Âme et Conscience Objectif : Robot et Cyborg

A la recherche de la conscience (1/2) : la conscience, un “problème difficile” ?

Par Rémi Sussan

S’il est déjà difficile de définir l’intelligence, une compréhension exacte de ce qu’est la conscience nous apparaît comme encore plus inaccessible.

Pourtant, les hypothèses se multiplient sur son origine et sa signification, et le domaine concerne toute une gamme de chercheurs, des philosophes aux spécialistes du comportement animal, des informaticiens aux experts en physique quantique.

Mais d’abord, pourquoi tant d’agitation autour de ce concept ?

Pourquoi, la conscience est-elle considérée comme un problème dans la science contemporaine ?

Dans la revue Aeon, Margaret Wertheim se penche sur les racines de ce problème. Cette historienne des sciences a toujours manifesté un intérêt pour les nouvelles technologies comme en témoigne son livre assez ancien The Pearly Gates of the Cyberspace, qui traitait déjà des liens entre la structure du monde virtuel naissant et les conceptions médiévales et Renaissance de l’espace.

C’est encore l’espace qui est au centre de la réflexion actuelle de Wertheim sur la conscience.

Mais tout d’abord qu’est-ce que ce fameux “problème de la conscience”, ce hard problem comme l’a nommé l’un des principaux philosophes de ce domaine, David Chalmers ?

C’est avant tout celui de la nature des objets de conscience, ce qu’on appelle les “qualia“.

Notre cerveau enregistre la longueur d’onde d’un objet bleu, on sait à peu près comment ça fonctionne. Mais à quel moment ce tourbillon d’échanges électriques et chimiques devient-il la sensation du “bleu”.

Comme nous l’explique Margaret Wertheim, n’importe quel appareil est capable de reconnaître la longueur d’onde du bleu. Mais tout le monde sera d’accord pour dire que ledit engin ne perçoit pas “réellement le bleu”. Et aussi qu’est-ce qui me prouve que ma conscience d’une couleur est ressentie de la même manière par une autre personne ?

Mais où y a-t-il un problème ?

Margaret Wertheim ne cherche pas à donner une réponse à ces épineuses questions, qui selon elle resteront débattues encore pendant un bon bout de temps. C’est en tant qu’historienne qu’elle se penche sur le sujet, car si aujourd’hui la conscience est un problème, ça n’a pas toujours été le cas.

C’est bien sûr la naissance du matérialisme qui peut être considérée comme à l’origine du débat. Mais selon elle, le matérialisme est fortement lié à nos conceptions de l’espace.

Avant Copernic, nous explique-t-elle, l’univers était fini. La terre était au centre, mais également en position la plus basse. On grimpait ensuite les sept sphères entourant notre monde, où l’on trouvait les sept planètes (le soleil et la lune étaient considérés comme des planètes). Enfin, l’Empyrée s’étendait au-delà de ce système clos, et là se trouvait le royaume de Dieu.

L’espace n’était donc pas seulement fini, il était aussi, et peut-être surtout, “qualifié”.

Votre nature était représentée par votre position dans l’espace, ainsi que le montre une peinture de Giotto située dans l’église de l’Arena de Padoue :

Vous pouviez littéralement lire le statut moral de personnes dans les images médiévales en fonction de leur taille. Jésus était la plus grande figure parce qu’il avait la plus grande stature morale ; venaient ensuite les anges qui étaient un peu plus petits, suivis de saints et de martyrs, puis enfin les humains ordinaires. Les pécheurs en enfer étaient les plus petits de tous dans l’interprétation de Giotto, minuscules figures centrées sur leur douleur, écrasées par leur morale dérisoire.

copernicLa révolution copernicienne avait déjà été précédée au XIIIe siècle par la découverte de la perspective. Celle-ci, nous explique Wertheim, donne de la profondeur à la scène, mais met fin au rôle moral de la taille. Quand finalement le mécanisme des sphères célestes explose, l’univers devient homogène. Il n’y a plus de place réservée pour les âmes, plus d’Empyrée. En conséquence, plus de place pour l’âme.

Pour Wertheim, une fois qu’on a éliminé l’âme de l’équation, rien n’empêche de faire de même pour la conscience. Si la conscience n’est autre que le produit des interactions entre particules matérielles, argue-t-elle, alors elle peut tout simplement être éliminée de la description du monde.

On pourrait imaginer un univers peuplé de “zombies” : une expression employée par le philosophe David Chalmers pour décrire des individus présentant tous les comportements associés aux êtres humains, mais dépourvus d’états internes, de “conscience”.

L’argument me paraît personnellement un peu contestable. Le fait qu’un phénomène émerge à partir des lois régissant un niveau plus fondamental ne signifie en rien que cette structure émergente ne présente aucune valeur et qu’on puisse s’en dispenser entièrement.

Un scientifique comme Stuart Kauffman, dans son livre Réinventer le sacré : Une nouvelle vision de la science, de la raison et de la religion, va précisément dans l’autre sens.

Le fait qu’il puisse exister des phénomènes émergents, c’est-à-dire constitués de parties, mais non réductibles aux propriétés de ces parties, pourrait fournir au contraire la base à un “retour vers le sacré”, à une réévaluation du phénomène de la conscience.

Margaret Wertheim fait partie de ceux qui pensent qu’il ne sera jamais possible de comprendre la conscience exclusivement en termes physiologiques ou neuronaux.

Tout ce dont nous serons capables, selon elle, c’est d’observer les corrélations entre mécanismes cérébraux et états de conscience. C’est un questionnement de grande importance dans la champ bourgeonnant de la “neurothéologie”.

La sainte Hildegarde de Bingen était peut être épileptique, explique-t-elle, mais cela ne veut pas dire que ses visions mystiques étaient causées par l’épilepsie. Cela peut tout aussi bien signifier que la contemplation du Divin est un phénomène tellement puissant qu’elle entraîne une crise d’épilepsie.

Comment créer une “consciences artificielle”

Sans renoncer à une optique matérialiste ou “réductionniste”, différents scientifiques cherchent à redonner une valeur à la conscience et ainsi échapper au cauchemar du “monde de zombies”. Nous avons déjà parlé des thèses de Tononi et Koch. C’est aussi le cas de Michael Graziano qui présente, encore dans Aeon, sa théorie sur la conscience comme un un “schéma de l’attention”.

zombiesPour ce neuroscientifique, la conscience n’est pas un phénomène insoluble et mystérieux, et il devrait être possible de créer une “conscience artificielle”.

Mais pour autant, Graziano ne se range pas aux côtés de ceux qui voient dans la conscience un simple épiphénomène sans importance, une production spontanée, mais finalement secondaire de nos fonctions cognitives. “Ils sont finis les jours”, explique-t-il, “où il suffisait de croire qu’il suffisait d’attendre que les ordinateurs soient suffisamment compliqués pour qu’ils deviennent spontanément conscients“(une idée souvent répandue chez les partisans de la Singularité). Au contraire, pour Graziano, la conscience reste un aspect fondamental de notre structure mentale.

Prenant l’exemple d’un robot voyant une balle de tennis, Graziano explique les étapes nécessaires pour construire une “conscience”.

Dans un premier temps, le robot possède une description du monde lui permettant de reconnaître la balle à partir d’une multitude d’informations arrivant par ses capteurs, ses “sens”. Cela demande du calcul et la capacité de choisir un modèle parmi la multitude existant dans son unité de traitement, son “cerveau”. Mais cela ne constitue en rien une solution au “problème difficile” de Chalmers. En gros c’est le stade où nous en sommes aujourd’hui avec les logiciels de reconnaissance des formes.

Pourra-t-on améliorer la situation en donnant en plus au robot une description interne de son corps, de ses perceptions ? Cela paraît s’apparenter à une véritable conscience de soi ! (Des travaux ont déjà été effectués dans ce domaine) Mais c’est malheureusement insuffisant selon Graziano. Le robot disposera alors de deux modèles indépendants, l’un de lui-même et l’autre de la balle de tennis. Mais en l’absence de connexion entre ces deux descriptions, il ne pourra pas être “conscient de la balle”. Il faut donc un troisième niveau de description susceptible de prendre en compte la relation entre le robot et l’objet de sa perception. C’est ici qu’entre en jeu la théorie de Graziano, celle du “schéma de l’attention”.

En gros un cerveau possède plusieurs “cartes” de son environnement (balles de tennis, son propre corps, etc.) tous ces modèles entrant en compétition pour attirer l’attention. Mais il faut pouvoir contrôler cette attention, d’où la nécessité d’établir un nouveau modèle, celui de l’attention elle-même.

Comme toutes les autres “cartes” situées dans le cerveau, ce modèle n’est pas complet. Il ne possède aucune information sur les états neuronaux, les programmes sous-jacents qui sous-tendent son fonctionnement. Autrement dit, le robot serait “conscient”, mais serait incapable d’expliquer pourquoi. Tout comme nous !

A noter un point intéressant : si Graziano a raison, cela met à mal la théorie de l’”explosion de l’intelligence” d’Irvin John Good, souvent revendiquée par les adeptes de la superintelligence et de la Singularité.

Rappelons qu’il s’agit de la thèse selon laquelle une intelligence artificielle plus évoluée qu’un être humain serait capable de se “mettre à jour” à une vitesse grand V, augmentant de plus en plus ses facultés mentales. Mais si la “conscience” de cette IA est en fait ignorante des mécanismes qui permettent son apparition, il ne lui serait pas plus capable d’effectuer cette “update” que nous ne sommes en mesure de le faire avec notre propre esprit…

Sur sa page Web, Michael Graziano affirme que sa théorie est “testable”. Ça va quand même être difficile de programmer tout ça…

Rémi Sussan

Le dossier “A la recherche de la conscience” :

SOURCE : http://www.internetactu.net/

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