mythe proprement dit et sa représentation historique; celle-ci à son tour possède les deux éléments qui sont les hommes et les femmes; chaque être humain à son tour possède les deux éléments qui sont l’intelligence et les sentiments, ou l’âme et le corps, et ainsi de suite indéfiniment, partout et toujours jusqu’à « re­présenter » le Mythe dans toutes les complexités de la vie).

Les rôles des deux Personnages du Grand Mythe peuvent être définis suivant la façon dont on appelle ces Personnages, mais les noms, bien que différents, raconteront une même histoire.

L’« éter­nité » doit se maintenir immuable, affin de féconder l’« illusion », de la féconder constamment à travers le déroulement historique, jusqu’au jour où, après de multiples métamorphoses, l’« illusion » donne enfin naissance à la Vérité. De son côté l’élément fécondateur a malgré lui subi les transformations qu’il a imposées. Si son chemin est moins dramatique, moins douloureux, et moins long, il a néanmoins la même durée que l’autre.

Les deux mouvements peuvent être comparés à ceux des aiguilles d’une montre : l’aiguille qui indique les heures ne se déplace que d’un signe à l’autre pendant que l’aiguille analytique des minutes est obligée de faire tout le tour du cadran. À la « nouvelle heure », néanmoins elles se trouvent toutes deux déplacées, et ne se super­posent plus. Elles étaient unies à minuit, elles ne le seront de nouveau qu’à midi.

L’aiguille des heures ne se sera jamais une seule fois départie de sa logique tranquille, cependant que l’autre aura dû douze fois répéter la vérité sans la connaître. À cause de cette desti­née l’aventure judéo-chrétienne est essentiellement dramatique et symbolique.

Les douze apôtres, la mise en croix à six heures, la mort à neuf heures, et le soleil qui s’est obscurci jusqu’à midi, puis enfin le soleil du grand midi, ces signes symboliques qui nous viennent immédiatement à l’esprit, parmi des centaines d’autres symboles, nous indiquent déjà l’opposition des caractères des deux Personnages du Grand Mythe.

Toute l’Histoire judéo-chrétienne représente la passion de par­venir à l’enfantement définitif, et les effroyables cris de la Femme, condamnée par le Mythe à enfanter dans la douleur.

Mais que l’Orient prenne garde, car voici l’enfantement, l’humain vient enfin de naître, et la Vérité aussi vient de naître, qui est universelle.

Que l’Orient prenne garde tout autant que l’Occident, car nous avons tous assez joué, cela suffit, les rôles n’ont plus aucune signification, et leur puissance hypnotique sera brisée en miettes au milieu des plus grandes convulsions.

_________________________________________________________________

1 René Guénon (dont s’inspire notre bref exposé des doctrines hindoues).

2 V. L’art. du Dr. Martigny dans « Cahiers de l’Étoile » Nov-Déc. 1929.

(Extrait de Carnet No 2. Février 1931)

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