A la Une BLACK PROGRAM pour les femmes

BLACK PROGRAM : Téhéran, mars 1979, avec caméra et sans voile – Témoignage

par Claudine Mulard

Après la chute du régime du Shah (il quitte l’Iran le 16 janvier 1979), les femmes iraniennes fêtent pour la première fois le 8-Mars, la Journée internationale des femmes ; elles ont invité Kate Millett, la féministe américaine, auteur d’un texte fondamental, Sexual Politics [1](La Politique du mâle), et qui a milité contre la dictature du Shah. Kate a transmis l’invitation à ses sisters du Women’s Lib et du MLF, et j’arrive le 8 mars [2], par le vol direct d’Air France, à Téhéran.

Nous sommes conscientes que le nouveau régime des ayatollahs a peu de goût pour les droits des femmes en général et les féministes en particulier, mais Kate Millett, citoyenne d’un pays qui a soutenu le Shah, et ouvertement homosexuelle, est beaucoup plus exposée que nous, françaises, dont le pays a hébergé l’imam Khomeiny pendant son exil. D’ailleurs les militants iraniens qui l’accueillent la changent de lieu chaque soir par précaution jusqu’à ce qu’elle nous rejoigne à l’hôtel.

En Iran, cette réunion du 8-Mars est une première.

Mais l’imam Khomeiny fête l’événement à sa manière, en annonçant, la veille et à Khom, la ville sainte, que désormais « les femmes doivent porter le voile islamique sur leurs lieux de travail ».

C’est un des premiers gestes répressifs de ce qui s’est faussement présenté comme une « révolution », mais qui exclut les droits des femmes.

Et nous rencontrons des Iraniennes et des Iraniens, en exil sous le régime dictatorial du Shah, aux Etats-Unis ou en France, qui sont rentrés au pays pour vite se rendre compte du vrai visage de cette « révolution ».

Dans les jours qui suivront, des dizaines de milliers de femmes iraniennes, braves et têtes nues, vont répondre au nouvel ordre religieux de toutes leurs forces, et nous allons assister et participer à ce qui sera la première contestation publique du régime des ayatollahs.

Khom, mercredi 7 mars 1979

L’imam Khomeiny, depuis la ville sainte de Khom, déclare : « Les femmes musulmanes ne sont pas des poupées, elles doivent sortir voilées et ne pas se maquiller, elles peuvent avoir des activités sociales, mais avec le voile », puis ajoutant : « Les rideaux, les fauteuils et autres signes de luxe doivent disparaître. » Il déclare aussi : « Le 8-Mars est un slogan de l’Ouest. »

Téhéran, jeudi 8 mars 1979

Je ne sais pas où retrouver Kate, mais à peine arrivée à l’hôtel, je fonce à l’université où doit se tenir le meeting des femmes iraniennes. Et sur le campus sous la neige, je la rencontre par hasard avec Sophie Keir, sa partenaire, photographe et vidéaste.

Nous nous connaissons depuis longtemps et c’est un soulagement de rencontrer des amies. « Tout semble alors plus facile », écrit Kate Millett sur notre rencontre fortuite, dans Going to Iran [3], son témoignage sur ces événements de mars 1979 : « La France, en tout cas un groupe de femmes françaises, partage cette curieuse responsabilité que nous imaginons être la nôtre ce jour-là, le 8 mars. »

Le campus de l’université est en pleine effervescence.

En annonçant la veille que les femmes doivent porter le foulard islamique sur leurs lieux de travail, les leaders religieux ont donné aux Iraniennes une motivation supplémentaire à célébrer le 8-Mars, une date censée fêter les droits des femmes.

Alors les femmes sortent spontanément dans la ville, brandissent leurs pancartes, leurs banderoles, et scandent des mots jamais entendus dans les rues de Téhéran : « Liberté, Egalité, c’est notre Droit », « Nous ne voulons pas de voile obligatoire », « Le 8-Mars n’est ni un jour de l’Est ni un jour de l’Ouest, c’est un jour mondial ».

C’est la première fois dans le monde que des femmes s’opposent ouvertement à un ordre religieux islamiste, et c’est la première contestation publique du nouveau régime.

Partout, des groupes discutent passionnément, il y a comme un air de Mai 68, malgré la neige et le froid.

On lit sur des pancartes : « A l’aube de la révolution, les femmes sont oubliées », « Sans la libération des femmes, la libération n’a aucun sens », et aussi : « Crèches gratuites », « A travail égal, salaire égal ».

Le tout nouveau Comité pour la défense des droits des femmes fait circuler un tract :

« Le dévoilement de Reza Shah par la force des fusils était inacceptable. Nous imposer à nouveau le voile est inacceptable […] Une année de mouvement de masse contre la dictature nous a appris quelque chose : nous organiser, être unies, lutter. Nous n’avons pas fait la révolution pour qu’ils décident pour nous […] Nous voulons l’abrogation de toutes les lois sexistes, de toutes les lois qui sont un barrage à la participation des femmes dans tous les mouvements politiques, les gouvernements, les mouvements sociaux. »

Nous sommes témoins des discussions au sein des différents groupes de gauche — les maoïstes cherchent à décourager les femmes de s’organiser entre elles ; le parti communiste a organisé sa propre réunion où des hommes ont fait l’éloge des femmes dans la révolution, pendant que celles-ci les écoutaient sans avoir droit à la parole ; les moudjahidin du peuple hésitent encore entre les préceptes de Dieu et ceux de la révolution ; les fedayin, marxistes purs et durs, s’interrogent sur le sens du processus révolutionnaire…

Hélas, les femmes iraniennes ne peuvent pas compter sur une coalition de gauche.

Roya, qui est membre du Comité de défense des droits des femmes, nous raconte son 8-Mars, une manif de lycéennes marchant dans Téhéran jusqu’à l’université et dont les rangs ont grossi : « On était dix mille femmes », dit-elle, quand au pont Hafez un groupe de religieux extrémistes les ont attaquées en criant : « Nous ne voulons pas que les femmes descendent dans la rue toutes nues. »

La bagarre a été violente, elles ont reçu des coups, ils ont déchiré leurs banderoles et la manifestation a été dispersée.

Car à Téhéran, cette semaine-là, chaque manifestation de femmes a attiré une bande de fanatiques religieux hostiles, des hommes uniquement, aux yeux excités, aux corps agités, menaçants et hurlant des insultes.

Ce jour-là, ils beuglent la dernière déclaration de l’imam Khomeiny : « Ne pas porter le voile est contre-révolutionnaire. » Parfois, ils attaquent à coups de bâton, déchirent pancartes et banderoles, ou même tirent des coups de feu en l’air.

Université de Téhéran, Stade couvert, 17 heures

Le meeting qui célèbre le 8-Mars, Journée internationale des femmes, a lieu pour la première fois en Iran et rassemble 3 000 Iraniennes dans un stade couvert de l’université — parmi elles, il y a même quelques femmes en tchador ou qui portent un foulard. Elles scandent leurs slogans en chœur, applaudissent à chaque message de solidarité et à chaque témoignage. Taraneh, qui parle français, a la gentillesse de traduire ce qui se passe.

Les interventions dénoncent le sens de la « révolution islamique » pour les femmes iraniennes :

Pas de divorce ; pas de droit à la contraception ni à l’avortement ; sanction de l’adultère (une flagellation publique d’une femme a déjà eu lieu trois jours auparavant) ; interdiction de certaines professions, à commencer par les femmes juges ; et l’abolition des lois protégeant les femmes d’une application à la lettre de l’Islam (le Family Protection Act de 1967).

Toutes les femmes présentes à cette réunion sont très inquiètes.

L’une rapporte qu’à Khom, la ville sacrée, des hommes jettent des pierres aux femmes non voilées et disent : « Ou bien le voile sur la tête, ou bien un coup sur la tête. » La réunion se déroule sans incidents et quelques hommes, sympathisants, assurent une garde discrète aux portes.

La première grande réunion du mouvement de libération des femmes iraniennes a donc bien eu lieu dans la ferveur et l’enthousiasme ! Ce jour-là, elles prévoient d’organiser des comités locaux dans les lycées, les universités, les usines, les services publics, les villages, etc. ; elles cherchent un local, veulent publier un bulletin, des brochures, elles ont déjà une affiche et se donnent rendez-vous pour le lendemain.

Vendredi 9 mars

Sylvina Boissonnas [4] m’a rejointe à Téhéran et le matin, avec Kate et Sophie, nous participons à une réunion des femmes iraniennes sur le campus de l’université.

En réponse à l’interdiction de certaines professions, dont celle de juge, elles appellent à un sit-in au ministère de la Justice le lendemain : les femmes partiront de leurs lieux de travail, les lycéennes de leurs écoles, et les étudiantes de l’université, pour former une grande étoile qui se rejoindra sur la place du ministère de la Justice.

Note dans mon carnet, à propos de Khomeiny : « Les femmes disent : les femmes vont faire tomber ce mec. »

Samedi 10 mars

Ministère de la Justice, 9 heures

Cinq mille femmes occupent l’immense atrium du ministère de la Justice.

Le rez-de-chaussée, les balcons des étages sont bondés de femmes gaies, coude à coude, épaule à épaule, chantant, brandissant des pancartes, distribuant des tracts. Des femmes prennent la parole : une secrétaire, une infirmière, une enseignante, une femme qui travaille à la télévision où désormais elles sont cantonnées aux programmes pour enfants, et à condition qu’on ne les voie pas à l’antenne.

Une femme, très croyante, nous avoue : « S’ils continuent à attaquer les femmes, je vais renoncer à l’islam. »

Une marche était prévue le 16 mars, mais, face à l’urgence, elles appellent à défiler le lundi 12 mars, à 9 heures. Constatant cette lutte qui s’amplifie, nous faisons venir une équipe de tournage de Paris pour filmer ces événements historiques, la première résistance ouverte des femmes à la loi islamique de l’histoire moderne.

Restaurant persan de l’hôtel Intercontinental, 13 heures

Nous avons donné rendez-vous à notre amie Roya du Comité de défense des droits des femmes, dans le restaurant persan de l’hôtel, un lieu calme (d’autant que nous sommes les seuls clients !), simple et raffiné avec ses murs peints de miniatures persanes colorées, et qui contraste avec la tension que nous sentons monter à l’extérieur dans la ville. Viandes, légumes épicés ; la cuisine iranienne est exquise et nous descendons une bouteille de Shiraz iranien, un bon vin que nous avons « sauvé », car, quelques jours après, toutes les réserves d’alcool de l’hôtel seront détruites.

Pendant le déjeuner, nous entendons à la radio la déclaration apaisante de Taleghani, un imam plus libéral, que Roya nous traduit en direct et qui incite les femmes iraniennes à « retourner à leurs origines, car se couvrir est une coutume de l’Orient », tout en concédant que le voile islamique « n’est pas obligatoire ». C’est, apparemment, une première victoire pour les Iraniennes. Nous sommes heureuses.

Dimanche 11 mars

Reprenant la déclaration de Taleghani, les journaux du dimanche titrent : « Le port du voile n’est pas obligatoire ».

Ministère des Affaires étrangères, 11 heures

Un rassemblement a lieu au ministère des Affaires étrangères.

Une femme diplomate nous explique :

« Jamais la religion musulmane n’a forcé les femmes à porter le voile, c’est une création qui date d’il y a quatre cents ans, imposée par la dynastie des Safrit.

Demander aux femmes de porter le tchador, c’est comme les renvoyer chez elles. Je n’ai jamais porté de tchador ni de voile, mais je porte ce fichu exprès aujourd’hui, pour dire que ce n’est pas une question de vêtement, ce que nous voulons, ce sont les droits des femmes. »

Toute la journée, nos sœurs iraniennes collent des affiches, distribuent des tracts dans la ville. Beaucoup sont harcelées ou arrêtées par des membres des comités khomeynistes, interrogées puis relâchées.

Conférence de presse hôtel Intercontinental, 15 heures

Nous tenons une conférence de presse dans une salle de l’hôtel, pour annoncer notre solidarité à la lutte des femmes iraniennes et notre participation à la manifestation de lundi.

Nous avions prévu une parité, trois militantes iraniennes, et trois occidentales, Kate, Sylvina et moi-même. Seule Kateh Vafadari [5 arrive, en retard car elle a collé des affiches, mais sans ses camarades qui craignent, avec raison, de révéler ainsi leur identité devant la presse, donc devant les mollahs.

En attendant, nous sommes confrontées à une avalanche de questions agressives, accusées d’à peu près tous les crimes sous le ciel de la Perse, comme de soutenir le précédent régime en contestant son remplaçant, d’être étrangères, télécommandées, etc.

Sylvina rappelle à juste titre que « le monothéisme est aussi un pilier du patriarcat en Occident, où le pape veut interdire l’avortement ».

Kate doit se justifier, rappeler que « le mouvement des femmes est international » et que, depuis des années, elle a milité contre le Shah au sein de l’association Caifi (Committee for Artistic and Intellectual Freedom in Iran).

Un journaliste du Los Angeles Times [6] tente, en vain, de lui faire prononcer les mots de « Khomeiny » et de « phallocrate » dans la même phrase, espérant un titre juteux pour l’édition du lendemain.

Kateh tient bon : « Nous avions quatre mille prisonnières politiques sous le Shah. Le gouvernement de Khomeiny n’a pas encore fait de lois pour les femmes, c’est pourquoi nous nous battons. Nous manifestons pour dire ce que nous voulons. Si les femmes ne veulent pas porter le tchador, personne ne pourra les y obliger. »

Lundi 12 mars

Dans les rues de Téhéran, jusqu’au square de la Liberté

Rendez-vous à l’université pour le départ du cortège.

Le soleil et le beau temps sont revenus et l’atmosphère est vraiment électrique, la foule immense, cinquante mille femmes, la plupart tête nue, mais certaines couvertes, également beaucoup d’hommes défilant depuis l’université jusqu’à l’ancienne place Shahyad, rebaptisée square de la Liberté.

Les femmes disent : « Nous sommes réveillées, notre manifestation ne concerne pas seulement le problème du voile. Notre lutte c’est aussi salaire égal à travail égal ; le droit pour les femmes de travailler ; la liberté de la presse, la liberté de parole ; la liberté de se rencontrer et de se rassembler. »

Toutes les forces libérales de l’Iran sont là, dont de nombreux Kurdes, en passe de devenir, eux aussi, une des cibles du régime islamique.

Dans le télex [7]du 13 mars envoyé de Téhéran par notre équipe, je raconte comment, au début de la manifestation, je vois arriver, au petit pas de course, un groupe de jeunes lycéennes, vibrantes, guerrières. Je les prends en photo [8] et elles me font signe de les rejoindre.

Arezou de l’école (française) Jeanne d’Arc traduit et je fais la connaissance de Mojgan, quatorze ans, si rieuse, si libre, de Sarah et de toutes leurs copines. Nous échangeons nos noms et numéros de téléphone. Elles ont fait le mur de leur école, car leur directrice voulait les empêcher de manifester. Plus tard dans la manifestation, Mojgan me tend son pendentif en ambre, gravé de son prénom en farsi, que je porte encore souvent.

La jonction avec notre équipe de tournage s’est faite en pleine manifestation, quand Sylviane Rey et Michelle Muller [9], tout juste arrivées de Paris, rejoignent le cortège avec une caméra Beaulieu 16 mm couleur et un Nagra pour la prise de son. C’est elles qui filmeront, avec Sylvina, les très belles images du documentaire prises de l’intérieur, car c’est une manifestation que nous vivons intensément.

En marchant, nous faisons connaissance avec beaucoup de femmes et celles qui parlent anglais ou français traduisent le farsi et nous aident à communiquer. Le cortège passe devant un hôpital où les infirmières aux balcons, sympathisantes, font des signes de solidarité. Mais la pression se resserre à la fin de la manifestation et les fanatiques encerclent les femmes et les empêchent, symboliquement, d’atteindre le square de la Liberté.

Quand nous rentrons à l’hôtel, les journalistes de la presse internationale nous appellent pour avoir un compte rendu. Ils ne se sont pas déplacés — est-ce la peur du danger, ou de perdre leurs visas s’ils relatent la première opposition au régime de Khomeiny, ou par mépris et incompréhension de l’importance de ces manifestations de femmes ? Tant que nous avons pu, nous nous sommes faites le relais et le porte-parole de nos sœurs iraniennes auprès des médias.

Ce soir-là, nos amies nous apprennent que des manifestations de femmes ont eu lieu à Ispahan, à Tabriz et à Sanandaj dans le Kurdistan.

Mardi 13 mars

Siège de la télévision iranienne, 10 heures

Pour protester contre la censure des événements à la télévision iranienne, alors dirigée par Sadegh Ghotbzadeh (qui fut limogé, puis exécuté par le régime), les Iraniennes appellent à un sit-in devant le siège.

Nous savons que la situation est de plus en plus dangereuse pour nous quatre qui ne sommes pas vraiment discrètes avec notre matériel de tournage. Mojgan nous a appelées le matin à l’hôtel pour dire qu’elle et ses copines de lycée vont au sit-in ; comme elles prennent plus de risques que nous, et que notre présence et notre témoignage peuvent éventuellement les protéger, nous décidons d’y aller.

Les femmes sont moins nombreuses ce matin-là devant l’immeuble de la télévision, juste quelques centaines et un rang de contre-manifestants fanatiques religieux a pris place de l’autre côté d’un fossé et ils hurlent. Malgré les cris, la bousculade, nous tournons — et c’est le dernier jour de manifestation que nous filmerons, ce pourquoi les témoignages recueillis sont précieux.

Nous parlons avec deux femmes portant le tchador, Mahboubeh et Soghra, qui offrent la meilleure des réfutations au régime des ayatollahs :

« Nous les femmes nous avons eu des martyrs comme les hommes. Nous avons lutté, avec le voile et sans voile, pour notre liberté et pour celle du peuple. Et si Khomeiny continue ainsi, moi qui suis une vraie musulmane, je quitterai ma religion. »

Dans un moment fort du film, elles expliquent comment le tchador les entrave :

« Il y a des années que je mets le tchador. Le tchador m’empêche de bouger, de marcher, de porter mon enfant par la main. Mais je ne suis pas venue à la manifestation pour ne plus mettre le tchador. J’ai six filles et je suis venue pour que mes filles ne soient pas obligées de mettre le tchador, pour que les hommes ne les obligent pas à le mettre. Je suis venue pour défendre mes filles contre le tchador. »

Nous filmons aussi les lycéennes, Mojgan avec ses cheveux au carré retenus par un bandeau rouge :

« Je veux vivre libre, je veux parler quand je veux, je veux faire tout ce que je veux, je n’accepte pas qu’on me donne des coups, je veux écrire tout ce que je veux écrire. Ma mère pense comme moi, elle veut la liberté, elle ne supporte pas de ne même pas pouvoir se promener dans la ville. »

Haydeh, qui parle couramment français est convaincante avec son accent parisien :

« A la télé et à la radio, c’est la censure, on n’a pas le droit de parler, seulement le gouvernement islamique !

Hier, on a fait une manif, on était des milliers, ils n’ont rien dit… Mais ils disent : “Les femmes ne doivent pas être juges, les femmes doivent mettre le tchador”. On a fait des manifestations pour dire que le gouvernement n’a pas le droit de dire “il faut” ou “il ne faut pas”. C’est nous qui choisirons, c’est nous les femmes qui choisirons notre droit. »

A la fin du sit-in, les contre-manifestants se lancent à la poursuite des femmes, nous quatre comprises. Kate et Sophie sont déjà parties. Et les portes de notre taxi fermées, et le chauffeur absent. Il est allé manifester avec les fanatiques !

Sans avoir le temps de nous concerter, nous réagissons différemment ; Michelle, Sylviane et Sylvina se réfugiant dans une cour d’école voisine, alors que je reste près du taxi, d’autant que j’ai le Nagra, un magnétophone de six kilos à l’épaule, pas l’idéal pour courir vite.

Un premier type m’attrape le poignet droit, un second le gauche, et ils me secouent les bras, espérant sans doute récupérer le Nagra, en vain.

En plan serré, je vois leurs yeux hagards et excités. Plus je les sens hystériques, plus je reste calme et digne — dans les moments de danger aigu, on a des pensées bizarres et, face à ces allumés, je me souviens que j’ai du sang british pour expliquer mon cool.

Un troisième type arrive et je me dis que trois contre une, ça commence à faire beaucoup. Heureusement c’est un sympathisant qui demande aux deux autres de me lâcher. Enfin le chauffeur de taxi revient et nous lui expliquons que, payé à la journée, il doit rester à notre disposition plutôt que de contribuer à nous mettre en danger…

Et à notre retour à l’hôtel, les correspondants de la presse internationale nous téléphonent, comme toujours, pour qu’on leur raconte la journée.

Mercredi 14 mars

Toit de l’hôpital, 10 heures

Nous avons rendez-vous avec des infirmières que nous filmons sur le toit de leur hôpital, avec les cimes neigeuses en arrière-plan. Elizabet, aux beaux cheveux noirs, qui a soigné les blessés pendant la « révolution », nous donne un témoignage articulé et poignant :

« Depuis jeudi dernier, les religieux nous posent des problèmes, et nous sortons dans les rues et nous disons que nous ne voulons pas de voile. S’ils comptaient faire comme ça avec nous, ils auraient dû nous le dire avant la révolution. Ils devaient nous dire qu’il y a une inégalité entre les hommes et les femmes. Nous, nous voulons poursuivre notre lutte. »

Que sont devenues Elizabet et ses collègues infirmières ?

Jardin de l’hôtel Intercontinental, l’après-midi

Nous enregistrons un entretien avec Kate Millett, impressionnée par le courage et la ferveur des femmes :

« Ces femmes ont été réprimées pendant fort longtemps, elles ont fait la révolution, elles sont descendues dans les rues, elles ont eu le courage de sortir face aux chars, ces femmes-là font face à des dangers réels, et beaucoup de femmes m’ont dit que, pour leurs droits, elles pourraient se faire tuer, que ça ne fait rien, la lutte doit continuer. »

Jeudi 15 mars

Le bruit court que le régime, qui vient d’expulser Ralph Schoenman, un activiste américain, a l’intention d’expulser également Kate Millett.

Si c’est le cas, nous sommes concernées, forcément repérées dans Téhéran avec notre matériel de tournage, sans parler de la conférence de presse de dimanche. Et nous avons remarqué qu’à l’hôtel nous n’avons jamais droit au premier taxi de la file d’attente, mais à une autre voiture appelée spécialement, dont le chauffeur doit avoir la qualification « espionnage de forces hostiles à la Nation » et parler français.

Nous faisons le point par téléphone avec Paris et avec Antoinette, et décidons de rapatrier illico les bobines d’images et les pellicules de son. C’est trop tard pour l’avion de Paris. Sylvina prend donc le premier vol à destination de l’Europe, avec tout ce que nous avons tourné depuis le lundi 12 mars.

Quelques heures après, le régime interdit la sortie de toutes les images du territoire, une décision qui nous vise sans aucun doute. Mais nous avons déjà sauvé notre film !

Vendredi 16 mars

Trop risqué pour nous de sortir filmer la marche des femmes voilées, organisée en réaction au mouvement des femmes. D’ailleurs, nous ne sommes pas venues pour témoigner de ça. Nous continuons cependant à rencontrer, discrètement, des femmes iraniennes et à l’hôtel, Sylviane et moi, les dernières de l’équipe à être restées, enregistrons un long entretien avec Taraneh grâce à notre (lourde) caméra vidéo noir et blanc.

Elle nous parle de sa vie en Iran, de sa lutte, de son homosexualité :

« Lundi, les femmes sont venues parce qu’elles étaient contre le voile, mais elles se sont rendu compte à la fin de la journée qu’elles s’opposaient à Khomeiny, elles se sont politisées sur place. »

Il n’est pas question de risquer, pour elle, que cette cassette soit confisquée. Nous la confierons à des Iraniens qui l’expédieront à Paris [10]

Mon carnet indique un meeting des Kurdes ce jour-là à 15 heures.

Samedi 17 mars

Restaurant de l’hôtel Intercontinental

Dans le restaurant au dernier étage de l’hôtel Intercontinental, avec sa belle vue sur les cimes enneigées de la ville, nous dînons en compagnie d’un journaliste de l’AFP qui est furieux après nous, car leurs pellicules photo ont été confisquées par les autorités iraniennes à l’aéroport l’après-midi même : « De votre faute », précise-t-il en avalant le caviar iranien, délicieux.

Nous reconnaissons que nos promenades caméra au poing dans les rues de Téhéran ont probablement incité Khomeiny à interdire la sortie d’images du territoire !

« Ils ne vont pas vous laisser partir comme ça demain matin », ajoute-t-il, vraiment pas sympa.

Nos images sont déjà à Paris et nous n’avons plus que le matériel de tournage (caméra, Nagra, vidéo…), et nous-mêmes, à faire sortir le lendemain. Il essaie quand même de nous faire peur.

Dans la journée, j’ai (finalement) appelé l’ambassade de France à Téhéran et ai parlé à Jean-Claude Cousseran, le premier secrétaire, fort courtois et compatissant. Bien sûr, il est au courant de notre présence en ville. Je lui explique notre situation, que nous comptons embarquer le lendemain sur le vol Air France. Je lui donne nos deux noms, et lui tous les numéros de téléphone où le joindre en cas de problème.

Dimanche 18 mars

Tout se passe bien jusqu’au moment où nous réglons l’addition dans le lobby de l’hôtel.

Alors des types d’une « milice » — ils ne sont ni des employés de l’hôtel, ni des policiers en uniforme — demandent à voir nos passeports et nos billets d’avion. Ils nous accompagnent jusqu’au taxi et nous comprenons qu’ils ordonnent au chauffeur de nous mener directement à l’aéroport (nous apprendrons en arrivant à Paris par une dépêche de l’agence UPI que nous étions officiellement expulsées). Sauf que nous avons un paquet à déposer, cette vidéo tournée la veille que nous devons remettre à un contact, qui la fera sortir du pays par un réseau clandestin.

Le taxi démarre et je montre le paquet-cadeau au chauffeur en disant : « Gift. Friend. » Il n’a pas l’air d’accord, car il a reçu des consignes. Mais il se ravise, probablement dans l’espoir de ramener une information et il suit mes instructions : descend l’avenue Los Angeles [11], puis l’avenue Vessal-Chirazi, à droite, à gauche — il n’est pas question de lui donner une adresse, ce serait trahir nos amis. Je le fais arrêter à l’autre bout de la cité, pars dans la direction opposée au pavillon de nos amis, je cours, ils attendent à leur porte, je remets le paquet…

Le chauffeur de taxi ne peut pas vraiment savoir où je suis allée. J’aperçois son œil furieux dans le rétroviseur, car il a désobéi en espérant revenir avec une information, il est maintenant bredouille. Je lui dis sèchement : « You can go to the airport now. »

Sylviane et moi passons les contrôles de sécurité, en débitant un petit speech préparé en broken English : « We know Khomeiny say, “No picture”. So we go home. We have nothing. » Et nous ouvrons volontairement les fermetures éclair des sacs, les uns après les autres, celui de la Beaulieu, du Nagra, de la vidéo, des boîtes de pellicule vierge.

Nous passons en salle d’embarquement, et nous voilà enfin libres. Nous décollons et survolons la Méditerranée, lumineuse. Dans le taxi qui me dépose en bas de ma chambre de la rue Dauphine, j’entends pour la première fois la belle chanson de Francis Cabrel, « Je l’aime à mourir » : « Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui, toutes les guerres de la vie, et l’amour aussi. »

Paris, lundi 19 mars

Montage du documentaire « Mouvement de Libération des Femmes Iraniennes, Année Zéro [12]

Les images ramenées par Sylvina sont déjà développées quand nous revenons de Téhéran. Nous nous enfermons en salle de montage. Choucheh, Mandana, iraniennes, viennent nous aider pour les traductions et enregistrent des voix. J’enregistre le commentaire [13], Christine Ockrent vient voir nos images et utilise quelques plans dans sa présentation de l’interview de Amir Abbas Hoveyda, l’ancien Premier ministre du Shah, exécuté le 7 avril 1979, au lendemain de la diffusion sur FR3.

Vendredi 22 mars

Mouvement de Libération des Femmes Iraniennes Année Zéro, un documentaire en couleurs de treize minutes, est projeté pour la première fois à un meeting à la Mutualité contre le régime islamiste. (Voir en haut de l’article en français sous-titres en anglais)

Jeudi 28 mars

Nous montrons le film à un magazine de TF1, mais ils préfèrent un sujet sur le trekking au Népal. Non découragées, nous allons voir Paul Nahon et Bernard Benyamin, responsables de l’International à Antenne 2, qui prêtent attention au sujet et même nous complimentent : « Les cameramen d’Antenne 2 pourraient en prendre de la graine. » La chaîne diffuse quatre minutes dans le journal de 20 heures, gracieusement présentées par Patrick Poivre d’Arvor.

Décembre 1979

Des nouvelles de Téhéran

Faranguis, notre correspondante à Téhéran, nous écrit : « Le Comité de solidarité des femmes continue de se réunir. Nous comptons organiser une semaine pour les femmes avant le 8 mars. »

Mojgan rédige une longue lettre :

« L’Iran n’est plus comme avant. Tout le progrès est parti et nous ne sommes pas près de le revoir de si tôt. »

Ensuite, hélas, les nouvelles de nos camarades iraniennes se font rares…

Juin 2009

Trente ans après, des Iranien(ne)s en exil, et opposants au régime, numérisent une cassette de notre film et l’affichent sur leur site web.

Depuis, cette vidéo culte circule partout sur Internet dans sa version originale [14.., dans des versions sous-titrées, ou doublées en farsi, en anglais (sous le titre « Iranian Women March against Hijab and Islamic laws »), et avec des chiffres de fréquentation étonnants, en augmentation constante. Sur YouTube, les pays où notre documentaire est le plus regardé sont l’Iran, les Etats-Unis, l’Allemagne, mais également le Pakistan et l’Afghanistan.

Septembre-octobre 2010

Aujourd’hui, les nouvelles d’Iran sont toujours aussi révoltantes, moyenâgeuses, à faire horreur ; lapidations, exécutions, ou arrestations pour « port du mauvais voile islamique »…

Depuis ces dix jours passés à Téhéran en mars 1979, je me demande toujours ce que sont devenues nos amies iraniennes qui défilaient, braves et têtes nues…

Arezou, Azar, Chafai, Chahnaz, Choucheh, Elahe, Elizabet, Fari, Farough, Farzaneh, Faranguis, Fereshteh (« ange » en farsi), Haydeh, Homa, Kateh [15]., Mahboubeh, Mahboud, Mandana, Mojgan, Nahid, Nassoudeh, Nassrin, Nassir, Nelufar, Parvine, Rezvan, Roya, Samira, Sarah, Shahla, Shahin, Sima, Soghra, Soleyha, Taraneh, Virginia…

Notes

[1] Sexual Politics, Granada Publishing, 1969 ; La Politique du mâle, traduit par Elisabeth Gille, éditions Stock, Paris, 1971 ; Sexual Politics-La Politique du mâle, éditions des Femmes, Paris, 2007.

[2] J’ai participé au Women’s Lib à San Diego (Californie) en 1970, puis au grand et joyeux MLF dès juin 1971, avec le groupe du quartier du Ve, les groupes de préparation de la manifestation pour le droit à la contraception et à l’avortement du 20 novembre 1971, puis j’ai rejoint le groupe Politique et Psychanalyse, constitué autour d’Antoinette Fouque, et collaboré aux éditions des Femmes ; j’étais responsable de la librairie « Des Femmes » à son ouverture à Paris en avril 1974 et j’ai coordonné, de 1978 à 1982, les magazines mensuels et hebdomadaires Des Femmes en mouvements. (Je suis aujourd’hui en désaccord avec certaines pratiques de ce groupe.)

[3] Going to Iran, Coward, McCann & Geoghegan, New York, 1982 ; En Iran, éditions des Femmes, Paris, 1981.

[4] Sylvina, productrice de films marquants de la Nouvelle Vague, et elle-même réalisatrice, milite dans le groupe Politique et Psychanalyse du MLF. C’est grâce à sa générosité que les éditions des Femmes existent depuis 1974 et que les magazines mensuels et hebdomadaires Des Femmes en mouvements ont été publiés de 1977 à 1982.

[5] Cet article révèle l’identité des Iraniennes dont nous savons qu’elles ont quitté l’Iran ; par précaution, nous ne citons que les prénoms, ou bien les pseudonymes, des autres femmes.

[6] Une lecture de la presse internationale révèle un suivi sérieux des événements par le quotidien californien, Los Angeles Times, qui publie à la une de l’édition du 9 mars, « Veiled warning : Modern Iran Women Cool to Holy Edicts », un article de fond sur le port du voile islamique ; un article à la une de l’édition du 11 mars, « Women Protest New Iran Regime for Third Day » et, le 12 mars, une photo de notre conférence de presse. La presse française dans son ensemble, Libération en particulier, protège les imams et ne comprend rien à l’importance de ce soulèvement. Cela mérite une analyse à venir de l’incompréhension, de l’hostilité, des responsabilités, voire complicités, de la gauche et des médias occidentaux face à cette extraordinaire révolution des femmes.

[7] Notre équipe a envoyé quatre télex à Paris depuis Téhéran, le vendredi 9, dimanche 11, lundi 12 et mardi 13 mars. Le texte du dernier télex est publié dans Génération MLF, éditions des Femmes, Paris, 2008, p. 555.

[8] J’ai pris une centaine de photos de ces événements, des diapositives couleurs et des photos noir et blanc qui, à l’exception de quelques images publiées dans l’hebdomadaire Des Femmes en mouvements, n’ont jamais été montrées.

[9] Sylviane et Michelle militent dans le même groupe du MLF.

[10] Cette cassette sera livrée plus tard à Paris comme prévu. Son contenu est d’un grand intérêt historique ; à notre connaissance, Taraneh a émigré hors d’Iran.

[11] L’avenue Los Angeles s’appelle maintenant Hejab Street.

[12] Mouvement de Libération des Femmes Iraniennes Année Zéro, documentaire de 13 minutes, 16 mm couleurs, production Des Femmes Filment, mars 1979.

[13] A signaler une erreur de date dans le commentaire, le sit-in au ministère de la Justice a lieu le samedi 10 mars, et non le « dimanche 10 ».

[14] On peut voir la version originale sur mon site web : www.TheEarthIsRoundProductions.com

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