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Atatürk et MacArthur : la géopolitique en 1936

Jeux Olympiques à Berlin, Front populaire en France, purges en URSS, guerre civile en Espagne… « Aujourd’hui comme hier, l’avenir de l’Europe dépend de la situation en Allemagne », dit le président turc à son visiteur américain. Un extraordinaire dialogue.

L’entrevue a eu lieu à Istanbul, le 27 septembre 1936.

Bien qu’il ait transféré le gouvernement à Ankara, au cœur de l’Anatolie, Mustafa Kemal, dit Atatürk (« le père des Turcs ») passe l’été sur le Bosphore, où le climat est plus clément : à bord de son yacht, l’Ertugrul, ou à Dolmabahçe, le palais des sultans.

Au début du mois, il a accueilli dans l’ancienne capitale le roi d’Angleterre, Edward VIII, qui effectuait une croisière privée en mer Egée en compagnie de sa maîtresse, Wallis Simpson. Il entoure le couple de tous les égards, mais finit par confier à ses aides de camps : « On voit bien qui est l’homme. L’asservissement sentimental où est tombé ce roi va lui coûter sa couronne. »

Quatre semaines plus tard, ayant décidé de prolonger son séjour, Atatürk reçoit le général américain Douglas MacArthur. Ce dernier effectue une sorte de « grand tour » dans une Europe où montent les menaces, en assistant à des manœuvres militaires ou en rencontrant les hommes d’Etat.

Nés l’un et l’autre au début des années 1880, Kemal et MacArthur ont été, l’un et l’autre, des généraux d’exception – et les refondateurs d’une nation. Un Plutarque moderne leur aurait peut-être consacré de nouvelles Vies Parallèles.

Originaire des Balkans, Kemal remporte en 1915 la bataille des Dardanelles contre un corps expéditionnaire franco-britannique, chasse en 1921-1922 les envahisseurs grecs d’Asie Mineure et arrache au forceps, du cadavre de l’Empire ottoman, un nouvel Etat-nation homogène et indépendant.

Ces victoires font de lui un Gazi, un conquérant de droit divin, qui peut décréter toutes les réformes.

En 1922, il abolit le sultanat (le pouvoir politique ottoman), puis, en 1923, le califat (pouvoir religieux) ; il le remplace par une république laïque et européanisée.

De façon plus révolutionnaire encore, il substitue en 1928 un alphabet phonétique latin à l’alphabet arabe. Une cirrhose du foie l’emporte prématurément en 1938, à 57 ans.

Douglas MacArthur. Brillant général de division sur le front français pendant la Première Guerre mondiale, chef d’état major interarmes dans les années 1930, il gagne la guerre du Pacifique en 1941-1945. Puis, gouverneur militaire et civil du Japon de 1945 à 1951, il réorganise ce pays de fond en comble, de la dictature à la démocratie, de l’ultra-nationalisme à l’universalisme capitaliste. Une transformation bénéfique, puisque le Japon devient, dans la seconde moitié du XXe siècle, une des plus grandes puissances économiques du monde. Couvert d’honneurs, MacArthur s’éteint à 84 ans.

Le Gazi et le général vont mener une conversation d’égal à égal.

Ayant pris mesure de l’intelligence stratégique de son interlocuteur, Atatürk décide de lui dire, sans détour, comment il voit l’avenir – dans l’espoir qu’il rapportera l’essentiel de ses paroles au président Franklin Roosevelt. MacArthur écoute. Avec attention.

Hitler vient de remporter un triomphe médiatique avec les Jeux Olympiques de Berlin.

La Grande-Bretagne hésite encore à réarmer. En URSS, les grandes purges ont commencé. Le Front populaire a gagné les élections en France mais une guerre civile a éclaté en Espagne. Comment s’y retrouver ? Mais Atatürk, lui, a des idées claires.

La conversation est évidemment confidentielle, « classifiée ». Cependant, des deux côtés, les secrétaires notent tout. Leurs notes seront publiées que dans les années 1950. Quand les événements auront confirmé, quasiment point par point, les analyses du président turc.

D’emblée, Atatürk met en garde MacArthur : « Le traité de Versailles n’a pas supprimé une seule des causes qui ont conduit à la Première Guerre mondiale. Au contraire, il a aggravé les oppositions entre les ex-belligérants. »

En termes clairs : la « sécurité collective » imaginée en 1919, et dont la Société des Nations devait être le garant, est un leurre. L’Europe se dirige, inexorablement, vers une Seconde Guerre.

L’erreur des vainqueurs, poursuit Atatürk, a été de n’avoir écouté que « leurs sentiments hostiles » et de « d’avoir dicté aux vaincus les conditions de la paix sans prendre en considérations les réalités ethniques, géopolitiques ou économiques », contrairement à ce qu’avait promis le président américain Woodrow Wilson en 1917, quand il s’était rangé aux côtés des Alliés. Si bien que « cette paix n’a jamais été qu’un armistice. »

Et maintenant ? « Aujourd’hui comme hier, l’avenir de l’Europe dépend de la situation en Allemagne », dit Atatürk. « Ce pays compte 70 millions d’habitants. Et il est extrêmement dynamique. Il est en train de mettre sur pied une armée qui lui permettra de conquérir toute l’Europe ».

MacArthur s’étonne : « Toute l’Europe ? »

Atatürk : « Sauf la Grande-Bretagne et la Russie. »

MacArthur : « Mais la France ? »

Atatürk : « Elle a perdu son vieil esprit militaire. Elle ne fera pas le poids. La Grande-Bretagne ne pourra pas s’appuyer sur elle ».

MacArthur : « Et l’Italie ? »

Atatürk : « Mussolini se voit en nouveau César. L’Italie ne jouera donc aucun rôle constructif en vue de préserver la paix ».

MacArthur : « Quand cette guerre devrait-elle éclater selon vous ? »

Atatürk : « Entre 1940 et 1945. »

Mais au « dynamisme » de l’Allemagne hitlérienne répond celui de l’URSS stalinienne, que le Gazi décrit comme « une puissance d’un type nouveau qui menace la civilisation et l’humanité ».

Il précise : « Le problème européen a dépassé depuis longtemps le stade des divergences entre la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. Il faut désormais tenir compte des ambitions des Russes. Et de leurs méthodes, qui ne ressemblent à rien de ce dont les Européens et les Américains ont l’habitude. Nous autres Turcs, qui sommes les voisins des Russes et leur avons si souvent fait la guerre, nous sommes bien placés pour observer les événements qui se déroulent en ce moment dans ce pays et nous rendre compte des dangers qu’ils impliquent pour nous. Les bolchéviks, qui exploitent les sensibilités des pays émergents de l’Orient, qui flattent leurs passions nationales et savent exciter leurs haines, ne menacent pas seulement l’Europe mais aussi l’Asie. »

MacArthur demande alors quel serait le scénario de la future guerre européenne.

« L’Allemagne prendra sa revanche sur la France et isolera l’Angleterre, puis avalera les petits pays d’Europe centrale et orientale les uns après les autres. A moins qu’elle ne procède dans le sens inverse. Mais le résultat sera le même. Pendant un certain temps, elle se conciliera probablement la Russie en lui offrant une part du butin. Mais à terme, Berlin et Moscou s’affronteront. Et je ne pense pas que Berlin puisse gagner cette ultime bataille. »

Quand MacArthur l’interroge sur la politique officielle de neutralité adoptée par la République turque, le Gazi répond qu’il ne se fait « aucune illusion : « Le jour où l’Europe n’aura plus qu’un seul maître, que ce soit l’Allemagne ou la Russie, la neutralité de mon pays et son indépendance ne vaudront plus grand chose. » Mais parvenu à ce point de sa démonstration, il en vient au « message » que, de toute évidence, il veut transmettre à Roosevelt.

D’abord un reproche : « Messieurs les Américains, si vous ne vous étiez pas retirés des affaires européennes après 1919 et si vous aviez réellement mis en oeuvre le programme de paix juste et de sécurité collective énoncé par Wilson, nous jouirions d’une paix durable aujourd’hui. »

Ensuite un appel : « Seule une intervention américaine pourra sauver l’Europe de l’Allemagne ou de la Russie. »

Atatürk sait que si l’opinion publique américaine reste profondément « isolationniste », Roosevelt juge cette position intenable à terme. Il sait aussi que MacArthur est proche du président sur ce point.

Le « message » peut donc porter. Mais le Gazi est-il sincère, ou cherche-t-il simplement à élargir les options diplomatiques de la Turquie ?

Au même moment, il a engagé une partie de poker en Syrie, en jouant sur les ambitions et les peurs des uns et des autres : le retour à la Turquie du Hatay, ou Sandjak d’Alexandrette, une région largement turcophone rattachée à la Syrie en 1920. Il obtient l’ « indépendance » de ce territoire en 1938 (à la veille de sa mort). Neuf mois plus tard, le Hatay sera annexé par Ankara.

MacArthur, en tout cas, sera profondément impressionné sur le plan humain et intellectuel par sa rencontre avec Atatürk.

Et par la métamorphose que ce « despote éclairé » a imposé à son pays. Un exemple qui le soutiendra après 1945, quand il pilotera lui-même la métamorphose du Japon.

Vamik D. Volkan & Norman Itzkowitz, The Immortal Atatürk, A Psychobiography (Chicago University Press, 1984).

©  Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2018

Membre du Comité éditorial de Valeurs Actuelles, Michel Gurfinkiel est le fondateur et président de l’Institut Jean-Jacques Rousseau et Shillman/Ginsburg Fellow au Middle East Forum.

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