Islam Néonazisme

1914 : quand l’Allemagne impériale a réinventé le califat…

« Dans la guerre qui va commencer, se disent les stratèges allemands, le monde musulman sera le facteur décisif ». Ils comptent sur le djihad pour faire plier les Britanniques, les Français et les Russes en Orient. Cela laissera des traces.

« Il est licite de verser le sang des infidèles – à l’exception de ceux qui sont nos amis. Saisissez-vous des infidèles et tuez-les là partout où vous le pouvez. Celui qui tue ne serait-ce qu’un seul des infidèles qui nous dominent… sera récompensé par Dieu. Que chaque musulman fasse le serment d’en tuer au moins trois au quatre. »

Un sermon de Daesh contre les chrétiens ou les yézidis ? Un manifeste pour préparer le massacre du Bataclan ? Un appel du Hamas contre Israël ? Non. Ce texte date des dernières semaines de 1914. Rédigé en arabe, il a été imprimé à Constantinople, la capitale de l’Empire ottoman. Et il sera distribué dans l’ensemble du monde musulman par des émissaires turcs, mais aussi allemands. Au nom du Sultan Mehmed V, qui est aussi le calife des sunnites…

L’ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, Henry Morgenthau, s’en est procuré un exemplaire.

Représentant d’une puissance neutre, il en discute avec son homologue allemand, le baron Konrad von Wagenheim. Celui-ci lui confie : « Dans la guerre qui vient de commencer, le monde musulman sera le facteur décisif ».

Morgenthau notera en 1918 : « Confortablement installé dans son bureau surplombant le Bosphore, tirant sur un gros cigare noir, Wagenheim me révélait un plan consistant à soulever les masses fanatiques musulmanes contre les chrétiens. »

En 1914, la quasi-totalité du monde musulman, à l’exception de l’Empire ottoman (25 millions d’habitants, dont 20 millions de musulmans), la Perse (10 millions) et l’Afghanistan (5 millions) est passée sous le contrôle de puissances chrétiennes européennes.

Quelque 70 millions de musulmans, sunnites pour la plupart, vivent dans les Indes britanniques, 40 millions dans les Indes néerlandaises, 15 millions dans l’Afrique du Nord-Est britannique (Egypte et Soudan), 15 millions dans l’Empire russe, 10 millions dans l’Afrique du Nord française, une quinzaine de millions dans l’Afrique subsaharienne française, britannique, belge et allemande, 2 millions dans les Balkans. Au total, près de 170 millions de fidèles, sur un peu plus de 200 millions, sont ainsi « captifs ».

Wagenheim a raison : pour une religion qui a longtemps trouvé dans la conquête militaire sa principale justification, cette situation est insupportable. Mais le Sultan-Calife ottoman peut-il vraiment susciter une « guerre sainte » ? Ou pour poser la question de manière plus précise : le Sultan est-il un calife crédible ?

Le premier livre sur la place de l’islam durant la Première Guerre mondiale, durant laquelle 600 000 soldats musulmans servirent la France.
Entre 1914 et 1918, l’Allemagne de Guillaume II cherche par bien des moyens à allumer dans les Empires français et anglais une rébellion massive des musulmans. Pour ce faire, quoi de mieux que de pousser le sultan de Constantinople à proclamer la guerre sainte contre les chrétiens ? Tout est pensé, mûri, réfléchi par les stratèges allemands : le panislamisme et le djihad assureront la victoire du Reich. Ce projet, pris très au sérieux dans les ministères de Berlin, Londres et Paris, fut un échec, au sein d’un Empire ottoman en décomposition comme au Maghreb : Marocains, Tunisiens et Algériens servirent massivement dans l’armée française, et tous payèrent leur fidélité au prix du sang. Si les peuples musulmans exigèrent, durant et après la guerre, des droits nouveaux, ce fut le panarabisme, non le panislamisme, qui servit d’étendard commun. Pour rendre compte de cette réalité totalement méconnue, et pourtant passionnante, de l’histoire de la Grande Guerre et restituer tant les plans allemands que les questions qui traversèrent alors le monde musulman sous domination européenne, il fallait la connaissance intime de la période et le sens du récit de Jean-Yves Le Naour.
Quand la France, en 1914, dut affronter le djihad

A l’origine, les califes étaient les « successeurs » (khilafat en arabe) du Prophète, choisis parmi ses proches : compagnons d’armes ou parents.

Le cinquième calife, Muawiyah, transforme le califat en monarchie héréditaire. Sa dynastie, les Omeyades, règne près d’un siècle, de 661 à 750, conquiert de nouvelles terres, de l’Espagne à l’Inde, et donne probablement à l’islam sa forme définitive en tant que religion. Renversés au Moyen-Orient par les Abbassides, les Omeyyades se maintiennent en Espagne. A ces deux familles rivales fondées sur une même « tradition » (Sunna) s’oppose bientôt une troisième dynastie, les Fatimides, qui s’empare de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Egypte et du Levant. Ces derniers sont des « chiites » (Shiatu Ali, « partisans d’Ali ») : à la différence des « sunnites », ils estiment que le pouvoir suprême ne peut revenir qu’à la descendance du Prophète, par le biais de sa fille Fatima et de son gendre Ali, le quatrième calife.

Les trois dynasties rivalisent de magnificence pendant plusieurs siècles. Au Xe siècle, Cordoue, la capitale omeyade d’Espagne, compte près de 500 000 habitants, et Bagdad, la capitale abbasside, plus d’un million. Le Caire, la capitale fatimide, atteint 300 000 habitants au XIe siècle. Mais peu à peu, le pouvoir passe partout aux « sultans », des chefs militaires d’origine turque, kurde ou berbère : le califat omeyade s’éteint en 1031, le fatimide en 1171. Quant au califat abbasside, transféré au Caire en 1261, il survit nominalement jusqu’au début du XVIe siècle sous la protection des Mamelouks. En 1517, le sultan ottoman Sélim Ier conquiert l’Egypte : Mohamed al-Mutakawil III, le dernier calife abbasside, abdique en sa faveur et lui transmet ses insignes, l’Epée et le Manteau du Prophète. Sélim Ier et ses héritiers acceptent titre et honneurs, mais entendent bien rester avant tout des souverains temporels : ils délèguent l’autorité religieuse à un clerc, le Sheikh al-Islam.

Paradoxalement, c’est le double déclin géopolitique de l’Empire ottoman et du monde musulman, à partir du XVIIIe siècle, qui redonne son importance au califat. Pour deux raisons au moins.

Jusqu’en 1800, l’Empire ottoman, à cheval sur l’Europe et l’Orient, compte autant de sujets ou vassaux chrétiens que de sujets musulmans. Mais les musulmans deviennent majoritaires dans un Empire amoindri, après la perte progressive des provinces européennes. Dans ce nouveau contexte, le califat devient un facteur d’unité, au-delà des différences ethniques ou linguistiques entre musulmans turcs, kurdes et arabes. Et donc de légitimité politique.

En mettant en avant sa dignité califale, le sultan ottoman se pose en « pape » d’un monde musulman asservi ou vassalisé. En termes d’aujourd’hui, nous dirions qu’il se dote d’un « soft power » non négligeable, notamment à travers les confréries pieuses (tarîqat) qui structurent la dévotion populaire. Ce qui lui permet de négocier sans cesse la survie de ses Etats contre la promesse, plus ou moins tacite, de contribuer à la tranquillité des Empires coloniaux. Ou inversement contre la menace d’un embrasement religieux.

La « restauration califale » ne devient une politique cohérente, le « panislamisme », que sous le dernier véritable souverain ottoman, Abd-ul-Hamid II (1876-1909).

Au moment où Guillaume II, empereur d’Allemagne, lui propose une sorte de protectorat économique et militaire. Le Sultan, déconsidéré dans la plupart des pays européens pour avoir couvert des massacres d’Arméniens, ne peut qu’accepter. Signe le plus tangible de cette alliance : la ligne ferroviaire Berlin-Bagdad, dont la construction commence en 1903.

Abdul Hamid II est renversé en 1909. Mais des officiers ultra-nationalistes, formés par les Allemands, prennent le pouvoir à Constantinople en 1913.

A leur tête, le fringant Enver Pasha. Quand éclate la Grande Guerre, en 1914, la junte s’aligne sur les Empires centraux. Berlin envoie des généraux, des officiers et des ingénieurs pour encadrer l’armée turque, ainsi que des armes et du matériel.

Cela contribue à de nombreux succès : les Germano-Ottomans envahissent le Sinaï en 1915, repoussent les Alliés aux Dardanelles en 1915, refoulent les Britanniques en Mésopotamie en 1916.

Mais la carte maîtresse, ce devrait être la guerre sainte.

Pour les stratèges allemands, il s’agit avant tout de prendre les Alliés à revers : de menacer les Russes à partir de l’Asie, de chasser la Grande-Bretagne de l’Inde et du canal de Suez, et d’arracher l’Afrique du Nord aux Français. Les Ottomans rêvent de fonder un nouvel Empire musulman universel, plus puissant que celui de Sélim Ier. Enver Pasha, lui, nourrit un autre rêve : réunir tous les peuples turcs, du Bosphore au désert de Gobi, en un seul Etat-nation.

Le plan est financé par Berlin, en marks-or.

Constantinople active les tarîqat. Des aventuriers allemands – Max von Oppenheim, Wilhelm Wassmuss – vont sur le terrain pour coordonner les opérations. Connaissant parfaitement les langues ou les cultures locales, impavides, infatigables, ce sont les équivalents de Lawrence d’Arabie. Beaux joueurs, les Britanniques leur consacrent d’ailleurs d’emblée des romans à succès : notamment les Trente-Neuf Marches de John Buchan, paru en 1915, et sa suite, publiée en 1916, Le Prophète au Manteau Vert.

Ce grand dessein se solde-t-il par un échec ? Oui et non. Oui, parce que le djihad universel n’éclate pas en 1915 ou 1916, comme prévu. Oui, parce que les Ottomans sont finalement vaincus en 1918, tout comme leurs protecteurs allemands. Oui, parce que Mustafa Kemal, le général qui sauve la Turquie en 1919, abolit le sultanat en 1922 puis le califat en 1923.

Non, parce que les appels de Mehmed V contribuent au loyalisme des musulmans ottomans, y compris arabes, jusqu’aux derniers jours du conflit : la « Grande Révolte » mise en scène par Lawrence ne séduit en fait que le chérif de la Mecque et quelques Bédouins. Non, de manière plus sinistre, parce que la propagande antichrétienne conduit au massacre des Arméniens d’abord, puis des Grecs du Pont et des Assyriens.

Mais le véritable impact du plan germano-allemand se mesure à plus long terme.

La propagande germano-turque de 1914 prépare les esprits à ce que l’on va bientôt appeler l’anticolonialisme.

Au sein même du monde musulman, la tentative de 1914 a modernisé et apuré la notion de califat, par delà la déchéance de ses titulaires ottomans.

Les tarîqat prêchent, tout au long du XXe siècle, l’instauration ou la restauration d’une théocratie. Et elles parviennent de plus en plus souvent à leur but.

En janvier 2014, presque cent ans après l’exhortation au djihad de Mehmed V, un certain Abou Bakr al-Baghdadi proclame « l’Etat islamique » à Raqqah, dans l’est de la Syrie.

Six mois plus tard, il revendique le titre de calife. Est-il mort en 2017, comme on l’a dit ? Est-il en fuite, ayant changé de nom ou de visage ? Toutes les hypothèses sont permises. Mais ce qui est certain, c’est que le califat ne s’est pas évanoui avec lui.

John Buchan, Le Prophète au Manteau Vert, Le Masque, 1995.

Peter Hopkirk, On Secret Service East of Constantinople, John Murray, 1994.

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2018

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